‹ Les Universités de Franche-ComtéChapitre 37 sur 126 · CC1II · texte numérisé non relu

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plus que les dates et prend prétexte du moindre fragment pour dissertera son aise sur les mœurs sociales ou les institutions politiques. En étudiant les lois de Romulus, il fouille les origines de la constitution romaine; en expliquant les Douze-Tables, il se demande pourquoi elles sont conçues dans un sens plutôt que dans un autre. Son commentaire des lois de Justinien, de Re ruslica, publié en 1542 à Louvain, où il avait eu pour professeur Gabriel Mudée, ses traités sur les Novelles, son Liber singularis de lege Papia Poppœo, imprimé à Bâle en 1559, sont des études archéologiques oit la jurisprudence n’a presque aucune part.

Lorsqu’il aborde celle-ci, connue dans son Scœvola teu jtirisprudentia Muciana , c’est pour avoir occasion de fouiller les annales domestiques d’une famille illustrée par son culte du droit. Dans ses Prœfata de jure civili, résumé d’un cours fait à Paris en 1545, il énumère ainsi les connaissances nécessaires aux jurisconsultes : d’abord les textes, puis l’Ecriture sainte, les antiquités romaines et même les antiquités grecques, enfin les mœurs de chaque époque. • Qu’arrivera-t-il si nous ne suivons pas l’ordre des temps, disait- il dans son livre de Imtitulione historiée universalis, et si nous ne possédons pas la chronologie des lois? Depuis plusieurs années que je lis la compilation que Justinien nous a laissée, je sens de plus en plus combien il serait utile de donner, dès le début, une analyse historique du corps du droit ; l’on discute beaucoup sur les méthodes d’enseignement du droit ; je ne vois pourtant point que l’on puisse faire quelque chose de bon, tant qu’on n’en viendra pas à ce que je propose. » Il soutenait même que la lecture de Cicéron était préférable à celle de certains docteurs, et projetait de faire un recueil de la jurisprudence cicéronienne à l’usage des étudiants. Il possédait en effet à fond l’orateur

romain, et lui avait emprunté une élégance de style que ses plus violents détracteurs n’ont pas contestée, car aucun d’eux ne put jamais l’imiter. Au demeurant, malgré des qualités remarquables, Baudouin n’était pas un jurisconsulte dans l’étroite acception du mot, et c’est à tort qu’il a été classé parmi eux, à la suite et un peu au-dessous du Papinieu moderne; son honneur est d’avoir été l’ancêtre direct de Niebuhr et de Savigny, le véritable fondateur de l’histoire du droit.

S’il est une page affligeante pour l’orgueil humain, dans la biographie de ces rénovateurs de la science, et si quelque chose peut diminuer le respect qui s’attache à leur grande mémoire, c’est le récit de leurs mesquines jalousies et de leurs interminables démêlés. « Entre-mangeries professorales, » dit Bayle, et le mot est exact. On ne peut soulever un coin du voile épais qui recouvre aujourd’hui leur existence sans démasquer des passions haineuses, sans mettre à nu la lèpre de l’envie. Duaren contre Coras et Baron, Doneau contre Cujas, Baudouin contre tous; chacun en guerre avec son voisin, et l’accablant de grossières injures : âne bâté, calomniateur, bavard, histrion, faussaire, nugo, insignis nebulo! Baudouin, qui s’était efforcé de dominer l’école de Bourges, après la mort de Baron, haïssait surtout Duaren et Leconte qui avaient un instant fait trêve à leurs querelles particulières, pour opposer à l’ennemi commun une plus forte résistance. Leconte avait même lancé contre son adversaire un pamphlet (1) dans lequel il attaquait avec aigreur son livre sur Constantin publié à Bâle en 1556, et dénonçait ses fréquentes apostasies. Il lui séyait peutêtre moins qu’à tout autre de blâmer la versatilité

(1) Admonitio de faUit legibus ad quemdam qui se hoc tenipore jurisconsvltxm christianum profitetur.

religieuse, car on se souvient qu’il avait fait lui-même quelques excursions sur les terres de la Réforme. Mais Baudouin l’emportait sur lui par le nombre et la soudaineté de ses conversions. On ne connaît jamais bien l’homme qu’on étudie, tant qu’on ne s’est pas demandé quelle est sa religion, et qu’on ne s’est pas fait la réponse. Cette réponse est parfois difficile; elle l’est surtout à l’égard de Baudouin. Il passait d’un culte à l’autre avec une incomparable aisance. Né à Arras dans le giron de l’Eglise catholique, il avait, au retour d’un voyage en Allemagne où il s’était épris de Mélanehton, fait une première fois la cène à Strasbourg sous les auspices de Bucer qui y professait avec lui. Puis, un jour la grâce de Calvin l’ayautsubitement illuminé, il s’était jeté dans ses bras à Genève, l’avait quitté pour rentrer à Paris où il allait sans scrupule à la messe, était retourné quelques années plus tard dans la Jérusalem réformée dont le sombre tyran lui donnait une seconde fois l’hospitalité et le faisait asseoir, comme un nouveau Saül, au milieu des docteurs ; enfin, appelé à Bourges, il rompait encore ses liens et revenait au bercail orthodoxe ou, comme on disait alors dans les camps opposés, à l’idolâtrie papiste (I). Au fond, quoiqu’il ait protesté de sa sincérité, cet audacieux transfuge, toujours prêt à trafiquer de ses croyances, n’était qu’un profond indifférent. Sa religion était une religion d’apparat, une religion plaquée; elle n’était chrétienne que de nom. Il n’en avait été que plus sensible aux traits de Leconte, qui avaient touché ses œuvres vives et découvert, aux applaudissements des deux partis, de Calvin surtout, le défaut de sa cuirasse.

Aussi son irritation fut grande, lorsqu’il apprit les démar-

rl) Mutât a sententia Biturigas nis profectua, ubi, in juris professorum collegium cooptât ni, ad religionem papisticam rediisti. (Guœrinii epistola ad Balduinum.)

ches faites pour attirer son adversaire à Besançon. Il se trouvait alors à Paris et se mit aussitôt en mesure de les arrêter. Pendant que les messagers porteurs des lettres consistoriales faisaient diligence pour atteindre la capitale du Berry, il fît parvenir aux gouverneurs par l’entremise d’un de ses amis nommé Bichet, leur confrère, un plan général d’études pour leur université, et s’offrit à en diriger luimême l’application. Ce plan, lu au Conseil dans sa séance du 7 octobre, reçut l’approbation unanime des gouverneurs et des Vingt-Huit. Ils avaient une telle hâte d’en finir que, sans attendre le retour de Malarmey qui avait repris le chemin de Bourges, ils fixèrent leur choix sur Baudouin et lui envoyèrent à Paris le docteur Antoine Maréchal pour traiter de ses honoraires, dont le chiffre ne devait pas dépasser 800 livres (1). Fidèle à ses habitudes d’économie, le conseil n’omit pas de recommander à son représentant de conclure « au meilleur prix et le plus discrètement qu’il pourroit. » Vingt -cinq jours après, celui-ci revenait avec un engagement signé pour trois années, et, ce qui satisfit plus encore ses collègues, avec l’assurance que le professeur ne tarderait pas à le suivre.

Leconte était définitivement oublié. La valeur de l’homme, son expérience, l’estime qu’éprouvait pour lui Cujas, tout s’effaçait devant l'éclatante renommée de Baudouin. En grand seigneur qu’il voulait paraître, celui-ci acceptait sans discuter

(1) ** Du lundy 7 octobre I5fi6. — M. Bichet a communiqué \ MM. les Gouverneurs et Vingt- Muict certaines lettres et advertissement par écrit donnez par M. Baldouyn, professeur en droict à Paris, touchant l’érection de TUniversité. par où, entre aulire chose, le sieur Baldouyn fort courtoisement ouffre de se employer...: sur lequel advertissement, mesditz sieurs estant informez du grand sç3voir et réputation dudict sieur Baldouyn, et pour aultres bonnes considération*, joinct que M. Cujas s’est excusé et que l’on n’a encore* nouvelles de M. Leconte par luy nommé, ont résolu de recevoir et poursuivre cette commodité ; et avec toute diligence se transportera M. Maresehal devers ledict sieur Baldouyn à Pari* ou allieurs la part qu’il sera, pour traicter avec luy pour venir lire en la nouvelle université.** [Registres rie la fille.)

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les 700 livres d’appointements que Maréchal lui avait offertes au nom de la ville : « Je ne me suis, dit-il avec une certaine noblesse, jamais amusé à telles stipulations, m’abandonnant à vostre honnesteté et discrétion (1). » Etait-il aussi désintéressé qu'il cherchait à le faire croire? Il est permis d’en douter, lorsqu’on le voit presque aussitôt entrer en négociation avec les villes de Douai et de Bruxelles qui désiraient ouvrir chez elles un cours d’histoire du droit romain (2). Temps étrange où, malgré les discordes et la guerre civile, les études purement spéculatives étaient en telle estime que les principales cités de l’Europe se dispu taient les professeurs ! Baudouin se laissa volontiers mettre aux enchères, et, tout en ayant l’œil sur les Pays-Bas, chercha mille prétextes pour tromper l’impatience des confiants Bisontins. F.e premier et le plus spécieux fut de découvrir quelques maîtres * de sa qualité » qui pussent l’accompagner dans leur ville et y commencer les leçons avec lui. II en avait tout d’abord, ditil, trouvé un qui en valait bien deux, mais qui malheureusement a refusé. Bien n’est plus difficile que cette recherche, tant le vrai mérite est rare et tant il est prisé ! Tous les recoins du cloître Saint-Benoît, du Palais-de Justice et de la Sorbonne ont été fouillés sans succès : il faudrait maintenant explorer l’étranger. Quant aux « gens doctes qui se présentent au sénat pour lire en droict en l’université, » foin de la province ! ils ne sont pas dignes de l’honneur qu’on aurait l’imprudence de leur faire. (N’est-ce pas Leconte qui soulève ce mépris?) Au surplus, que la ville fasse tel choix

(1) Lettre du 21 octobre 1566, aux Pièces justifie p. 75.

(2) C’était une infraction manifeste t\ ses engagements. Nous lisons en effet dans une dépêche de Mareschal aux Gouverneurs les lignes suivantes :

“ Outre les mémoires que le sieur Baldouyn bailla au sieur Benoist, m’a dict...

il entend tellement racquer à la susdicte charge qu’il ne veult ou entend en prendre d’aultre particulière... Dict aussi qu’il entend que ceulx qui lui seront odjoinctï pour la lecture soient choisis avec son advis pour garder la paix qui est le premier fondement d’Université. ••

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qu’il lui plaira : il s’est mis franchement à son service, par pure affection et bonne volonté ; mais si elle ne veut attendre, il est prêt à la dégager de sa parole et à rompre le traité.

C’était tout ce que redoutaient les gouverneurs et le rusé personnage ne l’ignorait point. Ils se confondent aussitôt en excuses, protestent de leur amitié, de leur contiance absolue, et rejettent leurs alarmes, bien timidement exprimées, sur le compte des médisants et des jaloux, « ces vermiceaulx » impurs, qui rongent la fleur dans sa racine, qui sèment partout la discorde, qui diffament le talent et complotent la ruine de leur université. Il faut, tant ils sont inquiets et contrits, que Baudouin les rassure bientôt à son tour et leur conseille de dédaigner ces sourdes manœuvres, * comme jadis il fut bien dict que, nonobstant les chiens de nuict abboyans, la lune ne laisse point que de poursuyvre son cours. » En attendant, il part pour les Pays-Bas au mois de février 1567, mais en jurant d’être sans faute à Pâques, avec sa suite, sur le territoire de la république.

Pâques arrive, mais non Baudouin. Lui dont la plume est si leste et si souple, il ne daigne pas même écrire. I.e sénat se courrouce à buis-clos, mais n’ose élever la voix au dehors. Ces grands hommes ont l’ouïe si fine et l’humeur si susceptible ! Pour occuper ces loisirs forcés, on cherche à compléter le personnel universitaire, à augmenter la liste très-restreinte des professeurs. Un brave citoyen de la ville qui avait beaucoup voyagé, Jean Despotots, est mandé, comme il l’écrit lui-même, « par Leurs Seigneuries en leur court et palais d’équité et justice, » pour savoir « si fréquentant les académies de la Gaulle et d’aultres pays, il n’auroit point remarqué ou cogneu quelcun excellent architecte, qui semblât et fut d’effect digne et suffisant pour entreprendre à son honneur, à l'utilité de la jeunesse, et au salut de la cité et république (moïennant récompenee æquipolente au mé-

rite) l’œuvre et besongne susdicte. » Sur ses indications, on l’envoie à Pavie à la recherche d’un « excellentissime jurisconsulte, » nommé Thomas Gualla. A entendre le bon Despotots, qui a le verbe laudatif et l’hyperbole facile, cet Italien est un véritable trésor; il est « prudent, diligent, disert, éloquent, prompt, méthodique, d'acut esprit et de divine mémoire ; » c’est en outre un franc catholique dont la foi ne vacillera point comme celle de Lcconte et de Baudouin, et qui enseigne à la française, c’est-à-dire avec la méthode analytique déjà mise en honneur par Cujas. Une si rare perfection vaut bien les huit cents francs de gages que les gouverneurs se résignent à lui faire proposer. Mais Gualla s’estime plus haut: il a un fils à élever, une réputation à soutenir, et exige cinq cents écus d’abord, puis mille francs au moins, avec la première chaire de l’université. L’envoyé bisontin a beau lui promettre une gloire éternelle et lui peindre sous les couleurs les plus flatteuses sa ville natale, sans omettre d’ajouter qu’en Bourgogne la vie est à meilleur marché qu’en Italie; son éloquence échoue devant les prétentions du jurisconsulte lombard, qui ne se soucie guère d’une immortalité problématique dans l’avenir, si son existence n’est solidement assurée dans le présent. Les négociations sont rompues et la république ne conserve plus d’espoir qu’en Baudouin (I).

Après s’être fait attendre pendant dix-huit mois, celui-ci se décida pourtant à tenir sa promesse. Papyre Masson, qui a écrit sa vie, prétend qu’il refusa de se rendre aux vœux des Bisontins, parce que l’empereur Maximilien II ayant révoqué le décret d'érection de leur université, il n’était pas convenable que la loi fût violée par son interprète (2). Le

(1) X.Pilzes justifie., p. 83 et uuiv,

(2) E fluctibus Galliæ iterum æstuantin, in eum velut portum «ecedens (belli eoim civili* rapinas, furta, cœdea detestabatur), intellexit Maximiliani secundi

mot est beau sans doute, mais il n’a pas été dit. C’est un de ces propos fabriqués après coup par les biographes et les faiseurs d’éloge; l’on sait du reste que Papyre Masson n’y mettait aucun scrupule. Baudouin lit son entrée à Besançon le vendredi 8 juillet 1569. On lui rendit îles honneurs inusités. Deux membres du sénat, Bichet et Maréchal, le reçurent à son hôtel et la ville lui lit présent « de deux moyens potz, l’ung de vin blanc, l’autre de vin clair, et d’une boiste de dragées il). » On lui offrit immédiatement la charge de recteur de l’université, et c'est en cette qualité qu’il fit quelques jours après, à la maison consistoriale, en présence des gouverneurs, des notables et du peuple assemblés, « ung propoz fort copieux et élégant sur l’establissement de l’université de loix en ladicte cité, des moyens qu’il y fault tenir, des profitz, commoditez et utilitez qu’en reviennent, avec plusieurs tesmoignages de l’antiquité, de la grandeur et réputation d’icelles. » Il ne perdit pas de temps pour traiter la question importante qui l’amenait, nous voulons parler de ses honoraires. Dès le premier jour, la ville avait résolu de lui proposer 800 francs par an, le remboursement des frais de son voyage depuis Paris, pour lui, sa femme et son « mesnage » et 50 ou 60 fr. destinés au loyer d’une maison (2). Mais elle entendait qu’il se liât envers elle pour un temps déterminé et qu’il ne put quitter sa chaire sans prévenir les gouverneurs six mois à l’avance. Cette condition, Baudouin de son côté prétendait bien s’y soustraire; il acceptait volontiers l’honneur de fonder l’université, il consentait sans peine à en être le patron nominal,

CfMaris mandata Vesuntionrnses prohibitos juris scholam instituere. Hortantibus nihilominus amicis ut jus civile interpretarefur : nefas esse, respondit, juris auotorem ab interprète juriscontemni. (Pap. Masson, in Elogiis.)

(1} Délibération du 9 juillet. ( Registre * de la Ville.)

(2) Idem du 14 juillet. (/</.)

à l’organiser, à surveiller ses premiers pas, à lui donner des statuts, à la diriger même plus tard, s’il en était besoin, de loin et à distance; quant à renoncer à ses habitudes voyageuses, à ses relations avec les princes et les grands seigneurs dont il était le pensionnaire et le conseil, à ses leçons privées, à sa nombreuse clientèle parisienne qui lui donnait plus d’écus en une année que Besançon ne lui offrait de livres pour trois ans, quant à s’enfermer dans une ville inconnue et lui sacrifier sa liberté, c’était un de ces rêves comme en fait la province qui s’exagère facilement sa propre importance, une idée bizarre et ridicule qui ne lui était jamais entrée dans l’esprit. S’il avait maintes fois exprimé aux gouverneurs le désir d’achever ses jours au milieu d’eux, qui pouvait se méprendre sur le sens véritable de ce langage poli, mais banal? Il eut toutefois l’habileté de ne pas rompre de suite en visière avec le sénat qui multipliait ses instances et ses délibérations (1). Il fit quelques leçons publiques dans la salle des Cordeliers, chercha des professeurs, « excita plusieurs jeunes docteurs natifz et originelz dudict lieu de s’employer et soustonir disputes en droict esquelles il assista, » fit choix d’un Bisontin, le docteur Richard, « assez cogneu en ce lieu, » et qui était allé le prendre à Paris, pour commencer un cours sous ses auspices, donna ses conseils sur le lieu le plus convenable aux lectures, sur le plan du futur édifice, en un mot, s’efforça de constituer le personnel enseignant et administratif de la nouvelle école (2). Mais, dans le même moment, il négociait

(1) Notamment celles des 14 juillet et 17 août.

(2' «* Du mardi 20 juillet 1569. — /V la postulation de M. Raldouyn, Messieurs ont pourveu noble homme Jehan Grégoire, trésorier de la cité, de Peilat de scribe en l’Université. »

« Du samedy 23 juillet. — Sur requeste de M* Florent Demoingesse, librnire, Messieurs l’ont pourveu de Testât de bedeaul de T Université.

* L’on fera dresser et construire deux grandes sales en la maison de la Teste-

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en grand mystère avec Philippe Hurault, chancelier du duc d’Anjou, un traité qui lui confiait la direction de l’université d’Angers, dont le frère de Charles IX préparait activement la restauration. Dès que les hases de cette convention furent arrêtées, il se fit adresser par sa femme demeurée à Paris une lettre qui l’y rappelait sous prétexte d'affaires urgentes, et sollicita un congé des gouverneurs, en leur promettant de revenir dans un bref délai. On devine si ceux-ci le lui accordèrent de bon gré ; mais il n’existait encore entre eux et Baudouin aucune stipulation écrite qu’ils puissent invoquer contre lui, et force leur fut de céder, non toutefois sans avoir pris la précaution de lui faire signer le 17 août, veille de son départ, un traité définitif par lequel il prenait la charge d’organiser l’université et d’y faire un cours, moyennant 800 francs de gages et 60 francs pour son logis (1). Il n’y avait pas de clause spéciale sur la durée de l’engagement du jurisconsulte, qui s'obligeait seulement à revenir sous peu.

Baudouin s’éloignait pourtant sans dessein de retour. Heureux d’échapper à la surveillance importune et jalouse des gouverneurs qui le gardaient à vue comme un prisonnier d’Etat, il courut à Angers se placer sous l'aile protectrice d’Henri III, qui lui offrait d’opulents honoraires, une cour brillante pour asile et surtout de grands loisirs, dont il usa sans tarder en écrivant sa Relation au duc d'Anjou, son commentaire du Discours d’Eumène sur les Ecoles, et son Panégyrique sur le mariage du Roi. Ses livres et ses meubles étaient restés en gage dans la république, mais

Noire sur le lieu où estoit le jeu de paume, estant deçà les murailles fort commodes et avancées, et jusqu'à ce qu'elles soyent partaictes, l'on fera les lectures en la sale de céans. » ( Regiêtres de la cite.)

(1) Cetraité fut passé en l'hotel consistorial par devant M* Henry, notaire impérial et secrétaire de la cité.

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peu importait : qui serait assez audacieux pour s’en saisir? Un hasard vint tout-à-coup favoriser, en les dévoilant, ses projets de rupture.

Les doléances des Dolois, que nous raconterons un peu plus loin, n'avaient pas été inutiles. Dès les premières réclamations de l’ambassadeur espagnol à Rome, le pape Pie V avait révoqué en 1567 l’autorisation d’ériger une université qu’il avait un peu légèrement accordée au début de son pontificat à la ville impériale. Sa bulle, apportée à Dole l’année suivante, imprimée par les soins du conseil, répandue à profusion dans la province, n’était plus un secret pour personne, au moins pour les intéressés, dans les rangs du sénat. Bien qu’il l’ait nié, il parait peu probable que Baudouin lui-même en ait ignoré l’existence pendant son séjour; i! en connaissait la teneur générale, s’il n’en avait pas lu le texte. A peine avait-il quitté Besançon, qu’elle était officiellement notifiée par les Dolois aux gouverneurs et placardée dans la ville selon les formes canoniques. Rigoureusement parlant, cette publication était un cas de force majeure qui déliait Baudouin de tous ses engagements. Qu’est-ce qu’un professeur sans école, qu’est-ce qu’un recteur d’université sans la permission d’enseigner? 11 eut un accès d’hilarité en apprenant la cruelle déconvenue de ses bons amis les gouverneurs : ceci le dispensait de tout, même d’excuses. Aussi, pendant sept mois il s’enferma dans le plus profond silence. Deux sommations officieuses, parties do l’hôtel consistorial, demeurèrent sans réponse. Quand il se décida enfin à sortir de cette méprisante réserve, il le prit de haut: « J’esperoye, messieurs, écrit-il le 1" avril 1570, que le temps et ma patience et vostre discrétion et le tout bien considéré feroit que on m’useroit d’un aultre styl... ; mais ayant maintenant receu voz secondes lettres en pareilles termes que les premières,

vous me pardonnerez si je suis contrainct de confesser que je trouve estrange leur langage, d’aultant mesmes que je sçay n’avoir mérité une telle récompanse et que suys accoustumé, suivant l’honneur deu à nostre profession, d’estre allyeursaultrement respecté depuys trente ans que je m’en mesle, mesmes en Allemagne et Italie. Vous vous plaignez, ajoute-t-il, que dès longtemps, je n’ay esté lecteur de loix chez vous, je ne sçay comment ny quand. Car je ne l’ay peu estre sans université...» Voulez-vous un procès? « Je pense estre juris.' onsulte assez viel pour entendre quelle est une telle obligation avec ses conditions... et je suis bien prest à en respondreen justice... » Juges ou arbitres, prenez qui bons vouj sembleront : pour moi, » je ne récuse— roye pas mesmes voz voisins messieurs de Dole. » S’il vous plaît de recourir au Roi catholique, son ambassadeur en France ou son lieutenant dans les Pays-Bas, Mgr le duc d’Albe, et Mgr le duc d’Anjou, dont je suis le maître des requêtes, sont prêts à me faire rendre justice. Us ontbesoin de moi, de ina science, de mes livres, ce sont eux qui vous les réclameront, si vous ne me les rendez de bonne grâce(l).

Baudouin ne se vantait pas. Son nom était connu dans toute l’Europe lettrée. Il faisait autorité non-seulement à l’école, mais au palais. Sa popularité défiait toutes les attaques. Derrière lui se pressait un cortège de rois, de princes, de prélats, de grands seigneurs qu’il avait servis et qui, au moindre signe, rivaliseraient de zèle pour le servir à leur tour. Il n’avait que le choix entre ces amitiés puissantes, dévouées à ses intérêts. Les hommes mêmes qu’il avait autrefois combattus épousaient politiquement sa cause. Granvelle, contre qui il avait en 1564, sous l’inspiration du prince d’Orange, rédigé un mémoire accusateur au sujet de l’admi-

(1) Lettres des 1*' et 2 avril 1570, aux Pièce* justifie p. 103 et suiv

nistration des Pays-Bas, oubliait ce récent grief pour se ranger parmi ses plus chauds protecteurs. Il n’était peint jusqu’au duc d’Albe, encore tout humide du sang des comtes d'Egmont et de Horn, deux amis personnels de Baudouin, qui ne prit hautement sa défense. Arracher l’illustre professeur à Besançon, n’était-ce pas étouffer dans son germe la rivale de Dole?

Ce menaçant appareil, cet habile déploiement de forces émut le sénat, mais ne l’effraya point. Sans se soucier des lettres de Mgr de la Baume, évêque de Saint-Flour et proche parent de son archevêque, qui sollicitait pour Baudouin, sans même daigner y répondre, il saisit les meubles, les papiers et les livres de celui-ci et, confiant dans son bon droit, l’assigna devant la chambre impériale de Spire. Le délié courtisan fut :.n instant interdit par la hardiesse de ces petits républicains ; mais il n’y avait plus à s’y méprendre : les hostilités étaient ouvertes.

Il courut au plus près, à la diplomatie. Son premier auxiliaire fut Henri III, alors duc d’Anjou. S’appropriant tous les argumentsdéjà ressassés par Baudouin, il se plaiguit aux gouverneurs du tort que lui causait la saisie, et les invita, « au nom de l’honnesteté deue à l’endroict des personnes de marq,.e » à relâcher la bibliothèque de son maître des requêtes, sauf à conserver ses meubles pour leur sûreté jusqu’à l’issue du différend. — Très-volontiers, répondirentils respectueusement, mais à la condition que le protégé de Votre AUüssc nous remboursera au préalable une somme de trois cents écus que nous avons dépensée pour son logement et sa bouche pendant son séjour à Besançon, et qui nous est garantie par son mobilier. — Peu de temps après, l’ambassadeur d'Espagne à Paris, le cardinal de Granvelle et le conseiller Bégat, du parlement de Dijon, que des études communes avaient depuis de longues années étroitement lié

avec Baudouin, recevaient, sous une forme un peu plus sèche, la même réponse.

Les gouverneurs comprenaient un peu tard qu’ils avaient été trompés dès le premier jour, et, qui pis est, raillés. Les protestations de dévouement dont Baudouin les accablait naguère étaient autant d’ironies aggravées par sa mauvaise foi. Ce n’était plus une question d’argent, quoique le jurisconsulte peu scrupuleux ait abusé de la confiance de la cité jusqu’à se faire avancer ses appointements à la veille de son départ, c’était une question de dignité nationale.

Une fois poussé à bout, le sénat mit son honneur à ne pas rompre d’un pas. En vain les princes murmurent, les chancelleries s’agitent, les dépêches comminatoires ou suppliantes se succèdent ; en vain Charles IX, ému des plaintes de son frère, des gémissements de Baudouin, qui lui dénonce « l’hostilité barbare * des Bisontins, leur impudente violation d’un dépôt sacré, leur inique saisie de livres rares et « exquis, concernans les droicts des plus illustres maisonsdu royaulme, avec plusieurs telles singularité* qui sont comme thrésors inestimables en ceste qualité, » en vain, disons-nous, Charles IX menace la république d’autoriser Baudouin à se faire justice lui-inême, c’est-à-dire, sans doute, à saisir les biens des citoyens de Besançon qui habitaient la France, si des arbitres n’étaient pas choisis dans le délai de six semaines pour vider amiablement le procès (1) ; la ville tint bon et, tout en ménageant dans les termes la susceptibilité royale, tout en sollicitant la conciliante intervention du comte de Charny, gouverneur de la Bourgogne, dont elle connaissait le crédit à la cour de Saint Germain, elle persista fermement à invoquer la juridiction de l’Empereur.

La lutte se prolongea pendant trois ans. Ce qui se dé-

(1) V. aux Pièces justifie., p. 117.

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pensa en assignations, en requêtes, en messages, en pourvois, en dépêches, en démarches de toute nature pour arriver à une décision, si ce n’est à un accord, est incroyable. Il faut avoir sous les yeux les pièces du litige dont nous abrégeons le récit pour s’en faire quelque idée. La durée du combat put seule lasser les combattants. En 1573, Baudouin finit par envoyer à Besançon son beau-fils Philippe Labbé (1), muni d’une procuration en règle, pour tenter un accommodement. Celui-ci se présenta non pas au nom du professeur, car ce nom seul l’eût fait éconduire, mais au nom de l’ambassadeur d’Espagne à Paris et de l’évêque de Saint-Flour, ses fidèles alliés. Il offrit au sénat de lui abandonner, à titre d’indemnité, onze tapisseries que Baudouin avaient laissées en dépôt chez le sénateur Pétremand, ou cent écus au choix. En échange, on devait lui restituer les manuscrits et les livres saisis. Après avoir disputé pendant quinze jours pièce par pièce, denier par denier, les gouverneurs se contentèrent d’une somme de quatre cents francs, dont un chanoine, ami de la paix et moins prévenu sans doute que ses concitoyens contre le j uriscousulte, voulut bien avancer la moitié (2). Mais soit par scrupule, soit plutôt par un reste d’animosité qui leur fit savourer cette mesquine vengeance, ils exceptèrent de la restitution certains livres suspects d’hérésie qui se trouvaient dans les quinze tonneaux formant la bibliothèque de Baudouin. Ce qui prouve que l’hérésie n’était là qu’un prétexte, c’est que la ville en retint quelques-uns pour son usage, comme les huit centuries de l’histoire ecclésiastique; quant aux autres, elle les fit publiquement brûler

(1) Baudouin avait épousé à Bourges Catherine Bit on, veuve de Philippe L&bhé, dont elle avait eu plusieurs enfants, qui furent, d'après Calvin, spoliés par lui. Mais la démarche de l’aîné en faveur de son beau-père rend cette accusation peu vraisemblable. Ce Philippe Labbé est cité avec éloges par Ménage dans ses remarques sur la vie d’Ayrault, p. 158.

(2) V. la transaction du 26 novembre 1573, aux Pièces justifie, p. 130.

devant l’hôtel consistorial par la main du bourreau (1).

Il est fort probable que le sénat n’eût pas été si accommodant si ses espérances au sujet de l’université n’avaient été cruellement déçues dans l’intervalle. Mais l’édifice qui lui avait coûté tant de tribulations et d’efforts, ce monument dont les solides assises devaient défier tous les orages, venait de s’écrouler en un clin d’œil : les Dolois, ces rivaux détestés, l’emportaient encore une fois à Rome sur la cité impériale ; c’est ce qui nous reste à raconter.

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