‹ Les Ursulines de Québec, depuis leur établissement jusqu'à nos jours [microforme]Chapitre 38 sur 70 · L'HËRITAGE DU BONHOMME MICHEL · texte numérisé non relu

L'HËRITAGE DU BONHOMME MICHEL

Le Bonhomme Michel! certes, ce n’est ni un lord, ni un duc, ni un prince; cependant, c’est un personnage qui, lui aussi, a eu son illustration et mérite d'échapper à la nuit de l'oubli. Si nos lectrices ont bonne mémoire, elle se rappellent que Michel leur a déjà été présenté lorsque, ‘ versant larmes abqndantes,” il confectionnait de son mieux la bière, et creusait la fosse du grand général qui fut vainqueur à Carillon et vaincu sur les Plaines. Voilà déjà un titre indubitable à la reconnaissance de la postérité. Si nous ajoutons maintenant que Michel a contribué d’une manière efficace au soutien de la Religion et à l'éducation des jeun’ = personnes, ne sera-t-on pas bien autrement émerveillé de la célébrité du Bonhomme ? Mais remontons à l’origine des choses, comme on le doit faire dans toute histoire un peu importante.

Michel était natif du pays d'Avranches. Sa généalogie, et l'époque précise où, sous la garde de la bonne Providence, il laissait son beau pays pour venir en Canada, c’est plus que nous ne pouvons dire. Le Récit, en notant sa mort, dit qu'il avait été ‘ quarante ans au service du Monastère, et plus de trente ans contre-maître :’’—car, de son métier, Michel n’était ni menuisier, ni fossoyeur, ni moine, niinstituteur ; c'était . un homme comme on n’en trouve pas facilement, sachant au besoin se prêter à tout.

D'après les données du Récit, nous avons conclu que Michel était venu ici vers 1747. Etranger au pays, il dut faire d'ubord l'apprentissage des travaux de notre

climat et donner preuve de fidélité : aussi vit-il passer devant lui trois autres contre-maîtres. Enfin Michel monta au poste, et s’éleva si bien à la hauteur de sa charge, qu'on l’estima toujours depuis le type des gens de sou état et le trésor de la maison des domestiques. Jour et nuit, il veillait avec une affection sans égale à la garde du Monastère.

Ce fut surtout à l’époque du grand siége, que Michel devint un véritable Factotum. Resté à l'intérieur de la ville, on le voyait partout, éteignant les incendies, transportant les morts et les blessés, soit à l'Hotel- Dieu, soit aux lieux de sépulture, assistant les mourants, usant de mille industries pour sauver les hardes, meubles, provisions, des pauvres familles réfugiées au Monastère et dans les environs: aussi recevait-il de toutes parts mille bénédictions. Pendant les guerres, notre bonhomme avait un peu pris l'air et les allures d’un grenadier ; armé de pied en cap, la carabine à la ceinture, il eût défié le plus intrépide mousquetaire ; mais il se fût surtout condamné à tout perdre et à tout souffrir, pour courir à la défense du pauvre et du faible.

Michel, du reste, s'était toujours traité commeun être invulnérable à toutes les misères humainës, et il refusait de croire à la possibilité de jamais tomber malade. Néanmoins, ses jours étaient comptés aussi bien que ceux des autres mortels ; lui aussi dut aller, au moment où il s’y attendait le moins, rendre ses comptes au Souverain Juge. Dieu, qu’il avait toujours pour le moins aussi bien et aussi généreusement servi que les hommes, lui épargna les langueurs d’une dernière maladie ; il mourut presque subitement, le 14 septembre 1788... L'âge du bon vieillard ? personne ici ne le sait; mais ce dont on est sûr, c’est qu'il était fort vieux,

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aussi vieux pour le moins que son siècle. Les amis de Michel étaient nombreux, mais de parents, iln'en avait aucun dans le pays, et comme il avait la réputation d’être riche, chacun se demandait: ‘ Qui va donc hériter de sa grosse bourse, pleine de portugaises, de piastres d'Espagne et d'écus français ?"”......La réponse n'était pas aussi facile À donner qu'on le croyait, car Michel était mort sans avoir eu un instant pour régler ses affaires, et il fallut soumettre son héritage à toutes les formalités de la loi.

Une pétition ayant été présentée à la Cour des Prérogatives, alors sous la présidence de l'Hon. Ths. Dunn et l'Ilon. J. Panet, juges des plaidoyers communs, on fit élire un curateur. Les amis (1) de Michel élurent M. Gabriel Elzéar Taschereau ; l’avocat choisi fut M. Berthelot d'Artigny, les notaires, MM. J. Pinguet et L. Deschenaux. On procéda ensuite à l'inventaire, dans la maison des domestiques. Les effets ayant été prisés par M. LaFrance, huissier, tout fut vendu par ordre du greffier, M. P. L. Pauet, tout, jusqu'à la perruque, la pipe, le tabacet le miroir du Bonhomme! Le produit de cette vente, joint à la grosse bourse, porta la succession à 1455 livres, en argent et copres.

Restait alors à payer les frais et dépens. Ce devoir rempli, Mgr. fut juge, en dernier ressort, de l'emploi qu'il convenait de faire de ce dépôt d'argent. II régla qu'il serait employé à compléter la dot d'une Dile. noble et pauvre qui désirerait se consacrer à Dieu pour l’instruction de la jeunesse ; et voilà comment notre bon

(1) Ces amis étaient les sieurs Etienne Curtis, Chs. Derome, Ls. Petitclerc, Frs. Vallière, Jos. Portugais, Chs. d'Auteuil, Athanase Plourde, Jos. Jalbert et Chs. Jalbert, dont la mémoire est encore récente parmi nous au couvent.

Michel, même après sa mort, continua de venir en aide aux nécessiteux et de contribuer au bien des âmes.

Il va sans dire que nos Mères avaient tout d’abord songé à secourir l'âme de leur fidèle contre-maître, lui faisant chanter un service solennel, donnant 18 livres en aumône à son décès, avec large part aux suffrages de la communauté.

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