TROP HEUREUSE DE MOURIR AVANT LA PERTE DU PAYS
C'était le 80 avril d’une année d'angoisse et de larmes ; les Ursulines cependant avaient des actions de grâces à rendre au ciel ; le Te Deum qui commémorait, depuis quatre-vingt-huit ans, le jour où leur sainte Fondatrice avait cueilli la couronne immortelle, va retentir au Monastère. Comme on devait élever avec consolation sa pensée vers les mères et les sœurs déjà rendues dans la patrie; elles aussi avaient eu des jours orageux et difficiles à traverser, mais Dieu lui-même, selon le sublime langage de l'Ecriture, ‘* essuyaïit maintenant leurs larmes !”? .… On enviait le sort de celles qui avaient vécu ; on enviait le sort de celle qui allait cesser de vivre...
En effet, la charitable infirmière dont le cœur avait tant de fois saigné, en présentant à ses pauvres malades, “un pain aussi noir que nos robes,” était à son tour aux soins affectueux de ses sœurs, et après cinq jours seulement de maladie, elle allait jouir de la patrie éternelle, au jour même où notre Vén. Mère Marie de l’1ncarnation avait vu la fin de ses immenses travaux. Cette pieuse et bonne infirmière était la Mére Marie Agathe Le Clerc, de Ste. Marguerite, native de la paroisse de St. Pierre, Ile d'Orléans, fille de M. Jean Charles Le Clerc et de Mme. Marguerite Morancy.
‘ Malgré ses infirmités, dit le Récit, elle a rendu de grands services à notre Communauté, étant silencieuse, régulière et amie du travail. L'extrême désir qu’elle avait d'obliger tout le monde, lui faisait trouver du temps pour n'éconduire personne. Dans cette année où tout nous manquait, la famine et la guerre nous ayant réduites à l’extrémité, son industrie nous était d’un grand secours pour vivre. Cette chère Mère avait 61 ans d'âge et 40 de profession religieuse. Elle est
morte avec joie, Notre-Seigneur lui ayant fait la grâce d'exaucer sa constante prière et de la retirer du monde avant la perte de la colonie. ”
Ce dernier mot peint au naturel, il nous semble, la situation des esprits. On estimait heureuses celles que Dieu retirait du monde, elles du moins ne seraient pas appelées à voir ‘ la dispersion des enfants d'Israël, et à pleurer sur les ruines de Sion ; ”’ tant on était persuadé que l’anéantissement de la domination française en Canada, entraînerait (1) aussi la perte de la Foi, qu'on y avait apportée et propagée, au prix de tant de travaux et de sacrifices.
829.—WOoLFE DEVANT QUÉBEC ;—LES URSULINES SORTENT EN PLEURANT DE LEUR MONASTÈRE.
Il faut donc, chères lectrices, arriver au dénouement du drame douloureux. De bonne heure au printemps, l’armée d’invasion s’ébranlait aux frontières, et se disposait à étreindre le pays par le nord-est, par le centre et par l’ouest. Pendant que Wolfe se portera de Louisbourg sur Québec, et qu'il fera le siége de cette ville, Ambherst sur le lac Champlain, refoulera les Français jusqu’à l'Ile-aux-Noix, à l'entrée de la rivière Richelieu, et Prideaux se rendra maître des grand lacs, contraignant les nôtres à reculer jusqu’au fort Lévis, à l’extrémité est du lac Ontario. Bourlamaque et Pachot lutteront énergiquement à ces derniers postes, et fermeront du moins le St. Laurent à ces deux grandes divisions de l’armée anglaise, empèchant ainsi leur jonction projetée avec celle de Wolfe. Quant au Marquis de Montcalm, secondé par de
(1) On sait quel était à cette époque en Angleterre le fanatisme religieux, exprimé dans toute sa force dans la rigueur des lois pénales.
Bougainville et de Lévis, il se réserve l’endroit le plus important et le plus périlleux ; la ville de Champlain va devenir une autre Sagonte, qui ne se brûlera pas, il est vrai, car elle est chrétienne, mais qui triomphera jusque dans ses défaites.
Les détails de ces faits ne nous appartenant qu’autant qu’ils se trouvent consignés dans nos Annales, nous serons brièves en cette circonstance. En effet, aux afiligeantes missives du printemps, l’historienne qui nous a guidées jusqu'ici, à travers les succès et les revers, les espérances et les alarmes de cette mémorable époque, a posé la plume pour ne la plus reprendre. “ Le pays est à bas ! ”” Tel fut l’expressif cri de sa douleur, et nous verrons qu’elle n’y survécut pas longtemps. Personne même n’écrit à cette époque de trouble, de confusion et d'angoisse.
Voici comment s’exprime l’Annaliste qni, un an plus
tard, retrace les faits qui nous sont particuliers. ‘Nous laissons à nos Historiens la relation des particularités, des peines et souffrances que le pays a ressenties, depuis le 24 maï 1759 ; nous ne nous arrêterons qu'à ce qui concerne notre Communauté, pendant cette année de tribulations et de misères.
“ Ayant appris les formidables préparatifs que faisaient les Anglais pour envahir tout le Canada, Mgr. de Pontbriand, notre illustre évêque, afin d’apaiser la colère de Dieu justement irritée contre nous par l'excès de nos péchés, ordonna des prières publiques, qui se firent dans toutes les églises. Nous eûmes neuf jours de suite les mêmes prières, et l’on faisait chaque jour à haute voix, l'amende honorable que Sa Grandeur avait composée pour l'extrémité où nous étions réduits. Les pénitents étaient en apparence contrits et humiliés ;
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mais nous n'avons pu apaiser le Seigneur, il nous a fallu subir le châtiment que nous nous étions attiré.
‘“ Ayant eu des nouvelles certaines que les vaisseaux anglais approchaient de Québec, nous nous disposâmes à mettre en sûreté ce qui nous était plus précieux et nécessaire, comme vases sacrés, ornements, linge et meubles de l’église. Ce qui ne put se mettre dans la voûte, nous le laissâmes à la Providence, espérant que notre maison serait exempte des boulets et des bombes. Mais dès la première décharge des Anglais sur la ville, notre Monastère en fut atteint detoute part. Nous passâmes toute la nuit devant le $. Sacrement. Ce fut le 12 de juillet, après un mois d'attente et d’alarmes, que le siége commença. Le 13 et le 14, il nous fallut chercher un asile, pour éviter la fureur des bombes et des canons, qui ne nous auraient point épargnées, n'ayant qu’une petite voûte où l’on ne pouvait loger que très-peu de monde. Cependant, dix de nos chères sœurs, ayantàleurtête la Mère Davanne de St. Louisde Gonzague, Dépositaire, eurent le courage de demander à rester pour garder le Monastère. M. Rèche, notre confesseur, M. Callet, prêtre et chanoine, ainsi que M. Barbel, nous firent la grâce de rester avec nos courageuses gardiennes tout le temps que dura le siége, qui ne finit que le 13 septembre.
“ Nous sortîmes avec bien de la douleur, pour nous rendre à l'Hôpital-Général, où les deux Communautés de la ville se réunirent. Les religieuses de cette digne maison nous reçurent avec une charité parfaite. Elles avaient à exercer cette charité envers bien du monde, car le nombre des personnes qui logeaient chez elles monta jusqu’à 800.”
‘ Le lendemain (25 juillet), (1) à six heures du soir,
(1) Il faut remarquer ici que le Récit des Hospitalières ne s'accorde
dit la Relation de l'Hôpital, nous vîimes dans nos prairies les Rév. Mères Ursulines, qui vinrent à pied, saisies de frayeur, les bombes et les boulets ayant percé en plusieurs endroits leurs murailles..…..Nous ne les reçûmes pas avec moins de tendresse et d'affection que nous avions reçu nos chères Hospitalières.”
Ce fut donc à l’heure de la récréation du soir, que nos Mères quittèrent en pleurant leur cloître, pour traverser la ville ct se rendre à pied chez leurs charitables hôtesses. Il n’était plus ce bon vieux temps où, montées en charette à foin, les Ursulines allaient visiter leurs champs à la ‘ petite rivière,’ prenant joyeusement leur léger repas à l'ombre des sapins et des cèdres, et tombant au retour dans les aimables lets de leurs chères sœurs Hospitalières ! En se rendant aujourd’hui sur les mêmes lieux, c’est pour fuir la mort, pour pleurer sur les maux de la patrie et prier pour sa délivrance !
$30.— Le 31 JUILLET ;—CouP-D'ŒIL A L'INTÉRIEUR DE L'HOPITAL- GÉNÉRAL ;—SPECTACLE QU'OFFRENT QUÉBEC ET LES ENVIRONS.
Les Angiais bombardaïent la ville depuis plus de deux semaines, quand ils tentèrent de forcer les lignes françaises, à Beauport, en attaquant l’aîle gauche de
pas avec le nôtre, quant au jour précis où nos Mères se rendirent chez elles. Le premier a fixé l’arrivée des Ursulines à N. D. des Anges au 25 juillet; notre Récit nous apprend que l’on commença a faire feu sur la ville le douze, et il semble indiquer que ce fut le 14 peutêtre aussi le 15, que nos Méres se rendirent à l'Hôpital. D'ailleurs, c’est un fait historique que le siége a duré 60 jours, et le calcul ne serait pas juste si le feu n’eut commencé que le 24 juillet,
Nous avons été longtemps à nous accoutumer aux chiffres de l'époque ; le chiffre 1, surtout, se prend facilement au premier coupd'œil pour un 2. La différence vient peut-être ici d’une méprise de cette nature. Si on lit 15 au lieu de 25, les deux récits s'accordent.
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l'armée de Montcalm. Ayant élevé des batteries à l’Ange Gardien, 6000 Anglais se déployèrent en face sur la plage, tandis que 2000 autres remontaient la rivière Montmorency, pour la passer à gué, et prendre à"dos nos troupes. Mais les décharges des Canadiens furent si multipliées et si terribles, que les ennemis, tourbillonnant pêlc-mêle, furent heureux de profiter d’un orage qui survint pour se rembarquer en toute hâte sur leurs vaisseaux; dix pièces de canon en avaient fait taire (1) cent dix-huit!
Ce combat glorieux avait eu ses victimes ; nos soldats mourants et blessés furent transportés à l'ITôpital, où les Ursulines partageaient de grand cœur les fonctions des Hospitalières. Les blessés anglais reçurent la même charité, “ malgré la fureur des sauvages, qui voulaient leur lever la chevelure suivant leur usage.” Four avoir quelqu'idée de l’état où se trouvait l’Ilôpitai, il faut lire les intéressants détails qui suivent dans le récit même des IHospitalières : “ Plusieurs de nos familles et d’autres à qui nous ne pouvions refuser, demundèrent à se retirer chez nous, se trouvant plus à portée de secourir leurs maris et leurs enfants blessés. Il fallut encore trouver place pour eux. Comme notre maison était hors de la portée de l’artillerie ennemie, le pauvre peuple ne manqua pas de s’y refugier ; toutes les dépendances en furent remplies : maison domestique, étable, grange et tout ce qui s’en suit, les greniers mêmes, maigré les fréquentes lessives que nous étions obligées de faire continuellement pour les blessés, étaient pleins des grabats de ces pauvres malheureux. L'unique
(1) M. notre Aumonier possède un morceau de bois de chêne, en levé à l’un des deux vaisseaux échoués par les Anglais vis-à-vis la côte de Courville pour servir de batterie. Une partie de la coque de ces vaisseaux est encore visible à marée basse,
consolation que nons goûtions était celle de voir presque tous les jours, quoique mourant, Mgr. notre Evêque, venir nous exhorter et nous encourager à ne nous point relâcher dans nos travaux... Il ne voulut jamais se retirer d’auprès de son troupeau tant qu'il eut l'espérance de le sauver ; il se logea chez le curé de Charlesbourg, à une lieue de Québec ; il permit aux Aumôniers, que nous avions en nombre, de dire la Ste. Messe dans notre chœur, l’église étant occupée par les blessés. Tout le peuple des environs, qui n'avait plus d’autres ressources pour le spirituel, y assistait avec nous, ce qui faisait que nous avions grande peine à y trouver place aux heures destinées pour l'office. Nous eûmes la consolation de réciter l'office, tant que dura le siége, les Ursulines d’un côté et les Hospitalières de l’autre, sans que cela préjudiciât aux services qu’il fallait rendre jour et nuit aux malades. Le seul temps de notre repos était celui de l'office divin, encore étaitil bien interrompu par le bruit des bombes et des boulets. Nous avions avec cela plus d’un ennemi en tête ; la famine, toujours inséparable de la guerre, menaçait de nous réduire à l’extrémité. Plus de 600 personnes dans notre maison et aux environs, partageaient avec nous le peu de vivres qu’on nous faisait passer des magasins du Roi, qui étaient à la veille d'en manquer pour nos troupes... ?
“ La consternation et l'inquiétude de tout ce monde étaient peintes sur tous les visages,” dit notre Récit. Le coup-d’œil au dehors n’était pas moins aflligeant, Si l'Hôpital-Général était à l'abri des projectiles, il ne l'était pas du spectacle navrant qu’offraient la ville de Champlain et ses environs. ‘ Dès le commencement du siége, continue notre Récit, la Basse-Ville fut changée en un moncéau de ruines. Les campagnes furent
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ruinées par le feu. Nous vîimes brûler la Cathédrale, et les maisons de la Haute-Ville près de notre église. Tous les jours, des débris considérables de bombes et des boulets atteignaient notre maison ; ils perçaient notre église, notre sacristie, notre chœur, notre Chapelle des Sts., notre communauté, la maison de nos externes ; la grange et le hangard ayant reçu plusieurs bombes, il s’y fit un embrasement qui mit en danger le reste de la Haute-Ville. Nous pensions que nous ne pourrions jamais revoir notre Monastère, ni nos chères sœurs qui y étaient restées ! ”’
Sur les champs de Beauport s'offrait sans doute un admirable spectacle, dans l’ardeur de ces 13,000 soldats et miliciens, travaillant jour et nuit à leurs retranchements et à leurs batteries, luttant avec la persistance de l'héroïsme contre l'invasion étrangère. Mais ces soldats, mal équipés et manquant de tout, étaient en face d’une flotte de 30,000 hommes, bien armés et bien approvisionnés, abondamment pourvus de tout ce qui était nécessaire, pour emporter d'assaut une place beaucoup mieux fortifiée que n’était alors ja ville de Québec. Aussi, à chaque coup de canon, quel douloureux retentissement dans tous ces cœurs affligés ! comme on tournait les yeux avec inquiétude vers le meurtrier projectile, qui apportait peut-être la mort à quelque personne chère !