COLLÈGES DE CÎTEAUX, DE SAINT-JÉRÔME ET DE GRAMMAIRE
La restauration de l’université, en 1490, fut suivie quelques années après de fondations qui méritent de trouver place dans cette histoire : nous voulons parler des collèges de Citeaux et de Cluny.
On sait quel sens restreint avait alors le mot de collège. Nous avons vu qu’il s’était formé autour de l’université de Paris plusieurs groupes d’écoliers, soit religieux, soit laïques, qui tenaient de la munificence des ordres réguliers ou des simples particuliers le logement, la nourriture, l’entretien, en un mot les ressources nécessaires pour suivre les cours publics. Les asiles ( hospitia ) ouverts à ces écoliers s’appelaient collèges : les étudiants y étaient reçus, défrayés, surveillés, mais rarement instruits. Un maître, nommé quelquefois principal, se bornait à maintenir parmi eux la discipline et la régularité des études.
L’abbaye de Cluny, cette fille aînée de l’ordre de Saint- Benoit, et l’abbaye de Citeaux, un autre rejeton de la même souche, avaient de bonne heure établi pour leurs novices des maisons de ce genre près de l’université parisienne.
En 1269, Yves de Vergy avait fondé le collège de Cluny en face de la Sorbonne, quelques années après la création du studitim sancti Bemardi, due aux cisterciens de Clairvaux. Mais, comme l’indique le mot de studium, ces collèges monastiques étaient, à la différence des autres, de véritables écoles : les élèves n’y étaient admis qu’à la suite d’examens, qui portaient principalement, à Cluny, sur la grammaire. Ils étudiaient pendant deux ans la logique, pen-
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dant deux autres années la physique et la philosophie, puis la théologie. L’enseignement mutuel y était pratiqué, en ce sens que les plus instruits expliquaient les difficultés aux moins habiles. Après un laps de six ans, ils pouvaient se présenter aux promotions universitaires, mais seulement avec l'autorisation de leurs supérieurs (l).Un décret du chapitre général de Citeaux avait prescrit en 1387 à toutes les maisons de l’ordre composées d’au moins douze moines d’envoyer un novice au collège Saint-Bernard, avec bourses et provisions, sous peine d’une amende applicable aux étudiants, conventui cætcrornm sludcntium.
L’université de Paris n’était pas la seule qui possédât des annexes de cette nature. Celles d’Oxford et de Toulouse en avaient également. Benoit XII, qui porta longtemps la robe cistercienne, voulut en augmenter le nombre dans l’intérêt de l'ordre auquel il avait appartenu, et ordonna, en 1335, la fondation de nouvelles écoles monacales près des autres universités « fameuses. » On attendit sans doute que celle de Dole eût mérité cette épithète, puisque Citeaux n’y établit un collège qu’en 1498.
Ce collège placé sous la direction d’un proviseur n’a laissé presque aucun souvenir. Les vices de l’institut qui était en pleine décadence au xvu> siècle l’atteignirent promptement dans son germe et en corrompirent les fruits. Bn dépouillant les abbayes de la meilleure part de leurs revenus au profit d’oisifs étrangers, la commende, qui s’étendit comme une lèpre sur la plupart des monastères de Franche-Comté, contraignit les supérieurs à rappeler ceux de leurs religieux qui étudiaient à Dole, afin de diminuer les charges que leur entretien imposait aux communautés. Ce fut en vain que Pierre de Nivelles, abbé de Citeaux, leur
(1) BibUoth. cluniens, col. 1578-1586.
défendit en 1628 de les retirer du collège sans son autorisation. Ce fut en vain qu’il augmenta la pension des élèves, fixée par une ordonnance du 2 décembre 1651 à 60 écus, qu’il régla jusqu’à leur trousseau estimé 30 francs, et qu’il enjoignit aux prieurs de son ordre en Franche-Comté, sous peine de désobéissance, de payer ces sommes tant que leurs novices poursuivraient leurs études. Ces prescriptions furent obéies sans zèle, à contre-cœur, les écoliers dimir nuèrent peu à peu, l’enseignement dépérit, et le collège s’était depuis plusieurs années éteint dans l’abandon, lorsque la translation de l’université dans la cité bisontine en Ut disparaître jusqu’au nom.
L’édifice qui lui avait été consacré à l’origine avait luimême depuis le siècle précédent changé de propriétaire. En 1546, la ville l’avait racheté, moyennant 1600 francs et une rente annuelle de 10 sols estevenants au profit de l’ordre, d’un sieur Colin à qui l’abbé venait de le céder. On ignore le lieu où les rares novices de Citeaux transportèrent leurs études à la suite de cette aliénation, quoiqu’on les voie se former en séminaire dans la cité même, en 1618. A leur place, la ville installa une école municipale qui prit le nom de collège de grammaire, dont Gollut fut principal en 1575, et qui passa depuis aux jésuites, entre les mains desquels il devint le collège de l’Arc.
L'œuvre de Cluny, antérieure de trois ou quatre ans à celle de Citeaux, eut plus de sève et de vitalité. C’est qu’elle naquit d’une initiative sinon plus intelligente, au moins plus patriotique.
Son fondateur, Antoine de Roche, était né à Poligay en 1422. Il avait pris tous ses grades à l’université de Dole et y avait pendant plus de trente années professé le droit canon avec une telle éloquence, que lorsqu’il parlait dans la chapelle Saint-Georges, dit un écrivain, la foule de ses au-
diteurs débordait jusque sur le parvis de l’église (1). Entré depuis dans l’ordre de Saint-Benoit, prieur de I-a Charitésur-Loire, de Morteau, et enfin grand prieur de Cluny, Antoine de Roche obtint de l’empereur Maximilien et de l’archiduc Philippe son fils (2) la permission d’établir à Dole, à ses frais et à ceux de son ordre, un collège de jeunes religieux bénédictins, qui étudieraient dans l’intérieur de la maison, et seraient néanmoins admissibles aux degrés universitaires, comme s’ils avaient suivi les lectures publiques. Cette permission fut ratifiée sans difiiculté par le pape. En 1499, Alexandre VI autorisa l’érection du collège sous le vocable de saint Jérôme, de la sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste, la construction d’une chapelle avec ses dépendances et prérogatives, et concéda au fondateur le droit de dresser des statuts (3). De plus, il accorda au collège le titre de membre de l’université, lui donna pour chef un principal renouvelable de cinq ans en cinq ans, à la nomination des grands prieurs de Cluny, et confirma par une autre bulle l’union du prieuré de Notre-Dame-de-Château-sur-Salins au nouvel établissement, union que l’abbé Jacques d’Amboise et le chapitre général de l’ordre avaient ordonnée en 1496, dans lebutd’assurerla fixité de ses revenus, qui ne parurent point sans doute suffisants, puisqu’en 1513 Léon X autorisa le même abbé à y joindre le prieuré simple de Saint-Pierre de Sermesse, dépendant de l’abbaye de Baume.
Antoine de Roche construisit de ses deniers non-seulement la maison, mais l’église destinée au collège dont il était le
(1) In universitate Dolana canonicaa interprétant* sanotiones, ipsi tanta erat dicendi promptitudo, tantaque juris divini et humani prudentia ut nunquam suo tempore taie tamque frequens fuerit auditorium, quandoquidem quant plurimi studiosi stare c-ogekantur pro foribus ædis divo dicatæ Georgio, cum jam omnes intUH implerentur sedes. (Préfacé de l’cdition do Guillaume de Tut , imprimée à Bâle en 1549.)
(2) Lettres patentes de mars 1494
^3) V. Pihei justificatives .
fondateur. Il les éleva sur un plan large, presque somptueux, car Philippe le Beau put loger avec toute sa suite dans le nouvel édifice, lorsqu’il vint à Dole en 1502 (1 J. Il y joignit une riche bibliothèque, dans laquelle se trouvaient plusieurs manuscrits précieux, notamment celui de Guillaume de Tvr, qui fut publié en 1549 par Philibert Poissenot. Il consacra enfin les derniers jours de son existence, qui s’éteignit en 1505, à développer son institution, à la doter de lions maîtres (2), de sages réglements (3), à en faire en un mot une œuvre sérieuse et utile, qu’eût avouée Pierre le Vénérable et que ne pût énerver le relâchement de ses successeurs.
Le collège Saint-Jérôme vécut toujours dans une étroite alliance avec l’université, qui le regardait avec raison comme la plus importante de ses annexes. Son principal siégeait, ainsi que le proviseur de Citeaux, dans les cérémonies publiques au banc des docteurs, à la suite du vicechancelier et du doyen du chapitre de Dole, qui prenaient eux-mémes place après les professeurs. Son cloître était constamment ouvert aux membres de l’université. II y avait là, grâce à la munificence d’Antoine de Roche, une salle immense, la salle deMorteau, dans laquelle les Etats de la province tinrent leurs séances jusqu’à la conquête de Louis XIV, ce qui leur donnait lieu de voter à chaque assemblée une certaine somme d’argent au profit des religieux et des boursiers du collège qui leur donnait l’hospitalité (4).
(1) Le college St-Jérôme est aujourd'hui le couvent de la Visitation
(2) Pierre Gavin, docteur en théologie, fut le premier principal du collège. Dora Adrien Charrin lui succéda et fut remplacé par Philibert Poissenot, de Joux, fil*» d’un régent de philosophie à l'université. On peut encore citer D. Gody, principal en 1658.
£3) Ces statuts qui formaient un manuscrit de 50 pages, furent approuvés le 4 ma* 1523 par le premier définiteur du chapitre général de Cluny, puis par le pape Clément VU, le 1” mai 1528.
(4) Les Etats de 1579 accordent au principal du collège 800 fr. t pour le pain, vin, bois, chandelle et autres fraiz par luy supportez pendant 15 jours qu'a duré
Cette salle servait parfois aux grandes réunions universitaires. Les exercices gymnastiques, les courses,- les assauts d'armes, dont on couronnait les vainqueurs le lendemain de la Saint-Georges, avaient pour théâtre le jardin de Cluny. C’était dans l’église Saint-Jérôme que l’université faisait célébrer les offices solennels des saints Pierre et Paul et de saint Yves. Deux religieux allaient la prendre citez elle et l’accompagnaient jusqu’au chœur, en marchant aux côtés des deux derniers régents. Elle y entendit même pendant quelque temps la messe dominicale, comme le constate un acte donné par le recteur « au collège Saint- Hiérosme, le 14 juillet 1557, après la célébration de la messe, » pour reconnaître que cet usage, toléré parle principal Dorn Jacques Marguier, docteur en théologie, ne devait porter aucune atteinte aux droits du collège. Elle y fonda enfin le 20 mars 1553 un anniversaire pour un de ses anciens membres, Jean de la Magdeleine, et fut plus tard autorisée à déposer les archives dans une pièce de l’édifice (1).
En échange de ces bons procédés, les clunistes eurent fréquemmentrecoursà l’université. Lorsque le chapitre de Saint- Maurice de Salins s’avisa de revendiquer en 1555 ses anciens droits sur le prieuré de Notre-Dame-de- Château-sur-Salins, qui avait été réuni, comme nous l’avons dit, au collège Saint- Jérôme, l’université chargea son procureur général Pierre Mathieu d’intervenir dans le procès en faveur des boursiers « ses suppostz. » L’intervention fut en effet accueillie quelques jours après par le parlement dont un arrêt déclara que le collège était un membre insigne de l’université, insigne membrum universilatis dolanœ. Les religieux n’eurent pas
l’assemblée, • plus 250 fr. aux religieux et 50 fr. aux serviteurs du collège. ( Recb des Etats, 1. 1, p. 154.) En 1508, ils lui votent 900 fr., en 1606, 1,200, plus 100 fr. pour les écoliers et 60 pour les valets. Mais en 1624, ils n’offrent plus qu’une aumône de 40 fr.
(1) Accord du 23 août 1640.
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de peine à battre les chanoines leurs adversaires, mais ils durent en partie ce succès au concours de leur fidèle alliée.
La ville elle-même ne se montra jamais indifférente aux destinées de la succursale de Cluny. Elle l’exempta d’impôts, elle lui fit grâce de la taxe sur le vin et du droit de rouage; elle ne parait l’avoir soumise à une contribution municipale qu’une seule fois, en 1506. En homme habile, Antoine de Roche l’avait intéressée à la prospérité de son œuvre. Je lis sur les registres de la cité que le 26 mars 1516, le conseil de ville « présenta Guillaume Dumay, religieux de l’ordre de Saint-Benoist, filzde noble homme maistre Jehan Dumay, dudiet Dole, secrétaire ordinaire de Mgr l’archiduc et de madame nostre souveraine princesse... pour la bourse du collège de monsieur Sainct Hyerosme fondé et estably en la ville dudiet lieu, dont la présentation et cslcction jious appartient scion la fondation dudiet collège. » Ce droit ne périt point entre les mains du conseil. Quand les Dolois lui faisaient défaut, il cherchait un candidat parmi les novices originaires de la Franche-Comté. Ainsi en 1601 il présentait un sieur Demonget, de Lons-le-Saunier, « sans, dit-il, que cela puisse tirer à conséquence. » Quelquefois même il en empruntait aux provinces voisines : en 1563, le boursier de la ville est Dom Pierre Saulnier, natif du Charollais. On devine dès le xvi' siècle que les hommes commencent à manquer dans « les religions, » c’est-à-dire dans les cloîtres : en 1557, faute d’aspirants, le conseil est réduit à présenter un religieux inconnu de Cluny, Benoit de la Farge, qui n’avait pas sollicité la bourse, mais qu’il convient de pourvoir « afin de ne pas laisser prescrire le droit. » Des présentations semblables ont encore lieu en 1594, 1597, 1651, 1657.
Ces dates révèlent une assez longue existence. Le collège Saint-Jérôme vécut en effet aussi longtemps que l’univer-
sité. Mais il ne fut, pas plus que les autres monastères, à l’abri des défaillances et du relâchement. Le désordre se glissa dans ses murs, l’esprit de révolte et d’indiscipline se répandit parmi ses élèves. En 1606, le principal, M. de Veyny, prévint les échevins qu’il quitterait sa charge si l’on ne faisait rentrer ses religieux dans l’obéissance. La ville députa les conseillers Alix et Guyon pour les exhorter, et le parlement suivit son exemple : on menaça les rebelles du bras séculier, mais la menace fut vaine sans doute, car l’année suivante M. de Veyny avait battu en retraite et le conseil sollicitait le grand-prieur de Ciuny de lui donner pour successeur un homme du pays, qui se ferait peutêtre mieux obéir (1).
On voit, par ces notes rapides, combien il est inexact d’attribuer la décadence de l'université à la prospérité des collèges dont elle était entourée : cela devint peut-être vrai lorsque les jésuites s’introduisirent à Dole, mais cela ne le fut jamais pour les cisterciens ni pour les bénédictins.