PROFESSEURS CÉLÈBRES
Nous avons essayé de faire connaître l’organisation intérieure de l’université doloise, et en décrivant son régime administratif si libéral à ses débuts, nous n’avons peut-être pas assez dissimulé le sympathique étonnement que nous a fait éprouver, malgré ses imperfections de détail, une constitution si différente de celle de nos facultés modernes. Il faut
accompagnée d'un sermon, per minore* mit aliquem idoneum, aux fêtes de Noël, de U Pentecôte, de la Toussaint, des quatre principaux docteurs de l’église et de naiat Antoine. Chaque membre du corps devait y assister sous peine d'amende.
L'unit ersité avait enfin un cimetière particulier où elle inhumait ses membres défunts. Les statuts, ch. xxvlxxvm, règlent avec détails les cérémonies funèbres. Toutes les lectures cessaient le jour des funérailles de ceux qui migrabanttir de tecuio, dont on célébrait les vertus et les mérites dans une brève oraison. Les étudiants pauvres étaient ensevelis misericorditer, aux frais de l’université, et chaque faculté était tenue de porter ses morts au lieu de sépulture. De plus, une messe solennelle était chantée le 4 novembre, avec catafalque et luminaire, pour le repos de l'âme des bienfaiteurs et des suppôts décédés.
maintenant pénétrer plus avant dans l’école et l’étudier dans son rôle scientifique, dans ses méthodes d’enseignement.
Ici la surprise cesse, ou plutôt elle se déplace, elle change d’objet. Si l’on s’étonne de la rare fortune qu’obtinrent les universités au moyen âge, et de l’attrait presque invincible qu’exerça l’instruction au temps où il était le plus facile de s’en passer, on s’étonne encore plus lorsqu’on examine de près l’ordre de leurs études et l’emploi qu’elles donnaient à l’intelligence. Plus fidèles aux traditions que pourraient le faire croire la mobilité de l’esprit national et ses prétentions innovatrices, nous avons respecté l’ancienne division de l’enseignement supérieur en cinq facultés, mais que d’horizons découverts, que d’améliorations introduites, que de progrès accomplis depuis deux ou trois siècles en chacune d’elles ! La science ne s’est pas seulement étendue, elle s’est coordonnée et purifiée : c’eut été peu que de reculer ses frontières si elle ne les avait rendues plus accessibles et si elle n'avait déposé l’épais limon qui troublait ses eaux.
Droit, médecine, philosophie, belles-lettres, physique et mathématiques, théologie surtout, l’esprit humain désirait tout connaître et tout posséder. Mais comment les lui communiquait-on? Il n’y eut longtemps à vrai dire, à Dole comme ailleurs, qu’un procédé didactique, l’argumentation. Sortie des sept arts, la dialectique qui devait se renfermer dans le quadrivium, eut bientôt envahi tout. Des siècles se consumèrent en joutes de paroles, où les mots n’avaient d’autre mérite que de dissimuler le vide de la pensée. Le jeune écolier argumentait dès le jour de son entrée à l'université et ne cessait de disputer qu’à sa sortie. De ce goût pour la discussion, si cher, dit-on, à la race gauloise, naquit l’art de parler à l’infini, plus funeste qu’utile à l’art de penser et à ’art d’écrire. Il était bon sans doute de pénétrer à fond la ble, Aristote, Pierre Lombard, Baldus et le traité de virtu-
tibus herbarum ; il n’élait pas inutile de rompre la pesanteur ou la paresse d’une jeune intelligence par cette gymnastique du raisonnement qui lui donne de la souplesse et de l’alacrité, mais à quoi sert l’éperon, si le coursier est mis en cage? Dans ces tournois éternels, nul ne résistait à nos docteurs, mais nul n’égalait aussi leur dédain pour les faits, leur intrépidité à faire dire aux mots ce que les mots n’avaient jamais dit. De la méthode historique et expérimentale, personne n’en avait cure : elle eût humilié l’esprit, elle eût paru terrasser ces aigles au vol audacieux. C’est pourquoi — et ceci semblera peut-être étrange au premier coup d’œil — malgré la hardiesse de son langage, l’enseignement scolastique aborda peu les idées générales, qui n’attestent point cependant la force de l’intelligence humaine, mais plutôt son insuffisance, puisqu’il n’y a pas de faits absolument identiques dans la nature, pas de règles indistinctement applicables à plusieurs objets à la fois. L’habitude de la généralisation est le don des peuples qui vieillissent : ils regardent de plus haut à mesure qu’ils héritent de notions plus nombreuses.
Mais ces grandes réserves faites, tout n’est pas également à dédaigner dans les méthodes d’enseignement du moyen âge. Que les résultats de la dialectique n’aient point répondu à ses prétentions et à ses espérances, que ses efforts pour substituer des procédés artificiels au libre mouvement de la pensée aient peu servi aux progrès du goût, ceci n’est pas douteux; ce qui l’est davantage, c’est que son mécanisme ait été absolument stérile et que la science didactique lui ait toujours fait défaut.
Ce n’était pas une mauvaise pratique que ces leçons répétées chaque jour, mais dont la durée ne dépassait pas une heure, et à la suite desquelles non-seulement le professeur
interrogeait l’élève, mais aussi l’élève le professeur (1). Ce n’en était pas une non plus que ces disputes publiques imposées aux régents comme aux écoliers, mais en temps de vacations ou aux jours fériés seulement, afin de ne pas diminuer le nombre des cours ordinaires (2). lorsqu’au xvn® siècle elles furent remplacées par des leçons solennelles, pédantesques cérémonies dont le lourd apparat ne déguisait point l’inutilité, l’université avait oublié son origine et ses traditions (3). Ce n’était pas une précaution tout à fait dépourvue de sens que d’attacher chaque écolier à un professeur, et par là d’imposer à l’un plus d’ordre et d’harmonie dans l’enseignement, à l’autre plus de constance et d’assiduité dans le travail (4). Ainsi naquit l’habitude de suivre son maître à son logis, de lui demander ses conseils, de lui soumettre
(1) Cet usage était venu à Dole d'Italie où il existait dès l’époque d’Odofredus. (Savigny» llist. du droit romain, t. III, p. 390.)
Les statuts exigeaient que les professeurs de droits (ils se taisent sur les autres) ne montassent point en chaire sans leurs robes, nisi decenti omatus extiterint habitu, capa vel epitogio (ch. XXXll).
(2) Le ré bistre des distributeurs nous laisse entendre néanmoins que les professeurs fixaient souvent ces disputes aux jours ordinaires, afin de se dispenser de leurs cours. Il fallut les rappeler à l'ancienne pratique par l’ordonnance du 1** avril 1583, aux Pièces justif., p. 138.
(3) Voici le programme d'une de ces leçons faites, disait-on alors, t pour honorer les lettres et rendre l’université plus florissante. *
Subtilem substitutionum materiam ad legem precibus
Cod. deimpuberum et aliis substitutionibus enucleabit pro solernni lectione Joannes Claudius Rolet, J. V. D.
in aima universitate dolanæ juris civilis prirnarius professor et decanus die xxix novembris anni mdclxxv hora post meridiem prima ex mandato magnifici domini Rectoris.
(4) Encore un usage dont l’origine est italienne. Les statuts de Dole y font plus d'une allusion : sub prof essore ad quem ascendere curaverint, dit le ch. xxxi en parlant des licenciés qui passent d'une faculté de droit à l’autre. — Intrando sub doctore suo pro gradu baccalaureatus, dit le ch. XL, en décidant que les écoliers devront assister au moins à trois cours par semaine pour être admissibles aux degré».
toute difficulté, de le prendre pour juge non-seulement de la doctrine, mais de la vie privée. Ainsi naquirent ces « lectures cubiculaires » ou ces cours particuliers qui suppléaient aux nombreuses lacunes des leçons publiques, et qui se continuèrent même après leur suppression légale, pendant les fréquentes vacances dont jouissait l'université (1). Ainsi se consacra le touchant usage d’ajouter à son nom celui de son maître, de son père spirituel, dont on revendiquait ainsi l’honneur d'avoir été le disciple, et la coutume de le choisir pour président ou promoteur de ses examens (2). C’était enfin une bonne institution que le noviciat des bacheliers s’essayant au professorat sous la direction des docteurs pendant toute la durée de leurs études pour la licence. Il était sage de leur interdire la dictée de leurs leçons, prohibition que l’on étendit aux licenciés et aux régents, qui ne pouvaient se servir d’un cahier que dans la première demiheure de leurs cours, et encore à la condition de l’avoir rédigé eux-mêmes. Appliquée aux professeurs, cette dernière restriction était sans doute un peu puérile, mais elle prévenait les fraudes de l’ignorance chez les élèves, et les forçait d’apprendre avant d'enseigner. Songeons d’ailleurs que ces improvisations se prolongeaient pendant deux années et plus : elles ne laissaient rien au hasard comme les concours modernes qui en sont issus, mais dont les épreuves semblent à de bons esprits trop précipitées; il est vrai que le nombre en
(1) Les auditoires étaient fermes du 21 décembre au 7 janvier, pendant le carnaval et la quinzaine de Pâques, du 8 septembre au 2 octobre, aux fêtes des apôtres, des évangélistes, des quatre docteurs de l'église latine, à celles de N. S. et de la Vierge, â la Toussaint, à la Dédicace, à l'invention de la Croix, à la Féto- Dieu, à l'Assomption, aux fêtes d’un grand nombre de saints du pays, comme saint Ferréol. saint Ferjeux, Baint Claude, saint Georges, etc., et pour les foires do Dole et d’Auxonne.
(2; Statuts, ch. xui. Pour laisser d’ailleurs toute liberté au choix de l’écolier, il était défendu aux maîtres de solliciter clam aut palam sa préférence, subomet f seducat aut inducat ad gradum.