LE QUIÉTISME ET LA QUERELLE DE L'AMOUR DE DIEU
Les classiques français du xvii* siècle n'entrent point dans le cadre de notre étude. A l'encontre des utopies, précisément le classicisme a pour vertu première son goût du réel : dans tous les domaines il poursuit la vérité que nous révèlent l'expérience et la raison. Aussi, se préservant du mirage libertin comme de l'illusion sentimentale, s'est-il voué à observer et à découvrir la vie secrète du cœur humain.
Pourtant, sur la fin du grand siècle, la société française fut agitée par une utopie amoureuse : celle de l'amour de Dieu tel que l'interprétait le quiétisme. Séduit par les rêveries de M"^ Guyon, Fénelon leur prêtait la voix de son génie. Bossuet dénonça et attaqua fortement ces billevesées. A la suite des deux prélats, théologiens et philosophes, politiques et littérateurs se jetèrent dans la querelle.
Ce n'est certes point par irrévérence qu'on se permet, dans cet ouvrage profane, de toucher à ces ques-
lions sacrées. Mais c'est que vraiment cette dispute théologique transpose dans le plan surnaturel le problème essentiel de Tamour humain. D'ailleurs un illustre précédent nous autorise. Consulté par l'abbé Nicaise au sujet de la controverse, Leibnitz lui répondait le 28 mai 1697 : « Rien n'est plus de la juridiction des dames que les notions de l'amour ; et comme l'amour divin et Tamour humain ont une notion commune, les dames pourront fort bien approfondir cette pensée de la théologie (1). »
M"' Guyon, riche et belle, s'était trouvée en 1676, à vingt-huit ans, veuve d'un vieux mari. Quelques années plus tard elle quitta ses enfants pour voyager aux confins de la France, de la Suisse et du Piémont, en répandant une morale de renoncement au monde et d'extase, qu'elle assurait lui être inspirée du ciel. Quand elle revint à Paris en 1686, plusieurs thuriféraires, dont un religieux, le père La Combe, vénéraient en elle une sainte, envoyée par Dieu pour le bien des âmes. Mais ses propos étranges et quelques opuscules qu'elle publia éveillèrent bientôt Tattention des autorités religieuses. L'archevêque de Paris, Mgr de Harlay, la confina dans un couvent et le père La Combe fut enfermé à la Bastille.
La doctrine prêchée par M""® Guyon n'était pas nouvelle. Cette visionnaire reprenait le quiétisme que le prêtre espagnol Molinos avait exposé en 1675 dans sa Guide spirituelle, aussitôt condamnée à Rome. Elle enseignait que les âmes qui sont parvenues à aimer Dieu parfaitement, c'est-à-dire pour lui-même et en se désintéressant de leur propre bonheur, connais-
sent dès cette vie un état permanent où elles ne se distinguent plus de Dieu qui yit en elles : c'est l'état d'abandon. L'âme ainsi divinisée n'a qu'à suivre ses mouvements spontanés qui traduisent la volonté même de Dieu. Elle n'a donc plus à s'inquiéter de vertu, de commandement, de charité.
« Autrefois il fallait pratiquer la vertu pour faire les œuvres vertueuses. Ici toute distinction d'action est ôtée, les actions n'ayant plus de vertus propres, mais tout étant Dieu à cette âme, l'action la plus basse comme la plus relevée, pourvu qu'elle soit dans l'ordre de Dieu et dans le mouvement divin... L'âme se laisse aller à tout ce qui l'entraîne, sans se mettre en peine de rien, sans rien penser, vouloir ou choisir... Elle est toute en Dieu (2). »
Cette âme, quoi qu'elle désire, quoi qu'elle fasse, ne peut pécher puisqu'elle est « dans une parfaite ignorance du mal et comme impuissante de le commettre (3) ». Elle demeure étrangère à tout ce qui n'est pas Dieu et la contemplation de Dieu, aux pratiques religieuses et aux sacrements, à son propre salut :
« Cette âme serait aussi indifférente d'être toute une éternité avec les Démons qu'avec les Anges (4). — Ce que l'on appelle consentir à la perte de son éternité, c'est lorsque l'âme... fait le sacrifice entier de sa perte éternelle, pensant que son Dieu n'en sera ni moins glorieux ni moins heureux... Hélas, combien de fois en cet état ai-je demandé à mon Dieu l'enfer par grâce pour ne le point offenser (5). »
Ces théories, M"^ Guyon les développait intarissablement dans le langage le plus insipide et verbeux. Elle leur mêlait le récit des extases où elle entendait la voix même du Seigneur :
«Une nuit que j'étais fort éveillée, — dit-elle en s'adressant à Dieu, — vous me montrâtes à moi-même sous la figure de cette femme de l'Apocalypse qui a la lune sous ses pieds, environnée du soleil, douze étoiles sur sa tête, et qui étant enceinte criait dans les douleurs de son enfantement... Vous me fîtes comprendre que j'étais grosse d'un fruit qui était cet esprit que vous vouliez que je communiquasse à tous mes enfants (6). »
Une autre fois elle eut ce songe :
« Etant avec une autre personne de mes amies, nous montions une grande montagne au bas de laquelle il y avait une mer orageuse et remplie d'écueils... Nous trouvâmes à son sommet une autre montagne environnée de haies, et qui avait une porte fermant à clef. Nous y frappâmes : mais ma compagne... n'entra point avec moi. Le Maître me vint ouvrir la porte qui fut refermée à l'instant. Le Maître n'était autre que l'Epoux qui, m'ayant pris par la main, me mena dans le bois qui était de cèdres. Cette montagne s'appelait le mont Liban. Il y avait dans ce bois une chambre où l'Epoux me mena, et dans cette chambre deux lits. Je lui demandai pour qui étaient ces deux lits ; il me répondit ; Il y en a un pour ma mère, et l'autre pour vous, mon Epouse (7). »
Outre ses traités de dévotion. M""* Guyon composait, à perte d'haleine, des vers à la louange de
rameur divin. C'est un invraisemblable fatras de rimes dans le genre de celles-ci :
Chantons donc, cher époux : que l'harmonie est belle Quand deux cœurs sont bien amoureux Et leur flamme chaste et fidèle, Que cet accord est merveilleux (8) l
A peine, dans ces milliers de stances, peut-on cueillir ça et là quelques images galamment précieuses :
Mon cœur te suit partout, ô mon divin Amant.. L'Héliotrope aussi tourne vers la lumière De son soleil dont il est amoureux (9) .
Celte grossière parodie de la vraie mystique, ces hallucinations, la superbe sacrilège de cette femme qui se compare et se préfère à la mère du Sauveur, tout cela décelait en M""® Guyon une tête malade et un orgueil éperdu. Mais, en dépit de sa démence, elle conservait un charme qui s'exerçait sur des esprits peu vulgaires, puisqu'une des victimes en fut Fénelon,
Il est vrai qu'il n'y a guère eu chez nous de cerveau plus avide de chimères. Dans le siècle de la sagesse, il les a inventées toutes, en religion, en morale, en politique. Après avoir en 1694, au cours des conférences d'Issy où elle fut condamnée, opiniâtrement défendu contre Bossuet M"'^ Guyon, il publia en 1697 son Explication des maximes des Saints où il s'efforçait de la justifier par la tradition de l'Eglise et les leçons des grands mystiques.
Avec tous les tempéraments que pouvait apporter aux extravagances du quiétisme son esprit si souple et brillant, Fénelon en adoptait expressément le principe fondamental : à savoir le faux dogme du pur amour qui implique l'absolu désintéressement des âmes :
« Le pur amour... est une charité pure et sans aucun mélange du motif de l'intérêt propre. Alors on aime Dieu au milieu des peines de manière qu'on ne l'aimerait pas davantage, quand même il comblerait l'âme de consolation. Ni la crainte des châtiments, ni le désir des récompenses n'ont plus de part à cet amour (10). »
Fénelon exige donc, quelles que soient les nuances verbales où il recourt, que Tàme parfaite se dépouille totalement de soi pour assumer, en place de sa volonté propre, la volonté de Dieu qu'elle aime : et si Dieu la réprouve, elle consentira donc allègrement à sa damnation. Plus tard la philosophie à son tour s'est emparée de ce songe. Elle l'a enlaidi d'un costume pédantesque en remplaçant Dieu par Timpératif catégorique du devoir et en proposant à l'humanité une morale sans sanction. Le quiétisme, surtout celui de Fénelon, traduit en termes religieux la conception platonisante et précieuse de l'amour : c'est tout de même que VAslrée ordonne aux amants de renoncer à eux-mêmes pour ne vivre qu'en l'être aimé.
Au cours des âges tous les vrais amants ont brûlé de ce désir. Mais la créature peut-elle à ce point abdiquer son propre être ? Et dans la tentative suprême qu'elle fasse pour se délivrer de cet égoïsme qui est
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la condition de la vie, dans le plus parfait amour, ce qu'elle cherche en définitive, — serait-ce à travers l'acceptation de ses souffrances, — n'est-ce point son propre contentement ? Selon l'Eglise, dans Tordre de la nature viciée par le péché, l'égoïsme est inhérent à l'être ; et dans l'ordre surnaturel la volonté de Dieu le légitime et le sanctifie. De même, de Pascal à La Bruyère, en constatant l'indéfectibilité de l'égoïsme humain, tout le classicisme a répondu.
Bossuet, qui fut le représentant tout à la fois de la pensée classique et du dogme chrétien, mena contre le quiétisme une polémique admirable de raison et d'éloquence. On lui a reproché d'avoir manqué de modération : rien ne paraît plus injuste si l'on considère la gravité du débat et les arguties par où sans cesse Fénelon s'évadait. Ce que Bossuet restituait magnifiquement, contre les fausses délicatesses et les erreurs sentimentales, c'était la réalité de l'être et les bornes de l'amour.
« Ce prétendu amour pur qu'on imagine désintéressé de son propre bien n'est qu'une illusion. On peut bien se détacher de soi-même jusqu'à s'aimer en Dieu et pour Dieu;... mais se détacher de soi-même jusqu'à ne plus désirer d'être heureux, c'est une erreur que ni la grâce, ni la raison, ni la foi ne peuvent souffrir. Loin de nous l'insupportable folie, comme l'appelle saint Augustin, de croire qu'on puisse ne se pas aimer, ni s'aimer sans désirer d'être heureux. Nier cette vérité universellement reconnue, c'est vouloir raffiner sur l'Evangile (11). »
En la méconnaissant, Fénelon égare les âmes dans les ténèbres :
« Vous n'avez trouvé digne de vous que Dieu beau en soi... et vous avez décrié jusqu'à l'espérance, puisque, sous le nom d'amour pur, vous avez établi le désespoir comme le plus parfait de tous les sacrifices (12). »
Entre tous les partisans de Bossuet, deux sont célèbres : Malebranche, dans son Traité de l' Amour de Dieu, professait que « l'amour de Dieu, même le plus pur, est intéressé (13) », et La Bruyère écrivit ses Dialogues contre le quiélisme. Tout en inclinant vers Bossuet, Leibni'tz, conformément à sa méthode, essaya de concilier les deux thèses adverses :
« L'amour est cet acte, ou état actif de l'âme, qui nous fait trouver notre plaisir dans la félicité ou satisfaction d'autrui. Cette définition... est capable de résoudre Ténigme de l'amour désintéressé et le distingue des liaisons d'intérêt ou de débauche... Lorsqu'on aime sincèrement une personne, on n'y cherche pas son propre profit, ni un plaisir détaché de celui de la personne aimée, mais on cherche son plaisir dans le contentement et dans la fidélité de cette personne... Cela sert à concilier deux vérités qui paraissent incompatibles... Il est visible, par la notion de l'amour que nous venons de donner, comment nous cherchons en même temps notre bien pour nous et le bien de l'objet aimé pour lui-même, lorsque le bien de cet objet est immédiatement, dernièrement et par lui-même notre but, notre plaisir et notre bien... Ces considérations font voir en quoi consiste le véritable désintéressement du pur amour qui ne saurait être détaché de notre propre contentement et félicité... Vouloir le détacher de lui-même et de son bien, c'est jouer de paroles ou, si Ton veut aller aux effets, c'est tomber dans un quiétisme extravagant (14). »
Quant aux personnes en cause, Leibnitz les jugeait avec une exquise clairvoyance :
« Je n'ai garde de décider dans la controverse qui est entre M. de Meaux et M. de Cambrai... Cependant je suis prévenu pour deux choses : l'une est l'exactitude de M, de Meaux, l'autre est l'innocence de M. de Cambrai, et je les croirai jusqu'à ce que je sois forcé par de bonnes preuves de croire que le premier s'est trompé dans la doctrine, ou que le second a manqué du côté de la bonne foi... Selon les apparences, M"" Guyon est une orgueilleuse visionnaire, et on ne doit point confondre sa cause avec celle de M. de Cambrai, quoique ce prélat ait été trompé par son air de spiritualité (15). »
L'innocence de Fénelon et l'exactitude de Bossuet, ces qualifications sont d'une équité parfaite; et l'histoire, après des investigations minutieuses, n'a fait qu'enregistrer ce jugement de Leibnitz.
Leibnitz lui ayant conseillé d'en référer aux dames, l'abbé Nicaise proposa cette idée à Huet, l'évêque d'Avranches, savant adversaire de Descartes. Huet en fut quelque peu éberlué :
« Pour ce que vous me mandez, — répondit-il, — au sujet de l'amour désintéressé, je n'en voudrais pas faire les dames juges, quelqu'enclines qu'elles soient à l'amour. Il faut s'en rapporter aux théologiens qui voient mieux les conséquences de cette doctrine que des folles coquettes (16). >
Malgré cet avis, Nicaise n'en soumit pas moins la question à une romancière fameuse pour ses théories sur l'amour, M'^* de Scudéry. Mais celle-ci n'était
plus l'ardente et hautaine Sapho de Cyrus, Tamoureuse amie de Pellisson. Elle avait quatre-vingt-onze ans et voyait approcher l'éternité. Aussi, occupée de son salut et de ses prières, eut-elle la sagesse de se récuser :
« J'avais fait part, — écrivait Nicaise à l'évêque d'Avranches, — à M'^° de Scudéry, qui est des amis de M. Leihnitz, de son sentiment sur l'amour désintéressé... Elle me répond qu'elle ne veut point se mêler dans une dispute d'une matière si élevée et qu'elle se tient en repos en se bornant aux commandements de Dieu, au Nouveau- Testament et au Pater (17). »
L'Eglise condamna Fénelon. Si l'on estimait qu'elle fut trop rigoureuse, on rencontrerait dans le xvii® siècle même maints exemples pour démontrer sa prévoyance. Sous prétexte d'extase et d'abandon, le quiétisme favorise le plus effronté libertinage. C'est ainsi que le jésuite défroqué Labadie qui de 1650 à 1675, vagabonda et fit de nombreux prosélytes en France, en Hollande, en Allemagne, invoquait l'amour pur et la contemplation. Avant que d'avoir abjuré le catholicisme, comme il dirigeait à Toulouse un couvent de franciscaines, il manifesta ce que signifiaient en réalité ses beaux préceptes :
« Il les faisait dépouiller toutes nues et prêchait ainsi dans cette état de nudité à huis-clos afin d'imiter Eve et Adam... Un des grands principes de sa dévotion était
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de ne se pas inquiéter des mouvements du corps pourvu qu'on tournât dès le matin sa première pensée du côté de Dieu... Cette maxime qu'il avait toujours soin de bien inculquer aux religieuses qu'il dirigeait l'autorisait à faire des épreuves criminelles sur elles et à censurer celles qui faisaient quelque résistance. Il leur disait que leur cœur n'était pas encore assez spirituel ni fixé du côté de Dieu (18). »
A Montauban il fut quelque temps pasteur et, selon ce que nous raconte un annaliste protestant, poursuivit courageusement son apostolat :
« La tentative qu'il fit sur la pudicité de M'^* de Calonges lui fit perdre l'estime et la protection des personnes pour lesquelles il écrivait. Après l'avoir dressée à la vie spirituelle, qu'il faisait consister dans un recueillement intérieur et dans un détachement absolu des objets sensibles, il lui marqua un point de méditation ; et lui ayant fort recommandé de s'appliquer tout entière pendant quelques heures à ce grand objet, il s'approcha d'elle lorsqu'il la crut la plus recueillie et lui mit la main sur le sein. Elle le repoussa brusquement, lui témoigna beaucoup de surprise de ce procédé et se préparait à lui faire des censures lorsqu'il la prévint : « Je vois bien, ma fille, lui dit-il sans être déconcerté et avec un air dévot, que vous êtes encore bien éloignée de la perfection... Demandez pardon à Dieu d'avoir été si peu attentive aux mystères que vous deviez méditer. Si vous y aviez apporté toute l'attention nécessaire, vous ne vous fussiez pas aperçue de ce qu'on faisait à votre gorge (19). »
Environ les mêmes années, en Flandre et aux Paysbas, s'évertua une autre sectaire, Antoinette Bou-
AU GRAND SIÈCLE 1 Dl
rignon. Née à Lille en 1616 et pourvue d'un riche héritage, s'attribuant la mission de promouvoir sur la terre le règne du Saint-Esprit, elle consacra sa fortune à propager son évangile. Elle s'attacha des disciples de marque, tels que Noël, ancien secrétaire de Jansénius, l'oratorien de Cordt, le pasteur Poiret ; et, à partir de 1667, elle fît éditer de nombreux volumes aux titres mystiques comme la Lumière du Monde f le Nouveau Ciel, l'Aveuglement des Hommes. Elle prêchait, elle aussi, le renoncement et la contemplation qui dispensent de toute pratique religieuse : « L'abandon de notre volonté à celle de Dieu supplée à toute chose ; et lorsque nous sommes arrivés à cet abandon, nous n'avons plus besoin d'aucuns moyens, parce que Dieu fait alors en nous ce qu'il lui plaît (20). » L'âme ainsi abandonnée n'a d'autre loi que ses instincts : « Il ne faut pas d'autre connaissance que l'abandon qu'avez fait de votre corps et âme à la disposition du vouloir de Dieu pour vous assurer que tout ce qui vous arrivera viendra de sa disposition (21), » Et Antoinette Bourignon ne laissait point de réhabiliter la chair en la délivrant du péché :
« Si Adam fût demeuré dans l'innocence, il n'aurait pas eu de vergogne d'être nu ;.., il n'avait pas besoin de se couvrir avant qu'il eût péché parce que son corps était plus beau et plus artificiellement élaboré que ne pourront jamais être les plus précieuses étoffes avec quoi l'on le pouvait couvrir ; mais l'imagination étant troublée par le péché lui fait voir les choses belles comme laides... De là vient qu'ils ont regardé les choses naturelles comme honteuses... J'avoue que la manière avec
laquelle les hommes de maintenant se conjoignent pour la génération est fort laide et donne la pudeur aux âmes chastes, à cause qu'elles n'j remarquent que le péché qui est là-dedans, lequel est infâme... Mais si ce péché était ôté, l'on n'y verrait que chose plaisante, comme, si deux petits enfants se jouaient ensemble tout nus, il n'y aurait que du plaisir à cause de leur innocence (22). »
C'est pourquoi, nous assure Antoinette Bourignon, dans le royaume des deux, «il y aura génération éternellement (23) ». C'est un espoir assez gaillard, mais qui ne doit point induire les passagers d'ici-bas à anticiper sur les plaisirs d'outre-tombe : Antoinette gardait ses disciples contre toute concupiscence. « Sa présence et sa conversation, — nous dit son biographe, — répandait une odeur de continence qui faisait oublier les plaisirs de la chair (24). » En effet : Antoinette Bourignon, fort laide de visage, était en outre bossue.
Voilà la divagation que dès lors engendrait Tutopie sentimentale : si tentateurs que fussent les sophismes de Fénelon, l'Eglise était donc avertie de se méfier. En proposant à l'homme un idéal hors de sa portée, ils le ravissaient au réel pour le lancer dans la plus périlleuse aventure : < Qui veut faire l'ange fait la bête. » C'est la loi de toutes les chimères que Pascal a ainsi formulée.