‹ Les Ursulines de Québec [microforme]Chapitre 19 sur 156 · DT · texte numérisé non relu

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de son directeur, “ vers la fin de l’année, peu après que j'eus fait ma profession religieuse, m'étant retirée à l'issue de Matines dans notre cellule, il me sembla dans un léger sommeil, que je pris par la main une Dame séculière que j'avais rencontrée je ne sais par quel hasard. Nous quittâmes, elle et moi, le lieu de notre demeure ordinaire, et je lemmenais après moi à grands pas et avec bien de la fatigue, parce que nous trouvions des obstacles très-difficiles, qui s’opposaient à notre passage et nous empéchaient d'aller aux lieux où nous aspirions, quoique je ne susse pas où, ni le chemin pour y aller, Cependant je franchissais tons ces obstacles, tirant après moi cette bonne Dame, jusqu'à ce que nous arrivèämes à une belle place, à l'entrée de laquelle il y avait un homme vêtu de blanc, de la forme que l’on dépeint ordinairement les apôtres, qui, nous regardant bénignement ma compagne et moi, nous fit signe de la main; quoiqu'il ne parlât point, son signe me servait d'adresse pour aller à une petite église située sur la côte, Nous montämes par un passage, comme de la largeur d’un grand portail. Le lieu était ravissant, il n'avait point d'autre couverture que le ciel, le pavé était comme de marbre blanc ou d’albâtre par carreaux, et les liaisons d’un beau rouge ; le silence était grand, ce qui faisait une partie de sa beauté. Cette place était carrée en forme d’un Monastère; les bâtiments,beaux et réguliers; cependant sans m’arrêter à en considérer la stucture, mon cœur était attiré vers cette petite église qui m'avait été montrée par le gardien de ce pays. Je sentais toujours ma compagne après moi, et en avançant, je vis au bas de ce lieu, qui était très-éminent, un grand et vaste pays, qu'en un moment je considérai tout entier, et qui me parut plein de montagnes, de vallées et de brouillards, au milieu

rit

desquels j'entrevis une petite maison, qui était l'église de ce pays-là, quasi enfoncée dans ces ténèbres, en sorte qu'on n'en voyait que le faite. Ces abscurités qui remplissaient ce pauvre pays étaient affreuses et paraissaient inaccessibles ; ma compagne cependant me quitta, et descendit quelques pas daps l’epaisseur de ces brouillards, Pour moi qui, dès le commencement, avais eu signe d'aller à la petite église qui était sur le bord de la côte où nous étions, je ne respirais que d'y arriver au plus tôt; elle était d'un beau marbre blanc, tout orné d'une beile sculpture à l'antique. La Ste. Vierge était assise au-dessus, tout au milieu, tenant entre ses bras le saint Enfant-Jésus, et regardait ce grand pays aussi pitoyable qu'effroyable, La Mère et le Fils me paraissaient de marbre ; cependant leur attrait était si charmant, qu'il me semblait que je ne se. rais jamais arrivée assez tôt pour contenter ma dévotion,

“ J'y arrivai enfin, pleine d’une ardeur qui me consumait. Pour lors je fus bien surprise, car levant les yeux, je trouvai que la Ste. Vierge et son divin Enfant n'étaient plus de marbre, mais de chair, et que cette divine Mère jetait des regards pitoyables sur ce pays désolé, et que, baissant la tête, elle en entretenait le saint Enfant Jésus ; il me semblait aussi qu’elle lui parlait de moi, ce qui m'enflammait le cœur de plus en plus.

“ La beauté du visage de la Ste, Vierge, qui paraissait de l’âge de quinze à seize ans, était ravissante ; l'impression en est encore entière dans mon esprit, Làdessus je m'éveillai avec une grande idée pour la conversion du pays que j'avais vu. Je n'avais néanmoins aucune idée de ce que pouvait signifier cette vision, tout m'était un mystère que je n’entendais pas, parce qu'en tout cela il ne me füt pas dit une seule parole,

“ Un jour donc que j'étais en oraison devant le St, Sacrement, je reçus tout d'un coup une nouvelle impression de cette même vision, et tout ce que j'avais vu de ce grand pays fut représenté à mon esprit dans toutes ces circonstances. La divine Majesté, en cette vision, me dit intérieurement ; “ C’est le Canada que je t'avais montré ; il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie.” (!)

Ces paroles, qui portaient ‘ vie et esprit” dans l’âme de notre Vén. Mère, la jetèrent dans un anéantissement indicible, “ Q mon grand Dieu ! dit-elle, vous pouvez tout et moi je ne puis rien; s'il vous plait de m'aider ; me voilà prête, je vous promets de vous obéir ; faites en moi et par moi votre très-adorable volonté.” (°)

Depuis ce moment, quoiqu’elle ne cessät pas de prier pour tous les peuples de la terre, son esprit revenait toujours à son Canada ; et, conjurant le Père éternel de la mettre en état de pouvoir exécuter le commandement qu'il lui avait fait, de lui bâtir en ce pays une maison où il füt loué et adoré avec Jésus et Marie, “Je le priais en outre, dit-elle, de n’en point séparer le grand St. Joseph, ayant de fortes impressions que c'était lui que j'avais vu être le gardien de ce grand pays, Jésus et Marie ne pouvant être sans lui. Dans mes entretiens les plus intimes avec Dieu je disais : O mon Amour, il faut que cette maison soit pour Jésus,

(2) Il est bon de faire remarquer que la Mère de l'Incarnation jusque-là, n'avait jamais entendu parler du Canada, sinon quand pour faire peur aux enfants on les menaçait de les envoyer en Canada, ce qu'elle prenait pour un mot d'épouvante ou de raillerie.

(2) La Mère de l'Incarnation, par ordre de ses directeurs, a écrit cette vision à trois différentes reprises. On la trouve avec plus ou moins de détails, dans ses Lettres, dans sa Vie, et aussi dans la Relation de 1672.

4 Marie, Joseph! Je le disais et ne pouvais m'en empécher, et j'avais une certitude que la divine Majesté agréait mes instances.”

La suite fera voir que le St. Esprit, en effet, était l'autaur de ces ardentes supplications, et que St. Joseph devait avoir une grande part dans l'établissement de notre Monastère,

Assez loin de Tours, à Alençon en Normandie, vivait une jeune et noble veuve, que Dieu voulait associer à l'œuvre de la Mère de l'Incarnation, et à qui il donnait aussi une mission toute spéciale pour le Canada.

Mile, Marie-Madeleine de Ohauvigny, plus connue sous le nom de Mme. de la Peltrie, était douée de ces aimables et précieuses qualités qui font les délices de la famille et l’ornement de la société. Son père, M, de Chauvigay, seigneur de Vaunbougon, tenait un rang distingué parmi la noblesse de Normandie Dans son désir de laisser après lui à sa patrie, des héritiers capables de rappeler les vertus de ses ancêtres, cet homme, d’ailleurs fort religieux, méconnut un peu la voix du ciel, N'ayant point de fils pour transmettre à 4 la postérité le nom de Chauvigny, il voulut s'en ccnsoler en assurant à ses deux filles une position honcrable dans le monde, Après avoir établi l’ainée, il songea à faire contracter alliance à la jeune Madeleine ; mais toute alliance terrestre étant contraire à ses inclinations, elle déclara formellement à son père, qu’elle ne voulait d'autre époux que Celui qui est éternel. Cependant, elle eut beau protester que le désir entraînant de son âme la portait à la vie religieuse, tout fut inutile, elle dut fléchir sous l'autorité paternelle et accepter, à l’âge de dix-sept ans, la main du chevalier Charles de Grivel (!), seigneur de la Peltrie, avec qui

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(1) Dans nos manuscrit, ce nom est aussi écrit (ruel et Grival,

à LES URSULINES DE QUÉBEC.

elle vécut cinq ans, se montrant épouse très-dévouée et chrétienne très-fervente.

Restée veuve à l’âge de vingt-deux ans, son âme fut soudain enflimmée d'un grand zèle pour le salut du prochain, et à la suite d’une retraite, elle résolut de s'employer à la conversion de toutes les nations du monde, autant que le permettait la faiblesse de son sexe. Cent et cent fois le jour elle répétait: * Faites de moi, mon Dieu, tout ce qu'il vous plaira; tout est à vous, mon Dieu, mon cœur, mes biens et ma vie!” Ainsi que la Mère de l’Incarnatiou, elle accompagnait sans cesse en esprit les ouvriers apostoliques, Un jour, lisant la Relation de l'année 1635, elle fut frappée de ces paroles: “ Hélas! mon Dieu, si les excès et les suporfluités de quelques dames de France s'employaient à cette œuvre si sainte, quelles grandes bénédictions feraient-elles fondre sur leurs familles! Quelle gloire en ja face des anges, d’avoir recueilli le Sang du Fils de Dieu pour l'appliquer à ces pauvres infidèles !” Ces paroles du R,. P. Le Jeune, dictées par l'Esprit-Saint, lui donnèrent la pensée qu’elle ne pourrait rien faire de plus utile à la gloire de Dieu, que de consacrer ses biens et sa vie à l'instruction des petites filles du Canada.

Quelque temps après, le jour de la Visitation de la Ste, Vierge, étant en oraison, Dieu lui fit connaitre clairement que “sa volonté était qu'elle allât en Canada pour le bien de tant de petites filles, et qu'il lui ferait à ce dessein de grandes grâces” Ce qui me donna, ditelle, tant de confusion que je lui dis, tonte baigne de larmes : ‘“ Hélas! Seigneur, ce n’est pas à moi qui suis une si grande pécheresse, une si vile et si abjecte créature, qu'il faut départir de si grandes faveurs ! ” Elle crut alors entendre en elle-même que cela était

vrai; mais que la miséricorde de Dieu en éclaterait davantage; que certainement elle se verrait un jour en Canada, et qu'elle y mourrait.” (1)

Sa vocation avait donc tous les signes d’une mission divine: aussi tous ceux qu'elle consulta déclarèrent qu'elle ne devait pas différer de suivre la voix de Dieu. Aux yeux du monde, son entreprise parut une chimère, vu l’état d'abandon et de barbarie où se trouvait alors le Canada. “Quelle apparence, s'écriait-on, qu'une

jeune dame, délicate, douée de tous les avantages de

la nature et de la grâce, ainsi que des biens de la fortune, considérée et recherchée comme un des premiers partis du pays, aille se reléguer dans une terre lointaine, passer sa vie au milieu des sauvages de l'Amérique !”

Sans tenir compte de l'opinion du monde, ni des difhcultés qu'on lui suscitait, Mine, de la Peltrie, s’occupait des moyens d'exécuter son projet, quand elle fut frappée d'une mr 4ladie qui la réduisit bientôt à l'extrémité, Dans cet état désespéré, elle fit vœu à St Joseph d'aller en Canada, et de consacrer ses biens et sa vie à bâtir une maison, pour l'instruction des petites filles de ces contrées. A peine eut-elle fait ce vœu qu'elle se trouva hors de danger.

Etant parfaitement rétablie, elle se mit en devoir d'accomplir le vœu qu'elle avait fait ; d’un autre côté son père s'occupait plus que jamais de lui fañe prendre de nouveaux engagements dans le monde. Ses parents el ses amis se portèrent contre elle aux dernières violences, lui suscitant des procès interminables pour lui ôter le pouvoir de disposer de son bien, Mais Dieu, qui se rit des desseins de l’homme, quand celui-ci soppose à l'exécution de sa volonté, prèta sa force toute puissante à une faible femme qui cherchait hum-

(t) Relation de 1672.

blement à lui plaire. Quel bean jour succède à la tempête ! Soudain, tout change de face en faveur de la pieuse veuve : son procès se gagne comme par miracle; un moyen des plus extraordinaires (!) la délivre des instances de son père, et accompagnée de M. de Ber- -nières, elle se rend à Paris pour consulter les ecclésiastiques les plus recommandables par leur doctrine et leur piété. Tous s'accordent à l’approuver. Il ne lui restait plus qu'à trouver des religieuses pour l’accompagner en Canada. S'étant adressée à ce sujet au R P. Poncet, qui se disposait à partir pour cette mission, elle fut bien surprise d'apprendre que le ciel y avait déjà pourvu, et qu'il y avait à Tours une religieuse d’un grand mérite, qui se consumait du dési- de passer dans la Nouvelle-France, Mme, de la Peltrie écrivit aussitôt à la Mère Marie de l’Incarnation qui, de son côté, pres.entait que Dieu allait enfin la mettre en possession de cette ‘“ terre promise,” après laquelle elle soupirait depuis si longtemps; déjà elle s'était rendue à l'Ermitage de St, Joseph {*), pour le remercier d’une aussi précieuse faveur.

Bientôt Mme. de la Peltrie et M. de Bernières arrivent à Tours [1 fallait d’abord la permission de l’Archevêque, Mgr. Deschau, (°) alors très-âgé, et dont l’on redoutait un refus, vu son éloignement pour les projets extraordinaires. Le bon prélat parut d'abord surpris; ais quand il eut appris toutes les particula-

(G} Allusion à la piense fiction par laquelle M. de Bernières devint le protecteur de Mme. de la Peltrie, et ‘ l'ange visible” des préparatifs pour sa mission du Canada.— Voir Notice Biographique de Mme. de la Peltrie.

(2) Petite chapelle, ou lieu de dévotion, dans le jardin du monastère de Tours.

(#) Ce nom se trouve dans les Relations des Jésuites; dans les Chroniques de l'Ordre publiées en 1673, et dans notre Fieux Récit,

on donne le nom de Bouteiller à ce même Archevêque.

rités de la vocation de Maine, de la Peltrie, et le pieux stratagème dont elle usait en ce moment pour trouv + moyen de répondre à la voix de Dieu, il fut touché d'une extrême dévotion, “ Est-il bien possible, dit-il, que Dieu veuille prendre de mes filles pour un dessein si glorieux ? Ah! que je serai heureux, sil s'en trouve dans cette Communauté qui aient vocation pour exposer leur vie si généreusement!” Le KR. P Recteur de la Compagnie de Jésus lui ayant parlé de la vocation extraordinaire de la Mère de l'Incarnation :— “ Allez, je vous prie, mon Père, reprit le saint Prélat, allez encore lui parler, interrogez-la bien sur ce snjet, et revenez au plus tôt m'apprendre ce qui en est,” Satisfait sur ce point, le vénérable Archeréque voulut qu'on conduisit Mme de la Peltrie au Monastère des Ursulines de Tours, qu’on lui en ouvrit les portes, et qu’elle y fût reçue comme on leüt reçu Iui-même. À son arrivée, la Communauté s’assemble au son de la cloche,et s'étant rangée pour recevoir en cérémonie ja noble Fondatrice, on la conduisit au chœur en chantant le Vent Creator, qui fut suivi du Te Deum. Toutes pleuraient de joie de voir cette pieuse Dame, que l'on regardait comme un ange du ciel; elle de son côté se croyait en paradis, ‘“ Pour moi, dit notre Vén. Mère, dès que je l'eus envisagée, je me souvins de ma vision, et reconnus en elle [a compagne qui s'était jointe à moi, pour aller à ce grand pays qui m'avaitété montré: sa modestie, sa douceur et son teint m'en renouvelèrent l'idée ; tous les traits de son visage me parurent être les mêmes, [1 y avait environ six ans que cela m'était arrivé, et cependant j'en avais l’idée aussi distincte que sil n'y eut eu qu'un jour. Ce qui me fit encore davantage admirer la divine Providence, fut ce que j'appris par après d'elle-même, qu'en méme temps que Dieu me

l'avait fait connaître, il lui avait aussi donné les premières inspirations de sa vocation pour le Canada.”

“ Pour ne point m'arrèter, dit la Mère de l’Incarnation, an détail de mille circonstances qui changèrent notre Communauté en un petit paradis, la difficulté fut de nous trouver une compagne, car toutes le vo: at être. On allait en foule trouver M. de Bernie! qui était resté au parloir, pour obtenir cette grâce de Mgr. de Tours par son entremise (*). Il n’y avait de tranquille dans la maison qu’une jeune sœur nommée Marie de St. Bernard ; non pas qu'elle fût indifférente à cette entreprise, mais parce que son humilité ne lui permettait pas de croire qu’elle eût les qualités requises pour une aussi haute mission. Cependant elle rôdait, tantôt autour du parloir où se tenait M. de Bernières, tantôt auprès de la chambre de Mme de la Peltrie, sans pouvoir se résoudre à y entrer, lle était en cet état quand la Mère de l'Incarnation se sentit inspirée de la demander à M. de Bernières et à la Mère Supérieure. Il y eut beaucoup d'opposition du côté de cette dernière, qui lestimait trop jeune, cur elle n'avait que vingt-deux ans et demi. Mais M. de Bernières et Mme. de la Peltrie persistent à la demander: la sœur Marie de St. Bernard, de son côté, conjnre Dieu d’agréer l’offrande qu’elle lui fait de ses services et de sa vie; puis, s'adressant au glorieux St. Joseph, elle lui fait vœu de porter son nom, s’il lui obtisnt une faveur aussi signalée. Cependant on achève les prières des quarante-heures, et à l'assemblée où tout devait se conclure, St. Joseph se mit si bien de la partie qu'on fût obligée de faire le sacrifice de la chère sœur Marie de St. Bernard,” “ L'on en donna aussitôt avis à ses parents qui, à toute force, voulurent y mettre opposition ;

(:) Relation, 1672.

HISTOIRE DU MONASTÈRE, à : 13

mais quoi qu'ils fissent, Notre-Seigneur quien avait fait choix en fut le maître. Elle me fut donc donnée pour compagne ; et pour accomplir le vœu qu'elle en avait fait, elle changea son nom en celui de St Joseph.” (?)

Les choses étant ainsi arrêtées, le départ de Tours fut fixé au 22 février. “ Mgr. l’Archevéque nous envoya son carrosse, dit la Mére de l’Incarnation, afin que nous allassions à son palais recevoir sa bénédiction; et comme il était indisposé, il nous fit communier avec lui, et voulut ensuite que nous prissions notre réfection à sa table, après quoi il nous fit une belle exhortation sur les paroles que Notre-Seigneur dit à ses Apôtres lorsqu'il les envoya en mission, et nous indiqua nos devoirs, pendant que l’on expédiait notre obédience. Après qu'il eut traité avec Mme. de la Peltrie des affaires temporelles de notre fondation en Canada, nous le priâmes, ma compagne et moi, de nous commander ce voyage, afin que par ce commandement que nous recevrions de celui qui nous tenait la place de Dieu, nous le fissions avec une plus ample bénédiction. Il nous le commanda avec beaucoup de douceur et de bonté puis il nous fit chanter le psaume Zn exitu Israel de Egypto, et le cantique Magnificat.” (?)

Alors, ce vénérable vieillard de quatre-vingts ans, présentant la Mère de l'Incarnation et sa jeune compagne à Mme. de la Peltrie, prononça ces mémorables paroles : “ Voilà les deux pierres fondamentales de l'édifice que vous voulez faire à Notre-Seigneur dans le Nouveau-Monde : je vous les donne pour la fin pour laquelle vous me les demandez ; qu’elles soient done dans ce fondement comme deux pierres précieuses, sem blables à celles du fondement de la Jérusalem céleste,

(1) Lettres de la Vén. Mère de l'Incarnation. (*) Vie de la Vén. Mère.

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# Que cet édifice soit à jamais un lieu de paix, de grâces, et de bénédictions, plus fécond que ne fut celui de Salomon. Que les efforts de l'enfer ne prévalent jamais contre lui, et ne lui puissent jamais nuire, non plus qu’à celui de St. Pierre. Et puisque c’est pour Dieu qne vous le faites, que Dieu y habite à jamais comme Père et comme Époux, non-seulement des religieuses que je vous donne, mais encore de celles qui les accompagneront, et qui vivront après elles jusqu’à la consommation des siècles.” (*)

Après cette bénédiction solennelle, qui fut comme le testament de ce vénérable vieillard à l'égard de ses filles, nos Mères revinrent à leur Monastère de Tours pour dire un dernier adieu à leurs chères sœurs.

Bien des obstacles furent sascitées à la Mère de l'Incarnation de la part de sa famille, surtout au sujet de son fils ; mais cette Ame magnanime sut faire violence à son cœur, et passer par dessus toutes les considérations humaines,

On se met donc en route, et le cinquième jour on arrive à Paris, où les affaires de Mme, de la Peltrie devaient les arrêter quelque temps. C’est là qu’elle fit rédiger l'acte par lequel elle assurait à la nouvelle fondation sa belle terre d'Haranvilliers, près Alençon : c'était une rente de neuf cents livres par année, qu'elle augmenta dans la suite de six cents livres.

À la suggestion du R. P. Vimont, nos Fondatrices firent de vives Instances à Paris, pour obtenir de Mgr. l'Archevéque une religieuse du Grand Couvent de St, Jacques. À deux différentes reprises, elles allèrent se jeter aux pieds de la reine Anne d'Autriche. La Reine leur témoigna le plus vif intérêt; toutefois il leur fallut laisser la capitale sans avoir réussi dans le

(1) Vie de la Vén. Mère.

projet que le KR. P, Vimont avait tant à cœur, Cette connaissance que les religieuses firent alors avec la reine Anned’Autriche (')leur fut très-utile dans la suite,

Toutes les affaires étant expédiées, grâces aux soins du R, P. Charles Lalemant et de M. de Bernières, Mme. de la Peltrie et ses religieuses se rendirent à Dieppe, lieu de l'embarquement. Elles sollicitèrent, auprès des Ursulines de cette ville, le secours qu'elles n'avaient pu obtenir à Paris, La Communauté de Dieppe s’estima heureuse de prendre part à une aussi sainte entreprise, et elle leur accorda la Mère Cécile de Ste. Croix, qui, ellemême, brülait du désir d’exposer sa vie pour coopérer, avec ces ferventes religieuses missionnaires, au glorieux dessein de la conversion des nations barbares.

Cependant, notre infatigable Fondatrice, n'ayant pu tronver place pour le bagage de sa petite colonie, sur les navires qui devaient partir au printemps, en ayant parlé trop tard, elle fit frêter un vaisseau à ses propres frais, le chargeant de provisions, de meubles et autres choses nécessaires, au montant de huit mille livres.

(1) ‘ La Reine, dit le Récit, ayant appris leur arrivée, les voulut voir. On les mena au Louvre, où le R, P. Simon, Jésuite, les présenta à Sa Majesté, laquelle loua leur bon dessein et leur promit sa royale protection ; leur fit saluer Monsieur le Dauphin, et les aida de son autorité pour obtenir du Roy la permission d’aller établir un Monastère en la Nouvelle-France. Elles ont grandement ressenti les effets de cette haute protection dans la suite des temps.” Mme. la duchesse de Senecy, première dame d'honneur de la Reire-Mère, et gouvernante de Louis XIV, fut aussi une insigne bienfaitrice de notre maison. Dans nos traditions, elle est plus connue sous son nom de famille, Mlle, Marie-Catherine de la Rochefoncauld. Le portrait de cette Dame se conserve au Monastère, et il y a plaisir à voir cette franche, noble et souriante figure, dont les grands yeux noirs n'ont rien perdu de leur éclat, sous le costume religieux dont on lui a fait préseut pour cacher 8es habits de cour.

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