TRAITS ÉDIFIANTS DE LA JEUNE AGNÈS
Persuadée que ces pieux récits du temps passé donneront à nos lectrices autant de plaisir que d'édification, nous ajouterons ici quelques détails sur uue jeune fille sauvage, dont nous avons déjà parlé, et qui fut si chérie et si estimée de nos premières Mères, qu’elles avaient formé le dessein de l’admettre dans la Communauté en qualité de novice. ‘Agnès Chab8ik- 8echich, dit la Mère de l’Incarnation, nous fut ü“onnée en mème temps, (au mois d'août 1639). Le nom d’Agnès lui convient très-bien, car c’est un agneau en douceur et en simplicité. Quelque temps avant d’entrer au séminaire, elle rencontra le Rév. Père de Quen dans le bois où elle coupait sa provision ; elle ne l’eut pas plus tôt aperçu qu’elle jeta sa hache à l'écart et lui dit: “Enseïigne-moi.” Agnès fit cette action de si bonne grâce qu'il en fut sensiblement touché, et pour satisfaire sa ferveur il l’amena au séminaire avec deux de ses compagnes, où elles se rendirent en peu de temps capables du saint baptême. Elle a fait de trèsgrands progrès auprès de nous, tant dans la connaissance de nos saints mystères, que dans les bonnes mœurs, dans la science des ouvrages, à lire, à jouer de la viole, et en mille autres petites adresses. Elle n’a que douze ans, et elle fit sa première communion à Pâques avec trois de ses compagnes.”
Trois ans s'écoulent; Agnès avançait en âge, en vertu, en science et en grâces naturelles. Habillée à la française, douce et polie, parlant et écrivant sa propropre langue, ainsi que le français, avec facilité, elle ne ressemblait en rien à cette enfant de la forêt que le Père de Quen avait rencontrée au printeps de 1639, coupant des branches d'arbres avec sa petite hache. La voyant
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si gracieuse et si a-complie, ses parents voulurent l’avoir avec eux pendant quelque temps, avant de la laisser entrer au noviciat comme elle le désirait.
Ils l'emmenèrent à la pêche dans l’automne de 1643. Un jour qu’elle s’amusait dans un canot avec plusieurs autres jeunes filles, la frêle embarcation versa et elles tombèrent dans les eaux profondes du St. Laurent. On se hâte de venir au secours de ces infortunées. Le frère d'Agnès parvient à saisir sa sœur et la transporte presque sans vie sur le rivage.
Elle revint peu à peu, et parut reprendre des forces ; mais cet accident avait déterminé sa mort.
Au mois d'août suivant, la Vén. Mère de l’Incarnation annonçait à ses amis de France la fin édifiante de sa douce Agnès. ‘Il est mort une de nos séminaristes daus les bois. C’était une fille qui réglait parmi les sauvages les points de notre foi que l’on devait chanter. Nous avons pensé la faire religieuse, car elle en était très-digne ; mais enfin elle est morte son livre à la muin et en priant Dieu. Nous avons encore quantité de filles très-sages.””
Le R. P. Vimont a inséré dans la Relation de 1644, de charmants détails sur la mort précieuse d’Agnès. ‘ Cette année, dit-il, une séminariste, qui avait désiré ardemment d’être religieuse, est passée de cette vie dans une meilleure ; elle se nommait Agnès Chab8ek- 8echich. Ses parents l'ayant retirée du séminaire pour se servir de son petit travail, parce qu'elle était déjà grande, il arriva qu'en naviguant dans leurs petits canots, elle tomba dans la grande rivière. Son frère l'ayant aperçue, se jette à l'eau et la retire de la mort, car elle coulait déjà à fond ; il sauva aussi ses compagues qui étaient, dans le même naufrage. Or, comme on ne réchaufta point cette pauvre enfant que le froid
d’une saison bien rude avait portée à deux doigts du trépas, elle ne fit que languir jusques environ les fêtes de Noël qu’elle prit une nouvelle naïssance en paradis. Elle donna beaucoup d’édification aux sauvages dans le peu de temps qu’elle vécut avec eux. Comme elle avait une belle voix, elle leur chantait les cantiques spirituels qu’on lui avait appris au séminaire ; elle se rendait obéissante et sa dévotion agréait extrêmement | à ces bons néophytes. Quand ceux qui assistaient Agnès lui eurent annoncé la nouvelle de sa mort, elle rentra en
elle-même, puis poussant un profond soupir, elle dit :
‘ Hélas ! je voudrais bien pouvoir me confesser, je ne | sens rien qui me pèse sur la conscience, maïs je souhai.
terais fort néanmoins d’être assistée par quelque Père.” D | Il n’y avait pas moyen pour lors de la satisfaire, car ses él: | parents étaient dans leurs grandes chasses, et elle se trouvait avec eux. Un jeune Français qui accompagunait cette escouade de sauvages chrétiens pour apprendre leur langue, s’en revint si édifié et si étonné de tous tant qu'ils étaient, et particulièrement de la belle mort de cette jeune séminariste, qu’il en consola bien fort tous ses parents qui nous l’ont raconté. Elle ” produisait des actes de douleur d’avoir offensé Dieu, | mais avec des sentiments si tendres que les sauvages en étaient touchés. Elle avait toujours en main ou devant ses yeux son livre et son chapelet pour entretenir ses petites dévotions. Ses parents enterrèrent avec elle son livre et son rosaire pour témoignage de sa piété et de l’amour qu’elle avait envers Dieu et envers la Ste. Vierge.
“ Comme on demandait aux parents d'Agnès s'ils n’avaient point de regret de sa mort: ‘ Non, dirent-ils, elle a fait une trop belle mort; nous la croyons bienheureuse, il ne faut pas s’attrister de son bonheur.”
‘6 C'était un excellent esprit, Dieu lui a accordé la grâce de mourir vierge comme elle l'avait désiré, nonobstant qu'elle eût été recherchée de quelques Français et quelques Sauvages.”