ACTE MORTUAIRE DU MARQUIS DE MONTCALM
‘ L'an 1759, le 14 du mois de septembre, a été inhumé dans l'Eglise des Religieuses Ursulines de Québec, haut et puissant seigneur, Louis Joseph, Marquis de Montcalm ; Lieutenant Général des Armées du Roi, Commandant de l'Ordre Royal et Militaire de St. Louis, Commandant en-Chef des Troupes de Terre en l'Amérique Septentrionale : décédé le même jour, de ses blessures au combat de la veille, muni des Sacrements qu’il a reçus avec beaucoup de piété et de religion.
‘ Etaient présents à son inhumation, Messires Resche, Cugnet et Collet, Chanoines de la Cathédrale; M. de Ramesay, Commandant de la place, et tout le corps des Officiers.”
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réputation militaire. Il reçut trois blessures à la bataille de Plaisance, le 13 juin 1746, et deux autres, à la sanglante action d’Exilles, le 8 juillet suivant. Il laissait en Europe une femme et cinq enfants, lorsqu'il fut appelé à commander en Canada.
Nos lectrices du Monastère, qui ont souvent comtemplé avec une respectueuse admiration une partie des restes de cet homme célèbre, n'ignorent pas combien il y avait en lui de qualités rares et précieuses. Son goût du travail et de l'étude, secondé par une prodigieuse mémoire, lui avait fait acquérir des connaissances étendues dans les lettres et dans leslangues ; cela ne diminuait en rien cependant l'attention qu'il devait aux devoirs de sa charge. Irréprochable dans ses mœurs, généreux, désintéressé, il a laissé sur le sol canadien, une mémoire qui ne sauraït périr. Aux historiens à discuter s’il a montré dans l’occasion trop de fougue et d’impétuosité, et si, comme général de troupes disciplinées, il n’a pas un peu méconnu les services et l’habileté des milices canadiennes, en même temps que les qualités du marquis de Vaudreuil.
Le tableau historique de la mort de Montcalm, qui se voit au grand parloir du Monastère, est une composition aussi touchante que poétique. Ce tableau, peint par le jeune Watteau d’après le désir des ofliciers français, fut depuis gravé en Angleterre. On y voit le général Montcalm, blessé à mort, étendu sur un lit de camp à la porte de sa tente. Il est soutenu d’un côté, par M. de Montreuil, maréchal de camp et son ami; de l’autre par M. de Bougainville, (1) son élève et son
(1) M. de Bougainville prit part aux campagnes de la marine française, dans la révolution américaine ; mais c’est surtout par son
aide-de-camp: tous deux le regardent avec un profond attendrissement. Un groupe d'officiers, parmi lesquels figure Bourlamaque, (1) et des soldats, placés auprès de lui dans l'attitude la plus noble, rappellent bien
l'affection de tous ces braves guerriers pour le héros mourant.
Il serait difficile de retracer les derniers moments de Moutcalm, sans se rappeler ceux du vaillant guerrier quipayait de sa vie la victoire qu'il arrachait au général Français. Aussi a-t-on eu soin, au Monastère, de placer à côté de ce premier tableau celui (2) qui représente l’intrépide Wolfe, expirant lui aussi, mais couvert de lauriers et au sein de la victoire.
Tout auprès du général blessé est son fidèle domestique et les médecins accourus pour l’assister. Un sauvage, assis à ses pieds, le regarde avec admiration. Eu face du héros est un groupe d'officiers, parmi lesquels il est facile de reconnaître le brigadier-général, depuis marquis de Townsheud, (3) aïnsi que le lieu-
voyage autour du monde et ses découvertes géographiques que ce célèbre marin s’est illustré.
Il est remarquable que pendant que le colonel de Bougaïnville combattait pour la gloire des armes françaises dans l’armée de Montcalm, Cook, cet autre célèbre navigateur, combattait sous Woife pour le tricmphe des armes britanniques.
(1) Le brigadier-général de Bourlamaque était un des plus vaillants ofliciers de Montcalm. Il fut blessé dans toutes les batailles où il se trouva, à Carillon, à Montmorency, à la bataille des Plaines et au combat de Ste. Foye. Il mourut gouverneur de la Guadeloupe.
(2) Ce tableau peint par West, et gravé par Woollet, offre, dit-on, un portrait fort ressemblant du jeune zénéral.
(3) Fils aîné du vicomte Townshend, ce premier lieutenant de Wolfe naquit en 1724, et eut pour parrain le Roi alors régnant q ) P P Es
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tenant-géréral Monkton, tous deux aussi chargés de blessures. Wolfe n'avait plus qu'un souflle de vie; déjà ses yeux obscurcis se fermaient aux choses de ce monde. Tout-à-coup, des cris de victoire se font entendre: ‘Ils fuient ! ils fuient !—Qui ?’’ demande le jeune héros, ouvrant pour la dernière fois ses yeux à demi-éteints.—‘* Les Français! les Français!” s’écriet-on de toute part. Alors Wolfe, comme les guerriers antiques, satisfait de lui-même, penche latête et expire en prononçant ces paroles: ‘Je meurs content ! ”
En présence de ce tableau deux fois triste, on ne peut que regretter qu'une voix amie ne se soit pas trouvée là pour répéter doucement ces paroles: O homme mortel! songe à l'éternité qui s'ouvre devant toi!
Le général James Wolfe, fils d’un colonel dans l’armée britannique, naquit à Westerham, dans le comté
George I. Ilavait épousé avant son départ pour l'Amérique lady Charlotte Compton, fille du comte de Northumberland. Etant devenu veuf après son retour en Angleterre, où il passa aussitôt après la capitulation de Québec, il se décida bientôt à prendre une seconde femme. Il vécut jusqu'à l'âge avancé de 83 ans, laissant après lui deux familles très-nombreuses.
Le second lieutenant de Wolfe, Monkton, était fils du vicomte de Galway, et petit-fils, par sa mère, du duc de Rutland. Le commandement des troupes lui était dévolu par le départ du général Townshend; mais sa blessure ayant été jugée très-grave, il se retira à New-York, où il fut élevé au grade de commandant-en-chef des troupes et gouverneur de New-York, alors fille soumise et amie intime de la vieille Albion. Le général Monkton obtint encore d’autres grades en Angleterre, où il mourut en 1782.
Par le départ de ces deux officiers, le lieutenant Murray se trouvait investi du pouvoir. Il devint gouverneur militare en Canada après la capitulation. James Murray était fils de milord Elibank, pair
#d'Ecosse, et était entré au service dès ses plus tendres années. Il
avait fait ses premières armes en Europe, à Fontenoy, Landfelt etc. Nous aurons à parler à plusieurs reprises de ce signalé protecteur de nos religieuses et ami de leurs plus chers intérêts.
de Kent, en 1726. A son départ d'Angleterre, sous le ministère de Pitt, en 1758, il laissait une mère veuve, mais il n'avait ni femme nienfants. La prise de Louisbourg fut son premier coup de main; il {ai en retour comblé d'éloges et d’honneurs en Angleterre, et Pitt le chargea l’année suivante de l'expédition contre Québec, dont les détails sont déjà connus de nos lectrices.
La nouvelle de la victoire du 13 septembre et de la reddition de Québec, ne fut pas plus tôt parvenue en Angleterre, qu’il s’y fit des réjouissances et des illuminations d'une extrémité du royaume à l’autre ; tant il est vrai que la cour de St. James comprit dès lors toute l’importance de la conquête qu’elle venait de faire. Quant au jeune vainqueur, ses restes mortels furent transportés en Angleterre, où ils reçurent une sépulture royale. Son éloge se fit en tout lieu, et un magnifique mausolée lui fut élevé dans l’abbaye de Westminster. Il y est représenté debout, après avoir reçu sa première blessure au poignet, soutenu par un grenadier, et bandant sa plaie avec son mouchoir. Au-dess s se trouve une figure sculptée tenant une couronne: ce n'est pas un ange; c’est l’antique figure de Ja Victoire.
$ 3.—COMMENT L’ON SE DISPOSE À PASSER L'HIVER; RÉPARATIONS ;— BLESSÉS AU MONASTÈRE.
Il fallait songer sérieusement à se prémunir contre les rigueurs de la saison, qui s’annonçaient déjà pas la fraîcheur et l'humidité des nuits. Le général Murray, dès son entrée dans la ville, avait donné ordre d’y
relever ou réparer 500 maisons; et l’on voyait de leur,
côté une foule de citoyens, jadis aisés, fermer de leur mieux leurs pauvres masures, pour protéger leurs familles contre les neiges et les froids de l'hiver. D’au-
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tres émigraient vers Trois-Rivières et Montréal. Dans les environs de Québec et au loin dans la campagne, ics gens se cabanaïient r our la plupart à la manière des sauvares, 8e résignant d'avance à toutes les privations, heureux s'ils trouvaient à se procurer de quoi ne pas mourir de faim.
Quant aux Ursulines, elles partages :ant l'inquiétude générale. “Nous avons perdu toutes nos récoltes, dit le Récit, à l'exception d’un petit coin de terre sur Ja rivière St. Charles, où l’armée n’a point passé. Nous y avons recueilli environ 60 minots de blé, maïs cela ne peut point nous faire passer l'hiver, ayant perdu nos bestiaux, bœufs et vaches, qui ont été enlevés par la cavalerie française, réduite elle-même à la dernière détresse. De plus, aucune ressource pour nous mettre à l'abri de la pluie et du froid.”
Une lettre cn date du 29 septembre 1759, adressée à Paris par notre dépositaire, nous met encore plus au fait de leur situation.
‘“ Mon Rév. Père,—Je laisse aux gazcttes le détail de ce qui nous est arrivé, depuis le mois de mai jusqu’au 13 septembre ; — la triste situation où nous a mis un si long siége, notre ville toute brûlée et saccagée. Nous nous trouvons sans blé, sans fourrage pour les quelques animaux qui nous restent, sans bois de chauffage, et où en prendre? tout cela, à l'entrée de notre long et rude hiver. Du côté de MM. les Anglais, nous recevons beaucoup de politesses ; ils nous laissent nos biens, notre église, qui est l'unique qui soit en état de servir à l'office divin. Mais que de. réparations à y faire, ainsi qu'à ntre maisun, pour pouvoir y habiteri Il faut passer par ces coups-à pour parler savamment de la zuerrel Il n’est point nécessaire de vous marquer la douleur où l’on se trouve en de pareilles circonstances ; la résignation à la volonté de Dieu, est le seul parti à prendre, pour survivre à de si grandes croix.
“Je ne sais de quel côté me tourner nour nos affaires. Il faudra peut-être donner des lettres di > à nos amis, en paiement de l'argent o4'ils ont bien voulu nous avancer...............….
Si cependant, par une révolution extraordinaire, la paix se saisait, je vous prierais de nous envoyer de la toile pour l'usage commun ainsi que pour le linge fin. Nos Mères de Paris nous feront le plaisir de vous dire la qualité des toiles ainsi que de l'étoffe pour voiles, dont nous avons un très-grand besoin. Ayez la bonté de leur dire, mon Rév. Père, que le 13 de septembre, nous avons été faites prisonnières de guerre. Nous ne savons encore quel parti il faudra prendre, s’il nous faudra passer en France ou non; le temps fera tout connaître.
‘ Recevez, s’il vous plaît, mon Rév. Père, les respects de notre Rév. Mère Supérieure et de toute notre affligée Communauté, Je me recommande à vos saints sacrifices, et suis avec respect etc. ”
La confiance, cette compagne tidèle de la vraie et parfaite résignation, n’abandonna jamais nos Mères * aussi Dieu leur suscita-t-il un ami puissant du côté où elles eussent le moins osé attendre du secours, et cette haute protection ne leur fit jamais défaut daus la suite.
Fensant à placer une partie de ses blessés dans notre maison, le général Murray vint en visiter les différents départements. ‘Témoin par lui-même de notre pauvreté, et de l'impossibilité où nous étions de payer des ouvriers et de nous procurer de quoi vivre, notre illustre Général, dit le Récit, a eu la bonté de voir aux réparations nécessaires pour rendre le Monastère habitable. Nos vainqueurs nous ont aussi assisté pour tout le reste, avec une bonté que nous n'avions pas lieu d'espérer, n'étant pas connues de ces messieurs.
‘ Les réparations ont commencé par l’église, qui est la seuie qui puisse servir d'église paroissiale, et qui subsiste en cette qualité depuis le 24 septembre. Tout le monde s’assemble assidûment dans cette église dédiée
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On comprend que lee réparations les plus urgentes seulement furent alors effectuées, puisque, dès le 4 octobre, on s’occupa du transport des blessés. De ce jour aussi, les religieuses vécurent de la solde du Roi d'Angleterre, recevant régulièrement du dépôt du Commissariat établi au collége des RR. PP. Jésuites, (1) l'allouance de chaque jour, en farine, lard ou bœuf frais, pois, farine d'avoine etc., tant pour elles-mêmes que pour leurs domestiques, ainsi que pour la seule petite pensionnaire de 4 ans qui leur restait, et dont nous
(1) Ce fut dès 1761, que les deux tiers du Collége des Jésuites furent définitivement convertis en casernes.
Parmi nos vieux papiers s'est trouvée une lettre autographe d’un novice Jésuite nommé Wells, anglais de nation. Cette lettre est écrite à l’époque de la prise de Québec. Quoique le fervent aspirant fût plus occupé de sa profession religieuse que des gens d'armes qui s'établissaient dans son beau collége, on y trouve quelques détails qui peuvent intéresser.
4 Vous m'obligeriez beaucoup, mon révérend Père, disait-il à son Provincial, si vos occupations vous permettaient de me faire passer, par la voie d'Angleterre, la réponse de Rome, touchant la profession du père Huguet et la mienne. Vous savez sans doute que Québec s'étant rendu aux Anglais, il n’y a plus rien à espérer que par l’An gleterre. Le père St. Per est si afiligé, et le père de G'apion est sioccupé, qu'ils pourraient fort aisément oublier ce point, que nous avons néanmoins fort à cœur.
4 D'autres que moi vous feront les détails de nos désastres et de notre triste situation. Je tâche de m'en consoler, en rendant les services spirituels aux soldats Allemands, et aux Ecossais catholiques qui sont ici. Le R. P. Germain, avecqui j'ai fait la campagne, après la clôture du Collége, est retourné à la rivière St. Jean. J'espère aller le joindre, si toutefois nous avons la paix, sans quoi nous sommes
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parlerons ailleurs. La sentinelle qui se tenait jour et nuit à la porte du Monastère, achevait de donner au vieux cloître un aspect tout à fait militaire.
Les officiers blessés furent placés dans la salle de communauté, et les soldats, dans tous les autres appartements disponibles non nécessaires au logement des religieuses, comme classes, parloirs ete. Le seuil de certaines portes avait été marqué, par le général Murray, comme devant servir de barrières entre les’militaires et la communauté, et cela sous la menace des peines les plus sévères.
Voilà donc nos Ursulines transformées en hospitalières, et dans des circonstances qui devaient rendre peu attrayant leur changement de position. Cependant, hâtons-nous de le dire, leurs épreuves furent considérablement adoucies par les bons procédés dont on usa à leur égard, jendant ce pénible hiver. Si elles se livraient à leurs nouvelles fonctions, avec tout le dévouement et la délicatesse de la charité chrétienne ; ces militaires étrangers et victorieux, dont elles soulageaient les maux, se montraient des plus reconnaissants : invariablement, elles trouvèrent en eux des hommes sachant respecter la vertu et se soumettre à la plus stricte discipline. Les soldats convalescents s’étudiaient à alléger le fardeau, mettant le bois en fagots, tirant l’eau du puits, faisant en un mot le plus fort de la besogne, tandis que nos sœurs leur préparaient de bons potages et d'excellents ragoûts.
Nos religieuses avaient surtout été touchées en voyant les Ecossais dans un costume si peu en harmonie avec la rigueur de notre hiver, et de bonne heure, dans l’autorane, elles s'étaient mises à tricoter de grands bas pour couvrir les jambes de ces pauvres étrangers. Le
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