‹ Les Universités de Franche-ComtéChapitre 25 sur 126 · C XXXII · texte numérisé non relu

C XXXII

duc d’Albe qui donnait la chasse aux suspects du Doubs au Rhin, derrière l’infante Isabelle qui obligeait les gradués à prêter serment de leur croyance à l’immaculée Conception de la Vierge (1), derrière le parlement qui assurait l’exécution de ces édits en poursuivant sans relâche les timides essais d’enseignement libre de la théologie dans son ressort (2), il y avait les Etats qui ne cessaient de demander des lois prohibitives, la ville, dont le conseil proscrivait dans le même but les lectures ■* cubiculaires (3), » parce qu’on ne pouvait surveiller d’assez près ces études privées, l’homme du peuple enfin, dont la foi fut toujours robuste dans le comté, mais dont les mœurs n’étaient rien moins que tolérantes. Ajoutons que sa croyance se fortifiait de sa passion généreuse pour l’indépendance, qu’esclave volontaire de la tradition, il repoussait toute nouveauté philosophique comme une invasion étrangère et n’entendait abdiquer son libre arbitre qu’entre les mains qui avaient béni son berceau et qui devaient bénir sa tombe. Défier ce flot, remonter ces rapides eût été plus qu’une témérité, cela aurait paru un attentat à la patrie, une trahison du corps et de la cité. A vrai dire, la tolérance n’est la vertu ni des sciences ni des nations adolescentes ; il faut qu’elles aient vieilli pour cesser de la confondre avec le scepticisme ou la faiblesse.

L’enseignement de la théologie à Dole différait peu de celui que donnaient les facultés de Paris et de Louvain. Des deux professeurs, l’un expliquait l’Ecriture Sainte et l’autre les Sentences de Pierre Lombard (4). Le premier lisait d’abord chaque matin le Nouveau Testament, puis il consacrait quelques leçons aux psaumes de David ou à un livre

(1) Lettre du 24 janvier 1633 adressée à l’université.

(2) Arrêt dn 6 juillet 1648 et plusieurs autres.

(3) Délibération des 18 avril et 25 juillet 1625.

( 4) Ordonnance du 18 mai 1571, au x Pièces justif ., p. 122.

— cxxxin -i-

des prophètes. Il lui était recommandé de les expliquer clairement, de manière à ne permettre aucune fausse interprétation. Il devait éviter les questions superflues, « curieuses » ou i trop philosophiques, » car la philosophie est non la maîtresse, mais la servante de la théologie (I). La foi s’appuie sur le texte des livres saints, sur les témoignages des pères, dit-on ailleurs, et non sur les arguments de la raison humaine. Ce précepte peut paraître une tentative de réaction contre la tyrannie aristotélienne, s’il n’est simplement un acte de défiance contre les nouveautés. Le second professeur s’appelait le scolastique : il exposait les doctrines de Pierre Lombard et celles de saint Thomas, principalement sur la Trinité, la création, les anges, la prédestination, la rédemption, les sacrements, la béatitude éternelle. Aucun texte précis ne nous apprend la durée de ce double cours, quoique les statuts postérieurs à 1490 semblent l’assimiler sur ce point à ceux des deux facultés de droit, que les étudiants devaient suivre pendant trente mois avant de prendre chaque grade. Il y a toutefois lieu de penser que cette assimilation n’est qu’apparente, car elle n’existait pas certainement dans la rédaction primitive, et qu’à Dole les études théologiques, restreintes à deux chaires, se prolongeaient davantage, comme dans la plupart des autres universités. On sait qu’à Paris, depuis 1389, elles duraient quinze années, et onze à Louvain (2). Un écolier ne parvenait guère à la licence avant 32 ou 33 ans, ce qui ne nuisait point à son savoir, mais ce qui grevait peut-être sa famille.

(1) Philosophia ancillare débet, Ceci se retrouvait textuellement dans l’édit de 1617, relatif à la faculté de théologie de Louvain. (V. Molanus, à l’appendice.)

(2) L'étudiant parisien en théologie devait d’abord suivre les cours comme simple auditeur pendant six années ; puis faire des leçons sur la Bible pendant douze mois, s’il avait atteint l’àge de 25 ans. Deux années étaient ensuite consacrées à des études qui se terminaient par une thèse, deux autres à des lectures publiques sur les sentences, quatre enfin A l’argumentation et à la prédication.

quoique l’on fût alors accoutumé à vivre de peu. Quand il entrait dans l’Eglise, ce n’était plus un jouvenceau enthousiaste ou timide, c’était un esprit mur, refroidi, un homme fait.

Très-fréquentée pendant tout le règne de Charles-Quint. la faculté de théologie subit le sort de ses voisines sous Philippe II; elle s’appauvrit à la fois en maîtres et en élèves. L’insuffisance du traitement finit par rebuter les uns, la désertion des chaires éloigna les autres. L’université tenta d y remédier en sollicitant de la largesse royale pour les professeurs ordinaires de théologie et de droit canon ta concession de quatre prébendes, au lieu d’une seule que Charles-Quint avait accordée en 1531 (1), et l’autorisation de recruter les régents à l’étranger, notamment à Paris, sauf a exiger d’eux une profession de foi solennelle « suyvant la forme du sainct concile de Trente. » Le monarque soupçonneux octroya les prébendes, mais refusa opiniâtrement, malgré l’avis favorable du conseil privé, d’ouvrir la porte à d’autres théologiens qu’à ceux de Douai et de Louvain dont il était sûr 2) ; la Sorbonne elle-même qui allait bientôt faire la Ligue, ne lui paraissait pas assez orthodoxe!

Mieux encore que les concours, dont on fit dès la fin i u xvi' siècle quelques essais isolés, ces bénéfices restaurèrent un instant la faculté. À l’avantage d’attirer de bons maîtres, car il faut convenir que, fut-il professeur, l’homme ne vit pas seulement d’érudition, ils joignaient celui de les retenir dans leurs chaires, dont on ne pouvait s absenter pendant plus de six mois sans perdre sa prébende (3). I en outre l’ardeur des élèves en proposant à leur légitime

(l; Encore cet unique bénéfice se de Dole

pourvu depuis 153». à 123 - Le conseil privé opinait, au contraire.

(2) V. Pièce» justifie., p. 123 a la. . . de [a Sorbonne,

pour qu’à défaut d’indigènes les professeurs f üfie ^ p, 33.

(3) Lettres patentes de Philippe le Beau,

ambition des emplois plus favorisés quoiqu’en réalité plus accessibles que les autres, puisque les indigènes pouvaient seuls y prétendre (1). Mais cette résurrection ne fut qu’un éclair : un événement imprévu porta bientôt à la faculté de théologie un coup dont elle ne put se relever.

La compagnie de Jésus fondée pour l’enseignement et la conversion des infidèles s’était développée avec une prodigieuse rapidité. Créée en J 540, elle comptait dans l’univers, quinze années après, à la mort de son fondateur, douze provinces et plus de cent collèges en pleine floraison. Malgré les censures de la Sorbonne, si ce n’est grâce à elles, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas, la France, la Lorraine se disputaient ses membres; toutes les cités lettrées, séduites autant par la nouveauté des méthodes que par l’attrait des leçons gratuites, ouvraient leurs portes à l’institut naissant. Dole voulut avoir son collège d’humanités comme la petite ville de Pontà-Mousson, qui en possédait un complet; elle sollicita le pape, elle députa près du roi, et en obtint sans peine une double autorisation, avec une rente de dix mille livres assise sur le prieuré de Mouthe, dépendant de l’abbaye de Saint- Claude, qui fut uni au futur établissement. Le don n’était pas mince : jamais l’université, depuis longtemps faite à la lésine, n’a . ait connu pareille munificence, dont le quart eût suffi à sa splendeur. Aussi les jésuites s’empressèrent d’accourir, et le P. Edmond Auger, ancien élève de Saint- Ignace, l’un des organisateurs des collèges de Lyon, de Toulouse, de Bordeaux et de Tournon, qui de garçon de cuisine s’était élevé par l’ardeur de son prosélytisme et sa

(1) Le con - île de Bâle avait ordonné, en 1436, que sur trois bénéfices vacants dans chaque cathédrale ou collégiale , il y en ait un réservé aux gradués des facultés de théologie, de droits et des arts. L'université de Paris présentait par ordre de mérite un rôle de candidats au pape qui nommait. A Dole, une déclara» lion archiducale de 1616 attribuait par préférence lea prébendes vacantes dans les églises du comté aux docteurs de l’université.

Page 1