LE MONASTÈRE EN ÉTAT DE SIÉGE
Nos lectrices ont déjà vu nos Mères en des circonstances bien variées et difficiles ; elles ont eu lieu d’ad-
mirer leur constance au jour de l’épreuve et leur infa-
tigable zèle dans les œuvres de leur Institut ; maïs ce
qu’elles n’ont pas encore vu, c’est leur courage militaire
en face de l'ennemi.
Les habitants de Québec étaient pour la plupart dis- \ persés dans les champs au printemps de 1660, quand soudain se répand la nouvelle que douze cents Troquois, rassemblés dans les environs de Montréal, complotent de perdre toute la colonie, ‘et que dans ce but, ils vont commencer par la capitale où réside Ononthio, afin qu'ayant coupé la tête, il leur soit plus facile d’abattre les membres :”’ c’est-à-dire, qu'après avoir pris Québec, ils fondront sur Trois-Rivières et Montréal, pour anéantir à jamais en Canada la race française !
Qu'on s’imagine s’il est possible la terreur qui se répand partout à cette nouvelle ! On expose le St. Sacrement pour implorer la miséricorde de Dieu, et l’on se recommande à la Ste. Vierge. Monseigneur, craignant pour les religieuses, leur ordonne de sortir de leurs mai-sons, et les fait conduire chez les RR. PP. Jésuites où on leur assigne des corps-de-logis séparés : aux Ursulines, celui de la Congrégation, et aux Hospitalières, un autre qui en était voisin.
Quand les habitants nous virent quitter une maison aussi forte que la nôtre,” dit la Vên. Mère, ‘“ car celle de l'Hôpital est mal située au regard des Iroquois, ils furent si épouvantés qu’ils crurent que tout était perdu. Ils abandonnèrent leurs maisons et se retirèrent, les uns dans le fort, les autres chez les Révérends Pères, les autres chez Mgr. notre Evêque, et les autres chez
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nous où nous avions six ou sept familles, tant chez nos domestiques, que dans nos parloirs et offices extérieurs. Le reste se barricada de tous côtés dans la Basse-Ville où l’on posa plusieurs corps de garde.”
Cependant le Monastère avait été mis en état de siége. ‘ L'on avait fait quantité de redoutes, dont la plus forte était proche de notre écurie, pour défendre la grange d'un côté et l’église de l’autre. Toutes nos fenêtres étaient garnies de poutreaux et murailles à moitié avec des meurtrières. L'on avait fait des défenses sur nos perrons. Il y avait des ponts de communication d’un appartement à l’autre, et de notre maison à celle de nos domestiques. Nous ne pouvions même sortir dans notre cour que par une petite porte à moulinet, où il ne pouvait passer qu’une personne à la fois. En un mot, notre Monastère était converti en un fort gardé par vingt-quatre hommes bien résolus. L'on avait posé des corps-de-garde aux deux extrémités de notre maison, et la faction s’y faisait régulièrement.
‘ J’eus permission de ne point sortir, ajoute la Mère de l’Incarnation, afin de ne pas laisser notre Monastère à l’abandon de tant d'hommes de guerre, à qui il me fallait fournir les munitions nécessaires, tant pour la bouche que pour la garde. Trois autres religieuses demeurèrent avec moi. Je n'avais aucune crainte, ni dans l’esprit, ni à l’extérieur ; maïs je vous avoue que je fus sensiblement touchée, voyant qu’on nous Ôtait le St. Sacrement. Une de nos sœurs nommée de Ste. Ursule pleurait amèrement et demeurait inconsolable.”
Une nuit s'étant ainsi passée dans les transes, le lendemain matin, après la messe, on ramena à leur Monastère la famille émigrée des Ursulines et de leurs élèves. Le soir venu, elles reprirent le chemin
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du Collége des Révérends Pères : cette scène, qui heureusement ne devait pas avoir de dénouement sérieux, se renouvela pendant huit jours. Jugeant alors que le Monastère était suffisamment fortifié, on permit aux religieuses d’y demeurer, sans cependant oser encore y remettre le St. Sacrement, ce qui était pour nos bonnes Mères la plus sensible de toutes les privations.
Le 8 juin, on commençait à se rassurer un peu, lorsqu’on apporte tout-à-coup la nouvelle que les Iroquois sont à la veille de tomber sur Québec. ‘ En moins d’une demi-heure, dit la Vén. Mère, chacun fut rangé eu son poste et en état de se défendre. Toutes nos portes furent de nouveau barricadées, et je munis tous nos soldats de ce qui leur était nécessaire. Les femmes étaient tout-À-fait effrayées.”
On redouble les prières; la confiance en la protection de Marie était sans bornes. “Un de nos domestiques, que je faisais travailler à nos fortitications, me dit avec une ferveur tout animée de confiance : ‘Ne vous imaginez pas, ma Mère, que Dieu permette que l’ennemi nous surprenne ; il enverra quelque Huron par les prières de la Ste. Vierge, qui nous donnera les avis nécessaires pour notre conservation. La Ste. Vierge a coutume de nous faire cette faveur en toute occasion, elle le fera encore à l’avenir.” Ce discours me toucha fort, ajoute la Vén. Mère, et nous en vîmes l'effet dès le jour même ou le lendemain. Deux Hurons qui avaient été pris, et qui s'étaient sauvés comme miraculeusement par l’assistance de la Ste. Vierge, arrivèrent à Québec, apportant la nouvelle du généreux dévouement de Daulac et de ses compagnons, et de la retraite de l'ennemi. Cette nouvelle fit cesser la garde dans tous les lienx, excepté dans les forts, et tout le monde commença à respirer,