‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 3)Chapitre 14 sur 91 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DÉVANCIÈRES QUI PASSENT DU MONASTÈRE AU CIEL AU COMMENCEMENT DU SIÈCLE.

La première Ursuline Canadienne.—Une jeune fille de quinze ans dévançant les prévisions de ses parents, ou la Mère Marie Boutet de St. Augustin.—Belle mort après longue et sainte carrière.— La Mère Duguet de la Nativité, ou Bonheur de mourir en ff si divine compagnie !’’—La Mère du Puy de l'Enfant Jésus, ou Douceurs du cloître.—La Mère M. Madeleine de Comporté deSte. Agathe, on Fidélité après de longs délais.—La Mère Drouet de Jésus, première Supérieure des Ursulines de Trois-Rivières.—La Mère Anne Bourdon de Ste. Agnès, première Supérieure canadienne, et héritière de la plume de notre Vén. Mère Marie de l’Incarnation.

our ne pas interrompre la suite des événements, nous avons pensé à réunir en un chapitre spécial, les Notices Biographiques des religieuses décédées à cette époques, (de 1700 à 1713).

Nos lectrices les attendent sans doute ces notices, et l'Histoire du Monastère ne serait pas plus complète à leurs yeux qu'aux nôtres, sans une connaissance intime de celles qui nous ont précédées. Qu'est-ce en effet qu’un Monastère ? Ce n’est certainement pas une réunion de bâtiments plus ou moins spacieux, plus ou moins antiques, auxquels se rattachent des souvenirs

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ie faits ou d'événements. Non, c’est avant tout, et par dessus tout, un corps intelligent qui s'organise, puis se modifie avec les époques, perpétuant son œuvre en perpétuant les vertus donc les Fondatrices ont déposé le fécond et précieux germe, chacune exploitant ce trésor selon la mesure de sa grâce. Une Biographie dans le cas présent, c’est donc la mise en action d’une ou de plusieurs vertus spéciales, que telle sœur a été chargée par la Providence de perpétuer dans sa Communauté. Celle-ci a un don, celle-là en a un autre, selon le langage de l’Apôtre, mais tout vient du même Esprit et doit retourner à la gloire du même Maître.

Nous pensons que si l’on réunissait les générations, telles qu’elles se sont trouvées à vivre aux différentes périodes de cette Histoire, nous y découvririons un ensemble complet des plus belles vertus, dont chaque membre ressent l'influence et partage le mérite, d’après les priviléges mêmes de la vie de Communauté. Quel puissant encouragement ! Oui, nous l’avouons ingénument, cette pensée de l'avantage qui revient de la vie de communauté nous semble suffisante, pour décider promptement à un sacrifice entier et généreux de toute propriété personnelle : car, quelque bonne idée que l’on ait de soi-même, il faut convenir qu’il n’y a toujours qu’à gagner à l'échange.

Nous continuerons donc avec le même intérêt à faire connaissance avec nos Mères. Leurs noms ne diraient rien au cœur, s’il ne s’y rattachait quelque douce image des qualités et des vertus par lesquelles elles se sont rendues chères à leur saint Institut, dont le mot d'ordre se résume en ce peu de paroles : ‘ Ne jamais faillir à l'honneur de remplir, à l'égard des jeunes filles qui leur sont confiées, l’office des bons Anges.”

Za fière Genebièbe Bourdon de St, Toseph, première Srsuline Canadienne,

On n’a pas oublié, sans doute, le charme dont s’est entouré le nom de Marie de St, Joseph, au commencement de cette Histoire. Nous sommes heureuses d'ouvrir sous un nom d’aussi bon augure, les Notices Biographiques de ce second tôme, les offrant en hommage au grand et spécial protecteur des vocations religieuses du Canada.

Comme l'ont va nos lectrices, c'était sous ce nom béni que le Monastère donnait au ciel les prémices de ses vierges, au printemps de 1652. L'été même qui suivait la mort de la bien-aimée Mère Marie de la Troche de St. Joseph, Mile. Geneviève Bourdon entrait au noviciat, heureuse de s'emparer la première de ce nom vénéré, qui lui rappelât sans cesse les héroïques vertus d’une de ses saintes et bien chères maîtresses. Cette seconde Marie de St. Joseph fut aussi la première que la communauté députa vers le ciel au dix-huitième siècle.

‘“ Ayant été mise à nos classes dès l’âge de six ans, dit la notice de son décès, elle conserva toute sa vie le précieux trésor d’une innocence angélique, et une horreur de tout ce qui pouvait tant soit peu lui déplaire. Sa ferveur lui fit solliciter l'entrée du noviciat avec tant d'instance qu’on fut comme forcé de l’y admettre avant l’âge. Elle attendit six mois pour prendre le voile, et fit profession le 8 décembre 1654, n'ayant encore que seize ans, les règles permettant alors de faire les vœux à cet âge, A peine fut-elle professe qu’on la plaga aux classes, où elle travailla longtemps et avec succès, son zèle ne se lassant jamais.

“ Cette chère Mère a exercé tous les emplois de la religion, à la réserve de celui de supérieure, montant des plus bas au plus hauts, se montrant partout soigneuse, vigilante et ménagère, de soïte qu’en toute chose on pouvait se reposer sur elle. Sa parfaite obéissance ne pouvait souffrir même l’idée d'examiner les décisions des supérieures, et sa charité la portait à tout excuser dans les autres,

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4 La délicatesse de sa conscience et sa solide piété ne se démentirent jamais. Elle avait hérité de notre Vén. Mère Marie de l’Incarnation une tendre dévotion au Sacré Cœur de Jésus, et quelle ne fut pas sa consolation de voir avant sa mort, cette dévotion s'étendre dans le pays, la fête solennelle s'en étant faite pour la première fois cette année même où elle est décédée,

“Il y avait six mois que notre chère Mère Bourdon de St, Joseph, remplissait la charge de maîtresse des novices, quand elle fut atteinte des maladies courantes. Le 6 décembre 1700, elle reçut les derniers sacrements, et nous ne pensions pas qu’elle pût vivre au-delà de deux ou trois jours, mais notre bon Dieu nous la conserva jusqu’au 13, où elle reçut pour la seconde fois le St, Viatique. Peu après cette divine visite, elle entra avec le calme et la douceur d’un enfant, dans le repos de la bienheureuse éternité.

“ Notre chère Mère Geneviève Bourdon, en religion Marie de St. Joseph, était la première Canadienne Ursuline, et la troisième professe de notre Communauté. Elle mourut dans la soixantetroisième année de son âge et la quarante-septième de sa profession religieuse,

Ba fève Marie Boutet de St, Martür, en Religion de St, Augustin,

La Mère Marie Boutet de St. Augustin était française de naissance, et originaire de la ville de Xaintes. Sa famille étant venue s'établir en ce pays, la jeune Marie fut placée au pensionnat où elle eut le bonheur d'entendre, pendant deux ans, les ravissantes instructions de notre Vén. Mère Marie de l’Incarnation. Ayant achevé ses études, Mile. Boutet retourna auprès de ses parents, qui se félicitaient déjà de pouvoir produire avec avantage dans la société leur fille chérie. Ils étaient loin de penser que la charmante demoiselle eût dévancé leurs projets d'avenir, en s’assurant une place au noviciat des Ursulines. Bientôt cependant le pieux secret dut se révéler..…......Mme. Catherine des Champs de St, Martin ressentit un vif chagrin de la résolution de sa fille, et la soumit à un: rude épreuve ; mais il fallut céder à la constance de

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la fervente postulante ct lui permettre de suivre son attrait pour la solitude. A l’âge de dix-sept ans elle était déjà enrolée, d’une manière permanente, sous la glorieuse bannière de Ste. Ursule.

Employée pendant de longues années à l’enseignement, la Mère St. Augustin eut l’heureux talent de faire aimer l'étude aux élèves qu'elle instruisait, et d'assurer par là leurs rapides progrès. Les dernières années de sa vie, elle devint sujette à de violents maux de tête, et les Supérieures crurent devoir la retirer des classes ; mais ce soulagement lui causa une peine si sensible qu'il fallut pour la consoler, lui accorder au moins la permission de soigner dans leurs maladies les petites filles sauvages.

“ Toute l’ambition de cette chère sœur, dit sa notice, se portait à suivre du plus près possible la vie cachée de son Sauveur ; jamais on ne la vit tant soit peu se mêler des oflices des autres, tant elle appliquait son attention à parfaitement remplir ce dont l'obéissance l'avait chargée, Elle se portait avec une joie ravissante aux emplois vils ct laborieux, se faisant un plaisir de soulager nos sœurs converses dans les travaux les plus durs et les plus pénibles à la nature. Malgré ses infirmités elle a beaucoup aidé à notre Communauté, son amour pour le travail la rendant ingénieuse à utiliser tous ses moments. Sa grande bonté de cœur la portait à soulager par tous les moyens possibles les âmes souffrantes du purgatoire.”

“ Le soin de l’infirmerie et de l’apothicairerie lui ayant été donné, elle mourut dans l'exercice charitable de ces deux fonctions. On la voyait jour et nuit sur pied pendant la cruelle épidémie de 1701 ; elle voulut même céder à ses chères malades sa petite cellule afin de n’avoir plus d'autre lieu de repos que l'infirmerie même. Toute sa pensée se portait à adoucir les souffrances de ses sœurs, ne comptant pour rien ses propres incommodités. Enfin, accablée par la fièvre, elle dut consentir à se faire traiter par le médecin de la maison, M. Sarrazin. Il eut d’abord plein espoir de la guérir; mais le 8 janvier, sans qu'aucun symptôme alarmant se manifestât, elle fut suffoquée en un instant, Le confesseur de la Communauté, qui venait de la visiter, n'était encore qu’à la porte du Monastère ; on le rappelle en toute hâte,

il accourt de même, mais déjà notre chère sœur était passée à une meilleure vie. Nous fûmes désolées de n’avoir pu lui faire admi. nistrer les derniers sacrements; cependant sa sainte vie nous rassura. Elle s'était d’ailleurs confessée la veille des Rois, disant à ses sœurs qu’elle l'avait fait comme pour mourir, sentant bien qu’elle ne guérirait pas de cette maladie.”

La Mère Boutet de St. Augustin n'avait que quarante ans de profession religieuse.

Da fière Charlotte Barré de St, Kguace, prenriere professe vu fMonastere.

Quel bonheur pour nous, chères lectrices, de pouvoir raviver ici le souvenir de la fondation et du dévouement qui s’y rattache, en vous présentant une Mère vénérable qui nous apparaît au début du dix-huitième siècle, comme un de ces vieillards d'Israël, qui faisaient la gloire et la force du peuple ! En effet, parler de la Mère Charlotte Barré de St. Ignace, c'est rappeler Mme. de la Peltrie dont elle fut la fidèle compagne, la Vén. Mère de l’Incarnation sous qui elle se forma à la pratique des vertus religieuses, et toutes ces cinquante-deux Ursulines avec qui elle vécut depuis 1639 jusqu’à 1701, et dont elle vit seize la dévancer au lieu de la récompense.

Annoncer une si longue carrière, c’est dire assez les immenses travaux de la Mère St. Ignace et les services qu’elle a rendus à la Communauté ; ajoutons simplement ici quelques détails qui ne sont pas probablement connus de nos lectrices.

Mlle. Barré était fille de M. Jacques Barré et de Mme. Nicole des Roches, et native de la ville d'Azée. Portée des l'enfance à la piété par un puissant attrait de la grâce, la vertu lui fut d'autant plus facile qu’elle vivait au milieu d’une de ces anciennes familles éminemment chrétiennes, dont les mœurs honorent la société et soutiennent la foi. Son oncle surtout, qui était chanoine de Tours, lui donnait l'exemple des plus belles et des plus pures vertus.

Dès l’âge de treize ans la généreuse Charlotto sentit un immense désir de consumer sa vie au service de Dieu en travaillant au salut des âmes, mais de quelle manière, où et quand ? c'était

encore le secret de son Dieu. Le R. P. Salin, qui était son directeur, fut frappé de ce courage admirable qui eût été prêt à passer par l’eau etle feu pour la gloire du divin Maître, etil comprit que le ciel avait quelque grand dessein sur cette âme. Sous un guide aussi éclairé, la fervente jeune fille put marcher sans crainte d'illusion, en attendant une manifestation plus sensible des vues de la divine Providence.

Six ans plus tard, une expédition d’Amazones chrétiennes, selon l'aimable expression du R. P. Le Jeune, se disposait à quitter l'ancienne France pour la Nouvelle. On se rappelle qu’à la veille du départ, une jeune fille élevée avec Mme. de la Peltrie et qui ne devait s’en séparer qu’à la mort, regarda en arrière et se refusa au sacrifice des douceurs de la patrie. Grand fut alors l'embarras de la généreuse fondatrice. Elle en conférait avec la Mère de l’Incarnation, quand survint le R. P. Salin pour faire ses adieux aux misssionnaires. Jl apprend leur difficulté....…....Un éclair jaillit dans son âme ! Il a en main le sujet que Dieu a, de toute éternité, destiné à cette glorieuse entreprise! Sortant en toute hôte, il fait avertir Mile. Barré de se rendre au plus tôt auprès de la Mère de l’Incarnation. Elle arrive sans se douter le moins du monde de quoi il était question. Mme. de la Peltrie lui demande aussitôt sans autre préambule, si elle ne serait pas disposée à l'accompagner en Canada. Mile. Barré répond sans hésiter que son désir est de se faire religieuse et qu’elle ne manquera pas certainement une si belle occasion de risquer sa vie pour Dieu. C'était la dispcaition des Apôtres qui, sur la simple invitation du bon Maître, quittaient tout pour le suivre. ‘“ Nous la reçûmes, dit la Vén. Mére, comme un présent que Dieu nous faisait, pour nous accompagner en notre voyage et participer au sacrifice que nous allions faire de nos personnes à sa divine Majesté.”

Mile. Barré était la plus jeune de la troupe apostolique, mais elle ne fut pas la moins courageuse, résistant à toutes les sollicitations de sa famille et ne voulant pas même aller dire un dernier adieu à sa bonne mère, de crainte que la nature se réveillant ne nuisit en quelque chose à la perfection du sacrifice. Elle pria

seulement qu’on lui permît ‘ de porter la clef de son coffre à une personne fiable de sa connaissance, afin qu'elle pût rendre un dépôt qui appartenait à une amie.”

Te se nt qui s'empara de l'âme de cette admirable jeune #.. fute d’un profond anéant::«":.nt, sentiment qui l’accompagna toute sa vie, ne pouvant comprendre comment Dieu l'avait mise en une aussi sainte compagnie, et l'avait appelée à partager les travaux, les mérites et la gloire d’une œuvre aussi sublime.

Mme. de la Peltrie, ravie de sa générosité, lui avait promis de lui faciliter l'entrée de la religion en lui payant sa dot. Elle tint parole aussitôt que le monastère fut en état d'admettre des novices. Mlle, Barré avait travaillé de concert avec nos Mères jusqu’à l’année 1646, où elle devint le germe d’un noviciat qui ne devait pas tarder à être florissant. Que dire de sa ferveur, de sa fidélité à cette grâce si longtemps attendue et désirée ? Elle se montra dès lors l’émule des plus ferventes dans la carrière religieuse. ‘“ À l'exemple de son divin Epoux, qui s'appelle un Dieu caché, elle n’aspirait, dit sa notice, qu’à s’anéantir et à disparaître, traitant son corps comme son plus grand ennemi, ne se chauffant presque jamais, mangeant si peu que sa vie était un jeûne continuel, se refusant en un mot les satisfactions les plus innocentes.” Sr. Charlotte, lui disait à ce sujet l’aimable Mère St. Joseph, vous aurez une belle amende honorable à faire à votre corps à l’heure de la mort [—“ Ah ! ma Mère, répondait sur le même ton notre fervente novice, vous ne savez pas combien je le ménage en secret | ”?

Nos lectrices ont assisté en 1648, à la cérémonie de profession de la Mère St. Ignace, et sans doute elles ont béni Dieu avec nous d’avoir donné un si parfait modèle aux vierges qui devaient, dans la suite, offrir les mêmes vœux sous le patronage d'Ursule,

‘“ Après sa profession, elle s’employa avec zèle à notre saint Institut pour lequel elle avait un grand talent, se faisant à la fois aimer et craindre des enfants, joignant à une extrême bonté et charité la fermété qui convient à une maitresse. On sait quel fut H

son dévouement lo.. du premier incendie, où elle n'hésita pas à exposer sa vie à un péril imminent, d'où elle n'échappa que par miracle, afin d’arracher aux flammes ses chères petites innocentes.

“ Dieu ‘avait doué cette chère mère d’un esprit solide, prudent et sage, accompagné d'une mémoire heureuse et d’un très-bon jugement, d’un courage magnanime, propre aux grandes entreprises.

‘ Ce fut surtout dans la charge de dépositaire qu’elle s’acquit l'estime générale, non-seulement par sa haute intelligence des atfaires, mais encore par sa charité universelle et son aimable prévenance. Ses nombreuses occupations lui laissaient-elles un moment de repos, on la voyait aussitôt courir au pied des autels, et à, prosternée dans l'humble attitude du publicain de l'Evangile, elle semblait se vouloir abîmer devant la Majesté divine.

‘ Notre chère Mère reçut plusieurs faveurs surnaturelles, qui furent approuvées par les personnes les plus entendues en ces matières, qui montrent clairement combien cette âme était précieuse . :hère à Dieu. A l’époque mémorable des attaques des Anglais, en 1690, elle parut choisie de Dieu pour être une de

ces victimes destinées à fléchir le Ciel. Elle reçut une impression si forte de l’infinie sainteté de Dieu, et de l'extrême malice du péché, qu’elle entra dans un état indicible d’ant-ntissement et de contrition, état qui lui dura plus d’un mois, et où toutes les facultés de son âme furent tellement absorbées qu'aucune occupation extérieure ne pouvait l’en distraire.”

Dans les dernières années de la vie de la Mère St. Ignace, il fut encore question de l'établissement d’une maison de notre ordre à Ville-Marie. Mile. Barré avait suivi Mme. de la Peltrie à Montréal en 1641, et ensemble, selon nos manuscrits, elles y avaient marqué la place où pourrait se fonder un second Monastère d'Ursulines. L'entreprise eût été alors aussi téméraire qu’inutile ; mais bien des fois depuis, ‘“ on sollicita, on pressa fortement ”” nos Mères de réaliser ce premier projet, et le grand nombre de jeunes Dlles. de Montréal qui se trouvent sur nos listes d'élèves, explique ces pressantes sollicitations. Vers 1690, la Communauté se trouvant en état de répondre à cet appel, la Mère Charlotte Barré de St, Ignace fut une des premières à proposer

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l'exécution du projet, et nos Mères s’y portèrent très-volontiers, n'ayant vu qu'un nouveau moyen d'étendre le bien, dans l’établissement récent des Sœurs de la Congrégation à Québec. Les MM. de St. Sulpice, qui avaient été fondateurs et organisateurs de l'Ile de Montréal au prix des plus grands sacrifices, craignirent, au contraire, que cet établissement ne nuisît à leur propre fondation dans la fervente Communauté de la Congrégation N. D.; aux offres de services de la part de nos religieuses, ces messieurs répondirent que Montréal ne suffirait pas à occuper deux Communautés enseignantes. Comme l'ambition de nos Mères ne paraît avoir été en aucun temps proverbiale, elles furent satisfaites de leur bonne volonté, et se réjouirent de voir tant de jeunes filles de toutes les parties du pays, continuer à venir s’instruire aux lieux mêmes où la Vén. Mère Marie de l’Incarnation avait laissé de si précieux parfums de sainteté. Quant à la vénérable Mère St. Ignace, elle ne songea plus qu'à sa mission dernière, celle de préparer ses comptes pour le Dieu qui juge et qui récompense.

4 Ce fut dans la nuit du 22 janvier 1701, que cette belle âme vit poindre pour elle la lumière de l'éternité, souhaitant ardemment de voir la fin de sa vie pour mettre fin, disait-elle, à sa vie pécheresse, et pour s'unir à son souverain Bien. Elle expira dans des sentiments admirables de piété et de joie, ayant eu l'esprit présent jusqu’à la fin. Elle a reçu la bénédiction de la femme forte, ayant ri à son dernier jour (1). On peut dire aussi en toute vérité qu’elle est morte dans le baiser du Seigneur, puisqu'elle rendit l’âme en baisant les pieds de son crucifix qu’elle avait amoureusement porté à ses lèvres. Elle achevait sa quatrevingt-unième année dont elle avait passé cinquantecinq en Religion.”

La dernière maladie de la Mère Charlotte Barré de St. Ignace fut une pleurésie, qui l’emporta au septième jour comme sa chère bienfaitrice, Mm. de la Peltrie, à laquelle elle avait survécu près de trente ans. Sa notice est visiblement encore du style et de la

(1) Livre des Proverbes.

main de la Mère Anne Bourdon de Ste. Agnès, qui se trouvait la doyenne de notre Communauté à la mort de cette vénérable Mère.

Za Mère Agnes Dumuet de la Natibité et sa charitable intivnrière,

La Mère Duguet de la Nativité, présentée à nos lectrices comme novice en 1667, n'eut pas une aussi longue carrière que la plupart de ses compagnes de noviciat, puisqu'elle n’atteignit que sa cinquante-quatrième année, n’en ayant pus irente-trois de profession religieuse.

Sa notice la donne comme douée ‘ d’un excellent cœur, d’un jugement sûr, de beaucoup d'esprit et d'adresse, et, ce qui vaut mieux encore, d’une véritable humilité. Voyant la Communauté si pauvre qu'il fallait travailler des mains pour vivre, elle utilisait avec une industrie ravissante tous les petits moments que ses emplois lui laissaient libres, gravant et dorant des ciboires, des figures de la très-sainte Vierge, des vases à fleurs, des chandeliers etc. pour les différentes paroisses, ayant un talent remarquable pour ce genre de travail. Comme le nombre de nos sœurs converses était insuffisant pour les fonctions que la règle leur assigne, elle s'offrit de grand cœur à en tenir lieu, regrettant de n’avoir pas eu l'idée d’embrasser cet état, tant était grand son amour pour la vie humble et cachée du Sauveur.

“ Notre Seigneur semblait $e plaire à conduire cette chère sœur par le chemin royal de la Ste. Croix, et elle entra si bien dans ses desseins qu’elle s’offrit à lui pour souffrir, demandant de faire son purgatoire en ce monde. fl semble qu’elle ait été exaucée, car elle endura pendant quatorze mois une maladie tellement cruelle et crucifiante, qu’on ne pouvait la voir sans s’attendrir jusqu'aux larmes, Elle fut pendant huit mois véritablement clouée à son lit de douleur ; cependant la fidèle disciple du Dieu pauvre qui s'était fait le fils du charpentier, suppliait encore qu'on lui apportât ses instruments de travail, nous voulant persuader, dit l’Annaliste, que cela la soulageait.

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«& L'heure de la délivrance sonna enfin. Le 4 avril 1702, le R. P. Germain S. J., lui apportait pour la troisième fois le St. Viatique, et elle communia avec la ferveur d’une prédestinée. Quelques instants après, apercevant, dans la malade les symptômes d'une mort prochaine, le R. P. commença en présence du trèssaint Sacrement les prières de la recommandation de l'âme, et ce fut en si divine compagnie qu'elle eut la consolation de passer de cette vie à l’autre, mourant sans agonie et dans des sentiments cui disaient assez que sa mort était précieuse aux yeux de Dieu. Cette chère Mère était maîtresse-générale des classes, quand elle fut atteinte de la cruelle maladie qui nous l’a enlevée.”

La Sr. Louise Huart de Ste. Geneviève, qui s'était dévouée sans réserve au soulagement de la Mère Duguct de la Nativité, fut la première à la suivre au ciel. Atteinte de la terrible contagion de 1703, elle succomba le 8 février à peine âgée de 27 ans, mais déjà bien avancée dans la vertu, surtout dans l'humilité et la charité.

Da fière vu Puy de l'Enfant Jésus,

M. Paul Du Duy, à l’époque du licenciement du régiment de Carignan après les victoires remportées sur les Iroquois, s'était retiré sur ses terres à l'ile aux Grues, douze lieues en bas de Québec, y vivant comme les patriarches, surveillant lui-même ses domestiques, et élevant dans la crainte de Dieu sa nombreuse famille. Ayant ensuite accepté la charge de Lieutenant Civil, il vint s'établir à Québec et plaça peu après ses filles au pensionnat. Deux d’entre elles se décidèrent à embrasser la vie religieuse, et ce vaillant soldat qui avait toujours si fidèlement servi son roi, ne recula pas devant le sacrifice que lui demandait son Dieu : Genocviève, l’aînée, entra à l’Hotel-Dieu, et la jeune Marie se fit Ursuline.

Douée de beaucoup d'esprit et d’une grande vivacité, Mlle. Du Puy à sa sortie du Couvent n'eut pas de peine à se faire des amis, et elle se trouva bientôt entourée de tout ce qui semble le plus propre à charmer un jeune cœur ; mais prévenue par l’inspiration céleste elle se tint en garde contre le piége. Ce combat

entre la grâce ct l'attrait des plaisirs, qu’il paraît comme impossible de soutenir à tant d’autres, la jeune Marie le soutint avec une étonnante facilité. Elle avoua à une amie intime qu’elle n'éprouvait dès lors qu'un extrême éloignement des créatures, qui ne laissent toujours après elles que vide et ennui, quelque aimables qu'elles nous paraissent.

De retour au Monastère en qualité de postulante, Mile. Du Puy se distingua tout d’abord par sa ferveur, et elle prononça ses vœux avec la piété d’un ange, ne s’apercevant même pas d'un accident qui dérangea toute l’assistance. Son attrait particulier la portait à prier sans cesse, accomplissant ce précepte du divin Maître, non pas précisément à la manière de ces saints et saintes du sanctuaire qui sont en adoration perpétuelle, mais en tenant son cœur attaché à Dieu au milieu même des plus pressantes occupations, vivant dès ici-bas d’une vie toute céleste et divine, Elle ne comprenait pas que l’on pût jamais s’ennuyer à la prière, et avouait ingénument qu’elle se sentait une inclination aussi forte et entraînante à faire oraison, que l'oiseau à s'envoler dans les airs; elle eût passé dans ce saint exercice les nuits entières si l'obéissance ne s’y fut opposé. Sa mortification allait de pair avec sa dévotion, dit la notice; on voyait en elle une certaine générosité et grandeur d’âme qui la portait à imiter, dans la vie des saints, ce qu’il y avait de plus parfait, tandis que son zèle pour le salut des âmes lui faisait trouver son bonheur à sacrifier son repos ct sa santé, aux devoirs imposés par l'instruction de la jeunesse, Elle célébrait toujours dans de nouveaux sentiments de gratitude envers Dieu, chaque anniversaire de son entrée en religion, de sa vêture et de sa profession religieuse, appelant ces jours bénissa Pâque particulière et délicieuse, où le Seigneur l'avait fait passer de la terre d'Egypte à la terre du repos et de la paix.

“Mes amis, disait-elle dans une écrit tracé de sa main peu avant sa mort; mes amis, ne m'importunez plus; laissez-moi jouir en repos de mon Dieu. Je veux contempler ses perfections infinies et ne plus m'occuper que de lui seul. Adieu monde! je m'en vais à mon Dieu pour vivre en lui dans un recueillement perpétuel et

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HISTOIRE DU MONASTÈRE. 63 ne m'en séparer jamais.—"* Son humilité était si grande, dit M. Glandelet, alors supérieur de la maison, qu’elle se donnait en toute chose le blâme ; à l'entendre, on eût dit qu'elle était la personne la plus imparfaite du monde.”’—Vencz, Seigneur, disait-elle, et couvrez du manteau de vos miséricordes les innombrables imperfections qui me retiennent loin de vous.”

Cette chère sœur semblait pressentir la mort qui devait la réunir sitôt à son Epoux céleste; toujou:: est-il qu'à cette epoque on s’aperçut qu’elle tendait à un plus parfait détachement des choses de la terre. Sa tendresse pour sa famille Ctuit extiéme et elle eut d'immenses sacrifices à faire en la quitiant ; que ’ ‘re done a glaive qui transperça son âme quand elle se vit enlever presque « ; même temps, sa mère, trois de ses sœurs établies dans le montic, an petit neveu et une petite nièce ! “ Cependant, dit “: notice, non-seulement elle accepta avec une résignation tote céleste la coupe amère de la douleur, mais pour s'assurer d’une générosité complète, elle s’offrit elle-même comme victime au Seigneur. Kon offrande fut agréée ; atteinte de la petite-vérole qui faisait alors de si affreux ravages dans le pays, elle mourut le septième jour dans les dispositions où elle avait vécu, ce terme suffisant sans doute pour la disposer à entrer en possession de Celui après lequel elle avait si ardeiument soupiré. Cette jeune Sœur sur la quelle la Communauté avait tant compté pour l'avenir, achevait à peine sa vingtquatrième année, dont elle avait passé neuf au service du Seigneur.”

La Mère M. Madeleine Gauthier De Comporté de str. tgathe,

La jeune sœur Ste. Agathe fut ici la troisième victime de cette terrible contagion de 1702, 1703 ; elle mourut le 28 février, quatre jours après la précédente dont elle avait été compagne de noviciat. Cependant clle n'avait pas répondu avec la même promptitude que Mlle. Du Puy à l'appel de Dieu, qui lui,offrait la grâce si inappréciable de se consacrer à son service.

Mlle. Marie Madeleine Gauthier de Comporté, fille du grand Prévost de Québec, avait parcouru avec succès ct en fort peu de temps son cours d’études. D'une figure douce, fraîche et gracicuse, d’une humeur gaie, accommodante et facile, elle réunissait

à l'âge de quinze ans toutes ces qualités que le monde admire. La famille avait déjà songé à une alliance avantageuse, et la jeune demoiselle se voyant fêtée dès son début dans la société, prit goût au plaisir ; les divertissements et la liberté lui semblèrent des gages assurés de bonheur. Ses parents de leur côté prévenaient ses moindres désirs, tout semblait lui promettre des jours rayonnants d’une joie sans mélange. Telle cependant ne peur être la condition humaine, dont l'instabilité détruit incessamment les projets les mieux concertés, et cette excellente et honorable famille en fit bientôt la douloureuse expérience, M. Gauthier, frappé d’une maladie mortelle, fut enlevé en quelques jours à sa famille désolée, ct Mme. de Comporté, ne pouvant soutenir le poids d’une douleur aussi inattendue, suivit son mari dans le court espace de trois semaines.

Quelle désolation pour notre jeune demoiselle !—“ A quoi, se disait-elle dans l’amertume de sa douleur, à quoi sert une alliance humaine dont les liens peuvent se détruire si vite en brisant le cœur !......” Cependant, Mile. de Comporté n'avait pas encore le courage de rompre avec un monde qui avait toujours pour clle de la complaisance, et ce ne fut qu'après avoir éprouvé bien sensiblement le dégoût que le Seigneur répandait en secret sur ses plaisirs, qu'elle se rendit enfin à Celui qui demandait depuis si longtemps son cœur. Pleinement désabusée de ses illusions passées, elle prit une résolution durable, et quitta sans verser une larme cette société qu’elle avait tant aimée, Elle reçut le voile sous le nom de Ste. Agathe, bien déterminée à imiter cette vierge sage ct prudente, en tenant comme elle sa lampe toujours prête, pour aller au-devant de l'Epoux céleste,

La Mère Ste. Agnès, supérieure, écrivant en France à la mort de cette chère sœur, lui rendait le témoignagne suivant : ‘“ Quoique petite de corps et fort délicate, elle était si dure sur elle-même qu’elle ne se plaignait jamais d'aucune incommodité ; et lorsqu'on voulait lui faire prendre quelque soulagement, elle s'en excusait d’une manière si persuasive qu’on était obligé de la laisser suivre la vie commune. Douée de rares talents pour l'instruction des enfants, elle s'y employait avec zèle, surtout dans les classes des

des

filles sauvages, dont les moins propres ne lui inspiraïient aucun dégoût. Quoiqu’elle entendit fort peu leur langue, elle ne laissait pas de les instruire solidement et de leur faire bien comprendre les mystères de notre sainte foi, en leur montrant etexpliquant des gravures qui les représentaient. C'était une chose admirable que de la voir au milieu de ces pauvres enfants; plus elle en voyait dans la maison, plus elle était contente. Comme elle était ingénieuse à leur inspirer l’horreur du vice et l’amour de la vertu ! Comme elle avait de plaisir à leur parler des avantages de la confiance en la sainte Vierge!.....Priez, je vous en prie, pour la consolation de notre Communauté aflligée, et surtout pour une jeune sœur de celle que nous regrettons si justement, qui est religieuse ici ct qui ressent vivement cette séparation.”

S7.—La Mère Marie Drouet de Jésus, première Supérieure des Ursulines de Trois-Rivières.

Une lettre reçue de Trois-Rivières à la fin d'Octobre 1709, apporta au Monastère la triste nouvelle de la mort de la R. Mère Marie Drouet de Jésus, fondatrice et supérieure de cette maison.

Par son activité dans les emplois, son application au travail et surtout par l'exemple de sa vie vraiment religieuse, cette bonne Mère avait grandement contribué à accroître la prospérité de notre Monastère, à partir de son arrivée à Québec en 1671 jusqu’à l’année 1697, où elle fut nommée supérieure de la nouvelle fondation. Sa touchante piété envers le saint Enfant Jésus lui a assuré un souvenir impérissable parmi nous, car c'est à elle que nous devons, comme on l'a déjà vu, l'érection de notre chapelle de l'Enfant Jésus, et la pieuse coutume d’y chanter le 25 de chaque mois un salut solennel.

La Mère Marie Drouet de Jésus a été très-souvent chargée d'instruire pour la première communion, les élèves tant françaises que sauvages, ct elle remplissait cet important exercice de l’Institut avoc un succès qu’on ne pouvait se lasser d'admirer. Sa conversation ordinaire portait à la dévotion, et même au milieu du travail le plus distrayant, on s’apercevait que sa pensée s'élevait incessamment vers le ciel. Dès son arrivée en ce pays de priva-

tions et de souffrances, les Supérieures virent qu’elle se portait avec une rigueur excessive à la pratique des austérités corporelles, et que c'était un sujet dont il n’y aurait qu’à modérer la ferveur. La Mère Marie Drouct de Jésus gouverna notre Communauté avec une grande douceur et sagesse de 1682 à 1688, et il y avait près de neuf ans qu’elle gouvernait celle de Trois-Rivières quand sa mort, arrivée le 26 octobre 1709, plongea dans le deuil cette nouvelle fondation. Elle était dans la soixante et treizième année de son âge, et la cinquante-septième de sa profession religieuse.

A la mort de la Mère Marie Drouet de Jésus, on fit aussitôt à Québec l'élection d'une nouvelle Supérieure. Le choix de la Communauté s'arrêta sur la Mère Marie Madeleine Amiot de la Conception, qui partit peu après pour Trois-Rivières afin d'y occuper la place vacante, jusqu’à ce qu’on eût pu consulter Mgr. de St. Vallier. L'année suivante, Mgr. écrivit de Londres qu’il désirait que la Mère des Anges fût chargée du gouvernement de la nouvelle maison, et l’on agit en conséquence,

S8.—La Mère Anne Bourdon de Ste. Agnès, première

Supérieure Canadienne de cette Maison.

Déjà nous avons initié nos lectrices aux aimables traditions de l'enfance de cette chère mère ; elles l'ont vue entrer en Religion avec toute la générosité possible, rivaliser de zèle et de ferveur avec les Fondatrices, les seconder dans leurs travaux, et leur succéder enfin en 1700, dans le gouvernement de la maison. Nous savons aussi queis droits elle s’est acquis à la reconnaissance de la Communauté, nous oserions presque dire du pays, par ses immenses travaux comme Annaliste. Recueillons-nous quelques instants et voyons briller d’un nouveau lustre à son heure dernière, sa tendre et énergique piété,

Vers le 24 octobre 1711, la Mère Ste. Agnès demandait aimablement son congé pour aller, disait-elle, régler ses comptes avec le bon Dieu. Elle entre en effet en retraite, et s’y livre avec sa ferveur ordinaire. Tout absorbée dans la pensée de l'éternité, elle se dissimule d’abord à elle-même un certain malaise qui s’emparait de toute sa nature ; mais le mal se développait rapide-

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ment, la lutte ne lui fut plus possible et il lui fallut prendre l'infirmerie. Le 2 novembre, le médecin la déclarant en danger, on lui fit administrer les derniers sacrements, et le 4 au matin, elle rendait avec joie à Dieu sa belle âme, ‘ sa sainte vie, disent les Régistres, lui ayant épargné toutes les appréhensions de la mort.

‘ On ne savrait assez dire, au témoignage de sa supérieure, combien cette vénérable Mère était précieuse à la communauté, et combien aussi elle en était aimée et chérie. C’était un bon esprit, un riche naturel, accommodante avec toutes les personnes avec qui elle était en office, laborieuse, paisible, excusant tout avec une merveilleuse charité. Elle a passé par tous les premiers emplois du monastère, et elle y a toujours contenté le dedans et le dehors.”

La Mère Ste. Agnès était du nombre de ces élèves de notre Vén. Mère de l’Incarnation, qui rappelaient sans cesse la ferveur des Fondatrices : l’une s’appliquait à reproduire leur charité, l’autre leur mortification ; celle-ci leur ardent amour pour Dieu, celle-là leur recueillement continuel. Quant à la Mère Ste. Agnès, il semble qu’elle eût prit à cœur de retracer en elle l’humilité et la débonnaireté de sa chère et unique Mère. On ra. conte de la Mère de l’Incarnation qu’un des traits les plus saillants de son caractère, était sa promptitude à déférer aux avis des autres, chaque fois que cela se pouvait faire sans inconvénient grave. Si dans les affaires ou dans le maniement des travaux communs, quelqu'’une se permettait de lui dire : “ Ma Mère, cela ne me paraît pas bien ; ce serait mieux autrement,” l’humble Mère répondait aussitôt : ‘ Eh bien ! mon enfant, dites-nous votre avis.” C’est ainsi qu’en usait la Mère Ste. Agnès : ‘ quoique très entendue dans les affaires et le ménage, elle recevait avec agrément et douceur les avis de personnes bien moins entendues qu’elle.”

Comme sa sœur Géneviève de St. Joseph, elle avait hérité de la Mère de l’Incarnation, une ardente dévotion au S. Cœur de Jésus, sentant que, ‘“ pour correspondre aux grâces qu'elle recevait de son Dieu, elle n’avait pas de moyen aussi efficace que de conjurer le Verbe incarné de la recevoir sur son divin Cœur, pour y brûler en continuel holocauste en la présence de son Père ; et

aussi, afin que le feu de ce divin autel consumât toutes ses infidélités, et sanctifiât ses pensées, ses actions et sa vie.” (1)

La tendresse pour le cœur de Jésus la portait à honorer particulièrement Ste. Gertrude, qui avait dit des choses si admirables de ce divin Cœur, et sans doute aussi la Vén. Mère, de qui elle tenait cette précieuse dévotion, puisque d’après sa notice, ‘“ son bon cœur se portait avec une affection toute filiale à honorer la très-sainte Vierge, lo grand St. Joseph, St. Augustin, Ste. Ursule, et tous ces saints et esprits bienheureux chargés de protéger son ordre et sa maison d’une manière spéciale.”

“ Je n'aurais jamais fait, dit celle qui écrit sa notice, si je voulais détailler en particulier toutes les vertus de cette chère Mère ; disons encore cependant qu’elle a porté avec une patience héroïque des croix qui en eussent accablé bien d’autres’ Et l'on n’aura pas de peine à en convenir si l’on considère seulement l'époque où elle fut supérieure : en moins de trois années, il lui fallut rendre les derniers devoirs à sept de ses religieuses, dont trois étaient encore à la fleur de l’âge et donnaient beaucoup à espérer pour l’avenir ; deux autres faisaient partie de son conseil, l’une, la Mère Geneviève Bourdon, sa propre sœur, étant Maîtresse des novices, et l’autre, la Mère Duguet de la Nativité, Maîtresse Générale. La sixième religieuse de chœur était la vénérée Mère Charlotte Barré de St. ignace, dernière survivante de l’héroïque troupe qui traversa l'Atlantique en 1639. Au milieu de tant d'épreuves, sa force d’âme ne paraît pas une seule fois l'avoir abandonnée ; quelque sensible et bon que fût son cœur, elle maîtrisait la nature, et recevait tout avec paix et douceur de la main de Dieu.

La Mère Anne Bourdon de St, Agnès remplissait actuellement dans toute leur étendue, les deux charges de maîtresse des novices et de sacristine, quand la mort l’enleva si inopinément à sa Communauté, Elle semble même avoir redoublé d'activité en approchant de la fin de sa course, et portait jusqu’au scrupule le bon emploi de son temps, En la voyant agir à l’âge de soixante-dix ans comme une

(1) Volume des Retraites de la Vén. Mère de l’Incarnation.

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personfe encore jeune et fraîche dans la route de la vie, on trouvait édification et encouragement ; et nous lui devons d’avoir puissamment contribué‘à perpétuer dans cette maison l’esprit de recueillemeut et de travail, barrières mille fois plus fortes de la solitude que les grilles des parloirs ou les murs de notre cloître.

Nous avons déjà parlé du saint patriotisme de notre Mère Ste. Agnès. Une pensée nous a frappée, chaque fois que nos réflexions se sont arrêtées sur la coïncidence de la maladie et de la mort de cette chère Mère avec la délivrance du pays en 1711: qui sait si cette âme généreuse ne fut pas une des victimes agréées par Marie, pour le salut de ce pays si cher ?......Quoi qu'il en soit, il n’y a pas de doute que la Mère Ste. Agnès n'ait emporté avec elle le sentiment par lequel elle terminait si bien l'expression de ses alarmes: “ Zls (les Anglais) se confient en leur nombre et en leur force ; pour nous, Seigneur, notre confiance est en votre sainte protection !”” C’est en compagnie des Anges qu’elle remercia Dieu de la merveilleuse réalisation donnée à cette ferme et entière espé-

rance.

En terminant cette biographie, nous éprouvons le besoin de payer un dernier tribut d’admiration ct de gratitude, à ce premier premier Procureur- Général de la Nouvelle-France, qui ne fut pas moins ardent zélateur des intérêts de s0:. Dieu, que fidèle représentant de ceux de son Roi, puisqu'il donna à la Religion ses quatre filles. Si M. Bourdon se rendit recommaudable aux petits et aux grands par ses talents et sa rare probité; son amour pour la Re. ligion et sa haute piété, lui assurent un souvenir encore plus impérissable dans la reconnaissance de la postérité. Nommons encore aussi cette noble veuve, Mme. Gasnier du Wault de Monceaux, qui ne voulut devenir belle-mère de cette famille de bénédiction qu’afin d'assurer à Dieu de si précieuses conquêtes. De ces quatre sœurs Bourdon, qui furent les prémices des vocations religieuses du Canada, et qui se partagèrent également entre les deux seules communautés alors existantes, Marguerite, l’ainée, fut une des fondatrices de l’Hôpital-Général de cette ville, et fournit une longue et précieuse carrière ; la jeune Marie, au con-

traire s'était hâtée de ravir le ciel, car elle mourut en sainte à l'Hôtel-Dieu dès l’âge de vingt ans; quant à nos deux Mères Bourdon, nous avons essayé de dire ce que cette maison leur doit de vénération et de gratitude.

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