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CHAPITRE IX L'AMOUR FRIVOLE

Une jeune personne ayant fait part à M. de Montesquieu de sentiments hostiles au mariage, le jeune président, qui n'était pas encore Fauteur des Lettres Persanes, lui répondait en termes enjoués ;

« Que la haine que vous avez pour le mariage est juste 1 La raison vous a fait sentir ce que l'expérience seule peut faire connaître aux autres.

Lorsque par des nœuds solennels Deux fidèles amants, que même ardeur enivre, Vont s'unir l'un à Tautre aux yeux des Immortels.

L'Amour est toujours la victime

Qu'on immole sur les autels.

116 TES UTOPISTES DE l/AlSrOUR

« Vous savez bien qu'autrefois les gens du bel air ne se mariaient point...

Vous connaissez Coriolan,

Amadis, Roger et Rolan.

Quoique amoureux, quoique fidèles,

Ils détestaient le sacrement,

Et contents de plaire à leurs belles

lis n'épousaient que leurs querelles.

« Vous voyez. Mademoiselle, qu'il ne faut point confondre les chaînes de l'Hymen avec celles de l'Amour ; il ne faut point se marier, mais il faut aimer, et tout le monde doit être là-dessus de la même religion (1). »

Telle est, dès l'aube du xviii® siècle, la mode amoureuse qui prévaut. Foin des grands sentiments, des affections éternelles, de la jalousie et de la passion ! Et foin de cette ridicule coutume du mariage ! L'amour ne doit-être qu'un plaisir, rapide et passager comme les heures, inconstant comme les caprices, orné de sourire, d'élégance et de parfum. Pour éviter toutes les embûches et tous les chagrins, il a un précepte qui est comme son talisman ; qu'il ne se prenne point au sérieux. La frivolité, voilà, sous la Régence et Louis le Bien-aimé, la vertu capitale de l'amour.

En 1711, dans son Dialogue des Dieux, Rémond de Saint-Mard n'en était plus, comme Ghaulieu, à plaider pour l'inconstance, mais il prêtait à Vénus ces paroles qui eussent scandalisé Céladon :

« C'est une fort sotte qualité que la constance et qui n'a rien de glorieux. Elle met l'âme dans ;une espèce

d'esclavage... La constance suppose presque toujours de la faiblesse et de Tengourdissement dans le cœur; il ne demeure d'ordinaire attaché à un seul objet que parce qu'il n'a plus la force de courir après d'autres (2), »

Et un peu plus tard, dans ses Lettres galantes^ il raillait prestement l'union conjugale :

« Si le mariage était une folie comme l'amour, je le hasarderais plus volontiers ; le pis-aller est d'être quitté, mais c^est ce pis-là de l'amour qui manque au mariage et qui en fait une chose terrible. Mon Dieu ! comment peut-on s'engager à être toujours fidèle ? — Pourquoi aussi ne pas se permettre d'aller prendre ailleurs de l'amour ? Gela ne serait-il pas plus raisonnable ? On se donnerait ce qu'on pourrait et l'on s'enverrait honnêtement chercher le reste (3). »

Romans et chansons, poésies et pièces de théâtre reflètent alors les mœurs légères de la société. En 1718, à près de soixante ans, le peintre Autreau débuta au Théâtre-Italien comme auteur dramatique, par une pièce intitulée le Port-à-V Anglais, où il opposait les deux amours, celui d'autrefois et celui d'aujourd'hui. Dans ce port de France, deux jeunes sœurs italiennes, Flaminia et Silvia, rencontrent l'actrice Tontine, qui les informe des changements survenus parmi les Français :

« Flaminia : Quoique je n'aie pas vu le monde, je connais les Français, j'ai lu leurs historiettes. — Tontine : N'espérez pas les trouver tels que vous les avez vus dans les romans ; les choses sont un peu changées. — F. : Je

crois que l'amour aura perfectionné chez eux de plus en plus la galanterie. — T. : On voit bien que vous venez de loin. Il s'agit bien à présent ici de galanterie 1 II y a longtemps que Tamour ne se mêle plus de les perfectionner ; au contraire ce sont eux qui ont perfectionné l'amour. — F. : Expliquez-moi donc, je vous prie, comment cela s'est fait. — T. ; Cela s'est fait en retranchant de l'amour ce qu'il avait d'inutile et d'incommode ; en abolissant cette politesse surannée que vous nommez galanterie. Elle était devenue à charge ; on l'a renvoyée aux Espagnols et aux Maures d'Afrique d'où elle était venue, avec ses fêtes galantes, ses tournois et ses carrouzels. Tout cela s'en est retourné de compagnie. — F. : Voilà un changement qui m'étonne. — T. : Oui, Mademoiselle, on a banni ces longs préludes de petits soins et de services frivoles, ce sentiment de fidèle pasteur, cette timidité rustique que l'on faisait passer pour respect, enfin toutes les formalités romanesques ; et se piquer à présent d'être galant, c'est vouloir passer pour gaulois. — F. : Et qu'a-t-on mis à la place de ce qu'on a banni ? — T. : Des plaisirs solides et de bon sens. On a réuni ceux de l'amour et de la table ; on y a joint une conversation libre, familière, enjouée ; on dîne aux flambeaux en des réduits discrets... L'amour est passé des bords du Lignon et du pays de Forets dans ceux de Bourgogne et de Champagne. Avouez qu'il a fait un joli voyage. — F. : Mais n'a-t-il rien perdu de sa délicatesse en ces payslà? — T. : C'est gagner que d en perdre. La belle perfection pour lui que d'être délicat et fluet comme il était autrefois 1 II n'avait presque plus de corps. Aux pays dont je vous parle, il a repris chair : il se fortifie tous les jours ; l'enjouement lui revient ; il ne demande plus qu'à rire... C'était un plaisant amusement pour lui chez nos pères que de voir ces cercles d'amants et d'amantes,

occupés à former de belles conversations, à soutenir des thèses sur la délicatesse, qui faisaient bâiller cet enfant... 11 s'est guéri surtout de la colique venteuse du bel esprit, de la migraine que lui causaient les jolis vers, les galants madrigaux, les tendres élégies dont il avait la tête chargée. 11 n'y est resté tout au plus que des vaudevilles gaillards ou des chansons à boire. — F. : Voilà Tamour bien changé. Je ne le reconnais plus. Il me semble pourtant qu'il avait autrefois une tendre mélancolie qui ne déplaisait pas (4). »

Dans ce dialogue badin et tendre sejoue un regret des anciennes amours et du généreux passé. Mais, tandis que Jacques Autreau n'a plus assez de jeunesse pour profiter du nouveau code amoureux, la plupart des auteurs tournent en dérision les usages des aïeux, et surtout le mariage. Dans sa comédie de Belphé- ^or, représentée au Nouveau-Théâtre-Italienle24août 1721, Marc-Antoine Legrand développe le conte de La Fontaine : dépêché sur terre pour éprouver par lui-même si les maris se plaignent légitimement de leurs femmes, le démon Belphégor, sous le nom de Roderic, a épousé la vertueuse M""^ Honesta. Et quel n'est point son repentir :

Femme trop sage me désole Et sa vertu fait trop de bruit

Jour et nuit.

J'aime mieux une jeune folle

Et si je suis, d'être cocu,

Convaincu, Nombre que je vois m'en console (5).

Un intermède nous transporte sur le bord du Léthé, Le fîeuve d'oubli : les vivants, pour se délivrer du souci qui les importune, peuvent boire de l'eau du fleuve. Une jeune femme, Violette, vient donc solliciter Trivelin, le distributeur des eaux : elle aime trop son mari et souhaiterait de l'oublier. Mais Trivelin de la rabrouer décemment :

« De quel pays êtes-vous pour aimer trop votre mari? Voilà un défaut qu'on ne connaît point dans le nôtre... C'est bien pour de tels animaux que les beaux jours des jolies femmes sont faits. De même que les hirondelles, ayant passé ici agréablement le printemps, ne s'en retournent dans leur pays qu'en automne, tout de même, quand une jolie femme a pris une fois sa volée, elle ne doit retourner à son mari que quand elle est sur Tarrière-saison... Sans boire de nos eaux, vous pouvez de vous-même l'oublier. — Et comment? — En vous ressouvenant sans cesse que c'est votre mari. Il y a bien des femmes qui n'ont pas d'autre secret (6). »

Le Contraste de l'Hymen et de l' Amour , c'est alors un thème courant de la littérature et c'est le titre d'une pièce jouée le 7 mars 1727. Elle s'achevait par ce vœu peu confiant :

Dieu d'Amour, Dieu d'Hymen, trop funestes rivaux, Ne verra-t-on jamais terminer votre guerre (7)?

Un homme en cette époque n'en rêvait pas moins de les accorder et de réunir les deux amours, le sentimental et le libertin : c'est Marivaux. Il connaissait les cœurs, leur coquetterie, leur fatuité, leur jalousie.

tout leur manège qu'il a si merveilleusement analysé dans son théâtre, et aussi le dévergondage de son temps qu'il a décrit dans ses romans et ses ouvrages de morale :

« Les sentiments n'étaient plus à la mode : il n'y avait plus d'amants, ce n'était plus que libertins qui tâchaient de faire des libertines. On disait bien encore à une femme: je vous aime; mais c'était une manière polie de lui dire ; je vous désire (8). — Que deviendraient les amants si l'inconstance de Tun était un arrêt de mort contre l'autre? Les hommes et les femmes tomberaient autour de nous par pelotons... On pleure l'inconstance de son amant ou de sa maîtresse :... voilà le plus grand inconvénient d'un amour trahi... Les amants abandonnés en sont quittes pour quelque chagrin ^ue le moindre amusement écarte, et qui ne s'aperçoit que dans ceux qui ne veulent pas se gêner (9). »

Mais Marivaux ne se résignait point à contempler l'amour ainsi défiguré, souillé de débauche, privé de son rayonnement. Dans la Réunion des Amours qui fut jouée le 9 novembre 1731, il mettait en scène Amour, ou l'amour sentimental, et Cupidon, ou l'amour libertin qui, appelés devant les dieux, se rencontrent au seuil de l'Olympe :

« Amour : n'est-ce pas là Cupidon, cet usurpateur de mon empire ? — Cupidon ; Ne serait-ce pas cet Amour gaulois, ce dieu de la fade tendresse, qui sort de la retraite obscure où ma victoire l'a condamné ? — Amour : qu'il est laid ! Qu'il a l'air débauché 1 — Cupidon : viton jamais de figure plus sotte? Sachons un peu ce que

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vient faire ici cette ridicule antiquaille... Entre vous et moi, de votre temps, les amants n'étaient que des benêts, ils ne savaient que languir, que faire des hélas et conter leurs peines aux échos d'alentour. Oh I parbleu, ce n'est plus de même. J'ai supprimé les échos, moi. Je blesse. Ahi! vite au remède. On va droit à la cause du mal. Allons, dit-on, je vous aime : voyez ce que vous pouvez faire pour moi ; car le temps est cher, il faut expédier les hommes (10). »

Les deux rivaux comparaissent devant Minerve, et les moqueries de Cupidon révoltent enfin Amour :

« Qui êtes-vous, dit-il, pour oser me disputer quelque chose ? Vous qui n'avez pour attribut que le vice, digne héritage d'une origine aussi impure que la vôtre I Divinité scandaleuse dont le culte est un crime, à qui la seule corruption des hommes a dressé des autels; vous à qui les devoirs les plus sacrés servent de victimes, vous qu'on ne peut honorer qu'en immolant la vertu!... Osez-vous vous comparer à moi, au dieu de la plus noble, de la plus estimable^ de la plus tendre des passions, et j'ose dire de la plus féconde en héros. »

Cupidon riposte encore par des quolibets : « Minerve, toute la nature est intéressée à ce que vous renvoyiez ce vieux garçon-1^. » Mais Minerve soumet la cause à la Vertu. Et Cupidon se montre si pressant et persuasif que la Vertu, songeuse, s'oublie jusqu'à lui laisser baiser sa main. Elle s'enfuit tout en tremblant, et c'est Minerve qui proclame le jugement qu'a rendu lui-même le maître des Dieux :

« Cupidon, la Vertu décidait contre vous ; et moimême j'allais être de son sentiment, si Jupiter n'avait pas jugé à propos de vous réunir en vous corrigeant... Avec votre confrère, l'âme est trop tendre, il est vrai ; mais avec vous elle est trop libertine. Il fait souvent des cœurs ridicules; vous n'en faites que de méprisables... Unissez-vous tous deux : rendez-le plus vif et plus passionné, et qu'il vous rende plus tendre et plus raisonnable (11). »

Dociles en apparence, Cupidon et Amour obéirent à Jupiter et conclurent la paix : mais elle ne dura qu'un soir. Et Cupidon s'empressa de chasser ce compagnon qui lui prêchait des rengaines aussi ennuyeuses que la franchise et la fidélité. Au cours de ces années qui suivent 1730, Tamour frivole atteint son apogée. Il règne à la cour, dans les salons, dans les familles, dans la littérature. Plus ou moins ouvertement sensuel, tantôt grivois et tantôt galant, c'est lui qui s'épanouit dans l'œuvre de Voltaire et de tous ces petits conteurs ou poètes, les Voisenon et les Grécourt, les Gentil-Bernard et les Moncrif, les Piron et les Vadé.

Un charmant ouvrage nous offre la théorie et, pour ainsi dire, la dialectique de ces mœurs amoureuses. Ce sont les lettres apocryphes de Ninon de Lenclos, que publia en 1750 l'avocat Damours. L'auteur y supposait une correspondance adressée par Ninon au marquis de Sévigné : le jeune gentilhomme ayant le cœur occupé d'une violente passion, la courtisane le

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morigène et lui prescrit sa méthode de sagesse et de bonheur. Premièrement, qu'est-ce donc en réalité que l'amour?

« L'amour, pris comme passion, n'est qu'un in'slinct aveugle,... un appétit qui nous détermine pour un objet plutôt que pour un autre sans qu'on puisse donner la raison de son goût. — Outre le besoin d'être agités, nous en avons un physique et machinal qui fait la cause primitive et nécessaire de l'amour (12). »

Ce qui a perverti l'amour, c'est la mystique sentimentale dont les hommes l'ont affublé :

« Les hommes, par je ne sais quelle bizarrerie, ont attaché de la honte à suivre le penchant réciproque que la nature a donné aux deux sexes... Ils ont imaginé de substituer les dehors d'une affection toute spirituelle à la nécessité humiliante de paraître de bonne foi satisfaire un besoin. — Les amants à grands sentiments, gâtés par les romans ou par les prudes, se font un point d'honneur de spiritualiser leur passion... Gardons-nous bien, mon cher marquis, de donner dans un pareil ridicule. Cette façon de se guinder n'est plus, dans le siècle où nous sommes, que le partage des sots. — Gardez pour l'amitié la délicatesse des sentiments. Prenez l'amour pour ce qu'il est ; plus vous lui prêterez de noblesse et de dignité, plus vous le rendrez dangereux. Plus l'idée que vous vous en formerez sera sublime, moins elle sera juste. — Que ce ne soit point pour vous ce qu on appelle une passion mais un amusement (13). »

Et l'amant ne doit pas s'empôcher de scrupule:

DE LOUIS LE BIEN-AIMÉ A LA REVOLUTION 12o

« De la probité en amour, marquis, y pensez-vous ! — Un peu de manège en amour est indispensable pour le bonheur de tous les deux. J'irais peut-être même dans le besoin jusqu'à vous conseiller d'être un peu scélérat... En galanterie les sots seuls sont des dupes et les fripons ont toujours les rieurs de leur côté (14). »

Quant à la vertu, bien fol est qui s'y fie :

« Vous voulez à toute force qu'il ne soit point impossible de trouver dans notre siècle des femmes vertueuses ? Eh ! mais vous ai-je jamais dit le contraire ? En comparant les femmes à des places assiégées, ai-je avancé qu'il n'existait point de villes qui n'eussent été prises ? Comment l'aurais-je pu dire ? Il y en a qui n'ont jamais été assiégées (15). »

La société qui pratiquait ces maximes revit pour nous dans les dialogues de Crébillon fils :

« — Jamais les femmes, dit un de ses personnages, n'ont mis moins de grimaces dans la société ; jamais l'on n'a moins affecté la vertu. On se plaît, on se prend. S'ennuie-t-on l'un avec l'autre ? On se quitte avec tout aussi peu de cérémonie que l'on s'est pris... Il est vrai que l'amour n'est entré pour rien dans tout cela... On sait aujourd'hui que le goût seul existe ; et si Fon se dit encore qu'on s'aime, c'est bien moins parce qu'on le croit que parce que c'est une façon polie de se demander réciproquement ce dont on sent qu'on a besoin (16). — On disait trois fois à une femme qu'elle était jolie ; car il n'en fallait pas plus : dès la première assurément elle vous croyait, vous remerciait à la seconde, et assez communément vous en récompensait à la troisième. Il arrivait

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même quelquefois qu^un homme n'avait pas besoin de parler ; et ce qui, dans un siècle aussi sage que le nôtre, surprendra peut-être plus, souvent on n'attendait pas qu'il répondît... La première vue décidait une affaire : mais, en même temps, il était rare que le lendemain la vît subsister ; encore, en se quittant avec cette promptitude, ne prévenait-on pas toujours le dégoût... Il ne faut cependant pas inférer de ce que je viens de dire qu'elles [les femmes] offrissent toutes la même facilité. J'en ai vu qui, après quinze jours de soins rendus, étaient encore indécises, et dont le mois tout entier n'achevait pas la défaite. Je conviens que ce sont des exemples rares, et qui semblent ne pas devoir tirer à conséquence pour le reste : même, si je ne me trompe, les femmes sévères à ce pointlà passaient pour être un peu prudes (17). »

La fidélité passait évidemment pour la plus importune des contraintes :

« 11 n'y a personne qui voulût s'engager, même avec l'objet le plus charmant, s'il était question de lui être éternellement attaché. Loin de se la proposer l'un à l'autre, c'est une idée qu'on écarte le plus qu'on peut, du moins quand on est sage ; on se dit bien qu'on s'aimera toujours, mais il est tant d'exemples du contraire que cela n'effraie pas ; ce n'est qu'un propos galant qui n'a que force de madrigal et qui est compté pour rien quand on veut se donner le plaisir de l'inconstance (18). »

Certaine nuit, une agréable comtesse reçut la visite d'un sylphe qui lui fit une fervente déclaration en lui promettant de prodigieux bienfaits. Elle était sur le point de se laisser tenter quand il l'avertit qu'il exigeait de la constance, elle aussitôt de se récrier :

« Miséricorde I Je renonce à vous pour jamais (19) I » A ces relations faciles et brèves, on ne décerne que peu d'importance ; et, la volupté prise, on se hâte de les oublier :

« Comment voulez-vous qu'avec ce qu'on a à faire dans le monde, des gens que le hasard, le caprice, des circonstances ont unis quelques moments, se souviennent de ce qui les a intéressés si peu? Ce que je vous dis, au reste, est si vrai que, soupant il y a quelque temps avec une femme, je ne me la rappelais en aucune façon, et que je Taurais quittée comme m'étant inconnue, si elle ne m'eût pas fait souvenir que nous nous étions autrefois fort tendrement aimés (20). »

Bien entendu on ne conserve guère de regrets aux amants défunts :

« Nous oublions si tôt, assure une marquise, un amant vivant que nous ne devons pas nous souvenir longtemps des morts... Veuve d'un amant, j'en prendrais d'abord trois autres pour me consoler (21). »

Gens du monde et gens de lettres formaient volontiers des cénacles oii l'on devisait de galanterie et de libertinage, où Ton composait des histoires et des poésies licencieuses. Un des plus célèbres est celui qui rassemblait chez le comte de Caylus Voisenon, Grébillon fils, Duclos, Moncrif et autres écrivains. Il a donné naissance à des recueils collectifs tels que le Recueil de ces MessieurSy imité par le Recueil de ces Darnes^ où se trouve ce beau trait de désintéressement marital :

« Mes petites vivacités me rendirent M""* de Méreval si avantageuse que dès la troisième visite je la déterminai à m'accorder la dernière faveur. Nous fûmes interrompus par la présence de M. de Méreval qui vint nous surprendre. M""® de Méreval qui avait tout à craindre fut moins embarrassée que moi ; et son mari, sans s'émouvoir, lui dit d'un ton fort tranquille : Vous êtes bien imprudente ; si c'était un autre que moi (22) ! »

Dans sa Relation du monde de Mercure parue en 1750, le chevalier de Béthune dépeint ces mœurs amoureuses à leur point de perfection.

« L'amour n'est par regardé dans Mercure comme une affaire plus sérieuse que les autres occupations de la vie : il y passe pour un amusement, tel que le jeu, la bonne chère, le goût des spectacles... La jalousie de notre monde est inconnue dans la planète : c'est un usage tout établi que le premier de qui le goût s'use l'avoue sans détour (23). »

Aussi les législateurs de Mercure n'ont-ils fixé la durée du mariage qu'à deux ans. Et encore ont-ils imposé aux époux un essai préalable.

« Sitôt que deux personnes ont du goût l'une pour l'autre, elles conviennent de demander ensemble à leurs parents la chambre du sphinx. On appelle de ce nom un appartement qui se trouve dans toutes les maisons où il y a des filles à marier : cet appartement est pour l'ordinaire l'endroit le plus magnifique et le plus orné de la maison...

« Les deux amants, vêtus d'une robe de cristal coloré qui est maniable dans cette planète comme notre taffetas,

sont introduits chacun par une porte opposée dans la chambre du sphinx. Un salamandre invisible a soin de préparer dans ce lieu une collation délicieuse. Il n'y a que deux chaises dans ce cabinet, mais en récompense il est tout meublé de canapés, de sophas, de lits de repos, outre le lit nuptial qui est magnifique et garni de rideaux impénétrables à la lumière. Les deux amants sont obligés de rester dans ce lieu deux jours et deux nuits...

«A la sortie du cabinet, si les futurs n'ont point changé de sentiment, on dresse le contrat ; mais si Tun des deux refuse, il n'y a rien de fait. Ce refus qui est une chose assez commune ne préjudicie ni à l'un ni à l'autre. On dit seulement : Nous ne nous convenons pas encore (24). »

D'ailleurs les mariages ne comportent point trop d'austérité. C'est ainsi que le contrat

« règle le nombre des petites entorses conjugales et infidélités réelles qu'on est obligé de se passer l'un à l'autre pour conserver la paix dans le ménage ; cela ne va pas à grand'chose dans les trois premiers mois,... mais dans la suite chacun use de son droit, et les dames surtout... Outre ces friponneries autorisées, il en échappe bien encore, dans le cours d'un mariage de deux ans, dont le contrat n'a pas fait mention... Sur ce pied-là, dès le lendemain de ses noces, une femme peut lorgner, faire des mines, se faire ramener et découcher même... Tout cela est ordinairement bien reçu. »

Quand le terme des deux ans est échu, les familles des deux époux se rendent devant un juge : « Cet officier public se présente pour donner acte aux deux conjoints de la liberté réciproque qu'ils ont de corn-

mencer un nouveau bail entre eux ou de se séparer : c'est ordinairement ce qui arrive (25). »

Cet amour frivole du xviii* siècle ressemble, comme un frère plus délicat et désinvolte, à l'amour libertin du xvii% surtout de la société du Temple. Ce qu'il cherche, c'est à s'amuser: aussi se grise-t-il de fêtes et de bals, de danses et de chansons. La vie n'est alors qu'une réjouissance hâtive, presque frénétique et sans doute fastidieuse. Mais, si fatigué qu'on soit, si désireux de repos, on craint de s'arrêter, on se laisse entraîner par la sarabande. Car, en ce temps plus que jamais, l'homme devine, à ses côtés, les deux fantômes, l'ennui et la mort. Et, pour éluder cette épouvante, l'unique stratagème, c'est de fermer les yeux, de vivre au jour le jour, de ne pas penser à soi, de badiner avec tout : « Pour être bien en repos, écrivait M*"' de Staal à M""* du DeiTand, il faut ne se soucier guère de soi ni des autres. » Et Voltaire à la même : « Si la nature ne nous avait faits un peu frivoles, nous serions très malheureux ; c'est parce qu'on est frivole que la plupart des gens ne se pendent pas. Je vous exhorte à jouir, autant que vous pourrez, de la vie qui est peu de chose sans craindre la mort qui n'est rien (26). »

Dans la seconde moitié du xvm® siècle l'amour frivole persiste, plus ou moins altéré, dans des œuvres légères comme celles de Boufflers et Dorât, et comme ce conte de Vincent Denon que Sainte-Beuve appré-

ciait tant, Point de Lendemain, titre qui résume toute la philosophie de la frivolité ; il suscite, pour ainsi dire, ses héros tels que Casanova ; et il s'aggrave en s'alliant au goût du vice et de la perversion chez ces roués qui ont fourni à Laclos le type de son chefd'œuvre ; sur la fin du siècle Chamfort le caractérise encore en quelques sentences :

« 11 est plaisant que le mot connaître une femme veuille dire coucher avec une femme, et cela dans plusieurs langues anciennes, dans les mœurs les plus simples, les plus approchantes de la nature, comme si on ne connaissait point une femme sans cela. — L'amour, tel qu'il existe dans la société, n'est que l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes (27j. »

De grands maîtres, les Concourt, ont peint cette époque à merveille : il n'est que de se rapporter à la Femme aa XVIIP siècle pour considérer l'amour frivole dans toutes ses nuances et ses manifestations. Mais l'amour frivole n'a pas rempli tout le siècle. Outre que de temps à autre des éclairs de passion réveillent et embrasent des âmes comme celles de M"* de Lespinasse ou de la délicieuse Aissé,des histoires comme celles de Manon Lescaut, à partir de 1750 environ l'amour change de doctrine, répudie sa futilité, adore fanatiquement un nouveau dieu ; et l'amour frivole est comme submergé par la religion de la Nature.

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