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Les Etats du comté de Bourgogne tenaient alors à Dole une de leurs sessions. Les députés réunis au collège Saint- Jérôme se joignirent au recteur et aux étudiants de l’université pour supplier l’illustre jurisconsulte de demeurer quelques jours parmi eux et d’y faire une dernière leçon, suivant la promesse qu’il avait donnée à la ville six mois auparavant, à la veille de son enlèvement par les gens de Montbéliard. Quelque hâte qu’il eût de revoir ses deux fils restés à Paris, Dumoulin n’osa résister aux sollicitations d’une cité, on pourrait presque dire d’une province tout entière, qui pouvait lui faire restituer ses livres, abandonnés aux mains du châtelain de Blamont. Il remonta donc en chaire, le 12 juin 1556, devant les députés des trois ordres, le parlement, l’université et une foule immense de tout rang et de toute condition, qu’il n’a garde d’oublier dans la pompe de son exorde et dans les notes trop sbuvent emphatiques dont il charge le texte de ses commentaires. Celui-ci était, selon ses propres termes, un nouvel intellect de la loi qui pro donato IL, sur l’usucapion de la liberté par l’esclave possédé de bonne foi et affranchi par son maître apparent (1).
En jurisconsulte pratique, — car Dumoulin est avant tout un praticien dans toute la force et la noblesse du terme, — le professeur rapproche cette loi de la coutume de Bourgogne, tout en s’excusant d’avoir choisi un sujet si peu important et d’une application aussi restreinte. Peut-être estce à cette leçon qu’il faut rattacher, sinon les courtes notes qu’il laissa sur cette coutume rédigée par Philippe le Bon en 1459, du moins le projet de l’interpréter et de l’éclair-
(1) 11 a dédié plus lord cette leçon aux gouverneurs de Besançon. Les quatre précédentes, imprimées par ses soins à Lyon en 1557, furent dédiées & Claude de Taillant, baron de Montfort, premier chevalier d’honneur au parlement de Dole, dont il avait connu les enfants à Tubingue.
cir, qu’il conçut un jour à la demande du parlement de Dole et que les troubles de son existence l’empêchèrent de réaliser. C’est également à cette époque qu’il commença le fameux traité Des obligations divisibles et indivisibles auquel il donna le titre d ’Extricatio labyrinthi dividui et individui, et qui ne fut publié qu’après son départ de la Franche-Comté.
L’enthousiasme, le délire excités par ce savant et profond commentaire, que ne recommandait pourtant ni l’élégance, ni l’aménité du langage, sont difficiles à comprendre aujourd’hui. Malgré leur ton dithyrambique, les documents contemporains ne nous en offrent qu’un écho très affaibli (1). Il faut, non pour les ressentir, mais pour en mesurer la puissance, se rappeler l’impétueux élan qui poussa le xvie siècle vers l’étude de l’antiquité; il faut se souvenir que le droit romain, en particulier, était moins alors une science rajeunie qu’une science nouvelle, moins un enseignement qu’une prédication, moins une doctrine toute faite que l’on accepte ou que l’on subit par besoin, comme nos étudiants modernes, qu’une terre vierge, un vaste monde ignoré, dont le rivage jadis invisible venait de s’abaisser soudain à l’horizon, et s’ouvrait librement aux hardiesses des investigateurs. Gouvernement, religion, droits des princes et des peuples, science politique, histoire, littérature même, tout y était neuf, original, imprévu, tout y conspirait, y réagissait contre un régime en décadence, contre des lois secrètement désobéies, contre l’édifice déjà vermoulu de la féodalité. Aussi, bien loin de nous étonner de la fièvre généreuse allumée par l’âpre parole de Dumoulin dans l’âme de ses jeunes auditeurs, nous devrions être plutôt surpris que cette flamme passagère ne soit point devenue un incendie et que ce libre
(1) Epître de Dumoulin au roi de Navarre.
disculeur, cet impérieux esprit qui proclamait avec orgueil b moindre de ses interprétations juridiques comme une découverte sociale, n’ait point laissé à Dole, dans la rude mais laborieuse race franc-comtoise, plus d’héritiers directs de s» génie téméraire et abrupte.
Ses élèves voulurent toutefois lui témoigner leur gratitude et leur amour. Au mois de juillet, pour le délasser de ses travaux, ils le conduisirent à leurs frais aux salines du comté, et lui firent, dit-il lui même, admirer les merveilles combiné» de l’art et de la nature : Omnia ilia mira naturœ et artis sécréta vider e feccrunl. La ville et l’université firent mieux : elles chargèrent les députés des Etats qui se rendaient à Bruxelles de solliciter du roi la permission de s’attacher Dumoulin comme professeur ordinaire.
Si l’on en croit Dumoulin, Philippe II, qui venait de succéder à Charles-Quint, n’aurait pas attendu cette requête pourteuter d’enlever l’auteur du Commentaire des petites date* au roi de France. Il aurait envoyé en Franche-Comté des agents secrets pour suivre les cours du professeur, le prier à dîner et lui offrir une chaire soit à Dole, soit à Lnuvain. Ce récit peut être vrai; nous avouons pourtant qu’il semble peu vraisemblable. Que le sévère monarque ait voulu s’assurer de l’orthodoxie de son enseignement, qu’il ait même un jour songé à acheter sa plume et ses services, ceci est fort naturel ; mais qu’il ait jamais eu le dessein d’introduire un ennemi de la cour romaine, un proscrit de la Sorbonne, un docteur suspect d’hérésie, dans les universités si catholiques de Dole et de Louvain, c’est ce qui aurait répugné à sa politique et qui heurte le bon sens. On ne saurait d’ailleurs démentir plus énergiquement l’assertion de Dumoulin que ne le fit le roi dans la lettre qu’il adressa au parlement de Dole et que l’on trouvera plus loin aux pièces justificatives.
Quoi qu’il en soit, l’expulsion de Dumoulin fut résolue