‹ Les Universités de Franche-ComtéChapitre 30 sur 126 · CL VU · texte numérisé non relu

CL VU

du moins, au deuil public. Son collègue Stratius, que l’on accusait d’avoir provoqué l’expulsion d’un rival dont il était jaloux, authorem dejeclionis esse, crut prudent, pour dissiper les soupçons, de lui adresser une élégie en vers latins qu’il lit afficher le dimanche 15 per templa et compila Dolte. 11 s’écriait :

Flete, senrs, ploratc, viri, dolauaque pubcs ;

Lugeat amisso non babitura parem.

Tu vero Moünœe graves tôt volvere casus,

Quandoquidem te jam numina læva sinunt...

l'oslerilas etenim cum fœnore cuncta rependet,

Invidia cincres non comilante tuos.

Enfin, l’université, par l’organe de son recteur, voulut lui donner un public témoignage de sa sympathique admiration en protestant contre la mesure dont elle était la principale victime. Le même jour, 16 décembre, elle lui remit, sous la signature de son bedeau général Dugoys, un certificat attestant que Charles Dumoulin, juris ulriusque peritissimus et exercitatissimus professor, avait fait pendant quatre mois environ (1) des cours de droit civil, fréquentés non-seulement par les étudiants , mais par les docteurs, les magistrats du parlement et les citoyens de la ville, qu’il avait vécu très-chrétiennement, chrislianissime, selon les préceptes de l’Eglise catholique ; qu’il n’avait lésé ni offensé personne, et que son départ, déploré de tous comme un malheur public, n’avait d’autre cause que la volonté impérative du prince (2).

Reconduit hors de la cité par un nombreux cortège, Dumoulin se rendit de Dole à Besançon, où le sénateur Humbert Jantet lui offrit l’hospitalité, et où, malgré le décès subit de

(1) Dumoulin dit six dans son Epître au roi de Navarre. Ce dernier chiffre paraît plus «act.

(2) Œuvres de Ch. Dumoulin, édition de 1658, tome IV, page 936.

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sa femme, Louise deBeldon, morte d’ennui et d’isolement à Paris, dont la nouvelle vint le surprendre le 6 janvier 1 557, il fit au collège de Granvelle des leçons gratuites que la douleur interrompit le troisième jour. Le seul prix qu’il avait mis à son érudition, c’est que les gouverneurs de la ville impériale lui feraient restituer ses manuscrits et ses livres demeurés jusque-là entre les mains du déloyal comte de Montbéliard (1 ) .

Après Dumoulin, après Stratius, qui quitta définitivement Dole en 1566, nous rencontrons des noms moins considérables, bien qu’ils soient également dignes de mémoire. La ville ne dédaignait pas les maîtres flamands ou français, mais elle avouait hautement ses préférences pour les italiens. Ce fut encore Granvelle qui entreprit de la satisfaire. Lorsque Stratius fit son premier voyage de Flandre, il essaya de le remplacer par François Alciat qui professait à Pavie, puis par le docteur Plantio qui avait fait en courant quelques leçons à l’université doloise et y avait mérité les suffrages du président du parlement^). Cette fois, l’Àlciatiu se serait engagé sans peine, car le cardinal lui offrait sur sa propre cassette une haute paie de cent écus par an (3) 3 mais le gouvernement milanais refusa de le céder aux Comtois. Plantio se fit

(1) La ville de Besançon lui avait cependant offert 2,000 écus d'appointements annuels, s'il consentait à enseigner dans ses murs. Sa dernière leçon eut lieu le 9 janvier.

(2) V. Pièces justif.. p. 60. La correspondance de Granvelle à ce sujet est trèsvolumineuse. Elle se prolonge de 1559 ù 1562 presque sans interruption. Le 2 juin 1560, il écrivait au conseil de ville : « Par le tesmoignage de M. le Président et ce qui se voit par les œuvres dudit Plantio, il est homme sçavant et qui pourra faire fruict à l’université. •* ( Arch . munie, de Dob, cote 1575.)

(3) « Je me suis advancé d’ouffrir audit Àlciatin, écrit Granvelle le 10 décembre 1559 au conseil de ville, (outre ses bonnes qualitez et sçavoir, la mémoire de feu son oncle lui accroist le renom et réputation), pour deux ans advenir, oultre ce que vous luy avez jà faict oufirir, cent écuz d'avantage pour chacuQ desdits ans, lesquel/, s’il vient, je seray content payer du mien pour ces dites deux années, et j’espère qu'avec cest exemple quelque aultre prélat du pays, studieulx de l'utilité publicque, pourra aussy faire quelque chose. »

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prier davantage ; après avoir promis de venir, il hésita, il y mit des façons : « le sénat de Milan l’a bien attendu quatorze mois entiers sans impatience ; d’ailleurs le duc de Savoie le sollicite de concourir à la fondation d’une nouvelle université en Piémont. » Bref il recule et rompt un jour brusquement le inarché(l). Enfin, en 1566, le cardinal découvre à Fribourg en Brisgaw un docteur padouan, Jérôme Olziniani, qu’il enlève aux Allemands et expédie à ses bons amis de Dole (2). Mais ces jurisconsultes étrangers sont insatiables : à peine celui ci s’est-il installé dans sa nouvelle chaire qu’il supplie Granvelle de « l’advancer en quelque charge en Italie, et y aspire jà dois sa première et seconde année, alléguant l'exemple du feu docteur Belon, sénateur de Milan. » C’était peut-être un moyen déguisé d’obtenir une augmentation de gages, que la ville lui accorde sur le conseil du cardinal, puisqu’on trouve en lui < des qualitez telles que l’université en recoipt fruict * (3). N’importe : l’élévation du traitement ne retient pas longtemps Olziniani, dont le successeur Barthélemy Cynus, eques plus, qui faisait chaque jour à 6 heures du matin une lecture d’une heure more italico, ne reste lui-même que deux années à Dole, et se fait remplacer en 1572 par Michel Velpach. Avait-il déplu au conseil de ville, comme le laissent entendre les lettres du cardinal, ou avaitil reçu des offres plus avantageuses de l’Académie romaine où il alla enseigner en quittant Dole? C’est ce qu’il nous semble assez inutile de résoudre. Il serait d’ailleurs trop long d’analyser cette volumineuse correspondance, jusqu’ici

(1) Lettres des 2 février et 1 8 août 1560. IJ. du 20 février 1562.

(2) - Je suis très-ayse que M. Olzignanus donne si bon commencement pour satisfaire au sien, veu que l’on m’avoit tant dict de sa bonne souflisance et que j’entendoys que vous estiez après pour en recouvrer quelqu’un que fut à propoz, fut cause que je le vous annunçay. « Lettre de Granvelle au mayeur de Dole, de Rome le 10 juin 1566.

(3) Lettre de Granvelle au même, du 19 août 1569.

demeurée inédite et qui fait autant d’honneur au zèle patriotique de Granvelle qu’à la sollicitude éclairée des éc-hevins dolois. Qu’il nous suffise d’ajouter que, grâce à eux, la faculté de droit soutint sa réputation jusqu’à la fin du xvi® siècle, et qu’à part une vacance de 1578 à 1583, plus imputable au désordre des finances et aux troubles politiques qu’au refroidissement de l’amitié du bon cardinal, la chaire extraordinaire fut presque aussi dignement occupée au temps de Scipion Giardini qu’à ceux de Marenches, de Stratius et de Dumoulin.

Mais celle-ci devait peu survivre à son dévoué protecteur : fermée en 1593, elle ne fut rouverte qu’en 1619 pour Bernardin Tornielli, et lorsque la terrible peste de 1637 emporta le dernier professeur étranger, personne ne s’avisa de lui donner un successeur. L’institution périt avec un de ces légistes italiens que l’Europe avait naguère en si grande estime, mais dont la vieille renommée commençait à pâlir, depuis que la législation justinienne, vulgarisée par eux, avait livré tous ses secrets. Alors reparaît dans nos écoles un enseignement dédaigné par les romanistes du xvie siècle, mais que viennent rajeunir de savants commentaires ; c’est l’enseignement du droit coutumier, qui s’appellera bientôt le droit français, la loi moderne.

Un mot enfin sur la durée des études juridiques. Les statuts primitifs avaient décidé qu’aucun écolier ne pourrait, à moins de dispense, se présenter aux épreuves du baccalauréat ou de la licence sans avoir suivi les cours pendant quarante mois pour chacune d’elles. Mais les professeurs ne tardèrent pas à prodiguer si scandaleusement les dispenses que le recteur et le collège furent obligés d’intervenir. La candidature d’un certain Guyot, simple varlet, attaché au service d’un docteur de l’université, leur en fournit l’occasion. Ce varlet, qui n’avait « oncques leu livres de droict, »

prétendit en 1432 se faire recevoir bachelier. Le collège lui défendit de se présenter, mais il passa outre et appela de cette défense au parlement qui accueillit son appel. De son côté, le recteur « après avoir fait faire certaines cédules contenant les statuz et icelles attacher publiquement aux portes tant de l’église comme des escholes, » se pourvut devant le duc. Une tempête s’en suivit : les régents prirent fait et cause pour le varlet de leur confrère et lacérèrent les affiches du recteur. Indigné de ces excès , Philippe le Bon ordonna une enquête, fit sévèrement poursuivre les professeurs et publier par Etienne Basan un édit qui maintenait les statuts en défendant d’accorder des dispenses sans l’assentiment du collège (1). Depuis, il n’y eut plus de résistance, mais lorsqu’on rédigea de nouveaux réglements après 1490, on réduisit à deux années et demie la durée des études pour chaque grade, avec une tolérance de six mois, si l’insfruction du candidat paraissait suffisante au collège et à l’assemblée générale de l’université. Les étudiants des autres universités étaient admis sans difficulté, si alias idonei extiterint, pourvu qu’ils attestassent par un certificat et leur propre serment qu’ils avaient suivi les cours pendant un laps de temps égal (2). Les licenciés de l’une des facultés de droit pouvaient enfin se présenter à la licence dans l’autre après dix-huit mois d’études seulement, parce que leurgrade, disent les statuts, suppose en eux une somme de connaissances suffisante (3). On trouve une disposition à peu près semblable dans la plupart des autres universités. A Padoue, où le civiliste devait étudier pendant six ans le droit romain, trois ou quatre années d’étude du droit canon

(1* Lettres patentes du 10 février 1432/3, aux Pièces justif. , p. 18.

(2) Statuts, ch. xxx.

(3) Qui in uno competentius extiterit imbutus juris alterius prorsua fore nequit *pfcni3. [Statuts, ch. xxxi,)

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comptaient pour deux ou trois in jure civili (1). A Paris, les candidats à la licence en décrets étaient obligés de suivre un cours pendant quarante-huit mois dans l'espace de six années, et de professer eux-mêmes quarante mois en cinq ans. Mais s’ils avaient joint l'étude des lois à celle des décrets, c’est-à-dire le droit civil au droit canon, on se contentait d’un professorat de seize mois dans l’espace de deux années (2). Il est bon de remarquer qu’à Dole, au moins, cette parité du droit civil et du droit canon démontre une fois de plus que l’on y enseignait dès l’origine la législation de l’ancienne Rome, et spécialement celle de Théodose et de Justinien. Comment concevoir en effet que l’on puisse étudier les décrétales sans avoir une notion du Code? Comment supposer enfin que l’étude des coutumes générales ou locales ait pu dispenser un canoniste de suivre les cours de sa faculté, avec laquelle ce droit spécial n’avait aucun rapport? Cela n’eùt pas été moins absurde que d’imposer l’étude de l’arabe à ceux qui veulent passer un examen sur les mathématiques.

Faculté de médecine.

L’université de Dole, comme celle de Louvain, n’eut pendant longtemps que deux chaires de médecine. Lorsque les souverains des Pays-Bas en créèrent deux autres dans cette dernière ville en 1617, l’école franc-comtoise sollicita la même faveur par l’intermédiaire d’André Trevis, premier médecin des archiducs, et ceux-ci consentirent en 1619 à lui en donner une troisième, destinée à l’enseignement de l’anatomie (3).

(1) Savigny, Histoire du droit romain, t. III, p. 210.

(2) Statuts de la faculté de droit canon, rédigé» en 1370.

(3) V. lettres patentes, aux Pièces justif., p. 173.

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Ces leçons rétribuées n’excluaient pas les cours libres, que l’université encourageait, et qui portaient le plus souvent sur les sciences accessoires, comme la botanique et la thérapeutique (1). Certains docteurs faisaient même avant la création de la chaire d’anatomie, des dissections publiques qui attiraient un grand nombre d’élèves, et ne furent pas sans doute étrangères aux progrès de l’enseignement médical dont le développement nécessita la construction d’un amphithéâtre en 1631.

On sait que cet art qui, déjà chez les anciens, avait été de temps immémorial exercé dans le voisinage des temples, fut pendant de longues années en France l’apanage exclusif du clergé. L’université de Paris n’admit qu’en 1452 les hommes mariés au titre de régent. Jusque là il fallait être clerc et, comme tel, faire vœu de célibat pour se livrer, sinon à la pratique, du moins à l’enseignement de la médecine, bien que les chapitres monastiques, n’osant l’interdire tout à fait aux religieux, aient plusieurs fois essayé d’en réprimer l’abus. A Dole au contraire, les magistri in physica furent presque toujours laïques, et à de rares exceptions près choisis parmi les plus habiles praticiens de la ville, où leur dévouement ne manqua point d’occasions de s’illustrer. Dole fut en effet désolée par de fréquentes épidémies qui n’épargnèrent pas le corps médical, ce docte corps, dit un de ses naïfs admirateurs au moyen âge, « préposé à la garde de notre santé, à la guérison de nos maladies, et que le sage nous ordonne d’honorer comme créé par le Très-Haut pour nos besoins, r Ainsi, dans la peste de 1637 qui emporta sept professeurs sur douze, les deux régents de médecine, Jacques Dornet et Claude Laurent périrent victimes de leur zèle, malgré le préservatif que le premier

(1) V. lettres du roi, du 9 novembre 1660, aux Pièces justif., p. 180.

d’entre eux croyait avoir découvert contre la contagion.

Charles le Téméraire avait enjoint aux professeurs de médecine de Louvain de faire un cours pendant les vacances, afin, disait-il, que les élèves demeurés dans la ville ne fussent pas privés de tout exercice. Cette prescription, vraisemblablement éludée ou désobéie dans les Pays-Bas, ne s'étendait pas à l’école franc-comtoise : néanmoins, dans ses beaux jours au moins, les leçons y étaient quotidiennes pendant toute l’année scolaire, et il semble que les maîtres aient alors voulu racheter leur faiblesse numérique par leur activité (1).

Le premier était chargé de la théorie et le second de la pratique. L’un expliquait la première partie d’Avicenne, l’Ars parva de Galien, les aphorismes d’Hippocrate ; l’autre décrivait les maladies de l’homme, a capite ad pedes, selon l’ordre de Rhasès dans son neuvième livre à Almanzor (2), et les principaux moyens curatifs, la saignée, les purgations, les électuaires et les élixirs. Si insuffisante que fut cette instruction scientifique, même avec l’aide des cours libres, elle ne se prolongeait guère au-delà de trois ans pour les licenciés, comme à Louvain, car le chapitre des statuts généraux relatif à la durée des études et l’édit du 10 février 1432 ne s’appliquaient qu’aux deux facultés de droit. Les étudiants subissaient à la fin de chaque année un examen dont le dernier portait sur toutes les matières qui leur avaient été enseignées dans le cours de la triennalité; puis, après une soutenance de trois heures, ils étaient admis au baccalauréat. Trois mois plus tard, ils soutenaient un nouvel acte à l’issue

(1) Dépositions d’anciens écoliers dans l’enquête faite en juin 1579 sur l’état de l’université. (Arch. munie, de Dole.)

(2) Le médecin arabe Rhazès était fort estimé au moyen âge. Louis XI ne put obtenir le prêt de la version latine de ses œuvres, en 1471, que moyennant douze marcs de vaisselle d’argent mis en gage et une caution de cent écus d’or.

duquel on leur conférait la licence. Pour parvenir enfin au doctorat, ils étaient soumis, sur toute la science médicale, à une dernière épreuve publique , qui durait cinq heures. Après la conquête de la Franche-Comté par Louis XIV, une délibération de l’université approuvée par le conseil d’Etat le H ma; 1680 décida que les professeurs de la faculté de médecine « se conformeroient à l’ancien usage tant pour le temps des études que pour l’ordre des leçons, à moins que Sa Majesté ne trouve bon de faire observer son ordonnance pour les mesmes facultés des autres universités. » Le changement ainsi annoncé ne tarda pas à se réaliser : un édit de mars 1707 plaça l’école franc-comtoise sous la discipline commune pour l’enseignement de la médecine, qui n’y gagna rien, caries cours furent de moins en moins fréquentés malgré le zèle des professeurs distingués comme Billerez, Athalin, Charles, France, dont le nom n’est pas encore oublié.

Faculté des arts.

Enfin, après la théologie, le droit civil, le droit canon et la médecine, venait la philosophie, c’est-à-dire « l’ensemble des connaissances propres à développer la raison et à étendre les limites de l’esprit humain. ■>

I.a définition n’est pas modeste : elle a en outre, à l’égard de l’enseignement universitaire, le grave défaut d’être inexacte. Du « trive et du cadruve, » comme on disait au moyen âge, des sept arts qui ont donné leur nom à cette faculté, deux seulement sont professés dans les chaires publiques, ce sont la dialectique et la géométrie; les autres, comme l’arithmétique, la grammaire, la rhétorique, sont relégués dans l’ombre des écoles particulières (i). La dialec-

(l)Ceci n’est exact que pour Dole, car à Louvain on enseignait en outre l'arithmétique et la musique.

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