THÉRÈSE LA HURONNE
A cette époque, 1640-42, il y avait, parmi les élèves sauvages que les Ursulines instruisaient à la Basse. Ville, une jeune fille nommée Térèse, de la nation des Hurons, enfant d'une intelligence supérieure et d’une haute piété, qui ent la gloire de confesser Ja foi, en compagnie du R. P. Jogues, missionnaire chez les [roquois. I[lest vrai que cette jeune fille n’a pas subi les tourments réservés plus tard au saint martyr de Jésus-Christ, mais elle eut le mérite d’être fidèle à son Dieu au milien des barbares, et de souffrir pour la religion tont le cours de sa vie.
Térèse appartenait à une famille de saints, dont tous les membres ont rendu gloire à Jésus-Christ, du moment où ils furent régénérés dans les eaux du saint baptême. Rappelons le nom de Joseph Chi8atenh8a, son oncle, le gardien de ses premières années, un des saints de l'Eglise Huronne ; Joseph Taondechorin, son autre oncle, était particulièrement esthné de la
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Mère de l’Incarnation (*), Ce fut ce dernier qui amena du pays des Hurons ses deux nièces, Cécile Arenhatsi et la jeune Térèse, dont il devint le seul gardien, après la mort de son frère, le pieux Chi8atenh8a. De toutes nos anciennes séminaristes, 1l n’y en a pas une dont l'histoire nous. ait gardé uu sonveuir plus intéressant, Nos élèves de ce siècle de lumières et de progrès trouveront en elle de dignes sujets d'admiration, et elles avoueront avec nous que Dieu seul pouvait transformer ainsi les ‘“ pierres du désert ” en enfents d'Abraham.
Térèse fut amenée aux Ursulines an printemps de l’année 1640 par son oncle, le bon Joseph, et sou ardeur pour la religion fut telle que ses saintes institutrices en furent tout émerveillées. Pendant son séjour au petit couvent de la Basse-Ville, plusieurs conversions qui eurent lieu parmi ses compatriotes venus à Québec, furent attribuées à son zèle pour le salut du prochain. Voici ce que dit à ce sujet, le R,. P. Vimont (*). “ J'ai dit ailleurs que deux Hurons avaient passé l'hiver à Québec; l’un des motifs qu'ils eurent d'embrasser la foi de Jésus-Christ, fut de voir le zèle d'ane jeune séminariste, leur compatriote, nommée Térèse, Cette enfant âgée d'environ treize à quatorze ans, leur parlait de Dieu et de la grandeur de nos saints mystères avec une éloquence naturelle si douce, que ces bonnes gens en étaient puissamment touchés, en sorte qu'un de leurs plaisirs était de la visiter de temps en temps. L'un d'eux, considérant la ferveur de cette jeune chrétienne, voulut l'éprouver. Comme
(T) A la mort de ce vertueux Sauvage, en 1650, la Mère de l'Incarnation, de concert avec Mme. de la Peltrie, adopta sa famille entière composée de treize personnes,
(2) Relation de 1643.
il était sur le point d’être baptisé et que cette enfant en ressentait une grande joie, il va la trouver au parloir des Ursulines, et feignant d’avoir perdu la foi, il lui dit qu'il a peine à croire tout ce qu’on lui enseigne, et qu'il ne pense plus à son baptême, A ces paroles voilà cette jeune fille toute en feu. Que penses-tu faire, misérable, lui dit-elle, dans une sainte colère ! Qui est-ce qui à troublé tes pensées? Veux-tu donc aller dans l'enfer avec les démons ? Tu mourras peutêtre cette nuit, et tu te trouveras avec eux avant le jour! Ah! le diable fa renversé la tête. Voyant qu'il continuait à faire ainsi l’infidèle, Térèse éclate en sanglots, et l’accable de reproches, Enfin croyant qu'il n'y avait plus rien à espérer pour lui, elle le quitte, et va toute éplorée trouver la Mère de l'Incarnation et la Mère Marie de St, Joseph. ‘“ [l est perdu, dit-elle, et je suis triste, car il ne veut plus croire en Dieu; le diable l'a trompé ct il dit qu'il ne se soucie plus d'aller au ciel !” Puis, réhav sant sa voix et gesticulant avec menace, elle ajoute: ‘“ Ah! si j'eusse pu rompre la grille, je l'aurais bien battu.” Les Mères étonnées se rendirent au parloir, et là ayant découvert la ruse de cet homme, elles voulurent la consoler, mais elle n’en pouvait rien croire et il fallut que le R, P. de Brebeuf l'assurât que tout cela s'était fait par artifice. Comme c'est la coutume parmi les Ursulines de se retirer parfois durant huit ou dix jours pour faire les exercices spirituels, c’est-à-dire pour traiter avec Dieu des affaires de l'éternité, les sauvages ne les voyant pas disent qu'elles se cachent pour prier. Les Mères s'étant done cachées de cette sorte, la petite Térèse voulut aussi se cacher; elle se retire dans un petit bocage qui est dans la clôtnre, se fait une espèce de cabane et passe toute sa journée à prier Dieu. L'une de ses compagnes,
l'ayant enfin trouvée là, lui demande ce qu’elle fait : “ Je me cache comme les Mères, lui répondit-elle, afin de prier Dieu pour vous, pour moi, pour les Français et pour les sauvages.”
Il ne venait à Québec ancun Huron qui n’éprouvât les effets de son zèle, Voici ce qu'écrivait à ce sujet le missionnaire des Hurons à la Mère Marie de St Joseph qui avait eu soin de l'instruction de cette enfant. “ J'espère que Dieu bénira votre petite Térèse. Vos exemples lui serviront toute sa vie plus que ce que nous pourrions lui dire. Quelques Hurons qui ont été à Québec, l'an passé, sont revenus si satisfaits des entretiens qu'ils eurent avec elle, qu’ils ne savaient ce qu'ils devaient le plus admirer, ou d’une petite fille huronne qui leur préchait un Dieu, un paradis, un enfer, ou des saintes filles qui l'avaient instruite, en lui tournant ainsi la pensée vers le ciel! C'est ainsi qu'ils m'en parlaient cet hiver.”
Dans une antre lettre, le même Père s'exprime ainsi : ‘ Deux de nos néophytes sont montés ici tellement édiliés de la vertu et de la sainteté qu'ils ont remarquée là-bas et principalement dans votre maison, qu'il y a plaisir à les entendre parler à ce sujet, et notam. ment sur les louanges de Térèse.” ‘“ Elle est, disentils, si constante dans sa foi, si aimée, si bien instruite, si fervente, qu'à la voir on ne dirait pas qu’elle fût Huronne. Ce sera certainement le plus grand esprit parmi les Hurons quand elle sera de retour; celle qui l'a instruite est, sans doute, l’un des plus grands esprits de la France!” En un mot, ce qu'ils ont vu parmi les chrétiens de Québec, leur fait condamner hautement la folie des Hurons, et les porte à bénir Dieu de les avoir éclairés du flambeau de la foi. J'espère qu'ils continueront à bien faire.”
À la fin de son éducation, dans le cours de l’année
1642, cette bonne petite séminariste huronne ayant été contiée aux soins du KR. P. Jogues, chargé pur les Mères Ursulines de la ramener dans son pays, aux bords des grands lucs, elle écrivit des Trois-Rivières, la petite lettre suivante à ln Mère de l'Incarnation : “ Ma bonne Mère, je suis sur le point de partir, Je vous remercie de ce que vous avez eu tant de soin de moi, et de ce que vous m'avez enseigné à bien servir Dieu. Serait-ce pour peu de chose que je vous remercie! Jamais je ne vous onblierai, Térèse.” Deux jours après qu'elle eut remis cette lettre entre les mains du R. P J, du Perron, elle fut prise par les Iroquois, ainsi que ses parents qui l’accompagnaient, le R. P. Jogues et deux Français,
11 serait trop long d’entrer ici dans les détails de cette terrible tragédie qui coùta la vie à plusieurs de ces fidèles chrétiens, tombés dans une ambuscade aux environs de la rivière Richelieu. Lorsque cette nouvelle parvint à Québec, la consternation fut grande, et nos Mères, en particulier, offraient à Dieu pour ces pauvres captifs leurs plus ardentes prières. L'année suivante, par une protection visible du ciel, le bon Joseph Taondechorin parvint à s'échapper des mains de ces barbares; voici en quels termes le KR, P. Vimont annonçait la bonne nouvelle aux amis de ses missions,
“ Encore un mot, dit-il, de la jeune Térèse, captive chez les Iroquois ; là, son cœur reste fidèle à Dieu, et sa bouche ne trouve de paroles que pour le glorifier.” Ailleurs il dit. ‘“ Nous avons des nouvelles de la jenne Térèse, huronne, qui a été deux ans au séminaire des Ursulines, qui fut prise l'an passé avec le KR, P, Jognes et son oncle Taondechorin, Celui-ci s'étant échappé
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ce printemps, il vint à Québec après sa délivrance et alla saluer les Mères Ursulines” Voici ce qu’il racontait de su nièce captive : “ Térese n'a point de honte | de son baptême, disait il ; elle prie Dieu publique- ‘4 ment ; elle se confesse souvent au Père Jogues, et elle m'obéissait en tout,
“ Je l'exhortais sonvent à bien faire et à ne point perdre courage, Je vous remercie, mes Mères, ajoutait le pauvre homme, des bonnes instructions que vous lui avez données. Elle ne les oubliera point ; elle sait tout ce que vous enseignez. Térèse parle au Père Jogues toutes les fois qu’elle peut le voir ; mais cela n'empêche pas qu'elle soit grandement triste de
se voir au milieu de nos plus cruels ennemis, Elle a ‘4 bien souffert du froid durant l'hiver et elle a été fort 4 malade ; mais Dieu lui a rendu la santé. Je lui disais | souvent: Aie courage, cette vie est courte, tes travaux É prendront fin, et tu seras heureuse au ciel si tu per- 4
sévères. [lle n'a point de chapelet ponx prier, mais elle se sert de ses doigts ou de petites pierres, qu’elle laisse tomber à chaque “ Ave Maria” qu'elle dit.
“ Térèse parlait souvent de vous, mes Mères. Hélas! disait-elle, si les filles vierges me voyaient en cet état (4 parmi ces méchants [roquois, qui ne connaissent pas | 14 Dieu, oh ! comme elles auraient pitié de moi!” |.‘
La pauvre enfant n’invoqua pas en vain l'assistance de ses anciennes Mères, dont l’ingénieuse tendresse avait trouvé le moyen d’intéresser, dans le projet de sa à 4 délivrance, toutes les autorités du pays. Grâce à 2. cette touchante sollicitude, Térèse ne fut pas oubliée :. dans la grande assemblée des sauvages qui se tint aux Trois-Rivières, sous la présidence de M. de Montmagny, en 1645. Kiotsaton, le premier des ambasas-
HISTOIRE DU MONASTÈRE. 5l
deurs Iroquois, avait mis à contribution toutes les ressources de son éloquence et tous les ressorts de sa ruse diplomatique. “J'ai entendu, dit-il, Ja voix de mes ancêtres massacrés par les Algonquins. Leurs voix amies m'ont crié : Mon petit-fils! Assieds-toi, n'entre point en fureur; ne songe plus à nous : il n'y a plus moyen de nous arracher à la mort, Pense aux vivants; sarve ceux que le fer et le feu poursuivent, Un homme vivant vaut mieux que plusieurs morts! J'ai entendu leurs voix; j'ai passé outre et je suis venu à vous pour délivrer ceux que vous tenez captifs! Après ce discours, l’orateur présenta au Gouverneur Français un certain nombre de colliers de porcelaine comme gages de la paix qn'il demandait. M. de Montmagny y répondit par un pareil nombre de présents, et le treizième était pour demander la délivrance de la jeune Térèse, Hurcnne, captive au pays des lroquois