S 29,—TROP HEUREUSE DE MOURIR AVANT LA PERTE DU PAYS
C'était le 30 avril d’une ann“e d’angoisse et de larmes ; les Ursulines cependant avaient des actions de grâces à rendre au ciel; le Te Deum qui commémorait, depuis quatre-vingt-sept ans, le jour où leur sainte Fondatrice avait cueilli la couronne immortelle, allait retentir au Monastère, Comme on devait élever avec espoir sa pensée vers les mères et les sœurs déjà rendues dans la patrie ; elles aussi avaient eu des jours orageux et difficiles à traverser, mais Dieu lui-même, selon le sublime langage de l’Ecriture, “essuyait maintenant leurs larmes!” On
enviait le sort de celles qui avaient cu ; on enviait le sort de celle qui allait cesser de vivre...
En effet, la charitable infirmière dont le cœur avait tant de fois saigné, en présentant à ses pauvres malades, “un pain œussi noir que nos robes,” était à son tour aux soins affectueux de ses sœurs, et après cinq jours seulement de maladie, allait jouir de la patrie éternelle, au jour même où notre Vén. Mère Marie de l’Incarnation avait vu la fin de ses immenses travaux. Cette pieuse et bonne infirmière était la Mère Marie-Agathe Le Clerc de Ste-Marguerite, native de la paroisse de Saint-Pierre, île d'Orléans, fille de M. Jean Charles Le Clerc et de Mme Marguerite Morancy.
“ Malgré ses infirmités, dit le Récit, elle a rendu de grands services à notre Communauté, étant silencieuse, régulière et amie dn travail, L’extrême désir qu’elle avait
: d’obliger tout le monde, lui faisait trouver du temps pour n’éconduire personne. Dans cette année où tout nous manquait, la famine et la guerre nous ayant réduites à l’extrémité, son industrie nous était d’un grand secours pour vivre. Cette chère Mère avait 61 ans d'âge et 40 de profession religieuse. Elle es. morte vec joie, Notre-Seigneur lui ayant fait la grâce d’exaucer sa constante prière et de la retirer du monde avant la perte de la colonie.”
Ce dernier mot peint au naturel, il nous semh!a, la situation des esprits. On estimait heureuses celles que Dieu retirait du monde, elles du moins ne seraient pas appelées à voir “ la dispersion des enfants d'Israël, et à pleurer sur les ruines de Sion ; “ tant on.était persuadé que l’anéantissement de la domination française en Canada,
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entraînerait (1) aussi la perte de la Foi, qu'on y avait
apportée et propagée au prix de tant de travaux et de sacrifices.
$ 30.—WOLFE DEVANT QUÉBEC ; —LES URSULINES SORTENT EN PLEURANT DE LEUR MONASTÈRE.
Nous voilà maintenant, chères lectrices, au dénonement du drame douloureux. De bonne heure au printemps de 1759, l’armée d'invasion s'ébranlait aux frontières, et se disposait à étreindre le pays par le nord-ést, par le centre et par l’ouest. Pendant que Wolfe se portera de Louisbourg sur Québec, et qu’il fera le siége de cette ville, Amherst sur le lac Champlain, refoulera les Français jusqu’à l’Ile-aux-Noix, à l'entrée de la rivière Richelieu, et Prideaux se rendra maître des grands lacs, contraignant les nôtres à reculer jusqu’au fort Lévis, à l'extrémité est du lac Ontario. Bourlamarque et Pachot lutteront énergiquement à ces derniers postes, et fermeront du moins le Saint-Laurent à ces deux grandes divisions de l’armée
auglaise, empêchant ainsi leur jonction projetée avec celle de Wolfe.
Quant aux marquis de Montcalm, secondé par de Bougainville et de Lévis, il se réserve l'endroit le plus périlleux ; la ville de Champlain va devenir une autre Sagonte, qui ne se brûlera pas il est vrai, car elle est chrétienne, mais qui triomphera jusque dans ses défaites.
Les détails de ces faits ne nous appartenant qu'autant
(1) On sait quel était à cette époque en Angleterre le fanatisme religieux, exprimé dans toute sa force par la rigueur des lois péuales.
qu'ils se trouvent consignés dans nos annales, nous serons brièves en cette circonstance, En effet, aux aflligeantes missives du printemps, l’historienne qui nous a guidées jusqu'ici, à travers les succès et les revers, les espérances et les alarmes de cette mémorable époque, a posé la plume pour ne la plus reprendre, “ Le pays est à bas!” Tel fut l’expressif cri de sa douleur, et nous verrons qu’elle n’y survécut pas longtemps. Personne même n'écrit à cette époque de trouble, de confusion et de désordre.
Voici comment s'exprime l’annaliste qui, un an plus tard, retrace les faits qui nous sont particuliers, ‘“ Nons laissons à nos Historiens la relation des particularités, des peines et souffrances que le pays a ressenties, depuis le 24 mai 1759 ; nous ne nous arrêtons qu’à ce qui concerne notre Communauté, pendant cette année de tribulations et de misères,
“ Ayant appris les formidables préparatifs que faisaient les Anglais pour envahir tout le Canada, Mgr de Pontbriand, notre illustre évêque, afin d’apaiser la colère de Dieu justement irrité contre nous par l'excès de nos péchés, ordonna des prières publiques, qui se firent dans toutes les églises. Nous eûmes neuf jours de suite les mêmes prières, et l’on faisait chaque jour à haute voix, l'amende honorable que Sa Grandeur avait composée pour l'extrémité où nous étions réduits. Les pénitents étaient en apparence contrits et humiliés ; mais nous n'avons pu apaiser le Seigneur, il nous a fallu subir le châtiment que nous nous étions attiré.
“ Ayant eu des nouvelles certaines que les vaisseaux anglais approchaient de Québec, nous nous disposâmes
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bas!” Tel errons qu’elle n’écrit à cette e.
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à mettre en sûreté ce qui nous était plus précieux et nécessaire, comme vases sacrés, ornements, linge et meubles de l’église, (e qui ne put se mettre dans la voûte, nous le laissâmes à la Providence, espérant que notre maison serait exempte des boulets et des bombes, Mais dès la première décharge des Anglais sur la ville, notre Monastère en fut atteint de toutes parts. Nous passâmes toute la nuit devant le Saint-Sacrement. Ce fut le 12 de juillet, après un mois d’attente et d’alarmes, que le siége commença, Le 13 et le 14, il nous fallut chercher un asile, pour éviter la fureur des bombes et des canons, qui ne nous auraient point épargnées, : n'ayant qu’une petite voûte où l’on ne pouvait loger que très-peu de monde, Cependant, dix de nos chères sœurs, la Mère Davanne de Saint-Louis de Gonzague, dépositaire, en tête, eurent le courage de demander à rester pour garder le Monastère. M. Rêche, notre confesseur, M. Collet, prêtre et chanoine, ainsi que M. Barbel, nous firent la grâce de rester avec nos courageuses gardiennes tout le temps que dura le siége, qui ne finit que le 13 septembre.
“ Nous sortîmes avec bien de la douleur, pour nous rendre à l’'Hôpital-Général, où les deux Communautés de la ville se réunirent. Les religieuses de cette digne maison nous reçurent avec une charité parfaite. Elles avaient à exercer cette charité envers bien du monde, car le nombre des personnes qui logeaient chez elles monta jusqu’à 800.”
“___Le lendemain (25 juillet), à si.: heures du soir (1),
(1) Il faut remarquer ici que le Récit des Hospitalières ne s'accorde pas avec le nôtre, quant au jour précis où nos Mères se rendirent chez elles. Le premier a fixé l’urrivée des Ursulines à
dit la relation de l'Hôpital, nous vîmes dans nos prairies les révérendes Mères Ursulines, qui vinrent à pied, saisies de frayeur, les bombes et les boulets ayant percé en plusieurs endroits leurs murailles .…. Nous ne les recûmes pas avec moins de tendresse et d'affection que nous avions reçu nos chères Hospitalières.”
Ce fut donc à l’heure de la récréation du soir, que nos Mères quittèrent en pleurant Jeur cloître, pour traverser la ville et se rendre à pied chez leurs charitables hôtesses, Il n'était plus ce bon vieux temps où, montées en charettr à foin, les Ursulines allaient visiter leurs champs à la petite rivière, prenant joyeusement leur léger repas à l'ombre des sapins et des cèdres, et tombant au retour dans les aimables filets de leurs chères Mères Hospitalières ! Elles se rendent aujourd’hui sur les mêmes lieux, mais c’est pour fuir la mort, pour pleurer sur les maux de la patrie et prier pour sa délivrance !