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nant et me disant que c'était là une marque évidente que Dieu ne voulait pas que je fusse religieuse. Enfin, au bout de trois jours, après avoir fait d'instantes prières avec plusieurs de mes amis touchés de mon afliction, Dieu permit qu'un honnête homme reconnût mon fils sur le pont de Blois et me le ramena. Ce fut alors qu’on se réunit pour me faire de nouvelles instances, me remontrant que j'engageais ma conscience en le quittant si jeune. Ainsi j'étais combattue de tous côtés, sans parler de l'amour maternel qui me pressait comme si l’on m'eut séparé l’âme du corps. D'ailleurs, la voix intérieure qui me suivait partout et qui me disait: “ Hâte-toi, il est temps ; il ne fait plus bon pour toi dans le monde,” me poursuivait sans cesse et s’opposait à celle de la nature et du sang. Mais enfin, la grâce l’emporta et me fit abandonner mon fils entre les bras de Dieu et de la Sainte-Vierge. Je le quittai donc et mon père aussi déjà fort âgé, et qui faisait des cris lamentables lorsque je fus lui faire mes adieux. Il n’y a point de raison qu'il ne mît en avant pour m'arrêter, mais mon cœur resta invincible.”
Quelques heures avant de sortir de la maison, la courageuse mère voulut préparer son fils à cette séparation, et le prenant seul dans sa chambre elle lui parla ainsi : “ Mon fils, j’ai à vous communiquer un grand secret que je vous ai tenu caché jusqu’à présent, parce que vous n’étiez pas en âge de l’écouter ni d’en comprendre l'importance. Mais à présent que vous êtes plus raisonnable et que je suis sur le point de l’exécuter, je ne puis plus différer de vous en donner connaissance, Je vous dirai donc que dès le temps que Dieu m’a séparée de votre père avec lequel je n'ai vécu que deux ans, il m'a donné le dessein de quitter le monde et de me faire religieuse. Depuis ce temps-là ce désir s’est toujours fortifié en moi, et si je ne l'ai pas exécuté, c’est que vous voyant jeune comme vous étiez, je n’ai pas voulu vous quitter, croyant que ma présence vous était nécessaire pour vous apprendre à aimer Dieu et à le bien servir. Mais aujourd’hui que je suis sur le point de me séparer de vous, je n’ai pas voulu le faire sans vous le dire et vous prier de le trouver bon. Je pouvais vous quitter sans faire de bruit et sans vous en parler, car il y va de mon salut, et quand
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il est question de se saüver, il n’y a pas de permission à demander à personne. Mais parce que je n'ai pas voulu vous attrister, je vous ai pris ici en particulier pour vous prier de me donner votre consentement. Dieu le veut, mon fils, et si nous l’aimons, nous devons aussi le vouloir : c’est à lui à commander et à nous à obéir. Si cette séparation vous afflige, vous devez vous souvenir que c’est un grand honneur que Dieu me fait de m'avoir ainsi choisie pour le servir, et que ce doit être pour vous un grand sujet de contentement d’être persuadé que je serai dans un état où je pourrai prier pour vous jour et nuit. Ne voulez-vous donc pas, mon fils, que j'obéisse à Dieu qui me commande de me séparer de vous ?”
À ces paroles, son fils à qui elle n'avait pas coutume de faire des discours si graves demeura tout interdit, et dans son étonnement il ne put que faire cette réponse d'enfant : “ Mais je ne vous verrai donc plus ! — Ne dites pas cela, mon fils, reprit cette bonne mère, vous me verrez tant qu'il vous plaira, et c’est pour cela que je ne m’éloigne pas de vous. Le lieu de ma retraite est le couvent des Ursulines, il est à notre porte, ainsi vous aurez la liberté de me voir quand vous le voudrez. — Eh bien ! ma mère, reprit alors l'enfant, puisque j'aurai la consolation de vous voir et de vous parler, je le veux bien. — Puisque vous le voulez bien, mon fils, poursuivit l’héroïque mère, je me retire et vous laisse entre les mains de Dieu. Je ne vous laisse pas de biens, car comme le Seigneur est mon héritage, je désire qu’il soit aussi le vôtre; si vous le craignez vous serez assez riche, car la crainte de Dieu est un grand trésor. Mon fils, vous perdez aujourd'hui votre mère, mais vous ne perdez rien, parce que je vous en donne une autre à ma place qui sera bien meilleure pour vous que moi, et qui a bien plus de pouvoir pour vous faire du bien. C’est la sainte Vierge à qui je vous recommande ; soyez-lui bien dévot, appelez-la votre mère, et dans tous vos besoins adressez-vous à elle avec confiance, lui faisant ressouvenir que vous êtes son fils et qu'il faut qu’elle ait soin de vous. Je vous laisse encore entre les mains de ma sœur, qui m'a promis de vous aimer et de vous entretenir jusqu’à ce que Dieu dispose de vous selon l’ordre de sa Providence, c'est pourquoi je vous prie de lui rendre le même respect et la même
obéissance qu'à moi. Respectez tous vos parents, honorez tout le monde, ne soyez point querelleur, évitez la compagnie des écoliers débauchés et fréquentez ceux que vous verrez se porter à la piété. Approchez souvent des sacrements, servez bien Dieu, priez-le avec respect et dévotion, et gardez surtout ses saints commandements, En un mot, aimez Dieu, et Dieu vous aimera, et il aura soin de vous en quelque état que vous soyez. Adieu, mon fils !”
Ayant donné à son fils ces salutaires conseils elle se disposa à partir. C'était le 23 janvier 1631. L'enfant la suivit, marchant à ses côtés avec plusieurs amis qui l’accompagnaient. £a plupart, voyant son fils qui pleurait en silence sans oser témoigner autrement son affliction, ne pouvaient non plus retenir leurs larmes. Ellemême disait depuis: ‘“ Mon fils me faisait si grande compassion qu'il me semblait qu'on m’'arrachait l'âme ; mais Dieu m'était plus cher que tout cela.” Elle le laissa donc entre les mains de sa paternelle Providence, et, lui disant adieu à la porte du Monastère, elle entra généreusement et commença ce jour même les exercices du
noviciat.
Tout lui sembla facile et familier, et la nouvelle postulante préluda dans la vie religicuse de manière à donner une haute idée de son mérite et de sa sainteté. Oubliant son âge et son expérience, elle ne se distinguait des autres novices que par une plus grande simplicité et une obéissance plus parfaite. Elle trouvait dans les exercices de la Religion un “ Paradis de délices,” et ne cessait de répéter dans son ravissement: “ Posséder un si grand bien après l'avoir attendu dix et douze ans, quel bonheur !”
Cependant la joie qu'elle goûtait dans sa chère solitude fut troublée par une tempête imprévue. ‘“ Une troupe de petits écoliers compagnons de mon fils, dit-elle, s’assembla autour de lui et commença à huer et crier de ce qu'il avait été si fou et si simple que de me laiser entrer aux Ursulines, ajoutant qu'il était maintenant sans père et sans mère, et qu'il serait méprisé et abandonné. ‘“ Allons la chercher, lui disaient-ils, allons faire grand bruit à la porte afin qu’on te larende.” Ces paroles firent une telle impression sur cet enfant qu’il en pleurait amèrement. Ils vinrent donc en grand nombre à la porte du Monastère avec un bruit et
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des cris si étranges, qu’on les entendait de toutes parts, D'abord je ne savais ce que c'était; mais parmi ces voix confuses je distinguai bientôt celle de mon fils, qui criait plus fort que tous les autres : ‘“ Rendez-moi ma mère, rendez-moi ma mère!” Cela me perça le cœur, et me fit craindre beaucoup que la Communauté ne se lassât enfin et ne vint à me congédier. J'en traitais humblement avec Notre-Seigneur pour l'amour duquel j'avais abandonné cet enfant, et par ce moyen mon âme demeurait dans la paix. Nos Mères pleuraient de compassion en entendant ces cris. Il venait à l'église lorsqu'on disait la messe, et, passant la tête par la fenêtre de la grille de communion, il disait les larmes aux yeux et d’une voix entrecoupée de sanglots: ‘ Rendez-moi ma mère!” On m’envoyait le voir au parloir, où je l’apaisais et le consolais par quelques petits présents que me fournissaient les religieuses. Les tourières remarquaient qu’il s’en allait à reculons, les yeux fixés sur les fenêtres du dortoir où il m'avait vue une fois, et il faisait cela jusqu’à ce qu’il eût perdu de vue le Monastère.”
Un oncle de l'enfant, qui avait un talent particulier pour la poésie, lui mettait entre les mains des élégies, où il le faisait parler de la manière la plus attendrissante sur l'abandon où il était réduit, et il l’envoyait porter ces écrits à sa mère. Enfin c’étaient chaque jour de nouvelles scènes ; mais Dieu consola sa fidèle servante en lui promettant d’avoir soin de son fils : ainsi se termina cette étrange source de peines et de désolations. Elle-même s'était offerte à Notre-Seigneur pour souffrir toutes les croix qu'il lui plairait de lui envoyer, afin que cet enfant ne l’offensât point et sauvât son âme,
Un autre, assaut lui fut encore livré. “ Mon père qui était fort âgé, dit-elf, jetait des cris lamentables lorsque je le quittai, m’assurant qu’il mourrait de douleur si je me retirais. Moi qui voulais obéir à Dieu, ayant d’ailleurs trois sœurs dans le monde, capables de l’assister s’il en eut eu besoin, je passai par dessus toutes les tendresses de la nature appuyée sur ces paroles de Notre-Seigneur: “Qui aime son père et sa mère plus que moi n’est pas digne de moi.” Son père en effet mourut quelques mois après son entrée en religion ; mais il s'était résigné, il était venu plusieurs fois la
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voir et lui avait donné sa bénédiction. (Cependant la malignité du monde lui attribua cet événement et l’accusa de dûreté ; toutefois les orages cessèrent et l’on finit par rendre justice à son héroïque vertu.
Deux mois après son entrée au noviciat, elle reçut des grâces extraordinaires qui l'élevèrent à une sublime connaissance du grand mystère de la Très-Sainte Trinité. Son âme fut tellement ravie en Dieu qu'il lui semblait goûter les délices des bienheureux. Le jour où elle prit le voile sous le nom de Marie de l’Incarnation, il parut en elle quelque chose de si céleste que toute l'assemblée en demeura dans l’admiration: c'était l'heure de la délivrance, la joie du pauvre nautonnier nouvellement arrivé au port. ‘“ Tout ce que je voyais en religion, dit-elle, me semblait rempli de l'esprit de Dieu : les règles, les cérémonies, la clôture, les vœux, et toutes les pratiques qui s’y observent. Envisageant mon habit religieux, je mettais la main à ma tête pour toucher mon voile, et voir si je ne me trompais pas, et si réellement je possédais le bonheur d’être dans la maison de Dieu et une portion de son héritage l’’ Comme nous ne pouvons qu'effleurer le récit de toutes les choses merveilleuses que les historiens rapportent de notre future missionnaire du Canada, nous dirons seulement que Dieu, après avoir élevé cette âme fidèle jusque dans le sein de la divinité, et l'avoir. unie aux trois personnes divines d’une manière qui n’est pas commune, la soumit à ce genre d'épreuves qu'il n’envoie qu'aux âmes héroïques. La fervente novice se vit tout à coup transportée des délices du ciel dans une espèce d’enfer ; ce n'étaient plus que ténèbres dans l'esprit, illusions dans l'imagination, révolte dans la volonté. Toutes ces tentations néanmoins ne la firent pas manquer à une seule observañee, et elle conservait dans le fond de son âme un parfait acquiescement à la volonté divine. Pour surcroît de peine, elle apprit que son fils, après avoir été l'exemple du collége, commençait à se mal conduire, et qu’il était à craindre qu’il ne se perdît entièrement, Cette nouvelle pouvait même mettre obstacle à sa profession religieuse dont le temps approchait, Dans l’angoisse de son cœur, elle se soumit à tout ce que le ciel en ordonnerait, Alors Dieu qui ne se laisse
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