‹ Les Ursulines de Québec [microforme]Chapitre 23 sur 156 · LE LOUVRE DES URSULINES—ÉTUDE DES LANGUES SAUFAGES · texte numérisé non relu

LE LOUVRE DES URSULINES—ÉTUDE DES LANGUES SAUFAGES

Voilà donc les Ursulines renfermées dans cette petite maison sur le quai, dont parle si souvent la Mère de l'Incarnation. Ce petit logis occupait l'emplacement actuel de ia maison Blanchard, à la Basse-Ville. Voulez-vous en connaitre l'étendue ? Ecoutons notre vieux récit. ‘Notre logement était si petit qu'en une chambre de seize pieds carrés étaient notre chœur, notre parloir, nos cellules et notre réfectoire; et, dans (1) Relation de 1639.

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une autre petite salle, était la classe pour les françaises et les filles sauvages. Pour la chapelle, la sacristie extérieure et la cuisine, nous fimes faire une galerie en forme d’appentis.”

Voyonsencore comme lesfillessauvagesquilogeaient avec nos bonnes mères, ajoutaient à l'agrément d'une si charmante résidence. “ La saleté des filles sauvages qui n'étaient pas encore formées à la propreté des françaises, nous faisait trouver tous les jours des cheveux, des charbons et autres ordures dans notre pot, et quelquefois on trouvait un vieux soulier dans la marmite, ce qui pourtant ne nous donnait pas trop de dégoût.” (*)

C'était là la demeure que nos admirables fondatrices appelaient leur “ Louvre,” et où elles se trouvaient plus heureuses qu’elles ne l’eussent été sous les lambris dorés des palais des rois; parce que, disaient-elles ingénument : “ Nous avons avec nous les trésors que nous étions venues chercher, nos chères néophytes.” Le charitable et dévoué Père Le Jeune, qui se rendait tous les jours à leur maison pour leur enseigner les langues sauvages, ne parle qu'avec admiration de ce petit séjour de bonheur. ‘“Je vous laisse à penser combien sont grandes les incommodités qui proviennent d’un lien si rétréci, mais je puis dire que la joie qu’elles reçoivent essuie tellement leurs ennuis, que leur esprit ne ressent rien de cette prison.” Qu'il est touchant le détail de leur travaux et de leur ingénieuse charité envers les sauvages, pendant plus de trois ans qu'elles vécurent dans cette étroite enceinte!

Les sauvages qui habitaient alors Québec et ses environs, étaient pour la plupart des Algonquins, dont les terres de chasse étaient au nord du grand

(2) Lettres de la Vén. Mère de l'Incarnation.

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fleuve, du Saguenay à l'Outaouais. Il y avait aussi des Hurons: de là la nécessité d'étudier les langues de ces deux tribus à la fois Notre Mère de l’Incarnation, ainsi que la Mère St, Joseph et la Mère Ste. Croix commencèrent donc leurs études, sous la direction de leür infatigable instituteur, et tels furent leur ardeur et leur succès, qu'en moins de deux mois, on les jugea capables d'enseigner la doctrine chrétienne aux pauvres enfants des bois. “ Je n’eusse jamais osé avoir seulement la pensée de pouvoir parvenir à enseigner nos chers néophytes, écrivait notre Vén. Mère, et néanmoins notre bon Maitre me donne de la facilité à le faire en leur langue. Je vous avoue qu’il y a bien des épines à apprendre un langage si contraire au nôtre, et pourtant on se rit de moi quand je dis qu’il y a de la peine: car on me représente que si la peine éiait si grande, je n’y aurais pas tant de facilité. Mais, croyez-moi, le désir de parler fait beaucoup : je voudrais faire sortir mon cœur par ma langue, pour dire à mes cheïs néophytes ce qu'il sent de l’amour de Dieu et de Jésus notre bon Maitre.”

Le Seigneur éprouva nos Mères d’une manière terrible à la fin du mois d’août de cette année 1639, La petite vérole, qui s'était déclarée parmi les sauvages, se répandit avec tue 1apidité effrayante, tant dans l'habitation de Nillery qu’à l'hôpital que venaient d'y établir temporairement les religieuses Hospitalières. Les Ursulines eurent bientôt aussi leur tour et leur pauvre petit couvent de la Basse-Ville fut complètement envahi par la contagion. “ Cette petite maison, dit la Mère de l’Incarnation, fut changée en un hôpital par la maladie de la petite vérole qui se prit aux filles sauvages, qui l’eurent toutes jusqu’à trois fois, et dont quatre moururent, Nous nous

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attendions toutes de tomber malades, tant parce que cette maladie était une contagion, qu’à cause que nous étions jour et nuit à les assister, et que le peu de logement que nous avions, nous obligeait d’être continuellement les unes avec les autres. Mais Notre- Seigneur nous assista si puissamment qu'aucune ne fut incommodée. Comme nous n'avions pas encore de meubles, tous les lits étaient sur le plancher en si grand nombre qu'il nous fallait passer incessamment par dessus les malades, et dans cette nécessité, la divine Majesté nous donnait un si grand courage, qu'aucune de nous n'avait de dégout des maux et de la saleté des sauvages, Mme. notre Fondatrice même voulut tenir le premier rang dans ces pratiques de charité, el quoiqu’elle fût délicate, elle s’employait avec un zèle merveilleux dans les cffices les plus humbles et les plus rebutants.”

La maladie dura jusqu'au mois de février 1640, où nos pauvres Mères commencèrent un peu à respirer ; mais elles n'avaient plus de linge blanc ni de hardes dans la maison : les draps et les serviettes, les guimpes et les bandeaux, tout avait été employé à panser les malades, la plupart couverts d’ulcères dégoütants.

Ce ne fut qu'au mois de Juin, qu’à l’aide des effets apportés par les vaisseaux, nos Mères purent se vêtir un peu plus convenablement, Ainsi s’immolaient, dans l’étroit enclos qu'elles s'étaient elles-mêmes fait tracer en pieux de cèdre, les fondatrices de notre Monastère.

L'affiction la plus sensible à ces véritables Ursulines, à cette époque mémorable de l’histoire de notre maison, c'était la crainte que la maladie n’éloignât leurs séminaristes, (‘) “Les sauvages qui ne sont pas chrétiens, écrivait notre Vén. Mère, sont dans cette

(3) On entendait par ‘‘séminaristes ”” les élèves sauvages.

erreur, que c’est le baptème, l'instruction et la demeure parmi les Français qui sont cause de cette mortalité ; ce qui nous faisait croire qu'on ne nous donnerait plus de filles, et qu'on retirerait celles que nous avions déjà. La providence de Dieu y pourvut avec tant de bonté, que les sauvages mêmes vinrent au devant pour nous prier de prendre leurs filles; de sorte que si nous avions des vivres et des habits, nous en pourrions recevoir un tres-grand nombre, quoique nous soyons extrêmement pressées pour les bâtiments. Si Dieu touche le cœur de quelques âmes saintes pour nous aider à nous bâtir proche des sauvages, comme nous en avons le dessein, nous en aurons une grande quantité. [1 nous tarde que cette heure ne soit venue pour pouvoir faire plus parfaitement les choses pour lesquelles Notre-Seigneur nous a envoyées dans ce bienheureux pays. Madame notre Fondatrice est toute pleine de bonne volonté pour nons, et pour nous bâtir ; mais ses parents ne lui permettent pas d'agir selon l'étendue de son zèle, Pour l'amour de Jésus-Christ que vous aimez, Madame (©) rendez-vous la médiatrice des pauvres filles sauvages. Un grand nombre se va perdre si nous ne les retirons de ce malheur ; et nous ne le pouvons faire à cause de notre impuissance, tant du vivre que du logement.

“On parle de nous donner deux filles Huronnes avec deux Algonquines, outre dix-huit dont notre séminaire a été rempli, sans parler des filles externes qui y viennent continuellement. Je vous dirai, Madame, que l’on ne croira que difficilement en France les bénédictions que Dieu verse sur ce petit séminaire. Nans parler des femmes et des filles sauvages, qui ont permission d'entrer au lieu destiné à l'instruction des

(1) Lettre de la Vén. Mère, 1640, à une Dame de qualité,

françaises et des séminaristes, les hommes nous visitent au parloir, où nous tâchons de leur faire la même charité qu'à leurs femmes, et ce nous est une consolation bien sensible de nous ôter le pain de la bouche pour le donner à ces pauvres gens, afin de leur inspirer l'amour de Notre-Seigneur. Après l'instruction et les prières, nous leur faisons festin à leur mode. La faim qu'ils ont est l'horloge qui fait juger de l'heure du repas, de sorte que disposant à manger pour nos séminaristes, il faut aussi prévoir à ceux qui doiventsurvenir, Cela se fait particulièrement l'hiver, que les vieilles gens ne peuvent suivre les sauvages à la chasse; car si l’on n'avait soin d'eux en ce temps-là, ils mourraient de faim dans les cabanes. Dien nous a fait la grâce de les pouvoir assister jusqu'au printemps, qu'ils nous ont tenu bonne compagnie, et ce nous sera une singulière consolation de pouvoir continuer à le faire avec le secours des personnes charitables de France, sans lesquelles cela nous sera absolument impossible, Je vous en assure, Madame, cette dépense n’est pas croyable, Nous avions apporté des habits pour deux ans ; tout a été employé dès cette année, de sorte même que n'ayant plus de quoi les vêtir, nous avons été obligées de leur donner une partie des nôtres.” “ Je pensais que cette année (') nous manquerions de tout, à cause de notre extrême pauvreté: M, Mar- chand (?) nous a envoyé de quoi vêtir nos séminaristes, un ciboire, et des outils pour le travail. Les bonnes Mères de la Visitation de Paris nous ont envoyé un présent de la valeur de plus de deux cent cinquante livres ; nos chères Mères de Tours et de Loches nous ont fait une bonne aumône ; nos amis de Tours s'y

(1) Autre lettre de 1640.

(2) Bourgeois de Tours d’une haute piété.

qu'on fasse, et quoiqu'on les change souvent de linge et d'habits, on ne peut de longtemps les épuiser de la vermine. Une sœur emploie une partie du jour à cela. C’est un office que chacune ambitionne avec empressement ; celle qui l'emporte s’estime riche d’un si heureux sort, celles qui en sont privées s’en estiment indignes et demeurent dans l'humilité. Madame notre Fondatrice l'a exercé presque toute l’année ; aujourd'hui, c’est la Mère Marie de St. Joseph qui jouit de ce bonheur.”

Mais ne perdons pas de vue le “ Louvre” de nos Mères, sans dire un mot des régals qu'elles y donnaient à leurs hôtes chéris, ‘“ Pour en traiter splendidement soixante ou quatre-vingts, on y emploie, dit notre Mère, environ un boisseau de pruneaux noirs, quatre pains de six livres pièce, quatre mesures de farine de pois ou de blé d'Inde, une douzaine de chandelles de suif fondues, deux ou trois livres de gros lard, afin que tout soit bien gras, car c’est ce qu'ils aiment: ce festin, qui leur sert tout ensemble de boire et de manger, est un de leurs plus magnifiques repas.”

Les agréments de la musique ne devaient pas même faire défaut à ces splendides banquets ; car n’en déplaise aux aimables virtuoses de nos jours, la jeune Agnès, avec laquelles elles feront bientôt connaissance, était très-habile à jouer de la “viole,” an témoignage de notre Vén. Mère, et elle ne manquait pas sans doute de mettre ses talents à contribution, quand il s'agissait de traiter en grand ses compatriotes !

Pour nous former une idée du bien qui se faisait parmi les sauvages, il suffit de lire quelques-unes des lettres de la Vén. Mère de l’Incarnation. Elle disait en date du mois de septembre 1641,

“ 11 faut que je vous parle non de la barbarie de nos

sont joints; tout cela nous a tirées de la nécessité où nous étions d'employer nos tours de lits à faire des habits à nos filles, selon la résolution que nous avions prise. Voilà donc ce que la divine Providence fait pour ses enfants, et je vous assure qu'elle a pour nous un soin tout particulier. Les habitants de Québec nous donnent des légumes et autres semblables rafraichissements, en sorte que nous sommes trop à notre aise. Nous avons passé cet hiver aussi doucement qu'en France, et quoique nous soyons pressées dans un petit trou où il n’y a point d'air, nous n’y avons point été malades, et jamais je ne me sentis si forte. Si en France on ne mangeait que du lard et du poisson salé comme nous faisons ici, on serait malade et on n'aurait point, de voix ; nous nous portons fort bien et nous chantons mieux qu'on ne fait en France. L'air est excellent, aussi est-ce un paradis terrestre, où les croix et les épines naissent si amoureusement, que plus on en est piqué, plus Je cœur est rempli de douceur.” Nos Mères furent trois ans en ce pays, avant de pouvoir se procurer l’aide si efficace et si nécessaire d'une bonne sœur converse. Mile, Barré, qui avait suivi notre Fondatrice, plutôt comme demoiselle de compagnie que comme femme de chambre, se sacrifiait, à la vérité, au milieu de ces vénérables Mères qu'elle honorait singulièrement, Mme. de la Peltrie, elle-même prenait la part la plus généreuse aux travaux domestiques, balayant la maison, faisant la cuisine, lavant la vaisselle, etc. C'était surtout à peigner et nettoyer les filles sauvages, qu'on la voyait se livrer avec plaisir! “ Quand on nous les donne, disait la Vén. Mère, 1l faut les laver depuis la tête jusqu'aux pieds, à cause de la graisse dont leurs parents les oignent par tout le corps : et quelque diligence

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sauvages, car il n’y en a plus dans cette nouvelle Eglise, mais on y voit un esprit tout nouveau qui porte je ne sais quoi de divin ..….. Nous avons des dévots et ds dévotes sauvages comme vousen avez de polis en France: il y a cependant cette différence qu'ils ne sont pas si subtils et si raffinés que les vôtres, mais ils sont dans une candeur d'enfance, qui fait voir que ce sont des âmes lavées et régénérées dans le sang de Jésus: Christ. Quand j'entends parler le bon Charles Montagnais, Michel et Tek8erimat, je ne quitterais pas la place pour entendre le premier prédicateur de l’Europe !...….. Il y a quelque temps Michel me disait : “ Je ne vis plus pour des bêtes, moi, comme je vivais autrefois, ni pour des robes de castor. Je vis et Je suis pour Dieu. Quand je vais à la chasse, moi, je lui dis: Grand Capitaine Jésus, détermine de moi; encore que tu arrêtes les bêtes, et qu’elles ne paraissent pas devant moi, j'espèrerai toujours en toi! Si tu veux que je meure de faim, j'en suis content.”

Dans cette même lettre, faisant allusion aux travaux de ses religieuses, la Mère de l'Incarnation ajoute : “ La Relation de 1641 vous en dira quelque chose, mais, sans mentir, sielle disait tout, on ne le croirait pas... Que pensez-vous que mon cœur dise de tous ces progrès 7... Pensez-vous qu'il ne chérisse pas les petits travaux du Canada ?...... Quand j'étudie les langues, et que je vois que cette étude est pénible à la nature, jy trouve des donceurs si divines ensuite de ces pensées, qu'elle enlève mou esprit plus que ne font les plus sublimes lectures,” $4-—ARRIVÉE DE DEUX RELIGIEUSES, MÈRE ST. AYHANASE ET MÈRE

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