‹ Les Ursulines de Québec [microforme]Chapitre 25 sur 156 · MA TRÈS CHÈRE ET BIEN-AIMÉE SŒUR · texte numérisé non relu

MA TRÈS CHÈRE ET BIEN-AIMÉE SŒUR

“Il faut que je vous raconte nos aventures Je crois que vous 2 ‘ez pour agréable que je commence par

les obligations que j'ai au glorieux St. Joseph, mon très-honoré père, qui a eu un soin très-particulier de moi. Dès que je fus à Rouen, je ressentis les effets de s1 protection, car étant dans une petite allée du jardin, au couvent de notre Ordre, je me retirai en arrière sans m'apercevoir d’un précipice qui y était, et dans lequel je tombai sans rouler, car il n’y avait point de degrés, de sorte que je me trouvai au fond, mais sans douleur ; je ne fus qu'un peu étourdie. Ma chère sœur de it. Athanase eut belle peur, La Mère Supérieure voulait me faire voir au médecin, mais je l’assurai que je n’en avais aucun besoin, Ma confiance en mon bon père était si grande que je ne croyais pas qu'il permit qu'aucun accident m'arrivât qui pût empécher l'effet de mon désir. Cette confiance tenait mon esprit palsible et tranquille dans les plus grands dangers, Comme nous étions à la rade dans une grande tourmente, un matelot bien expérimenté vint dire au K,. P. Menard que dans une heure 1] n’y aurait pas un de nous en vie, parce que le vent jetait de grande raideur un vaisseau qui avait perdu son ancre sur le nôtre, Le Père fit sur l'heure un vœu à St. Joseph, et bientôt on vint lui annoncer que nous étions hors de danger, Une autre fois, (pendant le diner), une lucarne mal cramponnée, pesant bien quatre-vingts livres, me tomba d'assez haut sur latête, Ce coup, humainement parlant, me la devait casser. J’élevai mon esprit à St. Joseph, mon cher protecteur; à l'instant même, sans éprouver aucun mal ni frayeur, je rassurai le Père et mes sœurs, et achevai paisiblement mon diner, comme si pion ne DOTE ALTIVÉ ser cusesr over tosssente vus Il faut que je vous avoue que j'ai une consolation particulière de ce que le R. P. Menard est très dévot à

ce grand Saint, duquel il parle hautement. Ce bon Père disait chaque semaine une messe votive en son honneur. Il avait composé quelques motets que nous chantions après l'élévation, Nous disions aussi ses litanies après la messe. Au reste, chère sœur, nous avous été si heureuses que la messe ne nous a manqué qu'une seule fois en toute la traversée, ce que nous devons en partie à la dévotion du Père, qui la célébrait en des temps fort rudes et fâächeux. La sainte communion a été fréquente, les conférences et discours spirituels journaliers ; enfin les assistances spirituelles et corporelles ne nous ont point manqué. Il semblait que la divine Providence notre bonne mère prit plaisir à nous départir en abondance non-seulement les biens nécessaires et profitables, mais encore les choses agréables et même délicieuses. Tantôt elle récréait nos âmes par un savoureux goût des faveurs célestes, puis elle charmait nos sens par la vue de la nature: une mer calme qui nous portait, un air doux qui nous rafraichissait; un ciel serein qui charmait la vue, un bocage verdoyant et des fleurs odoriférantes (sur les côtes de (Gaspé). Pour moi je vous assure que je reposais doucement entre les bras de cette bonne mère, ne me mettant en peine ni du présent ni de l'avenir : abandonnant tout à son amoureuse conduite, de laquelle je me suis fort bien trouvée jusqu'à présent, et 1] me semble que cet abandon est la source du vrai et solide contentement, C’est cette aimable conductrice qui nous a enfin menées en cette terre tant désirée, à la vue de laquelle mon cœur a sauté de joie et d’allégresse.”

“ À notre arrivée près de la rivière, on nous conduisit dans une chapelle fort dévote, c'est celle de nos

Mères Ursulines, où ayant adoré Dieu nons nous approchämes de la grille pour saluer les religieuses. En parlant à la Mère de l’'Incarnation, 7e respirai un cerlain air de sainteté qui m'embarma toute. De là nous allâmes saluer M. le Gouverneur, (le chevalier de Montmagny), puis nous retournâmes et entrâmes en notre chère solitude, où nous avons vécu depuis dans une union et une paix merveilleuse, Notre mère Su-

périeure, qui est la Mère de l'Incarnation, nous traite .

avec trop de respect. Elle me fait passer après elle devant la Mère St. Joseph, sa compagne de Tours, quoi que j'aie fait et dit pour m'en défendre, La Mere Cécile Richer de Ste, Croix, de Dieppe, est un peu plus ancienne que ma sœur de St. Athanase, c’est pourquoi elle va devant, Ni j'eusse pu, sans mentir, cacher quelques-unes de mes années de profession, je l'aurais fait, pour éviter la mortification que je sens de conduire les observances en l'absence de notre Mère. La Mèére St. Joseph est d'une humeur charmante : au temps de la récréation elle nous fait souvent pleurer à force de rire; il serait bien difficile d'engendrer mélancolie avec elle. C’est une personne qui a beaucoup de belles qualités. Elle est maitresse de nos petites séminaristes, qu'elle aime comme une mère aime ses enfants, Après le catéchisme elle leur apprend à chanter et à toucher, sur la viole, des cantiques spirituels : parfois elle les fait danser À la mode des sauvages ; et ces petires sont si innocentes, que quand Mme de la Peltrie notre fondatrice s'y rencontre, elles vont la prier de danser avec elles, ce qu’elle fait mais de si bonne grâce qu'il y a du plaisir à la voir.

# Mon office, ou plutôt, mes offices s'étendent depriis la cave jusqu'au grenier. Je suis celerière et apothicairesse; pour celle-ci, je n’y ai encore en rien à faire,

Dieu merei, mais pour celle-là elle m'a bien occupée. Cette charge s'étend bien loin, il m'a fallu recevoir toutes les provisions pour l'hiver, les descendre à la cave, les monter au grenier, et il faut avoir le soin toute l'année de voir si rien ne se gâte. Jusqu'à présent nous #’avons pas eu le loisir de respirer, vu la quantité de lettres qu’il a fallu écrire ; j'en suis un peu fatiguée Nous tAcherons de nous recueillir quand les vaisseaux seront partis, et nous nous mettrons tout de bon à l'étude de la langue, qui est très-difficile, Les langues Algonquine et Huronne s'apprennent par préceptes comme la langue latine. Il n’y a pas d’apparence que j'y avance beaucoup, si vous ne m'aidez par vos bonnes prières, Je vous supplie très-humblement de faire à cette intention une neuvaine au glorieux St. Joseph, comme j'espère en faire une avant que de commencer à étudier, Nos trois Mères y ont fort profité pour le temps qu’elles y ont mis. Je suis bien morufiée de ne pouvoir entendre nos enfants ni leur parler. Adieu, chère Sœur, Je vous embrasse dans le cœur de notre aimable Jésus, où je vous prie de me regarder souvent, m'offrant à ce même Jésus et le priant qu'il accomplisse en moi sa sainte volonté, et me fasse la grâce de vivre et de mourir en son amour. Je ferai le même pour vous, puisque je suis de cœur et d'affection, pour le temps et pour l'éternité, ma très-chère Sœur,

“ Votre très-humble et très-affectionnée Sœur et servante en Notre-Seigneur, “Sœur ANNE DE STE. CLAIRE.”

“ Du séminaire de St. Joseph, aux Ursulines de Québec, ce 2 sept. 1640.

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