TROIS ANNÉES D’INQUIÉTUDE ET DE MISÈRE
Tant qu'il y avait eu en Canada un gouverneur et des soldats français, on y avait rattaché malgré soi ses espérances ; mais ces soutiens une fois partis, il semblait au peuple canadien qu'il était ce navire détaché de ses ancres, battu par la tempête, dont les pièces disjointes s’en vont bientôt une à une à la dérive. Cependant, la
rance n’avait pas encore ratifié la conquête, et le peuple, ignorant les voies de la Providence, et ne pouvant croire à son existence séparé de cette mère-patrie, n’osait penser à un abandon sans retour. Que l’on s'imagine, s’il est possible, dans quel état d’anxiété se trouvèrent les Canadiens-français, arrachés soudain et violemment à ia France et à leurs amis ! Un élément étranger de langue, de mœurs et de croyance, se mêlait déjà à ces premiers colonisateurs du pays ; dans les emplois publics, aux portes de nos villes, au Palais de justice, partout et toujours des officiers parlant un lan-
gageinconnu. Les seigneurs et leurs censitaires réduits à ne savoir où trouver leur subsistance ; tous les propriétaires et les créanciers de l'Etat ruinés, ou par les désastres des dernières années, ou par la hideuse banqueroute (1) du gouvernement français.
La certitude d’un malheur est quelquefois plus supportable que l'anxiété qui le précède ; quelles ne furent donc pas les angoisses de ces trois années d'attente, jusqu’au traité de 1763 ! À chaque voile d'Europe qui paraissait dans le fleuve, on se fatiguait À chercher le pavillon français. ‘“ Nos gens reviendront pourtant, ” s’obstinaient à dire les bons habitants du pays.
Les annales du Monastère nous transmettent ainsi l’écho des nouvelles du temps :
“ Le 4 de mai, et dans le cours de ce mois de juin 1761, nous avons appris que la guerre continue plus que jamais... …....Nous restons dans le désir d’avoir la paix......Dieu nous fasse la grâce de l’avoir un jour, cette aimable paix !”
“ Août 1761 ; nous apprenons que la guerre continue toujours. Nous prions N. $. de nous soutenir dans nos affictions et nos croix.”
Septembre et octobre; ‘“ la guerre toujours, . . .Que le seigneur ait pitié de ce pauvre pays!”
Parfois une lueur d'espérance faisait tressaillir le cœur: “On vient de nous annoncer que la paix est faite et que ce pauvre pays est rendu aux Français. ..Je souhaite que cela soit bien vrai,” écrivait notre Mère Wheelwright de l’Enfant-Jésus. Ces fausses nouvelles ne tardaient pas à s'évanouir, et l’on retombait dans les premières anxiétés.
Puis, les lettres attendues de France ne parvenaient pas, malgré toutes les mesures prises pour s'assurer cette consolation. Notre dépositaire écrivait le 8 octobre 1761 :
(1) La France devait aux colons 40 millions de livres tournois. Presque tous étaient créanciers de s’état. Notre communauté comme les autres eut à perdre sa bonne part.
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‘“ La saison avancée nous ôte toute espérance de recevoir de vos lettres cette année. Je ne puis vous exprimer combien cette privation nous est sensible, dans le temps critique où nous sommes, incertaines de toutes choses, même de notre destinée. Nous ne doutons point, mon Rév. Père, que vous ne nous ayez fait plusieurs fois l'honneur de nous écrire; mais nous avons eu le sort de toutes les communautés, qui n’ont reçu aucune lettre cette année. Nous espérons que vous nous dédommagerez de cette perte, en prenant d’autres mesures pour nous faire parvenir vos lettres. Vous pourriez, mon Rév. Père, les adresser à M. le capitaine Barbutt, à Londres, chez M. Jacob Bosanquet, persuadé qu'il s’intéressera à nous les faire tenir heureusement.” Plus tard : ‘ Nous voici à la dernière saison, sans avoir eu l'honneur ni la consolation de recevoir une seule lettre de France. Nous sommes d'autant plus sensibles à cette privation, que nous nous étions flattées d’en recevoir plus tôt que de coutume, par la voie de Londres à la Nouvelle-York, comme plusieurs particuliers en ont reçu.”
La Rév. Mère Supérieure (1) écrivait à la même époque: ‘ Toutes les personnes de caractère sont surprises de n'avoir pas reçu un mot de lettre par la voie d'Angleterre, pendant qu’un grand nombre de séculiers en ont reçu. J'ai cependant peine à croire qu’on intercepte plus les unes que les autres...
Ajoutons à cela que l’on manquait des choses les plus indispensables. ‘ Nous serons bientôt hors d'état de nous habiller régulièrement, faute d’étoffe pour nous faire des habits. Depuis la guerre, nous sommes surtout dans une extrême nécessité d’étamine pour voiles. Cette nécessité est si &rande que bientôt nous ne pourrons plus nous montrer avec décence, n'ayant que des lambeaux à nous mettre sur la tête. Nous ne pouvons nous procurer ces articles de messieurs les Anglais; ils ne savent pas encore coiffer les nonnes. Je pense, ma chère Mère, que vous pourriez nous faire parvenir quelques pièces d’étamine, par le moyen de nos Canadiens qui doivent revenir en leur pauvre patrie. M. de Rouville qui nous a remis vos lettres, se serait
(1) La mère Wheelwright de l’Enfant-Jésus.
fait un plaisir de nous en apporter, et l’eût fait sans trop de difficulté. |
‘# L’abondance de vivres est grande, mais tout est fort cher et l'argent est bien rare, n'ayant jamais eu beaucoup de cours en Canada...”
L'existence des communautés de femmes se trouvait garantie par la capitulation du 8 septembre 1760; mais l'issue des événements ne dérangerait-elle pas ces premières stipulations ? On diffère certaines réparations plus dispendieuses, ‘ car qui sait s’il ne nous faudra pas repasser en France ?...”’ Les transactions se font conditionnellement (1) avec le gouvernement nouveau, ne pouvant le regarder que comme transitoire.
Après avoir bien gémi et bien souffert pendant trois ans, il arriva enfin des messages de paix; mais quel conflit de sentiments dans ces cœurs françuis et catholiques! Dans un premier épanchement avec ies Mères Ursulines de Paris, une de nos religieuses écrivait :
‘Je sais que vous avez pris toute la part possible aux maux qui nous ont éprouvées depuis plusieurs années ; la paix si longtemps désirée, mais conclue À des conditions si opposées à nos désirs, a mis le comble à notre douleur. Nous avons été d'autant plus sensibles à cette triste nouvelle, que nous nous flattions pour lors, plus que jamais, de l’apprendre à d’autres titres pour nous, ne pouvazt nous persuader que le Canada entier eût été donné à
(1) En 1762, le général Murray ayant offert 5400 livres aux mes-
sieurs du séminaire de Québec pour 180 arpents, au nord-est du ruisseau St. Denis, ils résolurent d'accepter pour gagner ses bonnes grâces ; mais on ne voulut recevoir que la rente du prix, stipulant que le terrain serait remis au Séminaire si le Canada était rendu à la France.
‘ Ne risquez point pour les vivres, écrivait vers le même temps notre dépositaire, mais bien pour un petit mémoire d’articles que nous ne pouvons nous procurer ici, et qu’il serait impossible de trouver en Angleterre. Ces messieurs nous ont promis de nous procurer les étoffes dont nous avons besoin. Quand la paix si désirable sera faite, nous nous arrangerons comme par le passé. |
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si bas prix. Quoi qu'il en soit, il faut adorer les jugements impénétrables du Seigneur, qui l’a ainsi permis, et nous y soumettre...” [Les Annales, beaucoup plus sobres de paroles sur cet événement, nous font voir en deux mots, le grand sujet d’inquiétude qui comprimait tous les cœurs: ‘“ Le 24 mai, 1763, la paix perpétuelle a été publiée entre le roi de France et le roi d'Angleterre. Le Canada reste à messieurs les Anglais... Que le Seigneur nous fasse la grâce que la Religion s’y conserve jusqu’à la fin des siècles !...... Ainsi soit-il 1... ssessssssse Cette dernière phrase, avec le genre de ponctuation usité pour la première fois jusqu'ici, nous laisse entrevoir tout ce qu'il y avait d’amertume et d’anxiété dans ce souhait. Dieu semble avoir voulu faire passer les Canadiens par toutes ces souffrances du cœur et de l'esprit, afin d’asseoir solidement, les bases d’un avenir dont ils ne pourraient attribuer qu’à sa divine Providence, les consolations et la prospérité spirituelle.