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vainement d'attirer à elle un neveu du célèbre Alciat, qui déclina poliment ses offres sans doute insuffisantes. Pendant quatre ans elle fouilla sans succès la Toscane cl la Lombardie, et il ne fallut rien moins que la haute influence d’Antoine de Granvelle pour décider un flamand, Etienne Van der Straten, qui professait alors à Bourges, à venir en 1551 recueillir la succession de Belloni(i). On eut tant de joie de son arrivée que les échevins se joignirent au recteur et aux facultés pour le conduire processionnellement à la messe de Saint-Georges, où l’attendait l’université (2).
Il entra de suite en fonctions et, dès son premier cours, prit la tête de l’école. On n’était pas accoutumé à y entendre une parole aussi nette, aussi décidée, aussi littéraire. Malheureusement pour ses élèves, il ne sut pas se renfermer dans ses austères études, ni se désintéresser assez des affaires publiques, qui étaient alors presque exclusivement les affaires religieuses. Afin de suivre de plus près les graves événements qui s’accomplissaient dans les Pays-Bas, sa terre natale, il déserta souvent sa chaire, il multiplia les « fériés, faultes et cessations de lectures, » si bien que la ville, lassée de l’inutilité de ses plaintes, finit par lui intenter en 1555 un bel et bon procès (3). Le parlement eut ce bizarre spectacle d’un plaideur couvrant de fleurs, écrasant sous les louanges sa partie adverse qui se faisait toute humble pour se soustraire au but de ces perfides adulations. Il est à peine besoin d’ajouter que Stratius perdit sa cause et avec elle sa modestie
(1) Lettre de Stratius à U ville, du 6 juillet 1551. Il lui promet de « tendre la main à soutenir le faix do son université afin do la rendre plus florissante, h (,\rch. de Dole, cote 1584.)
(2) Registres municipaux, délibération du 28 août 1551. Lorsque Stratius revint en 1561, la ville lui rendit les memes honneurs. Le 31 octobre, le conseil alla, à l’is,ue de sa séance, « luy congratuler sa venue et lui offrir toute assistance pour trouver logis. « 11 l'accompagna ensuite à l’église Notre-Dame et le présenta aux écoliers rassemblés.
(3) Archives municipales , cotes 1579 et 1584.
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d’occasion. Mais la ville y gagna peu, car trois années après, grâce à de chaudes amitiés, il était appelé au conseil de Brabant (1). Des ennemis n’auraient pu lui rendre un plus mauvais service. Dévoué au prince d’Orange, aux comtes d’Egmont et de Horn, il devint presque aussitôt suspect au ministère et jugea prudent de revenir à Dole, où on lui offrait un engagement de dix années, et où, malgré son inimitié flagrante, le cardinal de Granvelle eut la générosité de le défendre sans relâche (2).
C’est au moment où Stratius plaidait avec la ville que Dumoulin apparut à l’université, mais avec un tel éclat et dans des circonstances si étranges qu’il convient de s’y arrêter un instant.
Il venait de professer à Strasbourg et à Tubingue, lorsque le mariage de Georges, comte de Montbéliard, avec la fille du landgrave de Hesse, qu’il avait défendu devant la chambre impériale de Spire, l’amena dans l’hiver de 1534 à 1555 à Montbéliard, sur les frontières de la Franche-Comté. Invité un jour par le comte à le suivre à Dole, où l’appelaient ses affaires, il y fut accueilli avec l’enthousiasme que sa parole avait naguère excité en Allemagne. Le parlement, l’université, les corps municipaux, prévenus de son arrivée, le reçurent à la porte de son logis, comme une tête couronnée. Ils le supplièrent d’honorer la cité de la même faveur qu’il avait
(1) 11 tarda quelque peu de s’y rendre, cor nommé en 1558 il ne quitta Dole que le 26 juin 1559. On lit sur le registre des recteurs sous cette date : Hic abitum excellent issinti viri dornini Stephani Stratii, juris civilia in hac aima univerdtate professons celeberrimi, adscribere libuit, qui hinc abiit die xxvi julii cum prius venerando collegio totæque fere universitatis honestissime valedixisset.
(2' V. Pièces justif., p. 61. — Le 26 ju:n 1564. le cardinal écrivait encore au conseil de ville, au sujet de Stratius qui se plaignait d'une retenue d'appointements pour quelques légères absences : *• Je vous le recommande pour l’affection que je luy ay toujours portée comme à personnaige de si bon sçavoir..., * et il ajoute qu'avec de semblables hommes il faut éviter toute » faseherie, ** sans quoi les écoliers et surtout les Allemands abandonneraient la ville. On remarquera que Gran- 'elle tenait ce langage précisément au moment où les protecteurs et les amis de Stratius obtenaient la disgrâce du puissant ministre.
accordée à Strasbourg, et de faire un cours extraordinaire à la faculté de droit. Le conseil de ville lui offrit 25 écus pour son entretien pendant trois mois (1). Dumoulin accepta, et revint au mois de novembre à Dole, où il fit trois leçons solennelles, en présence du recteur, des membres du parlement, des professeurs et des écoliers de l’université, des corps constitués et d’un grand nombre d’habitants (2).
Dans la première, il expliqua la loi Modeslinm flf. de solulio. et la loi 1 de contrar. judic. lut. Elle commençait par les compliments obligés au xvi® siècle : « Vix dicere queain quantum vester lionos, vestra in me magnifica gratiludo, quibus me prævenistis, animum meum polilici ordinis et bonorum studiorum amanlissimum in vestri amorem et studium bene de vobis merendi ascenderit. » Puis venait l’éloge des Bourguignons, aussi supérieurs aux Francs et aux Germains que la foi chrétienne l’est au culte des faux dieux, des Bourguignons qui ont donné la reine Clotilde à la France, et qui par elle ont répandu les eaux lustrales du baptême sur la tête des conquérants de la Gaule.
Le professeur divise ensuite son sujet, expose la doctrine accréditée jusqu'à lui, la réfute en détail et s’efforce ensuite d’établir que le débiteur qui a payé son créancier, sans se réserver la cession d’actions contre les autres obligés, doit être présumé n’y avoir point renoncé. C’est la subrogation de plein droit, que les jurisconsultes romains avaient toujours repoussée, que les parlements et Polluer ont combattue, et qui, néanmoins, a pénétré dans notre Code civil, dont
(ï) Registres du conseil do ville. Délibération du 17 juillet 1555.
(2) Prima lectio doluna, dit en 1658 l'éditeur do ses œuvres, Du Mesnil, habita in timpli**imn tnagnifici rect-ris, suprêm e curite senatorum , tntiusque Academie? et urbis ordinum cœtu. Non-seulement Dumoulin fit des leçons publiques \ Dole, mais il y donna des consultations. La cinquante-neuvième de ses œuvres est datée de cette ville le 18 novembre 1555.
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plusieurs dispositions la consacrent expressément (1).
Dans la seconde, faite le 22 novembre 1555, Dumoulin commenta la loi Falcidie et la loi Si Tilio aut Seio, de légat. 2 : il analysa les actions récursoires qui existent entre les créanciers ou débiteurs solidaires. La troisième, qui eut lieu dans le même mois, porta sur les substitutions; à propos de la loi Lucius Titius 1T. de vulg. et pupill. substit le jurisconsulte fit une rapide digression sur la filiation de Constantin et les principes de la légitimation romaine. Elle fut bientôt suivie d’une quatrième; le 9 janvier 1556, Dumoulin remontait en chaire pour commenter la loi ex parte If. famil. ercisc c’est-à-dire pour poser les règles relatives aux dépenses faites par l’un des héritiers dans l’intérêt commun.
Ces leçons n’étaient, pour ainsi dire, que la préface et l'avant-goût de celles qu’il avait promis au conseil de ville de donner pendant trois mois. En effet des affiches apposées dans tous les carrefours annoncèrent bientôt que le professeur commencerait le lundi suivant l’interprétation du grand titre au Digeste, de verborum obligationibus.
Le comte de Montbéliard, dont les affaires embarrassées avaient besoin d’un bon conseiller (2), et qui prétendait avoir acqi -!s par son hospitalité un droit exclusif sur Du moulin, apprit son engagement avec dépit. Il avait été longtemps de mode chez les princes allemands d’entretenir à leur cour des astrologues et des chercheurs de pierre philosophale . mais les plus ignares commençaient à s’apercevoir que cette prétendue science enrichissait moins que celle des
M\ Celte leçon est rappelée par un grand nombre de jurisconsultes modernes. Pothier 06 . n° 280; Merlin, Rép. v° Subrogation, S. U, S 5; Touiller, Duranton,
Ponsot, etc. V. l'Etude de M. Pialat sur le Professorat de Dumoulin à Dole. 1844,
btf2)‘u niaidad alors, à Dole, contre Girar.l de Rye, seigneur de Bal.nçon contre l'éveque de Bâle et contre les habitants mainmortables de Montbéliard. <\ . lea Consultation» de Dumoulin, tome III de ses œuvres.)
légistes; un jurisconsulte qui avait soulevé la Sorbonne, ému l’Allemagne, battu Théodore de Bèze en champ clos, triomphé de l'Empereur dans la cause du landgrave de Hesse, réduit le pape à demander la paix au roi de France, un petit homme qui faisait, selon le mot d’Anne de Montmorency, avec un petit livre ce que trente mille lansquenets n’avaient pu faire, un docteur que les souverains et les peuples se disputaient à l’envi, valait à lui seul mieux que toute la cabale : c’était une conquête trop précieuse pour la laisser échapper. Le comte Georges était trop faible pour l’enlever de haute lutte; mais il n’était pas assez honnête pour dédaigner la trahison. Ses agents allèrent trouver le recteur, le procureur général du parlement, le magistrat, les principaux citoyens, et les supplièrent de céder Dumoulin à leur maître pendant huit jours, en jurant de le rendre avec livres et bagages à l’expiration de ce délai. Confiants dans la parole donnée, les Dolois consentirent : Dumoulin, moins candide, hésita beaucoup d’abord et néanmoins partit, dans l’espoir de rapporter une partie de ses manuscrits qu’il avait laissés à Montbéliard, mais bien résolu à refuser son assistance au comte dont il avait deviné les projets et dont il jugeait la cause mauvaise.!; Les hommes d’armes de son escorte dissimulèrent tant qu’ils furent sur le sol bourguignon; mais après deux jours de marche, lorsqu’on aperçutà l’horizon les hautes tours de Montbéliard, ilschangèrent d’attitude et firent insolemment bondir leurs chevaux autour du paisible voyageur en signe de victoire. Celui-ci n’était plus en effet l’hôte de leur maître ; il était son prisonnier.
Pour mieux dissiper toute méprise, l’irritable seigneur le fit à son arrivée jeter dans un cachot. Quelques heures après, il allait l’y trouver lui-même et le sommait d’entrer à son service. « Non, mille fois non, s’écria le jurisconsulte, j’ai toujours eu une bonne conscience, je n’ai jamais prostitué
mon savoir et mon talent à de mauvais procès; c’est ce qui m’a valu en France une renommée d’intégrité telle qu’on m’y considérait comme l'avocat de la vérité, non comme celui des plaideurs. Je n’y ai jamais rencontré un seul prince qui exigeât de moi autre chose que le droit et la justice, et qui ne me remerciât de mes conseils, lors même qu’ils contrariaient ses désirs. — Mais au moins, dit le comte, demeurez à Montbéliard pendant quelque temps, trois ans, deux ans, dix-huit mois. » Dumoulin refuse encore, puis vaincu moins par l’intimidation que par la prière, il accepte à la condition toutefois que sa femme ou le roi ne le rappellera pas en France. Les portes s’ouvrent ; il est libre enfin, mais, comme par une dernière menace, des soldats venaient croiser sur sa poitrine le fer de leurs hallebardes : « Je ne crains pas la mort, dit-il en se tournant fièrement vers Georges, j’ai assez vécu pour moi, sinon pour d’autres; Dieu me vengerait d’ailleurs, comme il a vengé saint Jean-Baptiste et les autres martyrs. »
Ce simulacre de liberté dura peu : on l’enferma bientôt dans le donjon, de peur qu’il ne prit la fuite, et le donjon lui-même ne paraissant pas assez sûr, on l’en fit un jour sortir par un souterrain, à l’issue duquel se trouvait une litière fermée qui le conduisit au pied du mont Jura, dans la forteresse de Mamont, où le comte n’avait pas à redouter l’œil indiscret de l’Empereur.
Pendent ce temps, Louise de Beldon, sa femme, l’attendait anxieuse à Paris. Elle apprit au mois de mai seulement sa détention, et, malgré une fièvre aiguë, partit pour Montbéliard avec sa fille Anne, presque encore au berceau.
Là, les officiers du comte eurent l’impudence de lui dire que son mari chassait avec leur maître dans la montagne, et qu’il ne songeait plus à retourner en France. Le mensonge était fort grossier ; elle y eût peut-être néanmoins ajouté foi
sans un habitant de la ville qui lui apprit la vérité. Sans prendre haleine, elle remonte à cheval, court à Blamont, et y trouve non-seulement le pont levé, la porte close, mais la défense de séjourner dans le village et de descendre même dans une hôtellerie. Epuisée par la fièvre, à bout de forces et de larmes, la pauvre femme s’arrête une seconde devant les murs du château qui lui cachent son époux et reprend, malgré elle, le chemin de Montbéliard, où ses cris, son désespoir attendrissent tous les cœurs, et, franchissant l’espace, vont frapper les oreilles «lu consistoire impérial de Spire.
C’était surtout, nous l’avons déjà dit, ce que redoutait le seigneur de Montbéliard, qui, comme tous les petits tyranneaux relevant de l’Empire, n’avait nullement à se louer de cette juridiction suprême; dès qu’il la crut saisie, il se rendit, en maugréant, mais en toute hâte, à Blamont, poussa lui-même le verrou du cachot de son captif, et y entra avec un Evangile et un notaire, pour lui demander à la fois l’oubli du passé et la promesse de résider pendant deux ans dans ses domaines. Dumoulin pardonna, mais refusa l’engagement. A la lin du mois de mai 1556, il rejoignit sa femme à Montbéliard et y séjourna douze jours, au bout desquels, trompant la surveillance de ses gardes, il prenait la fuite sous un déguisement de valet, avec Louise de Beldon, sa fille et un écuyer.
Les Dolois le reçurent comme un nouveau Lazare (1). C’était bien, en effet, une résurrection que celle liberté si inespérément reconquise après cinq mois de la plus déloyale et de la plus rigoureuse captivité (2). Son retour fut célébré à l’égal d’une fête publique.
(1) Jam ut rediviuum a Dolanû exerptum.
(2) In ( luriorem Blacmontis rarcerem translate «, spoliâtes et « mm eommercia mensibus quinque privatus, dit-il en tête de la cinquième leçon fuite A Dole, et un peu plu» haut : Ab injustis et harbaricis rarreribus Dei tjratii i <-f fidelitsim'f' u xoris ministerio libérâtes.