S9.—UNE ANNALISTE DU CLOÎTRE
T1 faut ici, chères lectrices, suspendre les récits de guerre et nous arrêter avec les annales, pour pleurer la perte de celle qui, depuis si longtemps, s’est fuite l'écho des épreuves
1 et des consolations de la première génération qui a habité
ce Monastère, Sa main s’est en quelque sorte refroidie avant sa plume, qu’elle n'avait que posée, dans l'attente de
A l'issue des événements. En quels termes de naïve et pro-
fonde gratitude envers le Ciel n’eut-elle pas retracé la merveilleuse délivrance du pays, si elle eut assez vécu pour en accueillir la consolante nouvelle! Mais déjà l'ange de la mort planait sur elle: une pleurésie violente et sans remède l'enlevait en quelques jours, au temps même où l’on apprenait l'échec de l'amiral Walker, dont la flotte s'était brisée au milieu des rescifs du golfe Saint- Laurent, jonchant de ses soldats les rives de notre fleuve.
Nos lectrices ne se doutent peut-être pas combien d'ordinaire il est difficile de découvrir la main qui nous
retrace les événements du passé. Dans ces pages monas-
iques, pas un nom, pas une indication d'auteur; c'est un jen commun de faits pieux ou instructifs, dont on pense
faire part à la postérité, sans autre préoccupation quelonque. Cette fois pourtant, comme elles le voient, nos echerches n’ont pas été infructueuses. Nous fûmes frappée de la brusque interruption des annales, à une époque i palpitante d'intérêt. Une main nouvelle écrit sur la age inachevée, et c’est pour retracer avec larmes les verus d’une chère et regrettée défunte, ainsi que les services ju'elle a rendus à sa communauté. Puis une seconde unaliste, qui paraît d’abord tenir timidement la plume, annonce en disant qu’elle doit réparer une lacune de lusieurs années .......….
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Où était done la main qui avait tracé les nombreuses pages précédentes ? La réponse À cette question n'est-elle pas dans cette notice de décès où, pour la première fois nous remarquons un changement d'écriture et de style ?
Mais, nous dîmes-nous encore, l’auteur des annales, commencées en 1689, ne serait-il pas aussi l’auteur du Vieux Récit qui précède? Poursuivant nos recherches, nous tournons et retournons ces feuilles précieuses marquées au cachet de près de deux siècles d'existence ; nous étudions attentivement, nous comparons..…....La main s’'appesantit graduellement ; mais la conformation des caractères et des chiffres, la manière, tout reste identique. Donc il n’y a plus à s'y méprendre..…...... Oui, une seule et même main a tracé ces cent quarante-quatre grandes pages, et cette main, nous la reconnaissons ! Quelle heureuse découverte pour notre cœur, et que nous & vons de bonheur, chères lectrices, à inscrire ici le nom de notre vénérée Mère Anne Bourdon de Ste-Agnès, qui nous a fourni tant de précieux renseignements, et dont tant de fois nous avons laissé parler la plume !
En consultant le cahier des Assemblées Capitulaires, nous voyons la Mère Ste-Aynès élue dépositaire en 1685, et de nouveau en 1688. C’est probablement à cette dernière époque qu'elle fut nommée secrétaire du Chapitre, office qui d'ordinaire entraîne celui de rédactrice des annales de la maison.
En 1689, le Monastère était en partie relevé de ses ruines, on avait fait face aux nécessités les plus pres-
santes; notre annaliste se met aussitôt à l’œuvre, et ellek Dsont dite:
s'occupe d’abord de rétablir les cinquante années d’annales détruites.
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Cet office de secrétaire n'avait pas été donné au hasard à la Mère Ste-Agnès, Née dans le pays et en quelque sorte avec la fondation des Ursulines, elle fut placée dès son enfance à nos classes, même avant le premier incen-
| die, et dès l’âge de quatorze ans elle était entrée au novi-
ciat. Elle avait donc parfaitement connu les Fondatrices et s'était même formée à leur école. Appartenant d’ailleurs
| à une famille des plus marquantes du pays, M. Bourdon,
son père, étant procureur général du Roi en la Nouvelle- France, elle avait grandi à la source du patriotisme le plus pur et le plus désintéressé qui fût jamais, (on sait quels sentiments amenaient ici les premiers colons), et avait pu recueillir d’une famille toute dévonée au pays, des notions certaines sur les affaires extérieures. On voit en outre que la Mère Bourdon de Ste-Agnès possédait une intelligence au-dessus du commun, et un esprit d'ordre et d’investigation qui ne se lasse point dans ses recher:hes. Tantôt elle interroge les papiers du dépôt échappés aux flammes, et en tire de précieuses informations de noms ct de dates ; tantôt elle étudie les lettres de la Vén. Mère de l'Incarnation, récemment publiées, (1680), y renvoie pour les choses qui y sont décrites, parlant toujours de cette première Mère avec une vénération qui fait voir quelle intime conviction elle a de sa sainteté, Et dans ce résumé des cinquante premières années de notre Histoire, son récit a un caractère de simplicité et d'abandon qui inspire une par:aite confiance, 11 n’est pas à douter non plus que le Conseil des Sages du Monastère, ne se soit réuni à plusieurs reprises,
{ pour discuter en présence de la Mère Ste-Agnès les événe-
ments et les époques ; la précision avec laquelle les choses
Nos lectrices, sans doute, sentent l'intérêt qui se rattache à tout ce qui concerne les premières bienfaitrices de notre famille cloîtrée; quant à nous, il est impossible de rendre les émotions de notre cœur, en voyant ces Mères qui nous ont devancées de deux siècles, aimer leur famille jusque dans les générations les plus lointaines, et donner la mesure de leur propre cœur en pensant aux jouissanc:s que nous aurions un jour à vivre dans leur intimité.
“ Je remarque, disait en débutant la seconde annaliste, (nous ignorons son nom), qu’on n’a rien écrit dans ce livre des annales depuis 1711 ; celle qui était chargée de ce soin tant décédée, insensiblement on a négligé d’en charger une autre..…....Je reprends les faits les plus remarquables, af. ‘ - celles qui nous suivront puissent y remarquer les fwits :civeilleux de la Providence sur notre Commupautt, et :: - cela les engage à bénir le Seigneur.”
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage
disait le bon vieillard de Lafontaine, plantant avec joie pour la postérité ses arbrisseaux chéris; mais ici, c’est quelque chose de plus touchant encore ; l’esprit de communauté absorbe toute individualité ; aucune ne se nomme pour faire bénir sa propre mémoire, elle est membre d’un corps et agit pour le corps entier, le hasard seul la décou. vre ; “Transmettons, disent-elles en se passant la plume de l’une à l’autre, transmettons à nos sœurs futures les bienfaits de notre Dieu, afin de le bénir encore par elles dans les siècles à venir !”