UN BON CURÉ, OU LE DERNIER SURVEILLANT DE LA FERME D’ALENÇON
Le neveu qui avait hérité du pieux seigneur de St. Aubin, s’offrit aussi à continuer son œuvre à l'égard de notre communauté, Malheureusement pour nous, son attention fut loin de nous être donnée tout entière. Enfin, étant devenu veuf et s'étant remarié vers 1774, avec une personne “ pleine de raison, de mérite et de vertu,” notre galant seigneur, ‘“ qui promettait toujours et ne payait jamais,” entra une bonne fois en accommodement. Mais que de déboires dans les douze années qui avaient précédé !—“ Je n'ai pas été peu peinée (1) de l'embarras où vous vous êtes trouvée pour satisfaire aux lettres de change que nous tirâmes sur vous l’année dernière. Nous ne nous attendions pas que M. de ….retrancherait ainsi notre revenu de Harenvilliers. Ses grands projets de réparations ne sont guère de notre goût, dans un temps qui ne nous permet pas de faire ici le rétablissement de nos bâtiments délabrés depuis cinq ans.” Toutefois, pendant plus de six ans on le ménage: ‘“ À moins que M. de..…....ne fit un mauvais emploi des revenus, nous serions fâchées de le troubler et de lui faire de la peine. La mémoire des bienfaits de M. son oncle, qui sera toujours très-chère à notre communauté,
(1) Lettre de la Mère St. François, en oct. 1764.
nous engage à avoir tous les égards pour leneveu.” La bénédiction des bonnes œuvres passe de génération en génération. Cependant, il vient un temps où chacun paye de sa monnaie. En 1770, de nouveaux délais donnent à réfléchir que le bon seigneur pourrait bien être Normand de caractère aussi bien que de fond... Point de réponse encore de M. de... !”’ écrivait en 1772, notre vénéré ami, M. de Villars. ‘“ Avouons que les gens, de sa province qui lui ressemblent, sont de terribles gens, et qu’on a bien raison de s’en défier un peu......Si vous êtes quelquefois tentée de vous fâcher (à la Mère Ste. Saturnine), vous n'êtes pas la seule; mais ne nous laissons pas aller à la cherie, ni au découragement, ni l’un, ni l’autre; de peur que les affaires n’en aillent plus mal pour nos chères Mères de Québec...”
Enfin, de nos lettres de change protestées firent sortir des bornes de la miséricorde. ‘Je disais aujourd'hui qu’il faut être chrétienne et regilieuse, écrivait notre dépositaire, pour pardonner à ce Monsieur les mauvais services qu’il nous rend. Avoir 6,000 liv., et n’en pas donner 2,000, c’est pousser son monde à bout, Toutes les promesses qu’il fait ne sont que pour gagner du temps.
Ainsi, ma chère Mère, il faut poursuivre sans délai ce débiteur par voie de justice. J'ai consulté, avant de parler ainsi, ce que nous avons de mieux en fait de bons praticiens; ils m'ont assuré que nous ne pouvions avoir qu’une issue favorable. Les frais du protêt que ce M. nous à oceisionné, ayant des fonds à nous, sont montés ici à la somiue de 539 iiv. Ces frais pourront paraître exorbitants et au delà des bornes ordinaires ; mais nous avons été obligées d’en passer par là comme les autres, d’après le règlement qui en a été fait ici par le Conseil de Québec, qui a taxé, dans ces sortes d'occasions, les dommages pour le commerce à 12 par cent, et ainsi des autres comme vous le verrez dans la copie ci-jointe, collationnée par main de notaire et légalisée par notre Gouverneur- Général, pour valoir dans la poursuite de ce remboursement. Je me flatte, ma Rév. Mère, que les premières démarches de justice détermineront M. de......à entrer en paiement, et vous épargneront les peines et les embarras qui accompagnent toujours les procédures. Du moins nous le souhaitons.avec d'autant plus d’ardeur, que nous sommes déjà toutes confuses des sollicitudes
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que vous occasionnent nos affaires. Vous nous faites en cela ma chère Mère, une grande charité, dans les tristes circonstances où nous sommes aujourd'hui réduites. Continuez-nous-la je vous en supplie par la charité du Cœur de Jésus, à qui nous adressons sans cesse nos vœux et nos prières, afin qu’il vous en récompense comme vous le méritez; et soyez bien persuadée que nous en sommes toutes pénétrées de la plus vive et la plus parfaite reconnaissance,
‘Je me flatte aussi que M. Buteau est présentement satisfait en entier des 4000 liv. que nous lui devions. Il aura eu double profit, ayant donné son argent au pair ici, ce qui lui donnait 134 pour cent de bénéfice en France.”
La Mère St. Louis de Gonzague écrivait en novembre de la même année (1774): ‘ Il nous tarde d'apprendre si les affaires sont finies avec M. de......quel arrangement vous avez fait, à combien montent les réparations de Harenvilliers, et si nous pouvons toucher quelque chose l’année prochaine. Ma Sr. St. François me dit vous avoir fait un détail de nos affaires ; elle ne vous mettra point dans l'embarras, elle sait trop la peine qu'ont les dépositaires. Elle l’éprouve tous les jours par le protêt que ce Monsieur nous a occasionné. Il aurait bien mieux fuit de se payer de sa commission que de nous mettre en pareille aventure ; cela n’était jamais arrivé à notre maison, les affaires y ayant toujours été bien arrangées. Il nous a causé bien des embarras, soucis et peines d'esprit, pour pouvoir soutenir une communauté où les besoins sont grands et présents, ayant, comme vous le savez, passé par la guerre, et par conséquent perte de tous biens; joignez à cela les réparations qu’il faut faire journellement, le bois de chauflage qu’il faut de toute nécessité et qui monte fort haut, et le roste à proportion. On ménage sur tout article pour ne point tomber dans un autre labyrinthe...”
M. de.....ne manquait certainement pas de probité ; mais c'était un de ces esprits entreprenants qui ne trouvent jamais
jour de solder un compte, et qui, à force de plans et d'entreprises, se noient dans les combinaisons mêmes qui devaient les faire surnager, C’est du moins ce qui ressort de notre correspondance. Admirons la salutaire influence de la femme qui sut amener un
pareil homme à la raison et à se gêner grandement pour se rendre enfin aux lois de l'équité! Nous aimons à signaler ce trait à nos lectrices, elles sauront en tirer de bien précieuses conclusions à l'honneur et à la gloire du sexe.
Cependant, ce n’est pas précisément de ce seigneur, plus malheureux que coupable, que nous voulons parler dans cet article, nous dirons volontiers avec nos Mères: ‘“ Nous sommes sorties des embarras de notre bon Normand: Dieu le bénisse ! ”
Entretenons-nous un peu du vénéré protecteur, de ce bon curé de la paroïsse de St. Aubin auquel s'étaient adressés dans leurs perplexités M. de Villars et la Mère Ste. Saturnine, et qui avait si bien fait entendre à la pieuse châtelaine dont il connaissait la vertu, l'injustice des procédés de son mari.
Depuis lors, M. le Curé Hébert fut ie surveillant le plus actif et le plus désintéressé de la ferme de Harenvilliers. Tl savait “ se
“ménager avec son seigneur et satisfaire ses paroissiens, sans négliger les intérêts de ces bonnes Dames des pays lointains d'Amérique qui travaillaient à la gloire de Dieu, et qui avaient si grand besoin de secours.” “ M. le Curé est un homme impayable, écrivait la Mère Ste. Saturnine. Il prend vos intérêts à cœur et s’y met jusqu'au cou.....Ne me parlez plus, chère Mère, de difficulté à gérer vos affaires, il n’y a que la perte de notre bon Curé qui pût me chagriner maintenant. Mais il faut mettre sa confiance en Dieu, il protége les siens... .”
D'après ses procédés pendant plus de 20 ans et les mille circonstances où la correspondance en parle, M. le curé Hébert nous apparaît avec une de ces physionomies franches et cordiales où se reflètent à la fois la bonté et l'intelligence. Homme humble, il aimait comme tant de saints curés de nos pieuses campagnes, à cacher dans la retraite et ses talents et ses vertus. Désintéressé comme les apôtres, il n’amassait rien pour lui-même; mais parcourant les chaumières de sa paroisse, il répandait partout les bienfaits et ne reculait jamais devant une bonne œuvre possible, vuissant en tout, selon le conseil du Sauveur, “la prudence du serpent à la simplicité de la colombe.” Aussi comme on l’aimait le bon curé, à St. Aubin, à Paris et à Québec ! Qu'est-ce qui pourrait lui faire plaisir ? se demandait-on. Il n’était pas riche, mais
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Que nous sommes mortifiées, écrivaient nos Mères, de ne pouvoir faire parvenir jusqu’à vous ce qu’il y a de curieux dans notre pays! Je vous aurais fait passer une belle pièce de pelleterie pour faire un manchon à notre bon et respectable curé ; mais inutile d'y penser. Assurez-le du moins que nos prières ne lui manquent pas; outre les dévotions particulières et prières communes pour nos bienfaiteurs, nous faisons chaque année pour lui en particulier une communion générale.”
En 1784, la Mère Ste. Saturnine trouvait moyen de payer au nom de notre communauté, un abonnement au Journal de Genève, dont elle faisait cadeau au bon curé. ‘“ De plus, ajoutait-elle, son neveu va terminer ses études dans un séminaire à Paris, je pourrai trouver quelque à propos ‘qui fera plaisir; marquez-moi à peu près la somme à y mettre. Je crois que l'oncle y sera aussi sensible qu’à lui-même. Il m'a présenté le jeune homme. Jelui ai procuré la connaissance de M. notre Chapelain, qui s’est prêté avec beaucoup d'affection à lui rendre service; ce qui a fait un vrai plaisir à l’oncle et à moi et me procure l’occasion de lui prouver votre reconnaissance et la mienne. Ce monsieur n'ayant aucunes connaissances À Paris, il m'a prié de donner au besoin de l'argent à son neveu, ayant la facilité de me le faire tenir avec le loyer de la ferme.
“ Tout va bien sur votre terre; il y a eu des réparations, mais M. le curé a fait vendre de vieux arbres qui y ont subvenu. Je ne saurais trop remercier Dieu du zèle qu'il inspire pour vous à ce monsieur ; c'est un homme admirable, vos intérêts sont les siens. Je puis presque dire ce que l'Eglise chante dans l’Exultet touchant le péché de notre premier père: O heureuse faute, 6 heureux malheur que les travers de notre gentilhomme, qui nous ont procuré un si bon surveillant ! ”?
Nos Mères, après avoir remercié la Mère Ste. Saturnine de ses avances, ajoutaient: ‘“ Prevenez en toute occasion nos intentions à l'égard du cher curé: nous souhaiterions pouvoir reconnaître ses soins par des dons plus étendus. Quant à M. son neveu, agissez comme pour vous-même, S'il était avancé et qu'il dût bientôt
prendre la soutane, nous désirons que sa première lui soit donnée de notre part, ainsi que ses bréviaires s’il entrait daus les ordres, et le tout de la meilleure qualité...”
Plus tard, la Mère Ste. Saturnine apprenait que M. le curé allait faire sur son revenu particulier, une dépense de 270 liv. afin de décorer son église de certains meubles, entre autres d’une bannière paroissiale. ‘“ Connaissant le désir que vous avez de donner des preuves de votre reconnaissance, dit-elle, j'ai souscrit en votre nom à la bannière pour 135 livres. Ce Monsieur, par générosité, n’a pas voulu avoir le profit de cette offrande, il vous a enregistrées comme bienfaitrices de la bannière. Ainsi, j'espère que quand on ira en procession, vous aurez part aux prières...”
‘ Nous sommes confuses, répondaient nos Mères, que pour si peu de chose ce cher M. le Curé nous donne le titre de bienfaitrices. (C’eût été beaucoup qu'il eût agréé cette preuve de notre reconnaissance dans la seule vue des obligations infinies que nous lui avons..."
Nous serions curieuses de savoir si la vandalisme de 93 a respecté la bannière du bon curé, et si les Ursulines de Québec sont encore pour quelque chose, dans les processions de St. Aubin d’Apeney en Normandie.
Il y a pour nous un charme ineffable dans cette préoccupation de nos Mères à épancher leurs sentiments de reconnaissance ; nous avons confiance que nos lectrices nous le pardonneront,
On peut juger de la correspondance des Ursulines avec ce digne pasteur des âmes, qu'elles suppliaient ‘ de les regarder comme faisant partie de son troupeau, non seulement pour le temporel, mais aussi pour le spirituel, afin d'avancer plus sûrement au chemin de la perfection,”
“ J'ai eu bien de l’inquiétude, écrivait au mois de février 1788, la mère Ste. Saturnine. M. ie curé de St. Aubin, notre cher ct vénérable ami, a été bien mal et assez longtemps. Nous ne saurions assez remercier le ciel de lui avoir rendu la santé...” ‘ Oui, répondait-on de Québec, c’est de tont notre cœur que nous bénissons Dieu de nous avoir conservé notre bon Curé, charmées d’avoir appris son rétablissement plutôt que sa maladie. Nous
sentons comme vous, ma révérende Mère, jusqu’à quel point il
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nous est essentiel. Nous expérimentons, par nos scigneuries, combien nos agents ont plus à cœur leurs intérêts propres que les nôtres, et faute de surveillants fidèles, nous faisons bien des dépenses et peu de profit. Dans la vivacité de notre reconnaissance pour ce digne curé, nous ne cessons de prier le Seigneur pour sa conservation et pour qu'il centuple son éternelle récompense. Pour moi en mon particulier, je le présente tous les jours, ainsi que vous, ma chère Mère, au S. Cœur de Jésus, où du plus sincère de mon cœur je tâche d'exprimer ma gratitude.”
Hélas ! le bon curé, à peu près octogénaire, n’avait pas encore cueilli la palme de la résignation dans les grandes persécutions et les grandes injustices ; il devait devancer dans l'exil nos bienfaitrices de Paris. Parmi les papiers de ces dernières, nous avons retrouvé la lettre suivante, en date du 11 janvier 1792, adressée à la Mère Ste. Saturnine.
‘ Madame,—Je vous suis très-obligé des messes que vous avez eu la bonté de m'envoyer. De Louche (1) vous aura sans doute dit que je m'étais chargé de 300; un de mes neveux en a pris aussi 300 ; c’est celui qui malgré tout est resté à St. Aubin ; l’autre est retourné au Séminaire des Missions Etrangères. Sa santé va un peu mieux, mais je crains avec raison que son tempérament ne soit pas de force à supporter le voyage....Au reste, les circonstances où nous nous trouvons m'aideront beaucoup à me consoler.
“ De Louche vous aura sans doute dit aussi que je ne suis plus à St. Aubin; j'ai été obligé de me retirer à Alençon, où nous sommes un certain nombre d'anciens curés et assez tranquilles. On nous a cependant refusé des ornements à la sacristie de la paroisse ; mais plusieurs honnêtes gens nous ont fait en très-peu de jours des ornements de toute espèce, et nous fournissent tout ce qui est nécessaire pour le S. Sacrifice. Les églises des com-
(1) Fils de l’ancien fermier du nom, qui avait succédé à son père en 1779. Il avait épousé une nièce du curé Hébert, qui lui avait signifié tout d’abord ‘que s’il recherchait sa nièce dans l’espoir que ses intérêts passeraient avant les nôtres, il se trompait fort: la conscience avant tout.” Ce brave homme fit valoir avec intelligence notre bien.
munautés sont toujours fermées; on vient cependant de nous permettre d’y dire la messe À condition que les portes resteront fermées; je crois qu’il y en a bien peu qui usent de la permission.
“Voilà où j'en suis. Jugez si j'ai besoin que le bon Dieu me donne la patience pour me consoler dans mes peines. Je vous prie de la lui demander pour moi...
‘ Soyez bien persuadée, Madame, que tant que je vivrai je prendrai les intérêts des dames de Québec, que j'aurai soin de leurs affaires comme des miennes. Je ne puis à la vérité, dans les circonstances présentes, voir par moi-même à ce qu’il y aurait à faire; mais comme je connais le local, je juge sur le rapport qu’on m'en fait. J'espère que la tranquillité se rétablissant, je pourrai bientôt retourner à St. Aubin....
‘“ Hébert, ancien curé de St. Aubin.
“ Alençon, rue St. Blaise, 11 janv. 1792,”
Un fragment d’une autre lettre semble indiquer la déportation de l’un des deux jennes prêtres, neveux du curé. Quant au saint homme lui-même, à, : :t impossible d'obtenir aucun renseignement sur son sort, après la terrible secousse qui dispersa les élus du sanctuaire ; nous ne savons si le martyre ou une mort naturelle termina alors sa belle carrière. Quoi qu’il en soit, il n’a pas manqué d’arriver au vrai port malgré les tempêtes, et de ceindre la couronne promise à ceux qui, à l’imitation du bon Sauveur, ‘ ont passé sur la terre en faisant le bien.”
$ 9.—HNCORE LES AMIS DU MONASTÈRE AU GOUVERNEMENT DU PAYS trans MLLE, PRESCOTT.
Le successeur de lord Dorchester au gouvernement du Canada, fut son excellence le général Prescott, (1) dont la renommée militaire avait eu un grand retentissement, dans les Indes comme en Amérique. ‘ Dès le lendemain de son arrivée (18 juin 1796), il nous honora de sa visite, ainsi que sa äame et ses demoiselles qui se moutrèrent des plus aimables. C’est dans cette
(1) À son rappel, Sir R. Prescott alla se fixer à Rose Green, où il
vécut privément. Il mourut en 1815, dans la 89e année de son âge.
ant de nous rtes resteront \ permission.
bon Dieu me es. Je vous
je vivrai je aurai soin de a vérité, dans qu'il y aurait ur le rapport établissant, je
St. Aubin.
la déportation Quant au saint renseignement rsa les élus du sort naturelle oit, il n’a pas , et de ceindre bon Sauveur,