ÉTAT DU MONASTÈRE ; CORRESPONDANCE
Revenons un peu sur les dates pour voir de plus près l'état du pays et du Monastère, toujours par la correspondance.
Après la conclusion de la paix en 1783, notre dépositaire écrivait:.....,.% Les négociants anglais se trouvant tous ruinés dans leur commerce, poursuivent les Français qui ont abusé de leur
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HISTOIRE DU MONASTÈRY.
facilité à leur faire des avances; les prisons (1) se remplissent tous les jours de débiteurs insolvables, et toutes choses n'annoncent que peine et misère. Les marchandises sont également chères, Il y a des négociants qui ont quelquefois réussi à faire passer de l’étamine à voiles pour été ; los religieusos y font courir comme au feu pour en avoir, dans leur extrême besoin, J'en ai attrapé 11 verges que j'ai payées 10 liv. 4 sols la verge, qui n'est que # de l'aune française : le voile nous reviendra à 16 livres au moins ! Les vivres ont un peu diminué de leur prix, le bœuf est actuellement à 8 sols la livre, il se vendait 15 et 18 sols l'un passé.”
‘6 Paris 26 février 1784.—Ma très-chère Mère,—Il m'est aisé de comprendre l'inquiétude où vous étiez au sujet du retard de mes lettres; je vous avoue que je n'en avais pas moins d'être privée des vôtres, surtout pensant que vous deviez être à l'étroit, et que les fonds que j'avais à vous pouvaient. vous être nécessaires, Ce sont les contre-temps de la uuerre. TI faut espérer que Dieu aura pitié de nous, et que nous allons enfin jouir des avantages de la paix. Je le désire de tout mon cœur...”
L'année 1785 fut remarquable par cette grande obseurité qui jeta tant d'effroi parmi le peuple, et dont Dieu se servit pour éclairer plusieurs consciences et les ramener à lui. Voici les détails que nons en donne notre Mère St. Louis de Gonzague, dans une lettre du 24 octobre.
‘En cela comme en toute autre chose, ma bien chère Mère, laissons le tout à la divine Providence. Nous en avons toujours ressenti la protection de la manière la plus sensible, et je puis dive, tout récemment encore; car vous saurez que depuis deux moës, ce sont des pluieset des vents terribles, accompa-° gnés de tonnerres et d'éclairs effrayants. Le 15 de ce mois d'octobre, nous fûmes contraintes d'allumer les lampes à 3 h. de l'après-midi. Le lendemain, dimanche, la même obscurité recom-
(1) C'étaient de nouvelles misères ajoutées à celles qui pesaient déjà sur le pays depuis l'administration de Haldimand. Nos historiens s'accordent à dire que plusieurs riches citoyens de Québec et île Montréal, avaient été dépouuillés de leurs biens par de flagrants déuis de justice et par des jugements iniques.
mença dès 11 h. A 1 heure, nous étions entourés de ténèbres (1) comme dans la nuit la plus obscure, le tonnerre roulait d’une manière effrayante et les éclairs sillonnaient sans cesse le firmament. Ces ténèbres continuèrent toute la journée. Nous chantions vêpres aux flambeaux. La consternation était à son comble et chacun comme malgré soi songeait au lendemain. Grâces au Seigneur, ce lendemain ne nous apporta que des pluies en abondance. La crûe des eaux dans le fleuve St. Laurent et autres rivières à causé beaucoup de dégâts, surtout par la perte des moulins. Le nôtre (2) a été sur le point d'être emporté; le quai et les terres ont cédé et l’on tâche de remettre des pièces pour empêcher que l’eau ne force davantage le corps du moulin. Voilà des réparations sur lesquelles, on ne comptait point et qui ne se font qu’à force d'argent ;—bienheureuses que le moulin et la chaussée aient résisté au torrent! C’est un effet de la protection de Celui qui aflige ses enfants, mais qui ne veut pas leur ruine.”
La Mère Ste. Saturnine répondait l'hiver suivant... Vous devez avoir été bien dans l'inquiétude, ma chère Mère, pendant le furieux orage que vous avez eu. Je vous avoue que j'aurais eu peur si j'avais été à votre place. Je remercie Notre-Seigneur de vous avoir épargnées ; dans de pareilles occasions, on est bienheureuse quand on n’a que de l'argent à débourser.”
Dans l'automne de 1786, notre dépositaire écrivait: ‘“ Nous prenons grande part à l'extrême nécessité de nos chères sœurs de Naxie, et nous déplorons la situation où nous sommes, qui nous prive de les assister comme nous le souhaiterions de grand cœur. Mais nous sommes accablées par les réparations qu’il nous faut faire à notre maison, il est impossible d'y suffire; les revenus de
(1) Le souvenir de ce phénomène s'est conservé sous le nom d'année de la grande noirceur. Les historiens disent que dans ce mémorable automne de 1785, cette obscurité se renouvela par tout le pays à trois diflérentes reprises ; mais la p':s extraordinaire comme la plus effrayante fut celle dont il est parlé ci-dessus. On mentionne un pliénomène analogue, plus particulièrement sensible à Québec, en date du 19 mai 1779.
(2) Le moulin de Portneuf, dont la chaussée fut emportée plus tard,
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nos terres sont au-dessous des dépenses qu'il faut faire pour les entretenir; nous avons un moulin qui nous a beaucoup coûté depuis quelques années ; il faut jusqu’à deux fois par an donner de grosses sommes pour remédier aux dommages que lui cause l'abondance des eaux, de sorte qu'il nous rapporte moins qu'il ne nous coûte: nos murs de clôture sont en si mauvais état que je m'attends de jour en jour à les voir tomber d'eux-mêmes comme ceux de la ville de Jéricho. Quel remède ?......Point d'argent, point d'espérance d’en avoir…...Notre pays s’appauvrit toujours, et tout contribue à nous faire perdre l’espoir de le voir se relever. Combien d’autres choses importantes et dont le détail vous paraîtrait outré, si je n’y ajoutais le tableau de l'extrême pauvreté du pays. Les indigents sont en si grand nombre qu’il est impossible de s’y étendre. Il faut que nous contribuïons aux souscriptions qui se font sur le public, ce qui se réitère très-souvent.”
Notre Mère Supérieure écrivant vers la même date : “ La paix nous a tous mis dans l'indigence, et tout est aussi cher que si la gucrre se continuait. Nous ne pouvons ensemencer nos terres depuis neuf ans, et par conséquent il nous faut acheter du blé bien cher... Notre moulin nous a coûté l'automne dernier 1500 liv. et ce printemps, 2000 liv. Dieu veuille nous donner des années plus sereines !”?
Dans une autre lettre: “ Pour le présent, il faut absolument satisfaire à nos dettes..….…..Les naufrages de nombre de vaisseaux cette année, ont occasionné des pertes qui nous font tout payer très-cher.
“ Je crois, ma chère Mère, que nos religieuses de St. Pierre de la Martinique pourraient faire quelque chose en faveur de celles de Naxie. Elles sont des plus affables, gracieuses, et pleines de vertus, faisant un grand bien dans St. Pierre par leur zèle pour l'instruction de la jeunesse. La liaison de notre communauté avec ces respectables religieuses m'engage à vous en parler, connaissant leur grand cœur. Par leur moyen, nous recevions ce que nous ne pouvions avoir de Londres. Tout a été perdu, et nous ne pouvons retrouver la même bonne volonté dans le capitaine, n'allant qu'aux îles Anglaises, ne lui étant pas permis d'aller à la Martinique. Vous voyez, chère Mère, que Dieu nous
aime bien, nous envoyant souvent des revers de fortune. Que son saint nom soit béni.”
Notre dépositaire, dans l'automne de 1787: ‘ L'impossibilité où nous sommes de faire valoir nos terres, nous est d'un grand préjudice, ct il est à craindre que nous ne puissions parvenir à nous les rendre profitables.
‘ Vous me plaignez avec raison, ma chère Mère, d'être chargée du temporel; chaque jour me fournit des afflictions nouvelles ; tout est hors de prix. Les réparations continuelles qu’il nous faut faire faire, pour l'entretien de notre maison, vont à des sommes immenses, et ce qui nous afflige doublement, c'est l'impossibilité de remédier à tout ce qui menace ruine. Je vous marquais l'année dernière que notre église, notre chœur, ainsi que nos murs de clôture, souffraient du délai de réparation; quel chagrin ! il faut voir ces objets se détruire sans pouvoir y apporter remède. Le jour de la fête-Dieu, iltomba presque un pan de notre muraille, et nous voilà pour toute sûreté, avec une clôture de planches! Il faut en tout bénir le Seigneur. Il y a toute apparence que nos maux ne sont pas finis; rien ne change ni pour le commerce, ni pour la police..."
Au détail de ces besoins multipliés, la Mère Ste. Saturnine répondait: ‘“Je voudrais pouvoir vous annoncer une somme plus considérable ; mais elle n’est pas suffisante pour satisfaire à vos immenses réparations. Ce qui me fait le plus de peine pour vous, ma chère Mère, c'est votre mur de clôture et votre église... ?
La Mère St. Louis de Gonzague, dans l'automne de 1788 :...…, “Je crains fort que la misère ne se fasse grandement sentir par la disette de blé. Les récoltes sont peu de chose, le temps ayant été très-mauvais ce printemps, par l'abondance des pluies et le froid. Enfin Dieu veut que l’on ait toujours de l'inquiétude ; c’est le sort de cette vie.”
Ces tristes prévisions nese réalis® 1t que trop, comme on le voit par les extraits suivants d’une lettre de 4 nouvelle dépositaire, la la Mère Taschereau de St. F. Xavier, en date du mois de Sept.
‘,..... Votre envoi, ma chère Mère, est venu fort à propos; notre pauvre bourse était vide...
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“Je vois par vos lettres que la misère est bien grande en France; je vous assure qu’elle n’a pas été moindre en Canada, Il est inconcevable combien la plus grande partie des habitants ont souffert de la faim. La récolte avait généralement manqué l'année dernière ; heureux ceux qui avaient de l'avoine à manger! C'était un spectacle digne de coinpassion que le nombre des mendiants. Nous avions, grâce à Dieu, du blé devant nous, ce qui fait que nous n'avons pas manqué de pain et que nous avons pu assister les pauvres, qui étaient incessamment à notre tour. Il m'a pourtant fallu acheter des farines des colonies, qui sont arrivées fort à propos pour donner le temps à la nouvelle récolte de fournir aux besoins. La récolte est, cette année, aussi belle qu'on le pourrait désirer. C'est ainsi que Dieu est un bon père, sa Providence ne peut manquer.” |
La Mère Charlotte Brassard, nouvellemert (‘1e supérieure, disait..." Quoique la somme de nos revenus de France ne soit pas considérable, elle a fait beaucoup de plaisir; les véritables pauvres sont toujours contents.
“ Je vous dirai que la misère a été extrême cet hiver, et je ne sais comment on à pu se soutenir jusqu’à présent, Presque la moitié des gens de la ville et des habitants de la campagne, n'ont pas eu de pain à manger. Ce printemps, la plupart des habitants n'ont vécu que de l'herbe qui croît dans les champs... Malgré le secours venu d'Europe, je crains qu’il n’y ait encore bien des malheureux. Vous voyez, ma chère Mère, que le bon Dieu nous visite ; c'est à nous à adorer la main qui nous frappe...”
Hélas! le temps était venu où l'on allait avoir à adorer au milieu de bien des sanglots et des larmes cette main divine, surtout à l'égard de l’ancienne mère-patrie.
Nous avons été avides de recueillir les témoignages de nos mères de Paris, car voilà que bientôt leur voix va s’éteindre avec leur existence, et il ne nous parviendra plus de leur part que des messages de tristesse et d'adieu.
$9.—MGR. BRIAND LE MOÏSE DE SON PEUPLE; MGR. D'ESGLIS, ÉVÊQUE DE QUÉBEC ; NOUVELLES CONSÉCRATIONS ÉPISCOPALES,.
L'homme de la Providence qui avait guidé et sauvé le petit peuple catholique du pays, à travers bien des périls, était encore à la brèche en 1780, où naissait un danger nouveau par l'irruption des principes les plus impies. Mais comme si ce nouveau danger eût dû se conjurer principalement par la foi et la prière des chrétiens fidèles, Mgr. Briand, l'âme Ge l'Eglise du Canada, changea alors de rôle; retiré sur la montagne, non pas les bras étendus en croix, mais attaché à la croix même du Sauveur par la souffrance, il devint par l’ardeur de sa prière le Moïse de son peuple. Pendant ce temps, Mgr. d'Esglis couronnait de la mort des justes une vie pleine de vertus dans son obscurité, et Mgr. Hubert poursuivait avec zèle ses travaux apostoliques.
Une correspondafice en date de 1784, nous a déjà révélé les inquiétudes du pays, au sujet de la santé de Mgr. Briand. L'attention des Ursulines à noter les incidents relatifs à l’éta: 1 vénéré Prélat, prouve combien il était précieux, et 1 quels caractères ses nombreux bienfaits étaient gravés dans leurs cœurs. Suivons un peu les pages jaunies de ce vieux in-folio dont nous avons déjà interrogé plus des trois quarts.
‘ Au commencement de cette présente année, 1788, Mgr. notre très-cher et vénéré Prélat a été attaqué d'une violente maladie que les médecins nomment spasmes. Les accès, qui sont fréquents et douloureux, donnent de grandes inquiétudes.”
Un peu plus loin: “Mgr. de Québec, ne sentant point de diminution à son mal, et craignant que le diocèse ne restât sans pasteur, (Mgr. son coadjuteur étant
plus âgé que lui), a préféré renoncer à son évêché et
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