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CHAPITRE VII LE LIBERTINAGE

Amoureux de M""* de Thermes qu'il a chantée sous le nom d'Artenice et qui ne se laissait point attendrir, Racan faisait à son maître M. de Malherbe la confidence de sa passion. Et le vieux poète de le morigéner amicalement et de lui conseiller une rude sagesse. L'amour, à son gré, ce n'est point cette inquiétude et cette folle constance, c'est un plaisir qu'il faut chercher sans barguigner :

€ Vous aimez, — écrivait-il à son disciple, — une femme qui se moque de vous... Il est malaisé que je n'aie dit devant vous ce que j'ai dit en toutes les bonnes compagnies de la cour, que je ne trouvais que deux belles choses au monde, les femmes et les roses, et deux bons morceaux, les femmes et lés melons... Vous pouvez bien penser qu'un homme qui tient ce langage ne trouve pas mauvais que vous soyez amoureux. Il le faut être ou renoncer à ce qu'il y a de doux en la vie, mais il le faut être en lieu où le temps et la peine soient bien employés... Quand une femme refuse ce qu'on lui demande, ce n'est

pas qu'elle condamne la chose qui lui est demandée, c'est que le demandeur ne lui plaît pas... Je ne saurais nier que, lorsque j'étais jeune, je n'aie eu les chaleurs de foie qu'ont les jeunes gens ; mais ce n'a jamais été jusques à pouvoir aimer une femme qui ne me rendît la pareille. Quand quelqu'une m'avait donné dans la vue, je m'en allais à elle. Si elle m'attendait, à la bonne heure. Si elle se reculait, je la suivais cinq ou six pas, et quelquefois dix ou douze, selon l'opinion que j'avais de son mérite. Si elle continuait de fuir, quelque mérite qu'elle eût, je la laissais aller (1). »

Ce que Malherbe enseigne ainsi au gentilhommepoète que pipe le mirage sentimental, c'est toute la théorie de l'amour libertin. Elle s'exprimera sans doute en d'autres termes, usera de périphrases, se travestira d'oripeaux galants. Mais dès lors la voilà fixée en ses traits essentiels. Si Malherbe tient sans doute de la raillerie gauloise sa franchise égrillarde et sa manière peu courtoise de traiter les femmes, il y ajoute, à l'exemple de Montaigne, un vif éloge de l'amour, « ce qu'il y a de doux dans la vie ». Dans l'amour, au vrai, il ne voit guère que la jouissance. Et il veut donc que le sage traite l'amour comme une excellente bagatelle, aille rapidement aux réalités sans s'attarder aux soupirs, et se défende contre la passion.

Malherbe ne se targuait point de fonder sur une philosophie la morale qu'il tirait de son expérience et qu'il conciliait fort aisément pour sa part avec les lois de l'État et même de l'Église. Mais sous Louis XIII et durant la minorité de Louis XIV une. troupe d'individus s'agitèrent, à qui pesait une telle sujétion.

Leur siècle leur a donné le nom de libertins, en impliquant dans ce terme à la fois le dérèglement des mœurs et l'impiété. On compte, parmi les plus fameux, Desbarreaux, Claude Le Petit, Théophile, Tristan ITIcrmite, Saint-Pavin, Cyrano. Avides de jouir, détestant tout ce qui limitait leurs débauches, l'état qui maintient l'ordre social et les croyances religieuses qui tournent les âmes vers Téternité, ils avaient besoin, pour justifier leur attitude, d'une doctrine qu'ils pussent, au nom de leur raison libre d'entraves, opposer au préjugé chrétien. Comme la société française se gardait contre eux et réprimait leur effort de subversion, — Théophile fut condamné en 1626, Claude Le Petit brûlé en 1662, — ils déguisaient, voilaient, ne laissaient que transparaître leur pensée. Tandis que Lucrèce et certains Italiens de la Renaissance comme Vanini et Giordano Bruno leur offraient un panthéisme destructeur des dogmes religieux, leur morale provenait de Montaigne et de Charron qui, dans son livre de la Sagesse, diwaii copié et délayé les Essais. Suivre la Nature, tel en était le grand principe, la Nature que la religion et la société oppriment et corrompent, la Nature qui ne nous enseigne que la volupté. Loin de considérer, comme Montaigne, que ce précepte leur ordonnât la modération, ils l'invoquaient pour autoriser leur licence; et non contents de l'ériger en règle personnelle et privée, ils entendaient l'imposer à la collectivité humaine et ruiner par lui les contraintes artificielles des dogmes et des lois. Ainsi serait restauré l'heureux Etat de Nature, où les désirs et les plaisirs s'épanouiraient en félicité.

Nous n'avions guère de Desbarreaux (1602-1673) que le célèbre sonnet de sa Pénitence avant qu'un grand érudit de notre époque, Frédéric Lachèvre, ait réussi à reconstituer l'œuvre de ce Prince des liberlins. D'une poésie originale et vraiment admirable, c'est en partant d'un pessimisme presque désespéré qu'elle aboutit au libertinage et à la volupté. Desbarreaux est hanté par la menace de la mort qui équivaut pour lui au néant :

Ruine des humains, ô mort abominable...

D'un sommeil éternel ma mort sera suivie.

Terrifié de cette nuit qu'il entrevoit, il accuse de son tourment son intelligence et, comme Montaigne, envie les animaux :

Ha ! que naître comme eux ne nous fait la nature Sans discours ni raison, vivant à l'aventure ; Notre mal ne nous vient que de l'entendement.

Pour s'évader de cette détresse, il n'est qu'un remède: c'est la jouissance qui écarte l'idée de la mort,

c'est la volupté verseuse d'oubli :

Mais pour n'en point jeter d'inutiles soupirs Et n'avoir pas toujours cet objet en présence, Jette-toi comme moi dans le sein des plaisirs.

Et Desbarreaux, en ces deux vers, condense la philosophie qui subordonne Tintelligence aux mouvements de l'instinct :

Etudions-nous plus à jouir qu'à connaître

Et nous servons des sens plus que de la raison (2),

Sans préoccupation si grave et sur un ton d'enjouement, Saint-Pavin (1600-1670), abbé licencieux et athée, rime des conseils à l'usage des amoureux ;

Un vieil amour ne saurait plaire, On voudrait déjà qu'il fût mort; Quand il languit ou qu'il s'endort.

Il est permis de s'en défaire ; Ce n'est plus que dans les Romans Qu*on voit de fidèles amants, L'inconstance est plus en usage (3).

Et à une jeune fille fort dépourvue parce que trop naïve, il indique les richesses qu'elle possède et dont elle ne profite pas ;

Jeune Iris, si vous étiez sage, Vous seriez riche à bon marché ; On n'est jamais gueuse à votre âge, Vous avez un trésor caché.

Ce vous est un grand avantage Qu'à ce bien l'on n'ait point touché ; Mais ne le pas mettre en usage, Croyez-moi, c'est un grand péché (4-).

Soldat que blessures et maladies rendaient impropre à la guerre, Cyrano de Bergerac vouait ses loisirs à la littérature. Il écrivait des pièces de théâtre, des lettres galantes, des morceaux cliquetants de

métaphores et d'antithèses. Et il rédigeait d'étonnants récits de voyages qui ne furent entièrement publiés qu'après sa mort, survenue en 1655.

Les pays qu'il se vante d'avoir visités,peu aisément accessibles, ne sont rien de moins que la lune et le soleil. Cyrano y a observé toutes sortes de prodiges dont l'extravagance rappelle les fantaisies de Lucien. Alors que certaines croyances et coutumes répandues chez les peuples de là-haut parodient celles de la terre, notre aventurier céleste a rencontré des savants qui lui ont exposé une philosophie hardiment naturaliste. Et il décrit les institutions qui réglementent dans les astres l'exercice de l'amour : leur gaillardise avait de quoi allécher la concupiscence des libertins.

Les gens de la lune, à en croire Cyrano, ne sont point si fous qu'ils réprouvent l'impudicité. Au contraire les lois sanctionnent formellement le droit à l'amour, et en octroient le bénéfice aux citoyennes comme aux citoyens : « Hors les coupables convaincus, tout homme a pouvoir sur toute femme ; et une femme tout de même pourrait appeler un homme en justice qui l'aurait refusée (5). » Et l'on vénère la fonction amoureuse au point que son emblème constitue pour eux la plus glorieuse décoration :

« Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui qud les a forgées ; et les vierges n'ont pas honte d'aimer sur nous, en mémoire de leur mère Nature, la seule chose qui porte son nom... L'écharpe dont cet homme est honoré, et où pend pour médaille la figure d'un membre viril.

est le symbole du gentilhomme et la marque qui distingue le noble d'avec le roturier (6). »

Dans le soleil le régime matrimonial attribue à chaque homme autant de femmes que ses forces lui permettent d'en satisfaire :

« A l'âge de seize ans, on met les garçons au Noviciat d'Amour ; c'est un palais fort somptueux qui contient presque le quart de la Cité. Pour les filles, elles n'y entrent qu'à treize. Ils sont là les uns et les autres leur année de probation, pendant laquelle les garçons ne s'occupent qu'à mériter l'affection des filles, et les filles à se rendre dignes de l'amitié des garçons. Les douze mois expirés, la Faculté de Médecine va visiter en corps ce séminaire d'amants : elle les tâte tous l'un après l'autre jusqu'aux parties de leurs personnes les plus secrètes ; les fait coupler à ses yeux ; et puis, selon que le mâle se rencontre, à l'épreuve, vigoureux et bien formé, on lui donne pour femmes dix, vingt, trente ou quarante filles de celles qui le chérissaient... Le marié cependant ne peut coucher qu'avec deux à la fois (7). »

Gageons que les maîtres de la science joueraient volontiers dans notre planète un rôle si aguichant, qui d'ailleurs ne se termine pas avec les noces ; ils auraient ensuite à veiller sur l'activité amoureuse des époux :

« 11 y a parmi les autres statuts d'Amour une loi qui rèo-le le nombre des baisers auxquels un mari est obligé à sa femme : c'est pourquoi tous les soirs chaque médecin dans son quartier va par toutes les maisons où, après avoir visité le mari et la femme, il les taxe, pour cette

nuit-là, selon leur santé forte ou faible, à tant ou tant d'embrassements (8). »

Plus ou moins alliés aux libertins, les « goinfres » ne s'embarrassaient guère de théories et ne souhaitaient que fortes paillardises et repas plantureux. Ami du gros Saint-Amant, comme lui fameux poète et plus fameux buveur, le poète Vion Dalibray hante avec lui les tavernes et rime de magnifiques louanges en l'honneur du vin. Il ne laisse pas de fréquenter aussi les ruelles et d'y produire son bel esprit. C'est ainsi qu'en 1653 il adresse à trois dames une lettre où il leur prouve ingénieusement que le vrai amour exige le partage et l'inconstance :

« Je vous aime, Mesdames, parce que vous êtes aimables et vous aime toutes trois parce que vous êtes toutes trois aimables... 11 me souvient du jugement de Paris et combien il est dangereux de faire élection entre des personnes de votre mérite... La beauté est divisée et ne se rencontre pas tout entière en une seule personne. Nous devons donc l'aimer... en même temps en plusieurs sujets. L'Amour est un Dieu qui nous force partout à Tadorer... Les beaux visages sont comme autant de lumières qui nous éclairent dans les ténèbres de cette vie ; mais, durant la nuit, ne sommes-nous pas éclairés de plus d'un astre ?... Oui, Mesdames, plus on a de maîtresses et plus on est amoureux. »

De même qu'Hylas, Dalibray impute la constance à péché contre l'amour : « Ceux-là sont les faux et

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infidèles amants qui n'aiment qu'une maîtresse et abandonnent toutes les autres. » Et il déplore de ne pouvoir aimer tant de beautés qu'il n'aura pas connues ;

« Que ne peuvent mes yeux s'étendre autant que mon cœur 1 J'aimerais en même temps toutes les Beautés qui sont au monde... Non seulement je regrette les Beautés de mon temps que je ne vois pas, mais de n'avoir pu ni voir ni aimer tant de Beautés du temps passé ; et je regrette encore toutes celles qui sont à venir et que je ne m'attends pas ni de voir ni d'aimer jamais (9). »

Conformément à la mode des Précieuses, Dalibray a soin de déclarer que son amour est « honnête et spirituelle ». Avec lui nous ne sommes point inquiets: nous savons ce que cela veut dire.

Lorsque M"® de Scudéry publia sa carte du Tendre, il y eut un homme fort irrité. Vitupérant l'auteur de Clélie comme une plagiaire dépourvue de toute vergogne, l'abbé d'Aubignac revendiqua pour lui-même la création glorieuse de ce genre d'allégorie. N'avait-il point composé sa Nouvelle histoire du temps ou Relation véritable du Royaume de Coquetterie ? Dans la carte du Tendre, M''® de Scudéry se bornait à transposer sur le thème du pur amour cette peinture de l'amour libertin.

Selon le rapport de l'abbé, l'île des Coquets a pour capitale la ville de Coquetterie. On pénètre dans cette cité par la place de Cajolerie où s'élevait autrefois le vieux temple de la Pudeur dont ne subsistent plus que les ruines. Les hommes sont divisés en plusieurs

classes : soupirants, enjoués, aventuriers, âmes d'or, cœurs volants; et de même les dames en: précieuses, ravissantes, embarrassées, évaporées. Le gouvernement est aux mains de l'Amour Coquet, qu'assistent deux dames fort tyranniques, la Mode et l'Intrigue. Hommes et femmes s'elforcent à l'envi d'atteindre au Palais des Bonnes Fortunes, qui est un séjour enchanté. Plusieurs passages y conduisent: les hommes y accèdent par la Plaine des Agréments, le Gué de l'Occasion, la Route d'Or, le Sentier de la Reconnaissance, le Fort d'Entreprise ; les femmes par la Montagne des Avances, la Vallée de Tolérance, la Solitude favorable. Chaque après-midi, sur une des places de la ville, les citoyens émus et charmés assistent aux combats des Belles-Jupes.

Les traditions de l'Etat sont maintenues par quelques lois fondamentales :

« Nul ne peut être naturalisé dans le pays qu'il n'ait été passé maître en fait de bagatelles. — Qui n'aura pas de quoi donner se garnira d'une bonne dupe qui fournira àTappointement. — Les Maris seront tenus de nourrir les enfants qu'ils n'auront pas faits. — Quiconque fera profession de fidélité sera tenu de justifier qu'il est de la race des Amadis ou des descendants de Céladon ; sinon et à faute de ce passera pour idiot (10). »

Respectueux de la morale religieuse, l'abbé se défend de présenter les Coquets comme des gens heureux. Ils ne récoltent dans leur île que l'absinthe, l'amaranthe, la poire d'angoisse. Et la plupart, à bout de déception, se jettent dans le Lac de Confusion ou

dans l'Abîme de Désespoir. Seuls échappent ceux qui ont le courage de s'embarquer pour la Chapelle Saint-Retour, où les transporte le rude Capitaine Repentir.

Des morceaux de ce genre, qui foisonnent dans les recueils collectifs du temps, visent à restituer contre M"® de Scudéry la vérité de l'Amour. A l'estime des libertins, en effet, ces pays du Tendre sont purement imaginaires et fort peu attrayants puisque les voyageurs n'y goûtent point le plaisir essentiel. Le Royaume d'Amour, d'après la carte qu'on dresse en 1658 Tristan l'Hermite, a bien d'autres délices. Il est vrai que selon certaines chroniques la capitale légitime du pays serait située sur une montagne rocheuse, ardue, presque inaccessible :

« Plusieurs graves auteurs ont écrit les singularités de cette ville qu'on appelle Amour Céleste; les modernes l'ont nommée Sainteté Monastique ; il n'y entre point de gens de mauvaise vie... Les habitants de cette cité sont trèsheureux ; leur âme est toujours en repos bien que leur corps soit souvent en peine ; ils mangent peu, ne dorment guère et dirent souvent un grand chapelet afin que le reste des habitants de cette province se convertisse. »

Mais leurs adjurations restent vaines, et la foule des pèlerins suivent une route plus commode. Non loin de la frontière que borne la belle prairie d'Indifférence, s'élève le Bois de Belle-Assemblée où, dans une hôtellerie dérobée qui s'appelle Doux-Regard, « on boit d'un petit vin qui a beaucoup de douceur, mais qui échauffe plus qu'il ne désaltère ». La

route passe ensuite par Inquiétude, Rêverie, Visite, Soupirs, Soins-sur-Complaisance, grande et fameuse ville pleine de citrons et d'oranges, de confitures d'Italie, de parfums et de bijoux. Après Feu déclaré et Protestation, dans le fond d'un bois se cache le bourg d'Entreprendre.

< Il y avait autrefois en ce même lieu un château médiocrement fortifié qu'on appelait Résistance ; mais il a été ruiné par les guerres, et de son débris on a fait une petite bicoque qu'on nomme Tôt-Rendue... D'Entreprendre on vient avec quelque travail à Jouissance, qui est comme la capitale de la province : elle est remarquable pour ses beaux jardins qui ont tous des labyrinthes où on va se perdre deux à deux. »

Un délicieux chemin bordé de roses mène de Jouissance à Satiété où « les vivres sont à fort bon marché, mais l'air du terroir donne si peu d'appétit qu'on ne daigne pas seulement y toucher. » Heureusement, par Inclination Nouvelle, on rejoint aussitôt l'hôtellerie de Doux-Regard « tellement qu'il semble qu'on n'ait fait qu'un circuit dans toute la Région d'Amour (11). »

En ce siècle de la passion, alors que les amours de la ville, des courtisans, voire du Roi, se manifestaient si ardentes et traînaient après soi la jalousie, la colère et les larmes, n'était-il pas séduisant de suivre, au long des jours, comme le pèlerin de Tristan THermite, une aventure amusante et variée, ornée d'amours qui naissent, meurent, se renouvellent ainsi que des roses ? Grisés de ce rêve, de galants cava-

Hors et de gentilles dames tentaient de le réaliser. La belle Hortense de Villedieu, poétesse et romancière (1632-1692) avait commencé par dédier à son amour des vers brûlants :

Et je ne connais plus de vertu ni d'honneur Puisque j'aime Tirsis et que j'en suis aimée. (12).

En vain tu veux me secourir,

Raison, je ne veux pas guérir.

De ces maux mon cœur est complice.

Cessez de tourmenter mes esprits abattus, Faux honneur, faux devoir. Si l'amour est un vice, C'est un vice plus beau que toutes les vertus (13).

Mais, déçue et trompée par lui, elle fit serment de ne plus livrer son cœur et de n'aimer désormais qu'à la mode libertine « sans soin et sans envie, sans crainte et sans précaution (14) ».

... Otez de l'Amour le reste du mystère,

Les hélas, les soupirs, le grand emportement,

Les jalouses fureurs, le dédain, la colère.

Il ne restera plus que cet amusement

Qui ne peut toutefois se nommer une affaire,

Car le galant dehors, on ne s'en souvient guère.

Et lui, de son côté, vous oublie aisément (15).

Aussi M""® de Villedieu, voyageant dans les Pays- Bas, s'indignait-elle contre les mœurs de ces provinces si farouches et si barbares que l'amour en était rigoureusement proscrit :

« Jamais, écrivait-elle de Bruxelles le 1*' avril 1667, la pruderie n'a eu de si belles esclaves qu'elle en a dans

ce lieu ici. Je n'y ai entendu prononcer le mot d'amour que par les prédicateurs ; c'est un crime capital que d'avoir un homme dans son carrosse... Sans mentir, c'est fort sagement fait au roi que de venir remédier à ces désordres ; et quand il n'aurait point d'autre droit pour conquérir les Pays-Bas que le dessein de rétablir la galanterie dans une cour aussi charmante que Test celle-ci, cette raison serait assez forte pour autoriser son entreprise... J'ai cru qu'il était d'une bonne Française telle que je la suis d'apprendre la carte aux volontaires de ma connaissance (16). »

Nos historiens sont bien frivoles, qui n'ont point retenu, entre les causes de la guerre déclarée par Louis XIV à la Hollande, celle que mentionne Hortense de Villedieu.

Ami d'Hortense et auteur d'Amitiés, amours et amourettes, René Le Pays, que Boileau a raillé, pratiquait allègrement des maximes analogues et passait de belles en belles, qu'il n'importunait point trop longtemps. Il n'avait d'ailleurs pas l'égoïsme d'occuper à lui seul les cœurs de ses maîtresses, et s'accommodait à merveille d'y rencontrer des camarades ;

« Je ne suis pas le seul dans le cœur d'Iris ; j'en suis d'accord. J'y suis logé avec des gens d'épée et de robe, avec des gens d'Eglise et d'affaires. Je le sais bien ; mais pour cela dois-je quitter la place que j'y occupe? Au contraire vous me voyez ravi de me trouver en si bonne compagnie. Hé quoi, mon oncle m'a laissé une maison à partager avec mes frères ; faut-il que j'en abandonne ma part par le dépit de ne la posséder pas tout entière? Non, Monsieur, je n'ai point l'esprit si bizarre et mon humeur

est plus sociable. Je souffrirai sans chagrin que mes rivaux logent dans le cœur de ma maîtresse ; je tâcherai seulement d'y conserver l'appartement le plus commode (17).»

Ce genre de littérature ne fut pas éliminé par le triomphe de l'école de 1660, celle de Molière, Racine et Boileau. Mais cette époque n'est plus marquée par des audaces comme celles des Théophile et des Cyrano ; et le poète Hesnault ne se risquait point à publier sa traduction de Lucrèce. Rigoureusement proscrit, le libertinage dépouillait son caractère impie pour se transmuer en simple frivolité amoureuse, où se délectait la société de l'hôtel de Bouillon. Fidèles au langage ancien et déjà désuet, Benserade et Pavillon, Hesnault et M°'®Deshoulières louaient en madrigaux, idylles et chansons les plaisirs de l'amour volage. Benserade, qui avait composé des ballets pour la cour de Louis XIII, ne mourut qu'en 1691 et Pavillon en 1705. Leur manière se transmit à la cour de Sceaux et à la société du Temple, où brillèrent durant les dernières années de Louis XI V, Fontenelle, La Fare et Chaulieu qui proclamait dans ces vers Vapologie de l'inconstance :

Loin de la route ordinaire Et du pays des romans Je chante, aux bords de Cythère, Les seuls volages amants...

Fuyez donc, pasteurs fidèles.

Qui, sur le ton langoureux. Verrez radoter vos belles, Plus indolents qu'amoureux...

Aimons donc, changeons sans cesse ; Chaque jour nouveaux désirs ; C'est assez que la tendresse Dure autant que les plaisirs (18).

Ainsi se perpétue au long du grand siècle la conception libertine de Tamour.

C'est à elle aussi que se rattache Tœavre de Saint- Evremond. Exilé en 1661 alors qu'il touchait à cinquante ans, pour avoir mérité la rancune de Mazarin, Saint-Evremond se fixa en Angleterre où il vécut aussi longtemps que le siècle. Protégé par les souverains et fêté des courtisans pour la grâce de son esprit, il mena jusqu'à ses dernières années, selon sa philosophie, une existence égoïste sans méchanceté, attentive à se préserver de tout chagrin et à ordonner finement les voluptés. Intermédiaire entre Montaigne et Voltaire, il ne verse ni dans les chimères du premier, ni dans le fanatisme du second. Avec moins de génie, certes, que l'un et l'autre, il réalise davantage l'équilibre de ses facultés, observe plus délicatement le goût et la raison et en somme nous propose le modèle de l'Epicurien. Sceptique et incrédule, il pratiquait la maxime : « Intus ut libet, foris ut moris est » et suivait donc, loin de songer à la détruire, la religion de son pays. La Nature, s'il la vénérait autant que Montaigne, cette idée ne signifiait point pour lui l'état primitif des hommes pareils aux bêtes dans les bois. Prisant fort les agréments de l'ordre et de la

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politesse, de la civilisation et des arts, il identifiait la Nature à ses propres désirs, qu'il souhaitait de satisfaire dans la société de son temps.

Avenante, cette doctrine sourit. Cependant, qu'on ne s'y méprenne point, elle a le pessimisme pour racine et, par là, tient fortement à notre époque classique:* Pour vivre heureux, dit Saint-Evremond,il faut faire peu de réflexions sur la vie, mais sortir souvent comme hors de soi, et parmi les plaisirs que fournissent les choses étrangères, se dérober la connaissance de ses propres maux (19). » Une telle phrase est-elle assez frappante, qui, mieux encore que les vers de Desbarreaux, vérifie la théorie pascalienne. Ces divertissements que Pascal condamne parce qu'il a l'éternité à nous offrir, Saint-Evremond, que n'anime point le même espoir, tente grâce à eux d'échapper à l'angoisse et à l'ennui qui rongent notre destinée. Si l'homme rentrait en soi-même, il ne résisterait pas à son affliction ; et c'est pourquoi Saint-Evremond l'invite à s'amuser. A son amie Ninon de Lenclos il écrivait :

« Le mot de volupté me rappelle Epicure ; et je confesse que de toutes les opinions des philosophes touchant le souverain bien, il n'y en a point qui me paraisse si raisonnable que la sienne... La seule jouissance du plaisir, la volupté, pour tout dire, est la véritable fin où toutes nos actions se rapportent (20). »

Ninon, qui était digne de le comprendre, dévoua sa longue vie à ces préceptes qu'il lui enseignait en badinant : « M. Bernier, lui assurait-il encore, le plus

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joli philosophe que j'aie connu, ... en parlant de la mortification des sens me dit un jour : je vous dirai en confidences que l'abstinence des plaisirs me paraît un grand péché (21). » Il ajoutait une ordonnance de modération : « S'il a aimé la jouissance en voluptueux, Epicure s'est ménagé en homme sage... Il dégageait les voluptés de l'inquiétude qui les précède et du dégoût qui les suit. — La sagesse nous a été donnée principalement pour ménager nos plaisirs (22). » Appliquant ces principes aux relations sociales, dans ces lignes qui sont, par avance, une réfutation si sensée de Rousseau et Tolstoï, il critiquait la religion de la justice :

« Les sévérités de la justice ne conviennent pas avec les tendresses de l'amitié. Qui se pique d'être juste, ou se sent déjà méchant ami, ou se prépare à Tétre. L'évangile ne recommande guère la justice qu'il ne recommande aussi la charité... La justice mêlée avec les autres vertus est une chose admirable ; toute seule, sans aucun mélange de bon naturel, de douceur, d'humanité, elle est plus sauvage que n'étaient les hommes qu'elle a assemblés (23). »

En vertu de sa morale, Saint-Evremond demande que l'amour soit un passe-temps où l'âme, demeurant maîtresse de soi, se réjouisse sans se laisser prendre et sans abdiquer sa liberté : « Ayons autant d'amour qu'il en faut pour nous animer, pas assez pour troubler notre repos (24). » x\ussi l'amour doit-il se méfier du cœur, qui est un guide trop capricieux, et se laisser plutôt conduire par l'esprit :

« On ne parle jamais que du cœur dans tous les discours qu'on entend faire sur l'amour... Ce n'est pas en connaître bien la nature... Le cœur est un aveugle à qui sont dues toutes nos erreurs, ... qui fait aimer de vilains objets et en dédaigner de fort aimables.,. Pour ces liaisons justes et raisonnables dont l'esprit a su prendre la direction, il n'y a point de rupture à appréhender : car ou elles durent toute la vie, ou elles se dégagent insensiblement, avec discrétion et bienséance (25). »

Au contraire « ce qu'on appelle une belle passion a de la peine m(^me à se sauver du ridicule (26). » Les Précieuses, qui ont rôvé de spiritualiser et diviniser l'amour, ne sont pas moins extravagantes :

« On dit un jour à la reine de Suède que les Précieuses étaient les Jansénistes de V Amour ;Qi la définition ne lui déplut pas. L'Amour est encore un dieu pour les Précieuses... Ces fausses délicates ont ôté à l'amour ce qu'il a de plus naturel... car l'amour est aussi peu de la spéculation de l'entendement que de la brutalité de l'appétit. Si vous voulez savoir en quoi les Précieuses font consister leur plus grand mérite, je vous dirai que c'est à aimer tendrement leurs amants sans jouissance et à jouir solidement de leurs maris avec aversion (27). »

Loin d'imposer à l'amour les chaînes de la constance, Saint-Evremond, comme Hortense de Villedieu, daube la barbarie des Hollandais : « L'infidélité, qui fait le mérite galant des cours agréables, est le plus gros des vices chez cette bonne nation, fort sage dans la conduite et dans le gouvernement, peu savante dans les plaisirs délicats et les mœurs po-

lies (28). > Et à une jeune femme qui sollicite son expérience, il répond par ce prône assez indulgent ;

•« Je ne sais ce qui nuit le plus au bonheur de la vie des femmes, ou de s'abandonner à tous les mouvements de la passion, ou de suivre tous les sentiments de la vertu... S'il y a de la honte à aimer sans retenue, il y a bien de la peine à passer la vie sans amour. — Votre intérêt est d'accommoder deux choses qui paraissent incompatibles et qui ne le sont pas, l'amour et la retenue... Mais la règle de ma retenue n'a rien d'austère, puisqu'elle prescrit seulement de n'aimer qu'une personne à la fois (29). »

La mort même d'un être aimé n'est point, au gré de Saint-Evremond, un coup assez terrible pour jeter dans une peine désordonnée l'amant qui survit. Des larmes, oui, mais sans exagération, et le souci de la vie qui continue. La duchesse de Mazarin témoignant un violent chagrin pour ce que M. de Bavier venait d'être tué en duel, Saint-Evremond lui adressait une leçon d'égoïsme :

« Un homme qui paraissait avoir de l'amour pour vous a été tué ; c'est une chose assez malheureuse ; mais il n'y a rien de fort extraordinaire en cette aventure que votre douleur. Les amoureux sont mortels comme les autres : faites qu'aimer soit un privilège pour ne mourir pas, les dames seront accablées d'amants ; il n'y en aura pas moins qu'il y a d'hommes. Je sais qu'il est honnête de s'affliger de la perte de ceux qui nous aiment ; mais d'appeler au secours de notre deuil ce qu'il y a de plus

funeste et de prendre par là des résolutions ruineuses, c'est ce que les morts n'exigent point de nous (30). »

D'ailleurs il n'avait pas à ce sujet beaucoup d'inquiétude, et jugeait les femmes pour suffisamment enclines à tempérer leurs regrets :

« Une belle femme se portera plutôt à la conservation de sa beauté qu'à celle de son amant, moins tendre qu'elle est pour un cœur assujetti que vaine et glorieuse de ce qui peut lui donner la conquête de toutes les autres. Ce n'est pas qu'elle ne puisse être sensible pour cet amant ; mais avec raison elle se résoudra plutôt à souffrir la perte de ce qu'elle aime que la ruine de ce qui la fait aimer (31). »

Un livre délicieux nous est comme le miroir de ces mœurs galantes. Dans les Mémoires dn chevalier de Grammont qui fut un temps, à la cour d'Angleterre, le commensal de Saint-Evremond exilé, son beaufrère Hamilton nous a tracé le portrait inoubliable de ce gentilhomme qui a pour grande atïaire l'intrigue amoureuse qu'assaisonne le plaisir de l'inconstance, voire de la tromperie. A la guerre et à la cour, en Italie comme en Angleterre, Grammont poursuit les belles qui ne lui sont point rigoureuses et toutefois, quand il les quitte, se consolent promptement. Par miracle ses désirs se fixèrent, une saison, sur M"® d'Hamilton : et le chevalier, « pour le prix d'une constance qu'il n'avait jamais connue devant et qu'il n'a jamais pratiquée depuis, trouva l'Hymen et l'Amour d'accord en sa faveur (32) ». Aussi bien le

mariage, pour Grammont et son biographe, n'était-il point soumis à des lois trop rudes :

« Tout homme qui croit que son honneur dépend de celui de sa femme est un fou qui se tourmente et qui la désespère; mais celui qui, naturellement jaloux, a pardessus ce malheur celui d'aimer sa femme et de vouloir qu'elle ne respire que pour lui, est un forcené... 0 vous, nations bénignes... qui laissez bonnement la bride sur le cou de vos heureuses moitiés, vous passez sans chagrin et sans alarmes vos paisibles jours dans toutes les douceurs d'une indolence domestique (33). »

Par certains épisodes passionnés, ces mémoires, qui parurent en 1704, portent encore l'empreinte du siècle où vécut le chevalier de Grammont. Mais dans l'ensemble, parleur ton badin et détaché, leur licence gracieuse, leur corruption de bonne compagnie, ils appartiennent plutôt à la littérature du xviu" siècle

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