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CHAPITRE X LA RELIGIOxN DE LA NATURE

Autour de 1750 se produisit en France une révélation. En quelques années plusieurs ouvrages la proclamèrent et, malgré les proscriptions officielles, obtinrent un succès retentissant : par exemple les Mœurs de Toussaint, les Pensées philosophiques et la Lettre sur les Aveugles de Diderot, V Homme-Machine et VArt de jouir de La Mettrie, les Discours sur les Lettres et sur l'Inégalité de Jean-Jacques, les Lettres iroquoises de Maubert de Gouvest, la Basiliade et le Code de la Nature de Morelly. Le culte qu'ils instauraient, c'était celui de la Nature qui, affranchissant l'amour de nos vices et de notre hypocrisie, devait le faire épanouir dans sa splendeur et sa joie.

Au vrai, cette croyance n'était pas inédite et nous pouvons la reconnaître, enseignée qu'elle fut par Michel de Montaigne et transmise par Charron aux libertins du xvii" siècle pour être évincée par l'école classique de 16G0. Les idées suivent un cours fantasque : l'amour frivole du xviii® siècle, issu de l'amour liber-

tin, avait pourtant délaissé la pliilosophie de la Nature. Mais, à l'écart des grands courants, elle ne s'en était pas moins perpétuée.

Sous Louis XIV même, plutôt encore que Saint- Evremond, ce sont des ouvrages huguenots qui l'incarnent. En 1677, dans son Histoire des Sévarambes, Vairassed'Alais, imitateurdeMoruset de Bacon, nous propose, d'après le récit d'un navigateur, l'exemple d'une nation qui, dans un continent austral inconnu des Européens, vit selon la Nature, adorant le soleil et ignorant la propriété. Des lois sévères y règlent la conjonction des sexes et y maintiennent la vertu. Jeunes hommes et jeunes filles observent la plus stricte pudeur jusqu'au jour du mariage ; quant aux époux ;

« On ne leur permet de coucher ensemble que de trois nuits une, pendant les trois premières années de leur union, et puis de deux nuits une jusqu'à leur vingt-huitième année ; après quoi ils sont libres et peuvent coucher ensemble quand il leur plaît. Le plus grand honneur des femmes est d'aimer leurs maris et d'élever elles-mêmes plusieurs enfants à la patrie (1). »

Loin d'être soumis à ces restrictions, les voyageurs qui abordent au pays des Sévarambes sont l'objet des plus délicates prévenances comme en témoigne cet épisode de la relation :

« La nuit, environ deux heures après le souper, on nous mena dans une grande salle, où nous trouvâmes quinze jeunes femmes qui nous y attendaient. Elles étaient pour la plupart de belle taille, potelées et vêtues de robes de toile de coton peintes... Sermodas me parla

de cette manière : Sachez que ce sont des esclaves qui ne sont ici que pour vous rendre service... Sevarias notre grand et illustre législateur, ayant considéré toutes choses, a ordonné... que ceux qui sont arrivés à un certain âge, réglé par les lois, se marient, et que les voyageurs puissent habiter avec les esclaves. — Nous ne souffrons pas que personne soit ici sans femme, vous voyez aussi qu'on vous en a amené autant que vous êtes ici d'hommes, qui vous rendront visite de deux en deux jours, durant le reste du temps que vous devez être parmi nous (2). y>

Dans le même temps le cordelier apostat Gabriel de Foigny narrait les aventures de Jacques Sadeur qui, lui aussi, découvrit un continent, la Terre australe connue (1676), où la Nature prodigue ses bienfaits, d'ailleurs plutôt bizarres : « Tous les Australiens ont les deux sexes ; et s'il arrive qu'un enfant naisse avec un seul, ils rétoufîent comme un monstre... Ils s'aiment tous d'un amour cordial, et l'amour est égal pour tous ». Un peu plus tard, dans son Télémaque, Fénelon costume cette philosophie de la Nature à la chrétienne. Puis, au début duxvui^ siècle, des récits plus fréquents tâchent de la propager.

Il est vrai qu'ils se représentent la Nature sous les formes les plus diverses, voire les plus contraires. Selon VHisloire de Calejava racontée en 1700 par l'avocat Claude Gilbert, « les Avaïtes jouissent d'un véritable bonheur parce qu'il est conforme à la nature (3) ». Elle leur a suggéré ce régime du mariage :

« Pour nous, dit l'Avaïte, nous voulons que toutes les femmes se marient, et comme la génération est la prin-

cipale fin du mariage, nous ne permettons pas qu'une femme demeure plus de trois ans avec un époux sans en avoir d'enfants... La polygamie est permise parmi nous. Ces beaux sentiments de vos romans sont regardés comme des sentiments outrés et extravagants. »

En Thonneur de la génération ils célèbrent de grandes fêtes :

« Les hommes chantent des hymnes à l'honneur du mariage et les femmes dansent environ une heure, parce que les Avaites estiment que la danse les dispose à la génération. La danse finie, les hommes qui n'ont pas moins de trente ans se retirent dans leurs chambres, avec leurs femmes ; ... pour les autres il ne leur est pas permis de passer une nuit avec leurs épouses ; on a peur qu'un homme âgé de moins de trente ans ne ménage pas assez sa force et sa santé (4). »

A l'âge de quatre ans, les enfants sont retirés aux parents pour être élevés en commun aux frais de la République. — Dans ses Dialogues entre MM. Patru et d'Ablancourt sur les Plaisirs (1701), Baudot de Juilly oppose au péché la Nature, infailliblement bonne ; d'après lui « la religion n'a pas été faite pour détruire cette nature, mais au contraire pour la rétablir. — Il est permis de vivre conformément à la nature, qui n'est autre chose que Dieu même ou la loi qu'il a dictée à toutes choses en les créant (6) ». Or, continue-t-il, rien ne nous est plus naturel que les plaisirs et, entre tous, celui de l'amour, que voilà donc sanctifié. Mais, par une singulière inconséquence, cet amour qu'il exalte est l'amour des âmes : « Comment

penser que l'amour ne consiste que dans ce désir et dans la possession, puisque selon quelques-uns il n'y a rien qui éteigne plutôt Tamour que Iajouissance.il faut donc que l'amour... ne soit en effet que Tunion des cœurs (7). » Et il ajoute ce raisonnement subtil et gracieux :

« Tous les autres plaisirs, pour être sentis, ont besoin de la jouissance actuelle de leurs objets et ne durent qu'autant que dure l'action : par exemple, le plaisir de la musique et celui de la bonne chère cessent, dès que le concert et le repas ont cessé. ..La raison de ceci, c'est que proprement nous ne portons pas en nous-mêmes ces sortes de plaisir,... mais il faut qu'ils nous viennent du dehors... Il n'en est pas ainsi de l'amour dont il s'agit : il fait comme une partie de nous-mêmes, et il j tient inséparablement, en sorte que hors la présence de l'objet il ne nous quitte point et ne laisse pas de nous combler de joie (8). »

Au contraire c'est un amour des moins délicats que le baron de Lahontan a observé en Amérique parmi ces sauvages qui « n'ont pas été corrompus par le voisinRge des Européens, n'ont ni tien ni mien, ni lois, juges, ni prêtres, — vivent simplement sous la loi de l'instinct et de la conduite innocente que la Nature sage leur a imprimée dès le berceau (9) ». Il décrit complaisamment leurs coutumes dans ses Voyages et ses Dialogues publiés en 1703 et maintes fois réédités, à la rédaction desquels collabora plus ou moins le bénédictin défroqué Gueudeville, traducteur de rUtopie de Thomas Morus.

« Ils n'ont jamais eu cette sorte de fureur aveugle que nous appelons amour... On peut dire que les hommes sont aussi indifférents que les filles sont passionnées. Ceux-là n'aiment que la guerre et la chasse, c'est où ils bornent toute leur ambition. Cependant lorsqu'ils sont chez eux sans occupation, ils courent Vallumctte, c'est le terme dont ils se servent pour dire courir de nuit. Les jeunes gens ne se marient qu'à l'âge de trente ans parce qu'ils prétendent que le commerce des femmes les énerve de telle sorte qu'ils n'ont plus la même force pour essuyer de grosses fatigues, ou les jarrets assez forts pour faire de longues courses et pour courir après leurs ennemis... Ce n'est pourtant pas à dire qu'ils gardent la chasteté jusqu'à cet âge-là, car ils prétendent que comme une trop grande continence leur cause des vapeurs, des maux de reins et des rétentions d'urine, il est absolument nécessaire pour l'entretien de la santé de courir r allumette MUQ fois toutes les semaines (10). »

L'amour chez eux ne dépend que de ses désirs et de sa fantaisie : « Les filles sont folles et les garçons font assez souvent des folies avec elles... Il leur est permis de faire ce qu'elles veulent ; les pères, mères, frères, sœurs n'ont rien à redire sur leur conduite : ils disent qu'elles sont maîtresses de leurs corps, qu'elles sont libres de faire ce qu'elles veulent par droit de liberté. » Aussi ne peuvent-ils concevoir le mariage à la mode européenne : « Cet engagement pour la vie leur cause une surprise dont on ne peut les faire revenir : ils regardent comme une chose monstrueuse de se lier l'un avec l'autre sans espérance de pouvoir jamais rompre ce nœud. » Chez eux, tout à rencontre « il est permis à l'homme et la

femme de se séparer quand il leur plaît. Ordinairement, ils s'avertissent auparavant, se donnent des raisons pour se quitter plus honnêtement. » Au reste, grâce à la nudité habituelle des sauvages, leurs unions sont mieux assorties que celles des civilisés : « Les filles qui voient des jeunes gens nus jugent à l'œil de ce qui leur convient... Aussi chacune peut hardiment juger qu'elle ne sera pas trompée en ce qu'elle attend d'un mari (11). » Une pratique si commode n'est pourtant point à transporter tout de go en Europe : « Il y aurait un grand inconvénient si les Européens allaient nus ; c'est que ceux qui seraient bien armés trouveraient tant de pratiques et tant d'argent à gagner qu'ils ne songeraient à se marier de leur vie, et qu'ils donneraient occasion à une infinité de femmes de violer la foi conjugale (12). » Aux personnes un peu mûres que cette absence de voiles pourrait déprécier, la loi des sauvages assure un dédommagement :

« Les femmes ne trouvant plus à se marier après cinquante ans,... les hommes faits ne les voulant point pour femmes, ni les jeunes gens pour maîtresses, elles sont obligées, lorsqu'elles sont de complesion amoureuse, d'adopter quelque prisonnier de guerre qu'on leur donne pour s'en servir dans le pressant besoin (13). »

Ce n'était pas à l'école des sauvages que le gentilhomme hugenot François Léguât envoyait les civilisés, mais bien, comme Montaigne, à celle des bêtes. Relégué avec huit de ses compagnons, dans une île déserte, il louait les oiseaux

« de ce qu'ils se mariaient jeunes, de ce qu'ils satisfaisaient à la Nature... J'admirais le bonheur de ces couples innocents et fidèles... Je disais que si les hommes étaient ou avaient toujours été aussi sages que le sont les oiseaux, on se marierait comme se marient les oiseaux, sans autre attirail ni cérémonies, sans contrats et sans testaments, sans mien, sans tien, sans sujétion à aucunes lois (14). »

En 1722 le Théâtre-Italien joua une pièce de Delisle de la Drevetière, Arlequin sauvage, qui montre Arlequin, l'homme de la Nature, débarqué en Europe. Tout éberlué « qu'il y eût des hommes dans le monde qui eussent besoin de lois pour devenir bons (15) », exaltant à l'encontre de nos vices la vertu anarchique des sauvages, — «Vous faites consister votre sagesse à savoir les lois tandis que vous ne connaissez pas la raison qui vous apprendrait à vous passer de lois comme nous (16) », — il est séduit par le minois de la servante Violette et lui fait vivement sa déclaration :

« Faisons Tamour comme on le fait dans les bois, aimons-nous à la sauvage... On présente une allumette aux filles ; si elles la soufflent, c'est une marque qu'elles veulent vous accorder leurs faveurs ; si elles ne la soufflent pas, il faut se retirer. Cette méthode vaut bien celle de ce pars : elle abrège tous les discours inutiles. »

Violette, bénévole, souffle Tallumette. Mais comme sa maîtresse, Flaminia, intervient et la fait emmener, Arlequin s'indigne : « Eh pourquoi ? N'est-elle pas la maîtresse de faire ce qui lui fait plaisir lorsque la chose ne fait mal à personne ? — Non, cela est dé-

î'iO LES UTOPISTES DE l' AMOUR

fendu. — Vous êtes des fous, de défendre ce qui vous fait plaisir (17). » Et la comédie s'achève par cette chanson d'Arlequin :

Vous achetez vos maîtresses ; Chez vous, sans or point d'amour ; On y vend jusqu'aux tendresses,

Tandis que les ours

Dans les antres sourds

Donnent leurs caresses.

On voit ici la plus belle Cacher ses traits sous le fard, Mais la guenon maternelle

Sans rouge, sans art

Au singe camard

Ne plaît que par elle.

Ce n'est pas du tout une charge : et cet Arlequin des forêts nous est bien offert comme un modèle de raison et de vertu naïves. De même, en 1736, dans l'entrée des Sauvages du ballet de Fuzelier, les Indes galantes, qui eut l'honneur d'être mis en musique par Rameau, à ce jaloux d'Espagnol Alvar et au Français Damon qui se vante de son inconstance :

Les fidèles amants font la gloire des belles, Et les amants légers font celle de l'Amour,

l'indienne Zuma réplique par cette leçon :

Apprenez quel amour sait plaire dans nos bois : Nous suivons sur nos bords l'innocente Nature Et nous n'aimons que d'un amour sans art ; Notre bouche et nos yeux ignorent l'imposture (18).

C'est le temps où La Chaussée, invoquant aussi la Nature, attaque sur la scène le Préjugé à la Mode^ c'est-à-dire celui qui calomnie l'union conjugale :

Non, il n'est point d'état plus heureux dans la vie

Pour ceux que la raison et Tamour ont unis.

L'hymen seul peut donner des plaisirs infinis ;

On en jouit sans peine et sans inquiétude:

On se fait l'un pour Tautre une heureuse habitude

D'égards, de complcdsance et de soins les plus doux.

S'il est un sort heureux, c'est celui d'un époux

Qui rencontre à la fois dans l'objet qui l'enchante

Une épouse chérie^ une amie, une amante.

Quel moyen de n'y pas fixer tous ses désirs!

11 trouve son devoir dans le sein des plaisirs (19).

Et c'est alors aussi, sous le règne despotique de l'amour frivole, qu'un de ses courtisans les moins vergogneux dénonce ses péchés et prophétise sa chute:

« C'est en vain que la vertu s'est élevée contre les désordres de l'amour; l'attrait du plaisir a dû l'emporter. C'est à l'excès de la dépravation, au dégoût du désordre, à l'avilissement des mœurs, c'est au vice enfin qu'il appartient de détruire les plaisirs et de décrier l'amour. On réclamera la vertu jusqu'à un certain point pour l'intérêt du plaisir (20). »

Ainsi, environ 1750, la révélation de la Nature ne fit point éclater un dogme inouï. Elle avait eu des précurseurs. Et ses apôtres trouvaient les esprits préparés à leur enseignement.

A la Nature ils donnaient tous pour apanage la vertu. L'une et l'autre, d'ailleurs, ils se les figuraient sous les aspects les plus étranges; et cette vertu-là, certes, Honoré d'Urfé ni M""' de Lambert ne l'eussent connue pour celle qu'ils avaient tant aimée.

Dans son orthodoxie, la religion de la Nature a pour premier principe et, peut-on dire, pour mystère, l'idée de l'homme primitif, antérieur à la société et pareil aux bêtes des bois. C'est ce mythe que Jean-Jacques, dans son Discours sur l origine de V Inégalité, a érigé en face de la civilisation:

« Dans cet état primitif, n'ayant ni maisons, ni cabanes, ni propriété d'aucune espèce, chacun se logeait au hasard et souvent pour une seule nuit, les mâles et les femelles s'unissaient fortuitement, selon la rencontre, l'occasion et le désir. — L'imagination, qui fait tant de ravages parmi nous, ne parle point à des cœurs sauvages ; chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature, s'y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur ; et, le besoin satisfait, tout le désir est éteint (21). »

Mais, à l'ordinaire, les adeptes de la Nature composent avec le siècle et tolèrent l'existence des sociétés, sous la réserve qu'elles respectent la Nature, ses droits, ses instincts, sa vertu. Le grand pontife luimême, Jean-Jacques, se contenterait d'astreindre les sociétés au contrat qui, d'après lui, a marqué leur origine. Et quant à l'amour, il lui ordonne pareillement de rester fidèle au contrat de la vertu. Z-a NoU' velle Héloïse développe ce thème en des pages qui enchantèrent nos aïeux mais dont le charme est pour

nous évanoui. Malgré l'agrément des parties narratives, ce monstrueux M. de VVoImar qui, sous prétexte de vertu, contraint sa femme à revoir l'homme qu'elle aimait et auquel il l'a dérobée, cette Julie qui est capable, non seulement de ne pas tromper, mais de chérir un tel époux, ce Saint-Preux lui-même qui Testime et le vénère, ces fantoches inhumains, cette emphase larmoyante, ces apostrophes à la vertu, à la sensibilité, à la Nature, ces divagations d'une tète malade, tout cela nous donne la nausée.

Il n'y a guère moins de niaiserie dans le livre de Toussaint, les Mœurs, qui fut condamné au feu en 1748. Imaginant deux jeunes époux, il leur dédie cet épithalame :

« Ce n'est point à cette tendre union qu'il faut appliquer ce mot de Démocrite, que le plaisir de l'amour est une courte épilepsie. 11 entendait parler, sans doute, de cette volupté charnelle, si étrangère à l'amour qu'on peut en jouir sans aimer, et aimer sans le goûter jamais. Ils seront constants dans leur amour : j'ose le prédire et j'en sais la cause. Ce ne sont point les charmes éblouissants de la beauté qui ont déterminé leurs inclinations : tous deux étaient amis de la vertu. Ils se sont aimés parce qu'ils se sont trouvés vertueux ; ils s'aimeront donc tant qu'ils continueront de l'être, et leur union même me répond de leur persévérance (22). »

Et il va jusqu'à déclarer que l'amour « interdit même à la pensée toute idée sensuelle, tout essor de l'imagination, dont la délicatesse de l'objet aimé pourrait être offensée... L'amour est chaste jusque

dans ses songes » (23). — Dans sa Basiliade, parue en 1753, le régent de collège Morelly nous dépeint une terre fortunée où les superstitions, l'imposture, la propriété, l'intérêt personnel, tous ces fléaux sont inconnus, où les hommes sont tous heureux et vertueux, où la mort même n'a rien d'effrayant :

« 0 amour, ces peuples se livraient sans crainte, comme sans crime, à tes délicieux transports... Une tendre mère était charmée de reconnaître dans sa fille ces premières inquiétudes que cause la surprise d'un sentiment jusqu'alors ignoré. Un père voyait avec le même plaisir les premières impressions des charmes de la beauté sur son fils.

« Tous deux épiaient ces amants, non pour les contraindre, mais pour jouir de la vue de leurs caresses innocentes et naïves, de leurs tendres dialogues et enfin du spectacle touchant de leurs transports mutuels. L'orgueil d'une noblesse chimérique, ni l'intérêt avide ne mettaient point de distinction entre les conditions. La pudeur hypocrite ni une fantastique bienséance ne défiguraient point, par un tas de pompeux haillons, les charmes de la beauté ; elle faisait gloire de paraître toute nue, parée des ornements de la Nature. Quand, frappés de ses charmes naissants, deux jeunes cœurs se sentaient mutuellement épris, ils ne rougissaient point de promener leurs avides regards sur toutes les merveilles que, secondée par l'amour, elle leur faisait remarquer pour la première fois...

4c L'amant vole dans les bras de l'amante ; il la couvre de baisers ardents... Arrêtez, s'écrie l'amante d'une voix faible et entrecoupée... Mais quoi ! vous redoublez encore vos caresses ? Ah ! cessez ou je vais expirer :

j'éprouve des plaisirs qui me furent inconnus ; ils sont trop vifs pour n'avoir rien de douloureux... Ah 1 je me meurs... Quelles ravissantes délices !.. Redouble, cher amant : que ces tendres liens ne sont-ils éternels 1 Mais tu ne m'aimes plus. Ne m'as-tu fait éprouver ces douceurs que pour m'en priver à l'instant ? Quoi ! tu redeviens sensible. Ma joie est extrême... Ah I Ah I Moimême... Achève... Fais que nos âmes confondues...

« Tandis que ces heureux amants, oubliant le reste de l'univers, coulent et s'unissent pour ne former qu'un même corps..., ceux à qui ils doivent la vie, cachés derrière un arbre, les observent d^un œil curieux et content ; ils sortent tout à coup pour applaudir à leur succès ; le visage de ces deux amants ne se couvre point d'une rougeur que répand la honte d'une action criminelle ; la joie au contraire la plus vive j répand la sérénité...

« La nouvelle du bonheur de nos amants se répand bientôt. Une foule de jeunesse, initiée comme eux à ces doux mystères, les environne, les couronne de fleurs. Après mille félicitations, mille souhaits heureux, ils forment autour d'eux un cercle de jeux et de danses ; les jeunes filles et les jeunes hommes, accordant leurs voix, chantent ces paroles : 0 Divinité, tu as révélé à ce couple heureux tes secrets adorables (24). »

Dans nos pays, de vieux messieurs paieraient fort cher pour jouir du spectacle qu'admirent librement ces parents privilégiés. Bien que le mariage, en cette contrée de Morelly, soit un lien des plus faciles à rompre, il est exceptionnel que des époux si parfaits se séparent. Et leur amour est aussi exempt de nos vices que de nos préjugés :

146 LES UTOPISTES DE l'aMOUH

« Vous étiez inconnue chez ces peuples, cruelle jalousie en qui l'amour produit les mêmes effets que la haine la plus envenimée... Et toi, lubricité, fille des lois frivoles qui changent en désordres les plus doux penchants de la Nature ; toi qui, recherchant des plaisirs que tu ne ressens plus, te transformes en mille postures infâmes qui marquent la stérilité de tes efforts impuissants, tu n'infestas jamais ces heureuses contrées. Toi, masque des désirs les plus empressés sous le nom de pudeur qui semble avoir horreur de ce que la Nature forma de plus parfait ; vous, honneur, bienséance, retenue, modestie, ridicules vertus dont le sexe se pare chez nous, et dont il déteste secrètement la gêne, vous ne fardâtes jamais l'ingénuité des sages compagnes de ces aimables mortels... On ignorait les termes infâmes d'inceste, d'adultère et de prostitution... : la sœur recevait les tendres embrassements du frère sans en concevoir d'horreur : ils resserraient quelquefois les liens du sang par ceux de l'amour. L'âge, le respect, des désirs satisfaits ou moins vifs, et non la crainte du forfait empêchaient une mère de recevoir de son fils des caresses qui lui rendissent un époux enlevé par le trépas (25). »

Un an plus tard Morelly complétait la Basiliade par le Code de la Nature, ouvrage qui fut célèbre et attribué à Diderot. Il y promulguait la bonté originelle de l'homme elle bienfait du communisme : « Un poème aussi nouveau par son sujet que par sa construction vient de revêtir ces vérités de toutes les grâces de l'épopée (26). » Ce poème, c'est la Basiliade ; et Morelly ne manquait point de fatuité. La législation qu'il décrète doit établir infailliblement le bonheur et la vertu. Quant aux lois conjugales, elles ren-

dent le mariage obligatoire avec divorce permis au bout de dix ans d'union : « Les adultères seront enfermés pendant un an ; après quoi un mari ou une femme pourra reprendre le coupable s'il ne l'a pas répudié... et cette personne ne pourra jamais se marier à son adultère. » Ces apôtres de la Nature étaient gens qui ne badinaient pas avec l'honneur des maris.

Les Jean-Jacques et les Toussaint convertissent la vertu au protestantisme. D'autres auteurs, qui ne la révèrent pas moins, couvrent de son nom leur paillardise. Capucin défroqué qui courut les aventures, Maubert de Gouvest édita, en 1752, les Lettres iro~ quoises adressées d'Europe par Igli à son ami Alha qu'il a chargé, en quittant l'Amérique, de soigner sa femme et de lui faire de beaux enfants. « Nos Iroquois, dit-il, ne connaissent qu'une seule et unique loi dans leurs déserts, c'est d'obéir à la Nature. — La Nature est incorrigible ; et elle n'est incorrigible que parce qu'il n'y a rien en elle à corriger (27). » Aussi nos usages sont-ils pour Igli un motif de stupeur et d'horreur, notre inégalité sociale, notre propriété individuelle, notre religion, notre hypocrisie amoureuse :

« Ici on se fait un devoir d'aimer ce qu'on hait et de haïr ce qu'on aime... : ils s'associent sans retour et, malgré la tyrannie où ces lois malheureuses retiennent la Nature, ils n'osent ouvertement en briser les chaînes. — Us prétendent que l'amour des femmes est criminel... Quels rêveurs ont imaginé une loi que la Nature déraeut. — Avant de punir l'adultère, il faut punir ceux qui ont introduit la propriété des femmes (28). »

Et Igli, malgré les anathèmes des Européens, reste fidèle aux excellentes coutumes de sa nation :

€ Le monde n'est-il pas une unique famille ? Le premier homme n'était-il pas père, frère et époux de la première femme tout-à-la-fois ? — Apprends à mes enfants à s'aimer mutuellement; et dès qu'ils seront nubiles, unis chaque frère avec sa sœur selon leur choix et leur volonté (:29). »

Auteur de l' Homme-Machine où il professait le matérialisme, le médecin La Mettrie, dans des traités erotiques comme l'art de jouir {ï7oi) déduisait de sa métaphysique une louange éperdue de la volupté oii la Nature nous incline : « Plaisir, maître souverain des hommes et des dieux, devant qui tout disparaît, jusqu'à la raison même, tu sais combien mon cœur t'adore et tous les sacrifices qu'il t'a faits. — 0 Nature, ô Amour, puissé-je faire passer dans l'éloge de vos charmes tous les transports avec lesquels je sens vos bienfaits (30). » Se figurant deux enfants qui grandissent ensemble dans l'état de Nature, il s'extasie sur leur félicité :

« Qu'ils seront heureux un jour I Non, jamais l'homme n'aura eu de si tendres ni de si fidèles serviteurs. Sans éducation et par conséquent sans préjugés, livrés sans remords à une mutuelle sympathie, abandonnés à un instinct plus sage que la raison, ils ne suivront que ce tendre penchant de la Nature qui ne peut être criminel puisqu'on ne peut y résister. — Le commerce des hommes serait fatal à votre bonheur ; un art imposteur cor-

romprait la simple Nature, sous les lois de laquelle vous vivez heureux (31). »

Et, comme il essaye de rédiger la recette du bonheur, il profère les prescriptions les plus cyniques :

« Voluptueux, puisque sans plaisirs vifs tu ne peux parvenir à la vie heureuse,... ne songe qu'à ton corps. Ce que tu as d'âme ne mérite pas en effet d'en être distingué... Que la pollution et la jouissance, lubriques rivales, se succédant tour-à-tour et te faisant nuit et jour fondre de volupté, rendent ton âme, s'il se peut, aussi gluante et lascive que ton corps... Ou si, non content d'exceller dans le grand art des voluptés, la crapule et la débauche n'ont rien de trop fort pour toi, Tordure et l'infamie sont ton partage ; vautre-toi comme font les porcs et tu seras heureux à leur manière (32). »

La Mettrie conformait sa vie à ses doctrines ; et même il leur conforma sa mort : forcé de fuir la France et accueilli à la cour de Frédéric II, il trépassa d'indigestion, l'an 1751, pour avoir, à la suite d'un pari, avalé tout un pâté de faisan. — Sur des données analogues, Helvétius bâtit tout un système dans son ouvrage De l'Esprit (1758), dont il accentua encore les conclusions dans son traité De V Homme (1772) ; « La douleur et le plaisir physique sont le principe ignoré de toutes les actions des hommes (33). » Considérant l'âme comme vouée à la mort et l'impulsion naturelle comme toujours légitime et bienfaisante, Helvétius fait donc du plaisir physique la seule loi morale et sociale ; et entre tous les plaisirs il n'égale aucun à la volupté : « Celui qui, sans contredit, agit

le plus fortement sur nous et communique à notre âme le plus d'énergie est le plaisir des femmes. La Nature, en attachant la plus grande ivresse à leur jouissance, a voulu en faire un des plus puissants principes de notre activité (34). » L'amour n'a donc pour Helvétius guère de signification sentimentale :

« Dans tous les siècles les femmes ne se laissent pas prendre aux mêmes appâts, et de là tant de tableaux différents de Tamour. Le sujet est cependant toujours le même : c'est l'union d'un homme à une femme. Le roman est fini lorsque le romancier les a couchés dans le même lit (35).»

Lorsqu'il réclamait, dans ses Rêveries qui furent publiées six ans après sa mort, en 1756, une nouvelle législation du mariage, le maréchal de Saxe se prévalait, non seulement de la Nature et de la vertu, mais de l'intérêt national : il voulait assurer à la France une nombreuse armée en favorisant les naissances et pour cela instituer les unions à terme :

« Il faudrait établir... qu'aucun mariage, à Tavenir, ne se ferait que pour cinq années et qu'il ne pourrait se renouveler sans dispense, s'il n'était né aucun enfant pendant ce temps... Si chaque femme était en droit de se choisir un mari selon son inclination et pour un temps limité, on ne leur verrait point faire de choses contraires à la nature, ni de celles où elles courent risque de la vie ; le temps des amours viendrait et ce temps serait tout employé à l'amour ; l'on ne verrait point de débauche... et cette facilité de se marier et de se quitter ferait que tout le monde se marierait (36) ».

Maurice de Saxe calculait l'accroissement de population qui résulterait d'une telle loi : « Un million de femmes, qui est à peu près la dixième partie de celles qu'il y a en France, auront produit, en cent quatrevingts ans, 978 millions d'âmes lorsqu'elles auront fait chacune six enfants. » Et TEtat qui adopterait le premier cette réforme deviendrait donc « redoutable à toute la terre (37). >

Dans ces écrits notre littérature s'affuble d'oripeaux barbares. Elle jusqu'alors si raisonnable, émouvante et railleuse, elle qui même aux chimères de la Nature ou du chaste amour imposait son sourire, la voilà qui se prosterne devant une informe idole et lui voue de ridicules adorations. C'est comme une contagion de démence qui emporte la France presque entière. L'emphase, la sensiblerie, la sottise, un optimisme écœurant, tous ces vices dégradent notre langage et notre pensée. Les quelques échantillons produits plus haut sont déjà significatifs. Et cette folie pourtant ne fait que s'aggraver au long du siècle chez tous ces écrivains secondaires qui foisonnent. La France, comme ivre ou hallucinée, voyait, près d'elle, un bonheur idyllique, facile à saisir. Lorsqu'on a suivi le cours de cette littérature, on ne s'étonne plus de son terme qui fut la Révolution. Car le réel ne se prête point aux songes. Et les songes déçus, exaspérés, tournèrent à la Terreur.

Entre les travestissements que prit alors la Nature, un des plus fameux fut apporté d'Océanie par M. de Bougainville qui, de 1766 à 1769, accomplit, pour la première fois avec des navires français, le tour du monde. Hanté, comme tous ses contemporains, par la Nature, il avait cru la rencontrer là-bas dans une île enchantée qu'il avait baptisée la Nouvelle-Gythère et que les indigènes appelaient Taïti, « Un peuple nombreux, dit-il dans sa relation, y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui... Partout nous voyions régner l'hospitalité, le repos, une joie douce et toutes les apparences du bonheur (38).. » Lorsque après une navigation pénible les marins français approchèrent de cette côte, ils furent accueillis par des tentations trop aguichantes: au-devant d'eux venaient une multitude de pirogues, remplies de femmes fort belles...

« La plupart de ces nymphes étaient nues... Elles nous firent d'abord, de leurs pirogues, des agaceries où, malgré leur naïveté, on découvrait quelque embarras, soit que la nature ait partout embelli le sexe d'une timidité ingénue, soit que, même dans les pays où règne encore la franchise de l'Age d'or, les femmes paraissent ne pas vouloir ce qu'elles désirent le plus. Les hommes, plus simples ou plus libres, s'énoncèrent bientôt clairement. Ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre ; et leurs gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elles. Je le demande, comment retenir au travail, au milieu d|un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et qui depuis six mois n'avaient point vu de femmes (39) ? »

Une de ces créatures réussit à monter à bord : matelots et soldats s'empressèrent autour d'elle, au cabestan... Et quand ils purent descendre à terre, ce pays leur prodigua les voluptés :

« Ce n'est pas à une collation légère que se borne ici la civilité des maîtres de maison ; ils offraient de jeunes filles ; la case se remplissait à Tinstant d'une foule curieuse d'hommes et de femmes qui faisaient un cercle autour de rhô te et de la jeune victime du devoir hospitalier ; la terre se jonchait de feuillage et de fleurs, et des musiciens chantaient aux accords de la flûte une hymne de jouissance. Vénus est ici la déesse de l'hospitalité, son culte n'y admet point de mystère et chaque jouissance est une fête pour la nation (40). »

L'amour, qui est la seule passion de ce peuple privilégié, n'y subit qu'une contrainte ; les femmes dépendent de leur mari et ne peuvent lui être infidèles sans son aveu :

« Son consentement, il est vrai, n'est pas difficile à obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si étranger que le mari est ordinairement le premier à presser sa femme de se livrer. Une fille n'éprouve à cet égard aucune gêne : tout l'invite à suivre le penchant de son cœur ou la loi de ses sens, et les applaudissements publics honorent sa défaite... Pourquoi donc résisterait-elle à l'influence du climat, à la séduction de l'exemple ? L'air qu'on respire, les chants, la danse presque toujours accompagnée de postures lascives, tout rappelle à chaque instant la douceur de l'amour, tout crie de s'y livrer (41). »

Une des premières têtes que grisa le récit de Bougainville fut celle de Diderot. Ce grand bavard a joué avec toutes les marottes de son siècle. Et il avait un tempérament si riche, une invention si jaillissante, un verbe si étincelant que les plus ineptes divagations se parent chez lui de quelque prestige. Dans son œuvre se manifestent plusieurs conceptions de l'amour. C'est de l'amour libertin et frivole que connaît le plaisant conte des Bijoux indiscrets : < Non, madame, non, — dit Selim, — j'ai des preuves complètes que sans un corps bien organisé point d'amour (42). » Et, dans la Suite du rêve ded'Alembert, en termes qu'il avouait lui-même « capables de faire dresser les cheveux (43) », Diderot fait l'apologie de la sodomie et des plaisirs solitaires. Ailleurs, comme dans ses lettres à son amoureuse M'^® Volland, il décerne l'amour et la volupté en récompense à la vertu :

« Qu'il est doux, — lui écrivait-il, — d'ouvrir ses bras quand c'est pour y recevoir et pour y serrer un homme de bien. — Ils cherchaient à me décrier la volupté et son ivresse parce qu'elle est passagère et trompeuse ; et je brûlais de la trouver entre les bras de mon amie, parce qu'elle s'y renouvelle quand il lui plaît, et que son cœur est droit, et que ses caresses sont vraies. Ils me disaient : tu vieilliras ; et je répondais en moi-même : ses ans passeront avec les miens. Vous mourrez tous deux ; et j'ajoutais si mon amie meurt avant moi, je la pleurerai et serai heureux la pleurant (44). »

Ce fanatisme est odieux qui, sans admettre la survie des âmes, accommode le bonheur et la mort. Il

y a plus de ferveur et de vérité dans ce rêve qui s'achève comme un cri :

« Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer Tun à côté de l'autre ne sont peut-être pas si fous qu'on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et s'unissent 1 Que sais-je ? Peut-être n'ontelles pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier état. Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière au fond de Turne froide qui les renferme... 0 ma Sophie 1 il me resterait donc un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m^unir, de me confondre avec vous quand nous ne serons plus (45). »

Mais surtout Diderot croyait à la Nature ; et, lui semblant que Bougainville avait enfin pénétré dans l'heureux royaume oii elle s'est réfugiée, il adjurait le voyageur de ne pas troubler cette béatitude :

« Ah 1 Monsieur de Bougainville, éloignez votre vaisseau des rives de ces innocents et fortunés Taïtiens ; ils sont heureux et vous ne pouvez que nuire à leur bonheur. Ils suivent l'instinct de la nature, et vous allez effacer ce caractère auguste et sacré. Tout est à tous, et vous allez leur porter la funeste distinction du tien et du mien ; leurs femmes et leurs filles sont communes, et vous allez allumer entre eux les fureurs de l'amour et de la jalousie... Voulez-vous des jeunes filles ! Ne les ravissez pas, voilà leurs mères qui vous les présentent toutes nues ; voilà les cases pleines d'hommes et de femmes ; vous voilà possesseur de la jeune victime du devoir hospitalier (46). »

Et Diderot, pour mieux opposer le mensonge social aux mœurs de la Nature, raconte cette histoire édifiante. L'équipage de Bougainville ayant reçu, si l'on peut dire, des billets de logements à l'adresse des principaux Taïtiens, l'aumônier devint l'hôte d'un indigène nommé Oron, lequel vivait avec sa femme et ses trois filles Asto, Palli et Thia :

« Lorsqu'il fut sur le point de se coucher, Oron, qui s'était absenté avec sa famille, reparut, lui présenta sa femme et ses trois filles nues et lui dit : ... Voilà ma femme, voilà mes filles ; choisis celle qui te convient ; mais si tu veux m'obliger, tu donneras la préférence à la plus jeune de mes filles qui n'a point encore eu d'enfants (47). »

Diderot attribue à l'aumônier des discours embarrassés qui s'efforcent de mettre à la portée du Taïtien nos préceptes de pudeur et de chasteté. Mais Oron ne les tient que pour absurdes et s'indigne. Et c'est pour Diderot l'occasion de vitupérer notre morale contraire à la Nature, nos institutions politiques, civiles et religieuses, dont il faut libérer

«l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se permettait de lui imposer... Aussitôt que la femme devint la propriété de l'homme et que la jouissance furtive d'une fille fut regardée comme un vol, on vit naître les termes pudeur, retenue, bienséance, des vertus et des vices imaginaires; en un mot on voulut élever entre les deux sexes des barrières... Le Taïtien nous dirait ; Pouquoi te caches-tu? De quoi

es-tu honteux ? Fais-tu le mal quand tu cèdes à l'impulsion la plus auguste de la nature (48) ».

Bien d'autres ouvrages évoquent alors la NouvelIe-Cythère. Voici par exemple en 1770 Le sauvage de Taïti aux Français, lettres d'un Taïtien que l'auteur, La Dixmerie, présente comme une réfutation de Rousseau. Mais quelle réfutation ! Si le Taïtien ne détruit pas tout à fait la société, il ne s'en faut guère : « La nature est notre guide; elle nous fit naître doux, humains, amis de l'espèce humaine. Avec de telles dispositions, on peut se passer de lois (49). » Aussi les Taïtiens n'acceptent-ils aucune sujétion :

« Nous mettons les plaisirs au nombre des premiers besoins, et nous ne croyons la nature satisfaite que quand elle n'a plus rien à demander. — Chaque jour est pour nous un jour de fête, et le dieu qu'on y célèbre, c'est l'amour. — Nous croyons qu'une belle femme est le plus beau présent que la nature ait fait à l'homme... Nul de nous ne prétend se l'approprier sans réserve. Nous ne croyons pas qu'une femme doive nous aimer toujours parce qu'elle nous aura aimés quelque temps... Dès lors on ne voit éclore dans notre île ni querelles, ni rivalités, ni jalousies, ni vengeances. La plus belle moitié du genre humain n'y désole jamais l'autre (30).»

D'ailleurs, après un bref séjour à Paris, le sauvage admettait volontiers que les Français n'avaient guère besoin de ses leçons :

« Je vous en félicite, Messieurs ; vous entendez maintenant raison sur ce point. Il est rare que la jalousie en

amour vous mette le fer à la main. On vous quitte, vous vous consolez: vous quittez, on se console... L'amour n'est plus pour vous qu'un enfant avec lequel vous badinez toujours. Veut-il devenir sérieux? Vous le congédiez. C'est ainsi qu'en usent nos belles Taïtiennes (51). >

Une douzaine d'années plus tard l'Histoire des Révolutions de Taïti^ de Poncelin de la Roche- Tilhac, nous vante ces premiers habitants de Taïti, les Mirmidons qui vivaient sans propriétés, sans magistrats, sans arts :

« Instruits par la simple nature, les Mirmidons représentaient parfaitement l'enfance du genre humain... Sans avoir aucune idée des liens qui forment le mariage, ils ne portaient jamais aucune atteinte à la chasteté conjugale. L'homme, plein de cette tendresse pour sa compagne, qui occasionne ces cris plaintifs dont l'amoureuse tourterelle fait retentir les bois pendant le printemps, vivait avec elle tant qu'elle paraissait sensible aux doux épanchements de son cœur (52). >

Mais les Mirmidons se laissèrent corrompre par la civilisation et la tyrannie, qu'abolit heureusement la conquête opérée par les vertueux Taïtiens. L'historien, qui prétend traduire le sage Océanien Pontavery, a eu comme source plus évidente le voyage de Bougainville qu'il se borne le plus souvent à démarquer. Il y ajoute quelques détails inédits et piquants :

« On voit à Taïti des sociétés bien extraordinaires, et dont l'objet est la variété dans la jouissance du plaisir. Plusieurs personnes des deux sexes, du même âge et de

la même condition, s'assemblent et conviennent, pour préliminaires de leur association, que les femmes seront communes à tous les membres de la société. Rarement le même homme habite plus de deux jours avec la même femme; et ce serait violer le contrat primitif de la société que de ne pas varier ainsi ses plaisirs deux fois par semaine. Si l'une des femmes de cette petite république devient enceinte, on la sépare de la communauté et l'on en substitue une autre à sa place. L'enfant est nourri et entretenu à frais communs (53). »

De 1760 à la Révolution l'idée de la Nature poursuit son cours, prude ou libidineuse, agitée toujours d'un optimisme sans frein. Imirce ou la fille de la Nature^ roman de Dulaurens paru en 1765^ en est un des témoignages les plus virulents. C'est l'histoire de deux enfants, Emilior et Imirce que, peu après leur naissance, le philosophe Ariste enferme dans une cave : pour que la Nature seule agisse en eux, il leur fait parvenir des vivres sans qu'ils voient jamais un autre être humain. Et ces êtres naturels., exempts d'hypocrisie, de pudeur, de religion, il les jette brusquement dans la société. Quelle matière à scènes burlesques, à satires, à invectives contre les dogmes et les lois ! Emilior apprend la parole, les arts, les sciences, mais ne s'en sert que pour dresser contre la société un terrible réquisitoire :

€ Les hommes furent heureux tout le temps qu'ils restèrent dans la simplicité de la Nature. Cette mère

sage ne leur avait point donné la bienséance, la modestie, ni des fausses idées des choses naturelles ; des fanatiques ont quitté la Nature pour chercher des vertus

qu'elle n'avait point faites Tes législateurs ont cru

l'homme méchant, il est naturellement bon, c'est un enfant qu'ils ont garotté et qui s'efforce de briser ses chaînes en les secouant... Sans tes lois dures et barbares et la plupart stupides, l'homme n'aurait pas connu le crime et ne l'aurait point cru nécessaire à ses passions ; tes législateurs ont fait sortir l'homme de la Nature et leurs lois n'ont fait qu'obscurcir sa raison en la révoltant ; ôte les lois, éclaire l'intelligence de l'homme, et tu chasseras les crimes de la terre, où la liberté doit être la première loi (54). »

Et la société n'a même pas respecté le suprême bienfait accordé aux hommes :

« L'amour, ce feu sacré que la Nature allume dans le cœur de l'homme, est aussi asservi à tes caprices ; tes faux sages, toujours écartés de la Nature, ont troublé la liberté de ta passion... L'homme n'a que deux moments à être sur la terre : il en perd un et demi pour jouir de la moitié de l'autre. Prends les fîlles à l'âge de quinze ans ; à cet âge on dit d'abord oui...

« Le seul désordre que tu aurais à craindre chez les hommes est celui qu'on remarque chez les animaux qui se battent quelquefois pour une femelle... Les hommes, revenus à la simplicité de la Nature, se battraient moins pour les femmes parce qu'ils perdraient bientôt ces fantaisies que les peuples policés se sont formées de la beauté. Dis-moi, qui fut le premier sot qui trouva une femme plus belle que l'autre ?... Toutes les femmes sont belles ; si tes yeux louches ne les trouvent point telles,

DE LOUIS LE BIEN- AIMÉ A LA RÉVOLUTION îol

ne t'en prends pas à la Nature, mais à ta décence, à ta pudeur... L'autre jour je disais à ton fermier : ta ménagère est terriblement noire... Je ne sommes pas si près regardant, répondit le rustre, notre femme a un côté aussi beau que celui d'une reine ; voilà pourquoi je l'avons pris (55). »

Le moine défroqué Dulaurens abjura-t-il la foi en la Nature comme il avait fait le christianisme ? Ecrit avec un talent vraiment supérieur, son célèbre Compère Mal/lieu (1766), récit d'aventures bouffonnes et ordurières à la façon de Rabelais, recèle une pensée ambiguë comme celle du créateur de Panurge. Après avoir longuement exalté la Nature, l'auteur finit par se moquer de tout et sans doute résume dans ces phrases son expérience et sa profession :

« Laissons le monde tel qu'il est, et les hommes tels qu'ils sont. Je borne mon étude et mes recherches aux seuls plaisirs de la vie. Un flacon de vin bannit chez moi le souvenir de deux ans de diète et d'un siècle de mélancolie : un bon repas, un bon lit et un tendron de quinze ans m'apprennent que s'il y a du mal dans le monde, il y a aussi quelque bien... Savoir jouir est tout ce que je sais (56). »

C'est aussi un curieux roman que l'Histoire des Galligènes (1765), du médecin Tiphaigne de la Roche. Encore que sa pensée se déguise d'un badinage qui pourrait être une satire, il semble que l'auteur soit quand même un adepte de la Nature. Les Galligènes, descendants de naufragés français, ont établi dans leur île lointaine le communisme absolu et conforme

à la Nature. Chacun doit travailler uniquement pour la République. Aussi réprouvent-ils comme des vices et d^s fléaux les amitiés et les amours particulières. « Où les femmes sont en communauté comme chez les Galligènes, la constance s'oppose au bon ordre, car une femme ne doit pas être à un seul (57). » Et ils frappent des plus rigoureux châtiments « cette union criminelle et scandaleuse connue sous le nom de mariage (58) ». L'esprit de contradiction et de rébellion propre aux hommes dispose les Galligènes à enfreindre leurs lois : « Tandis qu'on nous prône l'inconstance, on ne voit parmi nous que fermeté, longues passions, amours sans fin (59). » Et des fauteurs de désordre, excités par un couple d'amants, fomentent une conjuration que répriment heureusement les anciens :

« Amitié constante, — s'écrie l'un de ces derniers après leur victoire, — amour fidèle, tendresse paternelle, grandeur d'âme, vertus pernicieuses, nous venons d'éprouver ce que vous pouvez sur nous et sur notre patrie... Chacun cherchant à s'attacher une femme, chaque femme commençant à se faire un point d'honneur de se donner à un seul, les jalousies et toutes les suites funestes de l'amour sont sur le point d'accabler l'état. Déjà, par une curiosité indiscrète, on tâche de discerner, dans la foule des enfants de la République, celui auquel on a donné le jour (60). »

Le rédacteur inconnu de la République des philosophes ou Histoire des Ajaioiens (1708) eut l'impudence de produire cette sotte compilation comme un écrit posthume de Fontenelle. Communisme, athéisme, dé-

mocratie intégrale, mariage obligatoire, ce sont là les privilèges des Ajaioiens qui en ont toutefois un autre plus divertissant :

€ Chaque Ajaioien doit avoir deux femmes, loi qui a été sagement établie pour rendre le ménage moins désagréable aux citoyens, en ce que ces deux femmes disputant de complaisance pour conserver l'amour du mari, elles évitent de lui donner ces chagrins qui sont si ordinaires dans les pays où une seule femme est souvent plus maîtresse dans la maison que le pauvre mari. »

Aussi, chez ces philosophes, la cérémonie nuptiale ne manque-t-elle pas d'originalité :

« Le jeune homme vient dans la maison où il est né, où on lui donne une chambre ; les pères de ses maîtresses les lui amènent,... et le jeune homme se couche entre les deux femmes en présence de ceux qui les ont amenées, qui ferment la porte de la chambre et s'en vont enregistrer ce mariage (61). »

Moins favorisé que l'annaliste des Ajaioiens, le colonel de dragons Rouillé d'Orfeuil n'avait pas découvert la nation parfaite qu'il rêvait ; mais il n'était pas moins sûr qu'elle existât sous d'autres cieux :

« J'ai toujours regretté de n'avoir pas une santé assez forte pour entreprendre de longs voyages sur mer. J'aurais voulu pénétrer dans l'intérieur des terres inconnues. Je suis certain que j'aurais trouvé des peuples vivant absolument dans l'état de nature, suivant avec douceur ses inspirations et se conformant en tout à l'admirable simplicité de ses lois immuables. Oh 1 les heureuses na-

1G4 LES UTOPISTES DE l/ AMOUR

tions ! Oh ! les aimables hommes ! quelle douceurs dans les mœurs I... quelle union ! quelle harmonie (62) ! »

Ce primitif état de Nature, qu'il décrivait avec enthousiasme dans r Alambic moral ç,il Alambic des lois (1773), il accusait de sa ruine la civilisation et Tintérêt personnel :

« Quel est ce monstre affreux qui glapit sur nos têtes ? Sa gueule est un gouffre immense d'où s'exhalent sans cesse et le sang et le feu... Ses griffes sont ensanglantées... On lit sur son diadème, écrit en diamants, intérêt persomiel... Ah ! monstre, fuis loin de nous. C'est toi, c'est ton souffle empoisonné qui a causé tous nos maux (63). »

Et pour restituer le bonheur originel, il préconisait rétablissement d'une démocratie égalitaire, le retour à la vie rurale, l'alimentation végétarienne, la suppression du commerce international et du luxe, la réforme du mariasre :

« L'objet direct et naturel du mariage est de perpétuer l'espèce humaine. En le rendant une chaîne indissoluble, on va directement contre cette intention... Si le mariage, étant un contrat purement civil, se renouvelait tous les ans devant le juge,... à la fin de l'année on se transporterait chez le juge... Si on se convenait, on ferait un nouveau contrat pour un an, jamais plus... Si on ne se convenait pas, chacun reprendrait ce qu'il aurait apporté,... et tout serait dit, chacun se pourvoirait ailleurs. S'il y avait des enfants et que Ton ne fût pas d'accord sur le partage, le juge donnerait les garçons au mari, et la femme prendrait les filles...

« Cette méthode une fois reçue, je réponds qu'on n'aurait plus besoin de filles publiques, qu'il n'y aurait plus de vices contre nature, plus de célibataires, que les femmes seraient douces, sages, honnêtes, se respecteraient et seraient respectées, que les hommes deviendraient bientôt vertueux (64). »

Cette vallée de larmes sera métamorphosée en royaume de félicité quand les hommes ne seront plus pervertis par les prêtres et les tyrans : « Ces êtres admirables seront capables de tout le bien, le bon, l'utile qu'on peut imaginer et, ne connaissant ni le mal, ni les vices, ni les passions, seront nécessairement heureux (65). »

Ne nous attardons point à multiplier les textes de ce genre et passons au début de la Révolution. En 1789, François Boissel publie un opuscule dont le titre vaut un poème : Le Catéchisme du genre humain que sous les auspices de la Nature et de son véritable auteur qui me Vont dicté, je mets sous les yeux et la protection de la Nation française et de l'Europe éclairée, etc., il y en a dix lignes dans le même goût. Il y vitupère « l'ordre mercenaire, homicide et antisocial qui a gouverné, dégradé et perdu les hommes jusqu'à présent », et qui a pour institutions fondamentales « les propriétés, les mariages et les religions que les hommes ont inventés, établis et consacrés pour légitimer leurs ursurpations, leurs violences et leurs impostures ». Afin de promouvoir sur la terre le bonheur et la justice, il suffirait d'organiser la communauté des biens, des femmes et des enfants :

« On n'établirait, pour principe et pour règle de l'union secrète des deux sexes, que le désir d'accomplir le vœu de la nature et de son auteur pour la conservation de Tespèce humaine : les bontés et les faveurs des femmes qui seraient nos juges, comme nous leurs gardiens, seraient le principe et la fin, après Dieu, de toutes nos actions (0(5). »

En contraste à ce dévergondage, voici maintenant la Nature pudibonde. C'est, déclare en 1770 Delislede Sales dans sa Philosophie de la Nature, « la vertu elle-même qui me remettra dans le sein de la Nature (67) ». Il en propose d'ailleurs une formule commode : « La morale de l^homme est faite pour l'homme sauvage comme pour l'homme policé : car dès qu'ils naissent la Nature leur crie à tous les deux : « chérissez votre existence et soyez heureux(68)». Ce n'est pas plus difficile que ça. Et Delisle de Sales nous trace du véritable amour cette image assez drôle :

« Un seigneur parfumé dans les bras de Ninon me parait un être bien petit ; mais un jeune homme né avec un cœur sensible et des organes vigoureux..., qui se rend vertueux avec sa maîtresse pour la mériter, est à mes yeux le chef-d'œuvre de la Nature (69). »

Une même inspiration anime le roman de Guillard de Beaurieu, l'Elève de la nature (1771), dont l'affabulation rapelle Vlmirce de Dulaurens. Un Anglais, ayant résolu de faire élever son fils par la Nature seule, le garde, jusqu'à quinze ans, dans une cage, puis le fait

transporter dans une île déserte. Ariste (c'est le nom de ce garçon) devient à merveille sensible, tendre et vertueux, si bien qu'une jeune Française, reléguée dans l'île avec son père Euphrémon, s'éprend de ce sauvage délicieux. Euphrémon les marie : « Nœud sacré de la Nature, vous nous unîtes en ce moment ! La pudeur et la délicatesse, compagnes inséparables de la vraie volupté, rendirent nos plaisirs plus piquants et plus vifs. L'amour et la vertu scellèrent notre union (70). » Aussi ces époux coulent-ils un parfait bonheur jusqu'au jour où le père d' Ariste vient constater le résultat de son expérience :

« J'espère, — dit-il à son fils, — que tu profiteras des leçons que t'a données la Nature... Viens prouver aux hommes par ton exemple qu'ils naissent bons, sensibles, vertueux ; que l'éducation la plus parfaite... est celle qui éloigne d'eux les vices de la société, qui les rapproche de la Nature et qui les remet, pour ainsi dire, entre ses mains (71). »

Mercier, lui, demandait à l'avenir de retrouver la Nature, grâce au flambeau de la philosophie, en chassant les despotes et les imposteurs. Il invoquait dès 1770 l'an 2440, « auguste et respectable année qui dois amener la félicité sur la terre (72) », où l'amour et le mariage, grâce à une législation bienfaisante, ne versent plus que la joie aux humains :

« Il est de la nature éternelle des choses, — dit un citoyen de l'avenir, — qu'un sexe soit subordo nné à l'autre... Il faut, dans l'union conjugale, que l'un commande

lOS LES UTOPISTES DE l' AMOUR

et que l'autre obéisse... Or pour ce nous avons renouvelé la loi nécessaire de la répudiation. Tout mari mécontent répudie sa femme, car c'est à celle-ci à lui plaire, à immoler ses caprices, à mettre enfin sa force dans la douceur, dans l'amabilité et dans les grâces de son sexe... L'obéissance lui est due sans aucune restriction, afin que le repos habite ses foyers (73). »

Ce principe a entraîné une autre réforme : « Nous n'avons pas voulu que les femmes apportassent de dot à leurs maris, parce que voilà ce qui les enorgueillissait, parce que telle était la source fatale de tous les inconvénients du mariage (74). » Admirons les conséquences de ces lois :

« Tous les citoyens reprennent Fégalité primitive de la nature lorsqu'il s'agit de signer un contrat aussi pur, aussi libre, aussi nécessaire au bonheur que celui de l'hymen... Nos mariages sont fortunés parce que l'intérêt qui corrompt tout ne souille point leurs nœuds aimables... L'amour, ce principe fécond des plus rares vertus, préside et veille aux intérêts de la patrie... Nos femmes sont épouses et mères, et de ces deux vertus dérivent toutes les autres. Nos femmes se déshonoreraient si elles se barbouillaient le visage de rouge, si elles prenaient du tabac, si elles buvaient des liqueurs, si elles veillaient, si elles avaient en bouche des chansons licencieuses, si elles hasardaient la moindre familiarité avec les hommes. Elles ont des armes plus sûres : la douceur, la modestie, les grâces simples, et cette décence noble qui est leur partage et leur véritable gloire (75). »

Au gré du baron d'Holbach la vertu première, essentielle, d'oii dérivent toutes les autres, c'est l'athéisme,

DE LOUIS LE BIEN-AIMÉ A IJl REVOLUTION 160

et pour le propager il souhaitait de mettre en œuvre les séductions de Tamour.

« Sexe enchanteur, que la nature a formé pour exercer Tempire le plus doux, connaissez enfin le prix de la raison, connaissez la puissance de la vertu ; prêtez-leur votre voix séduisante, afin qu'elles persuadent et qu'elles attirent les mortels ; respectez-vous vous-mêmes, afin de leur imprimer le respect qui vous est dû. Laissez là ces parures et ces frivolités qu'une éducation trompeuse vous a fait regarder comme des objets importants... Contribuez par votre exemple à la réforme de ces êtres futiles et désœuvrés qui infestent la société. Rendez-les à la patrie, ramenez-les à la vertu (76)... »

Telle était l'adjuration qu'il adressait aux femmes, en 1773, dans son Système social. Une fois l'athéisme définitivement établi, disait-il dans sa Morale universelle, le mariage sera délivré de tous les maux que lui inflige la superstition :

« L'union conjugale est le plus respectable des liens, le plus intéressant, et pour ceux qu'il unit et pour toute la société... Les peuples chez lesquels la corruption épidémique fait regarder l'adultère, la galanterie, la coquetterie, comme des choses indifférentes ou des bagatelles, n'ont aucune idée de la sainteté du mariage. — Le mariage doit être chaste... Les époux doivent respecter les liens sacrés qui les unissent et ne jamais se permettre la licence, presque toujours suivie du dégoût. D'ailleurs un mari sage doit craindre d'allumer dans l'imagination d'une femme un goût pour les voluptés qu'elle ne pourrait satisfaire qu'aux dépens de sa vertu (77). »

A l'encontre de ce vertueux ennemi de Dieu, c'est

au nom de TEtre Suprême que Bernardin de Saint- Pierre unit l'amour, la vertu et la Nature :

« C'est dans l'âge d'aimer que se développent toutes les affections naturelles au cœur humain. C^est alors que l'innocence, la candeur, la sincérité, la pudeur, la générosité, l'héroïsme, la foi sainte, la piété, s'expriment en grâces ineffables dans l'attitude et les traits de deux jeunes amants. L'amour prend dans leurs âmes pures tous les caractères de la religion et de la vertu. Ils fuient les assemblées tumultueuses des villes, les routes corrompues de l'ambition, et cherchent dans les lieux les plus reculés quelque autel champêtre où ils puissent jurer de s'aimer éternellement. Les fontaines, les bois, le lever de l'aurore, les constellations de la nuit reçoivent tour à tour leurs serments. Souvent égarés dans une ivresse religieuse, ils se prennent l'un l'autre pour une divinité... Ils ne voient dans l'univers d'autre bonheur que de vivre et de mourir ensemble, ou plutôt ils ne voient plus la mort. L'amour les transporte dans des siècles infinis et la mort ne leur paraît que le moyen d'une éternelle réunion (78). »

Alors se multiplient les romans imités de la Nouvelle Héloïse, tels que le Dolbreiise, de Loaisel de Tréogate et les Epreuves du sentiment, les Délassements de l'Homme sensible, de ce Baculard d'Arnaud qui, à l'estime de Jean-Jacques, « écrivait avec son cœur ». Et alors le marquis de Saint-Lambert, vieilli mais toujours aimé de M™* d'Houdetot, nous conduit au beau pays de Ponthiamas, terre élue de la raison :

« On marie le jeune homme de bonne heure, mais il n'entre en ménage qu'à vingt-deux ans. Le père, jusquelà, conserve toute son autorité, et il se sert de Tenvie de plaire qu'inspire le sentiment de l'amour pour perfectionner la raison de son fils. Il ne le laisse pas vivre librement avec sa jeune épouse ; il lui fait acheter par des études utiles et par l'exercice des vertus les plaisirs du mariage... Le bonheur domestique, si rare dans nos contrées, est commun dans Ponthiamas... L'amour y est calme, animé, voluptueux et sage ; ce n'est pas le désordre de l'imagination, c'est l'amitié qui a des sens. Cet amour est constant, parce qu'on ne l'épuisé pas d'abord, et que ses plaisirs ne sont pas la ressource d'un peuple désœuvré (79). »

Quelle niaiserie I D'autres siècles, que tentait la fantasmagorie de leurs songes, nous en ont du moins légué une vision pittoresque et brillante. Mais celuici ressasse interminablement ses sottises. Pour reprendre un peu de saveur et de vigueur, la religion de la Nature est allée se loger dans quelques cerveaux étonnants, — et plus ou moins détraqués.

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