LE LOUVRE DES URSULINES—ÉTUDE DES LANGUES SAUVAGES
Voilà doncles Ursulines renfermées dans cette petite maison sur le quai, dont parle si souvent la Mère de l’Incarnation. Ce petit logis occupait l'emplacement tel de la maison Blanchard, à la Basse Ville. Vou-
vous en connaître l'étendue? Ecoutons notre vieux récit. ‘“ Notre logement était si petit qu’en une chambre de seize pieds carrés, étaient notre chœur, notre parloir, nos cellules et notre réfectoire ; et, dans une autre petite salle, était la classe pour les françaises et les filles sauvages. Pour la chapelle, lu sacristie extérieure et la cuisine, nous fimes faire une galerie en forme d’appentis.”
Voyons encore comme les filles sauvages qui logeaient avec nos bonnes mères, ajoutaient à l'agrément d’une si charmante résidence. ‘La saleté des filles sauvages qui n'étaient pas encore formées à la propreté des françaises, nous faisait trouver tous les jours des cheveux, des charbons et autres ordures dans notre pot, et quelquefois on trouvait un vieux soulier dans la mar-. mite, ce qui pourtant ne nous donnait pas trop de dégoût.” (1)
(1) Lettres de la Vên. Mère de l’Incarnation,
C'était là la demeure que nôs admirables fondatrices appelaient leur ‘ Louvre,” et où elles se trouvaient plus Ÿ heureuses qu'elles ne l’eussent été sous les lambris : dorés des palais des rois ; parceque, disaient-elles ingé- | nûment: “ Nous avons avec nous les trésors que nous étions venus chercher, nos chères néophytes.” Le charitable et dévoué Père Le Jeune, qui se rendait tous les jours à leur maison pour leur enseigner les langues sauvages, ne parle qu'avec admiration de ce petit séjour de bonheur. ‘Je vous laisse à penser combien sont grandes les incommodités qui proviennent d’un lieu si rétréci, mais je puis dire que la joie qu’elles reçoivent essuie tellement leurs ennuis, que leur esprit ne ressent rien de cette prison.” Qu'il est touchant, le détail de leur travaux et de leur ingénieuse charité envers les sauvages, pendant plus de trois ans qu’elles vécurent dans cette étroite enceinte! Les sauvages qui habitaient alors Québec et ses environs, étaient pour la plupartdes Algonquins, dont les terres de chasse étaient au nord du grand fleuve. Il y avait aussi des ITurons: de là la nécessité d'étudier les langues de ces deux tribus à la fois. Notre Mère de l’'Incarnation, ainsi que la Mère St. Joseph et la Mère Ste. Croix commencèrent donc leurs études, sous la direction de leur infatigable instituteur, et tels furent leur ardeur et leur succès, qu’en moins de deux mois, on les jugea capables d'enseigner la doctrine chrétienne aux pauvres enfants des bois. “ Je n’eusse jamais osé avoir seulement la pensée de pouvoir parvenir à enseigner nos chers néophytes, écrivait notre Vén. Mère, et néanmoins notre bon Maître me donne de la facilité à le faire en leur langue. + Je vous avoue qu'il y a bien des épines à apprendre un | langage si contraire au nôtre, et pourtant on se rit de | moi quand je dis qu’il y a de la peine: car on me re-
EP
TE
PA
présente que si la peine était si grande, je n'y aurais pas tant de fucilité. Mais, croyez-moi, le désir de pârler fait beaucoup: je voudrais faire sortir mon cœur par ma langue, pour dire à mes chers néophytes ce qu’il sent de l’amour de Dieu et de Jésus notre bon Maître.”
Mais le Seigneur éprouva nos Mères d'une manière terrible à la fin du mois d'août de cette année, 1639. La petite vérole, qui s'était déclarée parmi les sauvages, se répandit avec une rapidité effrayante, tant dans l'habitation de Sillery qu’à l'hôpital que venaient d’y établir temporairement les religieuses Hospitalières. Les Ursulines eurent bientôt aussi leur tour et leur pauvre petit couvent de la Basse-Ville fut complètement envahi par la contagion. “Cette petite maison, dit la Mère de l’Incarnation, fut changée en un hôpital par la maladie de la petite vérole qui se prit aux filles sauvages, qui l’eurent toutes jusqu'a trois fois, et dont quatre moururent. Nous nous attendions toutes de tomber malades, tant parceque cette maladie était une contagion, qu’à cause que nous étions jour et nuit à les assister, et que le peu de logement que nous avions, nous obligeait d’être continuellement les unes avec les autres. Mais Notre Seigneur nous assista si puissamment qu'aucune ne fut incommodée. Comme nous n'avions pas encore de meubles, tous les lits étaient sur le plancher en si grand nombre qu'il nous fallait passer incessamment par dessus les malades, et dans cette nécessité, la divine Majesté nous donnait un si grand courage, qu'aucune de nous n'avait de dégoût des maux et de la saleté des sauvages. Mme. notre Fondatrice même voulut tenir le premier rang dans ces pratiques de charité, et quoiqu'elle fût délicate, elle s’employait avec un zèle merveilleux dans les offices les plus humbles et les plus rebutants.”
La maladie dura jusqu'au mois de février 1640, où nos’ pauvres Mères commencèrent un peu à respirer; mais elles n'avaient plus de linge blanc ni de hardes dans la maison: les draps et les serviettes, les guimpes et les bandeaux, tout avait été employé à panser les malades, la plupart couverts d’ulcères dégoûtants. Ce ne fut qu’au mois de juin, qu’à l’aide des eftets appor tés par les vaisseaux, nos Mères purent se vêtir un peu plus convenablement. Aïnsi s’immolaient, dans l’étroit enclos qu’elles s'étaient elles-mêmes fait tracer en pieux de cèdre, les fondatrices de notre antique et vénérable Monastère,
L'affliction la plus sensible à ces véritables Ursulines, à cette époque mémorable de l’histoire de notre maison, c'était la crainte que la maladie n’éloignât leurs séminaristes. (1) ‘Les sauvages qui ne sont pas chrétiens, écrivait notre Vén. Mère, sont dans cette erreur, que c’est le baptème, l'instruction et la demeure parmi les Français qui sont cause de cette mortalité ; ce qui nous faisait croire qu’on ne nous donnerait plus de filles, et qu’on retirerait celles que nous avions déjà. La providence de Dieu y pourvut avec tant de bonté, que les sauvages mêmes vinrent au devant pour nous prier de prendre leurs filles; de sorte que si nous avions des vivres et des habits, nous en pourrions recevoir un très-grand nombre, quoique nous soyons extrêmement pressées pour les bâtiments. Si Dieu touche le cœur de quelques âmes saintes pour nous aider à nous bâtir proche des sauvages, comme nous en avons le dessein, nous en aurons une grande quantité. Il nous tarde que cette heure ne soit venue, pour pouvoir faire plus parfaitement les choses pour lesquelles Notre-Seigneur nous a envoyées dans ce bien-
(1) On entendait par ‘‘séminaristes ” les élèves sauvages.
ve
sf
heureux pays. Madame notre Fondatrice est toute pleine de bonne volonté pour nous, et pour nous bâtir; mais ses parents ne lui permettent pas d'agir selon l'étendue de son zèle. Pour l'amour de Jésus-Christ que vous aimez, Mad me, (1) rendez-vous la médiatrice des pauvres fi 5, iges. Un grand n..""28£e va perdre si nous .e les ..cirons de ce malheu, ; et nous ne le pouvons faire à cause de notre impuissance, tant du vivre que du logement.
‘6 On parle de nous donner deux filles Huronnes avec deux Algonquines, outre dix-huit dont notre séminaire a été rempli, sans parler des filles externes qui y viennent continuellement. Je vous dirai, Madame, que l’on ne croira que difficilement en France les bénédictions que Dieu verse sur ce petit séminaire. Sans parler des femmes et des filles sauvages, qui ont permission d’entrer au lieu destiné à l'instruction des françaises et des séminaristes, les hommes nous visitent au parloïr, où nous tâchons de leur faire la même charité qu’à leurs femmes, et ce nous est une consolation bien sensible de nous Ôter le pain de la bouche pour le donner à ces pauvres gens, afin de leur inspirer l’amour de Notre-Seigneur. Après l'instruction et les prières, nous leur faisons festin à leur mode. La faim qu’ils ont est l'horloge qui fait juger de l’heure du repas, de sorte qne disposant À manger pour nos séminaristes, il faut aussi prévoir à ceux qui doivent survenir. Cela se fait particulièrement l'hiver, que les vicilles gens ne peuvent suivre les sauvages À la chasse; car si l’on n'avait soin d'eux en ce temps-là, ils mourraient de faim dans les cabanes. Dieu nous a fait la grâce de les pouvoir assister jusqu’au printemps, qu'ils nous ont tenu bonne compagnie, et ce nous sera une singulière con-
(1) Lettre de la Vèn, Mère, 1640, à une Dame de qualité,
solation de pouvoir continuer à le faire avec le secours des personnes charitables de France, sans lesauelles cela nous sera absolument impossible. Je vous en assure, Madame, cette dépense n’est pus croyable. Nous avions apporté des habits pour deux ans; tout a été employé dès cette année, de sorte même que n'ayant plus de quoi les vêtir, nous avons été obligées de leur donner une partie des nôtres.”
‘“ Je pensais que cette année (1) nous manquerions de tout, à cause de notre extrême pauvreté : M. Marchand (2) nous a envoyé de quoi vêtir nos séminaristes, un ciboire, et des outils pour le travail. Les bonnes Mères de la Visitation de Paris nous ont envoyé un présent de la valeur de plus de deux cent cinquante livres ; nos chères Mères de Tours et de Loches nous ont fait une bonne aumône; nos amis de Tours s’y sont joints; tout cela nous a tirées de la nécessité où nous étions d'employer nos te rs de lits à faire des habits à nos filles, selon la r© 1tion que nous avions prise. Voilà done ce que la diviue Providence fait pour ses enfants, et je vous assure qu’elle a pour nous un soin tout paruculier. Les habitants de Québec nous donnent des légumes et autres semblables rafraîchissement, en sorte que nous sommes trop à notre aise. Nous avons passé cet hiver aussi doucement qu’en France, et quoique nous soyons pressées dans un petit trou où il n’y a point d'air, nous n’y avons point été malades, et jamais je ne me sentis si forte. Sien France on ne mangeait que du lard et du poisson salé comme nous faisons ici, on serait malade et on n'aurait point de voix; nous nous portons fort bien et nous
(1) Autre lettre de 1640.
(2) Bourgeois de Tours d’une haute piété.
UV
chantons mieux qu’on ne fait en France. L'air est excellent, aussi est-ce un paradis terrestre, où les croix cet les épines naissent si amoureusement, que plus on en est piqué, plus le cœur est rempli de douceur.
Nos Mères furent vro1s ans en ce pays, avant de pouvoir se procurer l’aide si efficace et si nécessaire d’une bonne sœur converse. Mlle. Barré, qui avait suivi notre Fondatrice, plutôt comme demoiselle de compagnie que comme femme de chambre, se sacrifiait, à la vérité, au milieu de ces vénérables Mères qu’elle honorait singulièrement, et prenait une part généreuse dans tous les travaux communs. Auprès de Mlle. Charlotte Barré accourait toujours avec empressement Mme. de la Peltrie, pour partager ces petits travaux domestiques dont le détail entre, pour l’ordinaire, dans le cercle des attributions d’une sœur converse Ursuline. Ainsi, cette admirable Dame balayait la maison, préparait la nourriture, lavait la vaisselle, etc. C’est surtout à peigner et nettoyer les filles sauvages, qu’on la voyait se livrer avec plaisir ! ‘ Quand on nous les donne, disait la Vén. Mère, il faut les laver depuis la tête jusqu'aux pieds, à cause de la graisse dont leurs parents les oignent par tout le corps : et quelque diligence qu’on fasse, et quoiqu’on les change souvent de linge et d’habits, on ne peut de longtemps les épuiser de la vermine. Une sœur emploie une partie du jour à cela. C’est un office que chacune ambitionne avec empressement; celle qui l'emporte s’estime riche d’un si heureux sort, celles qui en sont privées s’en estiment indignes et demeurent dans l’humilité. Madame notre Fondatrice l’a excercé presque toute l’année; aujourd’hui, c’est la Mère Marie de St. Joseph qui jouit de ce bonheur.”
Mais ne perdons pas de vue le ‘“ Louvre ” de nos £
Mères, sans dire un mot des régals qu'elles y donpaient à leurs hôtes chéris. ‘“ Pour en traiter splendidement soixante ou quatre-vingts, on y emploie, dit notre Mère, environ un boisseau de pruneaux noirs, quatre pains de six livres pièce, quatre mesures de farine de pois ou de blé d'Inde, une douzaine de chandelles de suif fondues, deux ou trois livres de gros lard, afin que tout soit bien gras, car c’est ce qu’ils aiment : ce festin, qui leur sert tout ensemble de boire et de manger, est un de leurs plus magnifiques repas.”
Les agréments de la musique ne devaient pas même manquer à ces splendides banquets ; car, n’en déplaise aux aimables virtuoses de nos jours, la-jeune Agnès. avec laquelle elles feront bientôt connaissance, était très-habile à jouer de la ‘“ viole,” au témoignage de notre Vén. Mère, et elle ne manquait pas sans donte de mettre ses talents à contribution, quand il s'agissait de traiter en grand ses compatriotes !