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CX XIX

Cette communauté d’origine ne les empêcha pas d’avoir une fortune bien différente. La faculté de Louvain conquit rapidement une brillante renommée; elle réunit jusqu’à huit professeurs ordinaires dont plusieurs furent illustres et qu’entoura toujours une jeunesse nombreuse; celle de Dole, plus modeste ou plus obscure, n’en compta jamais que deux, parfois même qu’un seul, comme en 1594, lorsque les deux chaires n’étaient pas vacantes en même temps. Quelques-uns cependant acquirent une célébrité qui s’étendit au-delà des limites de la province et se réfléta sur l’université : ainsi Jean Loys, Etienne Marion, Antoine Lulle et surtout Cornélius Agrippa.

Il est peu d’existences plus originales et plus accidentées que celle de cet homme universel, à la fois théologien, jurisconsulte, médecin, soldat, polyglotte, philosophe hermétique, astrologue, qui se nommait Henri Corneille Agrippa de Nettesheim. Né à Cologne en 1 480 d'une famille distinguée, d'abord secrétaire de Maximilien Ier, puis capitaine dans les armées d’Antoine de Lève, médecin de Louise de Savoie, mère de François Ier, syndic et avocat général de Metz, chevalier de l’empire, historiographe de Charles-Quint, professeur à Pavie et à Turin, familier du cardinal de Sainte-Croix qui le choisit pour l’assister au concile de Pise, correspondant du pape et du roi d’Angleterre, Agrippa toucha presque au faite des gloires humaines pour tomber dans les cachots et mourir vers 1535 dans un hôpital, aussi détesté que l’Arétin, mais du moins plus pauvre que lui. L’archiduchesse Marguerite dont il fut un instant le favori lui confia, en 1509, l’une des chaires de théologie de Dole où, comme il le dit lui-même, a b hujus studii docloribus rcceptus, insuper regentia et stipendie) donatus fuit. Il y essuya le premier échec de sa laborieuse et vagabonde carrière. Son cours, ouvert avec un tel éclat que le parlement tout entier désertait ses audiences

pour l’entendre, se termina brusquement par la fuite. Après avoir écrit une dissertation de l’excellence des femmes, en l’honneur de sa protectrice Marguerite d’Autriche, il s'avisa de commenter publiquement le traité de Reuchlin.de Yerbo mirifico , sur la théologie hébraïque. Le sujet était au moins mal choisi, car l’œuvre hardie de Rcuchlin soulevait à cette heure même de violentes tempêtes en Allemagne. Son collègue à l’université, le cordelier Catilinet critiqua vivement ses leçons et finit par l’accuser d’hérésie, ce qui ligua tous les moines contre l’étranger. Agrippa soutint assez vaillamment le premier choc, mais les clameurs dont sa voix fut bientôt couverte lui firent perdre la tête; il quitta Dole pendant une nuit et courut se réfugier sur le sol anglais, non sans lancer une dernière et impuissante invective à ses ennemis.

Assurément ceux-ci en voulaient plus à l’homme qu’à la doctrine. Le commentateur de Reuchlin était un esprit audacieux, grand ami des paradoxes et des aventures ; il ne fut jamais un hérétique. Circonscrite sur [ce terrain, la défense lui était très-possible, sinon très-facile. Néanmoins, il fit acte de prudence en s’éloignant. On ne] l’eùt pas brillé sans doute, mais des accusations moins graves le firent plus tard charger de fers. Tant qu’elle vécut, la faculté doloise s'efforça de racheter son infériorité numérique par son zèle pour l’orthodoxie. Ses théologiens mirent un soin jaloux, pourquoi ne dirions-nous pas étroit? à défendre la pureté de leur science, telle que l’avait faite la scolastique (1). A voir les langes dont ils l’enveloppent au temps d’Agrippa, les barrières qu’ils élèvent à toutes les issues de l’intelli-

(1) Il est toutefois curieux de remarquer que la faculté de théologie de Dole donna malgré elle naissance À quelques hérétiques. Le fameux Jean de Leyde qui devint le chef de» anabaptistes de Munster en 1534, y avait, dit-on, pris le grade de docteur, quoiqu'il ne fût qu’un simple tailleur d'habita.

gence, on se sent loin de cette théologie si libre et si hardie du xn" siècle, où chacun voulait dire quelque chose d’extraordinaire, et où le dogme était comme un champ sans bornes ouvert à tous les sophismes du raisonnement et à toutes les témérités de l’imagination. Ils confondent sincèrement les immuables vérités do la foi catholique avec les syllogismes par lesquels ils les démontrent, la religion du Christ avec les figures de l’école, et ils les associent si maladroitement dans leurs destinées qu’à l’heure du vrai combat, à l’heure de Luther et de Calvin, la forêt d’Aristote, selon l’expression de Pierre de Celle, a étouffé l’autel du Seigneur, et qu’on ne trouve plus, pour repousser l’impétueux assaut de la raison humaine enivrée par la Réforme, que des jeux de mots, de stériles arguties, justement comparées à ces fruits de la Terre-Sainte, dont la pulpe dorée et savoureuse à l’œil s’évanouit en poussière sous la main qui la touche.

Soyons équitables toutefois et ne jetons pas la pierre à l’université seule. Dans une société née du glaive et disciplinée par lui, il fallait plusieurs siècles pour faire pénétrer l’idée du droit, pour la proposer toute nue au respect des hommes, pour dépouiller la vérité de ce cortège tyrannique sans lequel ils se refusaient à la reconnaître. Lorsque la théologie scolastique menaçait les dissidents du bras séculier, elle avait avec elle non-seulement les gouvernements, mais l’opinion publique. Le peuple tout entier était son complice.

Derrière les moines qui accusaient Lulle ou Agrippa d’hérésie, derrière Philippe II, qui fermait aux étrangers l'accès des deux chaires de théologie et défendait à ses sujets du comté d’aller étudier en d’autres universités qu’à Dole, sauf à Rome, de peur qu’ils ne rapportassent dans les plis de leurs manteaux le ferment de la réforme (1), derrière le

(l) Edit du 8 mai 1670. V. Pièces justif., p. 108 et 176.

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