COMMENT ON OBTENAIT UN PRIVILÈGE D'UNIVERSITÉ AU XVI* SIÈCLE
— création d’une école générale a Besançon, par l’empereur FERDINAND I*r ET LE PAPE PIE V. — EFFORTS FAITS POUR SE PROCURER DES PROFESSEURS, LORIOT, CUJAS, LECONTE, BAU- DOUIN. — DIFFICULTÉS DE LA VILLE AVEC CE DERNIER.
Iji campagne fut ouverte avec ardeur. On était encore dans la cité impériale sous la vive impression de l’enthousiasme qu’y avait excité Dumoulin en 1557, et l’on voulait placer en quelque sorte sous la protection de sa grande renommée les débuts de l’école, que le sénat convoitait depuis plus d’un siècle. Mais les Bisontins avaient affaire à forte partie. A peine leurs messagers, porteurs d’une supplique pour l’empereur Ferdinand, avaient-ils quitté l’hôtel consistorial, que leurs voisins de Dole étaient informés de cette mystérieuse ambassade. Le 29 décembre 1562, mayeur, échevins et conseillers s’assemblaient tout émus sur un avis officieux parti de Besançon peut-être, et prévenaient aussitôt le collège, afin de s’unir dans une commune résistance. L’année suivante se passa presque tout entière, d’un côté et de l’autre, à se faire des alliés, à solliciter des protecteurs, à dénombrer ses forces, à observer l’ennemi. Si Besançon avait pour elle Claude de la Baume, son archevêque, un peu gêné, il est vrai, par son double titre de conservateur des
privilèges et d’ancien élève de l'école doloise, sa rivale comptait sur le crédit du cardinal de Granvelle, du prince d’Orange, du présidentViglius,du conseiller de Romain, à qui elle adressa, par un exprès à la solde de l’université, un pressant mémoire dans lequel ses droits étaient énergiquement défendus (1). Elle s’appuyait en outre sur le gouverneur de la province qui avait été mis en demeure par les délégués de la ville et du collège de se prononcer en faveur de l'université. Une commission composée du secrétaire du conseil, du sieur Fauche et du professeur Guillaume Petit fut chargée de rédiger une requête au roi Philippe II. tandis que le chef de la province écrivait dépêches sur dépêches à S. A. la gouvernante des Pays Bas. L’écuyer Du Tartre partit pour l’Espagne avec l’une, et le parlement, dont la plupart des membres étaient originaires de Dole, s’empressa de joindre ses instances aux autres (2j.
Toutes les précautions possibles semblaient prises : elles échouèrent pourtant et Besançon sortit victorieuse de la lutte. Il fallait attaquera la fois la cour romaine et la chancellerie impériale. On courut au plus pressé, en Allemagne. Le premier succès fut remporté à Vienne, où le contrôleur Berein s'était transporté à grands frais. las 15 janvier 1564|5, l’empereur Ferdinand I" signait des lettres patentes qni instituaient à Besançon une académie ou gymnase général où l’on devait enseigner toutes les sciences divines et humaines, avec les formes, cérémonies, grades, prérogatives et privilèges usités dans les grandes universités de Bologne, de Pérouse, de Padoue, de Pavie, de Vienne et de Paris. Flatteuse description de la ville, de ses jardins, de ses eaux, de son climat, hommage rendu à la fidélité et à l’orthodoxie de ses habitants, dont les mœurs policées et la délicatesse de
(1) Registres municip. de Dole. Délibération du 19 novembre 1563.
(2) Registres municipaux, ibid.
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goût attireront rapidement la jeunesse allemande qui désire apprendre le français, larges immunités concédées aux professeurs et aux étudiants, qui auront le droit de rédiger leurs statuts , d’élire avec l’assentiment du magistrat le recteur, les syndics et les autres officiers de l’école, en un mot rien n’était oublié dans ce titre pompeux dont on trouvera le texte plus loin (1), rien, sinon les libéralités pécuniaires que Labbey de Biliy a cru y découvrir et qui ne pouvaient s’y rencontrer, car le trésor impérial ne s’ouvrait pas auxdemandes des villes libres. Il ne serait jamais entré dans la pensée d’un homme adroit et fin comme le député de Besançon d’exprimer le moindre désir à cet égard : il eût compromis le succès de sa mission et s’était d’ailleurs convaincu lui-même que l’opulent César recevait des présents, mais n’en faisait pas.
Qu’importait au surplus? Les gouverneurs et les citoyens s’étaient d’avance préparés à tous les sacrifices. Quand le contrôleur Berein revint d’Allemagne avec le précieux diplôme scellé aux armes de l’Empire et respectueusement enfermé dans une boîte dorée, ce fut une allégresse, un bonheur universels (2). Le consistoire lui adressa le lendemain des félicitations publiques, la bourgeoisie se cotisa pour paver les frais de premier établissement. Un généreux chanoine de la Madeleine, qui s’était déjà distingué par sa bienfaisance dans une disette, Pierre de Montréal ou Moréal donna à la future université son domaine de Lavernav, qui valait plus de 1,800 fr., et renouvela cette donation dans son testament (3).
(1) V. Pikcet juitif., p. 62. M. le professeur Bourgon a publié ce texte dans les Mémoires de l’Académie de Besançon, année 1839.
(2) Berein arrivai Besançon le 2 mai 1565. Outre le privilège, il rapportait des lettre* de l’empereur pour le sénat, pour le roi catholique et pour » messieurs du comté. »
(3* On lit sur les livres -journaux de Besançon ce qui suit : - Du lundy 7 de
cxcrv —
A Rome, malgré les efforts des Dolois, on éprouva peutêtre moins de résistance encore (1). Les envoyés bisontins ne se contentèrent pas d’invoquer le privilège impérial : iis représentèrent à Pie V, qui venait de monter sur le siège des Apôtres, la bulle par laquelle Nicolas V avait accordé une faculté des arts à leur cité; ils eurent même, pour lui laisser entendre que cette faculté avait été réellement constituée, l’adresse de joindre à leur supplique une copie de la bulle de Pie II, relative au droit de juridiction dont les conservateurs des immunités universitaires étaient investis et que la chan-
juillet 1566. — Pieuse et mémorable donation de JM. Pierre de Montréal, chanoine de Ste Madeleine. — Messire Aymé Doignon, prestre, chapelain domestique de vénérable personne, messire Pierre de Montréal, chanoine en l’église de la Magdelaine, et M* Anthoine de Velle, notaire, se sont présentez devant Messieurs, estana à ce expressément envoyez comme ilz ont dict par ledictz sieur de Montréal et pour déclarer & mesdictz les gouverneurs et les advertir que ledit sieur de Montréal, sçachant que en ceste cité l'on veult dresser et ériger une université, suivant le privilège sur ce obtenu, avoit désiré y faire du bien pour la promotion et advancement d’ung si bon euvre, comme zélateur du bien public et amateur des bonnes lettres et, pour l’effect de sa bonne volonté, le jour d'hier il avoit faict et passé par escriptz ez inains de maistre Anthoine de Velle, une donation pure, perfaicte et irrévocable au proffict de la dicte cité des meix, maisons, prelz, vignes, terres et aultres héritaiges à luy ledict sieur de Montréal compétans et appartenans au lieu de Lavernay, fin finaige et territoire d’illec, pour estre appliquez à l'érection et fundation de ladicte université, comme le tout est plus amplement contenu en ladicte donation, de laquelle le prothocolle a esté exhibé au bureaul et entendoit ledict sieur, pour plus grande seureté, la confirmer par son testament et icelle estre faicte à la plus grande seureté que l’on pourra.
* Messieurs, ayant entendu l’effect de ladicte donation, estime et valeur dudict bien excédant la somme de 1,800 franez, comme a esté référé, et que en ce non seullement, mais aussi à l’endroict des povres ledict sieur de Montréal a faict cognoistre sa bonne affection, ayant puis cinq nioys en ça faict distribuer aux povres jusqu'à la quantité de quatre centz émines de bled achetées et payées par luy au prix de dix-huict gros l’emyne, estant le peuple par le moïen de la chereté du temps réduit À extresme nécessité, a esté grandement soulagé et secouru, ont ordonné que ces bienfaietz pour perpétuelle mémoire à la postérité seroient icy registre?, et ont commis messieurs Méringuet et de Casenat pour se transporter i devers ledict sieur de Montréal luy remercier le tout, et luy donnent asseur&nce que ce bon euvre ne sera jamais oblié et que en tout ce que la cité pourra pour luy et les siens elle s’y employera de très-bon cueur.
« Du mardy, 9 juillet 1566. — La donation faicte par Monsieur de Montréal pour l’érection de l’université a esté communiquée et leue devant messieurs les Vingt-Huict, lesquelz ont advisé que de leur part elle sera remerciée audict sieur par messire Thomas Nardin et maistre Claude Potelet. »
(1) - Du mardy 26 juin 1565. — L’on advisera les moïens pour obtenir du pape confirmation du privilège. ■ (Registres de la cité.)
cellerie pontificale avait adressée en 1459 à l’official de Besançon comme aux autres églises du diocèse, dans la pensée que la ville impériale avait mis à profit la concession de 1450. Pie V n’eut aucune défiance, ou si l’intervention de l’ambassadeur du roi catholique en faveur de Dole lui en fit éprouver, cette habile production leva tous ses scrupules; il fit expédier une nouvelle bulle, dont la date est inconnue, parce que le texte en a disparu, mais qui remonte sans nul doute aux premiers mois de l’année 1567 (1). Cette bulle accordait au sénat de Besançon tout ce qu’il avait demandé, les cinq facultés de théologie, de droit canon, de droit civil, de médecine et de philosophie, le pouvoir de construire une chapelle universitaire, d’y faire les cérémonies du culte, d’y conférer les degrés, etc.
La ville avait une telle hâte de posséder son université qu’elle n’attendit pas le résultat des négociations entamées à Rome pour en jeter les premiers fondements. Peut-être avait-elle souvenir des lenteurs qui l'en avaient déjà privée au siècle précédent et qui avaient permis à Louis XI de révoquer sa concession primitive au profit du seigneur de Poligny. Dès le mois de juin 1565, les gouverneurs, réunis a»x notables de la bourgeoisie, décidaient « qu’afin de mettre à exécution le privilège concédé à la cité par feu de trèsrecommandée mémoire l’empereur Ferdinand, nostre bon prince, et obtenir le fruict et effect d’iceluy, lequel est tant important... les sieurs de la longue robe et auitres de la maison de céans s’informeruient d’ung docteur fameux et homme de bien, pour venir lire en ceste cité, avec ung aultre
(1) Postquam nosnuper, dit la bulle de révocation du 15 octobre 1567, dilectorum filiorum senatorum ciritati* bisuntinen*ii supplicationibua inclinati, eisdem senatoribua ut... unum collegium... erigere possont, etc. On voit comme Labbey de Billy était nul informé, lorsqu'il attribuait cette conceaaion à Pie IV, mort le 9 décembre 1565.
sçavant personnaige qui sera choisy pour instituaire. * (1 ) Ce docteur fameux devait être un jurisconsulte, car on avait surtout à cœur de constituer la faculté de droit civil. Un nom s’imposait en quelque sorte au choix du sénat : c’était celui d’un compatriote, Pierre Loriot, originaire de Salins, qui après avoir fait de fortes études juridiques à Dole, s’était depuis de longues années éloigné des montagnes natales pour professer le droit aux universités de Bourges et de Valence (2), mais qui y avait laissé de vives amitiés, de profondes sympathies justifiées par l’intégrité de son caractère et une renommée de solide érudition qu’avaient récemment accrue ses traités de juris apicibus, de juris arte et de regulis juris, imprimés par Gryphe, à Lyon, en 1545. Sans doute, malgré les trésors de sa science, Pierre Loriot n’était pas « l’un des plus fameux de l’Europe, •> comme le supposaient un peu au hasard les bons gouverneurs; mais il était du pays, il y avait ses racines, il ne lui avait jamais retiré son affection ni son souvenir, il avait même, parait-il. plusieurs fois exprimé l’espoir d’y achever ses jours. Le meilleur disciple qu’il eût jamais formé, Stratius, enseignait d’ailleurs à Dole : ne serait-il pas fort habile d’opposer le maître à l’élève, le vieux jurisconsulte mûri par l'âge, plein d’autorité et d’expérience à l’élégant rhéteur si vanté par l’université rivale, au poète-juriste dont la parole était d’or, mais dont, suivant deux ou trois jaloux, la tète était vide (5)! Malheureusement pour les Bisontins, leurs calculs furent cette fois en défaut. Le docteur Matherot envoyé à Valence avec des instructions détaillées (4), ne put décider Loriot à
(1) Registres de la cité.
(2) Pierre Loriot commença de professer À Bourges en 1528. Il y épousa Pétronille Babou, y demeura jusqu’en 1550 environ et s’établit à Valence en 1501.
(3) Morillon, évêque de Tournay.
(4) - Du mardy 6* jour d’aoust 1566. — Après que lecture et communication a esté faicte tant des instructions données au contrerolleur Berein que du compte
le suivre : celui-ci qui inclinait secrètement depuis quelques années vers les idées de la réforme, méditait de se retirer en Allemagne et partit en effet peu de temps après pour Leipzig, où il mourut autour de 1580. Il fallut aviser à un autre choix et se livrer à de nouvelles recherches. Dans l’impuissance d’avoir Loriot, la ville se rabattit sur Cujas.
Quoi ! dira-t-on, Cujas un pis-aller ! Oui, sans doute, et il n’y a rien qui nous doive surprendre. La célébrité n’est tardive que lorsqu’elle est durable, elle ne vient lentement qu’à ceux qui la méritent. Si elle consiste simplement à être connu de ceux que l’on ne connaît pas, l’illustre romaniste n'était encore nullement célèbre, car les bons gouverneurs n’étaient pas même bien sûrs de son nom. En dressant les instructions diplomatiques du docteur Matberot, qui allait quérir Loriot en Dauphiné, ils l’avaient chargé « entre aultres de s’informer d’ung surnommé Cujacius que l’on dit estre puis peu de temps sorty de l’université de Bourges et présentement retiré à Valence. » Cujas approchait pourtant alors de sa quarante- huitième année ; il était dans toute la vigueur de l’âge et la maturité du génie, il avait déjà fait la fortune de plusieurs grandes écoles et se préparait à en illustrer d’autres. Ses notes sur les règles d’Ulpien, sur les Institutes, ses commentaires de divers titres du Digeste et du Code, son traité des délais de la prescription, ses neuf premiers livres d’Observations se succédaient rapidement chez les libraires et en provoquant des critiques nombreuses
qu’il a rendu de «on dernier voyage, MM. les gouverneurs et Vingt-Huict unanimement ont conclud que prestement et sans aultre délay l’on dressera l’université suivant le privilège concédé à cestecité, et que pour le commencement l’on sollicitera envers M. Lorioz, hommo sçavnnt et des plu9 fameux de l’Europe, pour venir lire en veste cité avec gaiges, et dez maintenant est nommé commis M. le docteur Melerot pour se transporter deverB luy audict eflect selon l'instruction que luy sera donnée, et en cas que ledict Lorioz ne vouldroit venir, n’en chercher d’ung aultre. Cependant l’on choisira ung instituaire en ce9te cité, à quoy pourra satisfaire M. d’Orival, principal du collège. « l Registres de la ville.)
attiraient de nombreux lecteurs; Michel de Lhôpital, Marguerite de France acceptaient la dédicace de ses œuvres et on l’appelait au-delà des monts pour restaurer l’académie de Turin qui venait de quitter son exil de Mondovi où l’avait reléguée l’invasion française. Avec tous ces titres, ce n’était encore qu’un professeur discuté, contredit ardemment, combattu par de jaloux compétiteurs, qui échouait au concours public à Toulouse même, dans sa ville natale, et dont le sénat bisontin pouvait dire, non pas avec le mépris affecté de Doneau, adversaire trop ardent pour être un juge impartial, mais avec l’ignorance qu’excuse l’éloignement : Homo nescio Cujas (1).
Il est toutefois vraisemblable que, lidèle à sa mission, Matherot s’enquit à Valence de ce quidam « surnommé Cujacius ■> et rapporta de son mérite une opinion plus éclairée, puisqu’au retour de leur délégué, les gouverneurs se déterminèrent à lui envoyer un de ses anciens amis, le docteur Malarmey, qui faisait partie du sénat, avec l’ordre de lui offrir jusqu’à six ou sept cents francs de gages, une habitation et la protection de la ville, s’il consentait à enseigner le droit dans la nouvelle université pendant trois ans. Il était bien entendu que le chiffre des honoraires était un maximum, et que Malarmey ferait ses efforts pour le réduire « audessoulz, » s’il était possible (2).
Quelques jours après, Malarmey partait pour Bourges, où se trouvait alors Cujas, avec une lettre de ses collègues pour le grand jurisconsulte. Cette missive, dont nous avons
(1) Voitii epistohe, 24.
(2) V. Pièces justif., p. 67 et 68. — On lit sur les registre* de l’hôtel consistorial, à la date du 9 août 1666 : - Pour bonne» et justes considérations, MM. les gouverneurs et Vingt-Huicl ont advisé que pour lire en l'université l’on se passera deM. Lorioz, et sera mandé devers ung aultre docteur fameux surnommé Cujaeius, estant à Valence, suyvant l’instruction que sera donnée à M. le docteur Malarmey qui se transportera vers luy et au défault de ïuy fera tout debvoir d’en recouvrer ung aultre. «
retrouvé le texte (1), était fort courte : elle se contentait d’une simple allusion à son « sçavoir et à sa suffisance ; » mais le meilleur éloge que la ville pùt faire du professeur, c’était le prix qu’elle mettait à ses services. Cependant malgré sa diligence, Malarmey arriva trop tard. Le célèbre Govéa, à qui le duc de Savoie avait confié la mission de relever l’université de Turin, venait de mourir, et Cujas avait été appelé à lui succéder. Outre le titre de conseiller ducal, Emmanuel- Philibert lui assurait 600 écus de gages (2), et son ancienne protectrice à Bourges, la duchesse Marguerite, lui envoyait au mois d’août deux cents écus d’or pour les frais de son voyage. Cujas qui désirait depuis longtemps visiter l’Italie et en explorer les riches bibliothèques, saisit avec empressement l’occasion qui lui était offerte; il déclina poliment les propositions des Bisontins, en leur promettant toutefois de se rendre dans leur ville lorsqu’il quitterait Turin, pour se mettre à leur service, s’ils avaient encore besoin de lui. « Que ne vous adressez-vous à mon collègue et successeur Leeonte? dit-il ensuite à Malarmey. C’est l'homme qui convient le mieux à votre université. Je pourrais l’aider moi-même, depuis Turin, à préparer les statuts. Il n’est pas à Bourges en ce moment, mais je le verrai avant mon départ et je lui transmettrai votre demande. A son défaut, recourez à un de mes anciens élèves, à Jean Hasten, qui est originaire de Gueldres et qui, malgré ses vingt-huit ou trente ans, est le plus savant légiste que j’aie connu. Je l’ai en telle estime que, s’il allait chez vous, je ne négligerais rien pour l'y rejoindre. Recherchez-Ie et, si vous m’en croyez, traitez-le largement, car on ne compte pas avec nous. » (3)
\1) V. Pièces justif., p. 67.
'2) Lettres patentes du duc de Savoie, du 28 novembre 1566, citées par M. Berrut-Saint-Prix.
'3) V. la lettre de Cujas, aux Pièces justifie, p. 69.
II y avait peut-être une pointe d'ironie dans ce conseil, car les offres de la cité impériale étaient un peu maigres à côté de celles que le duc de Savoie venait de faire à Cujas. Malarmey lui laissa pour Leconte les lettres que les gouverneurs avaient préparées à toutes fins et reprit la route de Besançon. Le 4 septembre, il rendait compte de sa mission au consistoire; le H, les Vingt-Huit s’assemblaient et décidaient à l’unanimité d’attendre l’issue des négociations entamées à Bourges par le collègue de Leconte; mais leur impatience était si grande que, dès le 28 du même mois, ils écrivaient de nouveau aux deux jurisconsultes pour les presser de donner une réponse.
Cujas n’avait point trompé Malarmey, Antoine Leconte méritait, à beaucoup d’égards, l’honneur d’occuper sa place. De tous les professeurs qu’il avait connus à Bourges, où il y en eut d’excellents au milieu du xvi* siècle, c’était celui pour lequel il éprouvait le plus d’estime et qui lui avait tout d’abord inspiré la plus vive sympathie. De plus érudits et de plus brillants, il en était peut-être : d’esprit plus judicieux, plus ouvert à la science juridique, plus apte à fouiller une question délicate, à éclaircir un texte obscur, il n’y en avait pas. Cujas disait de lui avec ce mélange de juste fierté et de vraie modestie, qui fut trop rare chez les juristes de son temps : « Il m’aurait été supérieur, s’il avait moins sacrifié l’étude au plaisir, la muse austère au joyeux Silène. » Leconte avait eu pourtant de laborieux et pénibles débuts. Né à Noyon vers 1517 d’une famille alliée de fort près à celle de Calvin, il avait été attiré de bonne heure dans le Berry par la renommée d’Alciat qui commençait contre les Bartholistes la fameuse campagne d’où sont sorties la réforme de l’enseignement du droit et l’école historique moderne. En 1550, il y remplissait un petit emploi avec 45 livres de gages. Quelque temps après, il obtenait la lecture des Institutes avec
120 livres d’honoraires, et finit par remplacer en 1558 André Lévescat, professeur de droit canon, qui avait luimême succédé à Cujas. Cette chaire qu’il convoitait depuis plusieurs années, lui valut, parait-il, en tout une augmentation de 40 livres. Si modeste qu’elle fût, il ne parvint à s’y asseoir qu’avec un procès. Ses collègues Duaren et Doneau, qui avaient chassé Cujas de l’école, virent dans la promotion de son ami personnel le triomphe de ses doctrines et de sa méthode. Ils fouillèrent avec passion dans la vie privée de Lecontc, dans ses opinions religieuses qui avaient plus d’une fois varié, car il s’était séparé du calvinisme pour rentrer au sein de l’Eglise catholique, ameutèrent contre lui les étudiants et le poursuivirent de leur haine avec un tel acharnement que deux années s’écoulèrent avant que le nouveau professeur pût prendre possession de sa charge. Lorsqu’un arrêt de justice lui eut enfin permis d’ouvrir son cours, sa voix fut un instant couverte par de nombreux sifflets et le bruit de sonnettes que les élèves d’Hugues Doneau agitaient sous leurs robes. Il fallut que le délégué spécial de la duchesse de Berry, Pierre Sardé, intervînt pour dissiper les interrupteurs.
Ces scènes injurieuses étaient encore présentes à la mémoire de Leconte lorsqu’il reçut les offres des gouverneurs de Besançon. Aux récentes blessures de son amour-propre se joignaient les amertumes d’une polémique presque quotidienne avec la plupart de ses collègues, devenus ses rivaux, avec son parent Calvin, moins aigri peut-être par son abjuration que par ses révélations indiscrètes, avec plusieurs citoyens de la ville, qui avaient profité des vacillations de sa foi pour le faire comprendre en 1562 dans la taxe de 20,000 livres perçue sur les protestants après la prise de Bourges par Charles IX et Catherine de Médicis. Il accueillit donc avec empressement les premières ouvertures que lui fit Cujas
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au nom des Bisontins, le chargea pour eux d’une lettre que celui-ci leur lit parvenir depuis Lyon en se rendant à Turin au mois de septembre, et, quelques jours après, se mit derechef à leur disposition, « pourveu, ajoutait-il prudemment, que vous me donniez meilleure récompense et meilleur sallaire que je n’ay par deçà.... avec le comportement de mes privées nécessitez. » (l)Ses vœux étaient modestes : deux ou trois cents livres eussent suffi à le satisfaire. Malheureusement un tiers profita des lenteurs forcées de celte correspondance pour se substituer à lui. Ce nouveau venu était François Baudouin.
Baudouin ou Balduin, comme il écrivait lui-même son nom latinisé à la mode des érudits de son temps, mérite une place à part dans la galerie des jurisconsultes de la Renaissance. Comme Leconte, comme Hotman, il appartient à l’école historique inaugurée par Alciat et définitivement constituée par Cujas; comme eux, il s’éloigne à la fois du servilisme de Barthole et de la synthèse hardie de Doneau; mais s’il les suit dans la méticuleuse analyse et la comparaison attentive des textes, il rompt avec eux, avec Cujas lui-même, leur maître commun, par son profond dédain pour les interprétations purement juridiques et les raisonnements des glossateurs. Il leur applique sans gêne le mot fameux de Cicéron : Nihil lam absnrdum dici potest, quod non dicalur a quodam doctomm. Pour lui, il n’y a qu’un moyen d’étudier le droit, remonter aux sources, qu’une lumière, l’histoire, que deux solides auxiliaires, la chronologie et la philologie. Si Cujas se préoccupe de recomposer les œuvres doctrinales des anciens légistes, afin d’en combler les lacunes et d’en éclairer les obscurités, Baudouin, exagérant sa méthode, ne consulte
(1) V. sa lettre du 31 octobre, aux Pièces justifie., p. 75.