LACLOS, RESTIF DE LA BRETONNE ET LE DIVIN MARQUIS
En effet, peu avant la Révolution, le mythe de la Nature a suscité ses apôtres les plus originaux et véhéments, — trois hommes, au vrai, de talents fort inégaux : l'un, le marquis de Sade, était un maniaque et un malade ; l'intarissable Restif de la Bretonne semait çà et là, dans le fatras de sa prose, les témoignages d'un bizarre génie ; et Choderlos de Laclos est l'auteur de cet atroce et magnifique chef-d'œuvre des Liaisons dangereuses.
11 est stupéfiant de constater que cet observateur implacable, cet analyste des âmes, ce grand réaliste avait une tête tout agitée de folies, comme le prouvent ses manuscrits et sa correspondance. Disciple fanatique de Jean-Jacques, il prenait à la lettre des paradoxes que son maître même avait lancés sans y croire, par jeu ou par défi. Et il se plaisait à les développer, à les pousser à rextrème, à en déduire
tous les corollaires, h les formuler en thèses aussi sérieuses qu'insensées.
C'est ainsi qu'en 1785 l'Académie de Chûlons ayant institué un concours littéraire sur l'Education des femmes^ Laclos prépara pour elle un mémoire qu'il n'acheva point et dont l'ébauche ne devait être publiée que de nos jours par Edouard Champion. La question posée aux concurrents n'intéressait guère Laclos pour qui, comme pour Jean-Jacques, la vraie femme est celle des premiers temps, c'est-à-dire en somme une bête sauvage : « Un ancien définissait l'homme un animal à deux pieds sans plumes ; la femme est la femelle de cet animal-là, non la femme défigurée par nos institutions, mais telle qu'elle est sortie des mains de la nature. » Ses besoins, peu compliqués, ne sont autres que ceux de la vie :
« Se conserver et se reproduire, voilà donc les lois auxquelles la nature a soumis les femmes. Ainsi, pourvoir à leur nourriture personnelle, recevoir les approches du mâle, nourrir l'enfant qui en est provenu et ne l'abandonner que lorsqu'il peut se passer de ses soins, telles sont les impulsions naturelles que les femmes reçoivent (1). »
Sans vains ornements, sans les raffinements de la civilisation, elle est, ainsi que l'homme, un être libre et puissant :
« La femme naturelle jouit de trois biens... : la liberté, la force et la santé... Elle n'a ni la peau blanche et délicate dont le toucher nous flatte si voluptueusement, ni
la douce flexibilité,... elle n'a surtout aucune des ressources de la' parure dont les femmes de tous les climats savent si bien tirer parti... Sa taille est grande et forte, et ses embrassements, que sans doute l'homme naturel trouve trop faibles encore, étoufferaient nos délicats petits-maîtres. Sa parure est sa chevelure flottante, ses parfums sont un bain d'eau claire (2). »
Et elle ne subit point les tourments de la pensée : « L'homme et la femme naturelle n'auront ni les regrets du passé, ni les craintes de l'avenir. — La femme naturelle ne craint pas la mort : ce moment si redouté n'existe pas pour elle ; elle n'en a point d'idée, son dernier moment est aussi serein que tous les autres (3). » Quand elle atteint l'âge de la puberté, elle n'a qu'à céder à son désir :
« Vingt fois, cent fois la fille naturelle a vu s'accomplir devant elle l'acte de la génération ; elle n'a pas rougi, elle n'a pas fui, mais elle a continué sa route avec indifférence... Enfin le moment arrive où l'enfant va cesser de l'être... Victime d'un besoin qu'elle ignore, une secrète ardeur la consume ; à des jours inquiets succèdent des nuits plus agitées encore. Elle a senti les premiers feux de l'amour, la nature va s'animer pour elle, le doux parfum des fleurs la prépare à la volupté... C'est alors qu'à quelque distance elle aperçoit un homme; un instinct puissant, un mouvement involontaire la fait courir vers lui ; plus près elle devient timide, elle s'arrête. Mais, emportée de nouveau, elle le joint et le serre entre ses bras (4). »
Leur union dure autant que leur rapide plaisir ; et aussitôt ils s'éloignent l'un de l'autre. L'état de na-
lure, affirme Laclos, est ainsi le plus favorable à la jouissance :
« Mais, dira-t-on, qu'est-ce que les jouissances sans amour ? Ames sensibles, nous pensons comme vous. L'amour est le consolateur de la société. L'homme social a payé ce bien de tous ceux que possède l'homme naturel. Tels nos premiers pères, suivant la tradition, ne connurent la jouissance qu'après leur expulsion du paradis terrestre. Cependant la femme naturelle est-elle sans amour ? Nous convenons qu'il ne saurait y avoir de passion suivie entre deux êtres qui se joignent sans s'être jamais vus et, dans un moment, vont se séparer pour ne plus se reconnaître. Mais ce moment n'est pas indivisible et, si nous l'observons bien, nous pourrons y apercevoir toutes les nuances du sentiment. Les premières caresses leur tiennent lieu de déclaration ; tour à tour la femme fuit et provoque : ainsi naissent les désirs ; bientôt au comble ils font naître l'ivresse ;... ils savent s'entendre pour jouir de concert, et peut-être ce qui les différencie le plus est qu'ils se quittent sans dégoût... Femmes sincères,... en est-il une, parmi vous, qui ait joui constamment sans crainte, sans jalousie, sans remords ou sans l'ennui pénible du devoir ou de l'uniformité ?.,. En vain l'orgueilleuse pitié voudrait donc plaindre la femme naturelle : elle a la liberté, la force, la santé, la beauté et l'amour. Que lui manque-t-il pour être heureuse (5) ? »
Aux enfants qui naissent d'elle et qui ont besoin de son lait, elle prodigue d'abord ses soins : mais cet instinct maternel s'affaiblit et disparaît au bout de deux ou trois années :
« Le lait, devenu plus rare, rend l'enfant moins utile à sa mère, et la mère moins nécessaire à son enfant... Ici finit, avec la nécessité, le contrat d'union qu'elle avait établi entre la mère et l'enfant ; le premier hasard qui les désunit les séparera pour toujours ; bientôt ils ne sauront plus même se reconnaître, l'enfant va exister seul sous la garde de la nature (6). »
Hélas ! cette simplicité naturelle s'est perdue ; et les femmes ont commis la faute criminelle qui a corrompu l'amour : « Les femmes apprirent à voiler leurs appas pour éveiller la curiosité ; elles pratiquèrent l'art pénible de refuser, lors même qu'elles désiraient consentir (4). » Depuis lors la jouissance a pour rançon la fourbe et la jalousie.
C'est dans son roman de La Découverte australe par un homme volant que Reslif de la Bretonne a donné plein essor à son idée de la Nature. Il y racontait en 1781 le prodigieux voyage d'un jeune garçon qui, amoureux de la fille de son seigneur, se sauve avec elle par les airs, au moyen d'ailes qu'il a inventées. Ce précurseur de l'aviation, Victorin, visite dans l'hémisphère austral des îles extraordinaires, peuplées d'hommes-singes, d'hommes-chiens, d'hommes-grenouilles, etc.. et la merveilleuse république des Megapatagons chez qui les lois de la Nature maintiennent le communisme, le pur déisme, et de sages coutumes amoureuses. Leur premier principe, touchant les relations des sexes, est d'affirmer la supériorité de
l'homme : « Notre manière de considérer les femmes est de les regarder comme le second sexe... Ainsi toute femme doit respect à l'homme, quel qu'il soit(8) . » Tenant les astres pour des êlres animés, ils leur appliquent la même règle hiérarchique :
« Le Soleil est beaucoup plus chaud que la Terre ; c'est que celle-ci, qui est femelle, n'a pas ce sperme fermentatif et producteur, apanage exclusif des mâles, qui met toujours l'homme si fort au-dessus de la femme... Il suit de là que la Terre ne reçoit du Soleil, qui est son père et son mâle, qu'une chaleur animale qui la pénètre tout à fait (9). »
Sans aller jusqu'à la communauté des femmes, les Megapatagons ont limité à un an la durée des unions conjugales. Le mariage est chez eux une cérémonie publique et collective que l'on renouvelle tous les ans. A la date fixée tous les ménages se séparent ; puis on célèbre une fête où les hommes, par rang de mérite et d'ancienneté, choisissent leurs femmes pour l'année qui commence : il n'est pas absolument interdit aux époux de renouer leurs liens. Victorin eut le privilège d'assister à cette solennité :
« Ce grand jour fut annoncé pendant les trente précédents, durant lesquels tous les maris quittèrent leurs femmes et toutes les femmes leurs maris. Ainsi les deux sexes se trouvèrent divisés en deux nations qui n'eurent plus aucun commerce ensemble, si ce n'est de se voir, mais sans se parler. Toutes les femmes, durant ces trente jours, redevinrent des jeunes filles agaçantes et coquettes : on ne saurait voir un coup d'œil plus charmant que celui
qu'elles offraient dans leurs troupes galantes. Les hommes, de leur côté, n'étaient pas moins empressés de plaire : ils se divisaient par légions et faisaient des évolutions devant les femmes dont ils étaient séparés par une barrière ; et tandis qu'ils se reposaient, les femmes à leur tour exécutaient des danses voluptueuses. Tous les travaux étaient cessés durant le temps de l'amour... La nation entière paraissait renouvelée : la vieillesse avait disparu dans les deux sexes ; tous parés, tous aimables, tous gais et sains, ils aspiraient également après les plaisirs qu'un nouveau choix leur promettait...
« Mais le spectacle le plus ravissant était celui des jeunes gens des deux sexes, destinés au mariage pour la première fois. Ils formaient différents quadrilles en présence les uns des autres, et s'efforçaient de se surpasser, les jeunes gens en adresse et les jeunes filles en grâces dans leurs danses... Le vingt-neuvième jour, veille du choix, les jeunes gens et les jeunes filles parurent nus les uns devant les autres et exécutèrent ainsi les mêmes exercices et les mêmes danses que la veille. Jamais on ne vit de corps mieux proportionnés...
« Le lendemain, jour du choix, toute la nation, élégamment parée, se rangea sur plusieurs files, près des barrières : la première file était composée des veillards devant lesquels défilèrent toutes les femmes. Us se choisirent leurs épouses les premiers. Mais il y avait cette restriction utile, c'est qu'une jeune femme ne pouvait être choisie deux années de suite par les vieillards : l'année suivante, elle ne défilait que devant les jeunes hommes...
« Aussitôt que le choix fut achevé, et que les époux qui se gardaient se furent repris, on entendit un concert délicieux d'instruments et de voix argentines ; ce concert était formé par les jeunes garçons et les jeunes filles
nui devaient être mariés les deux années suivantes... Durant ce concert, dont la musique voluptueuse et douce n'avait lieu que ce jour-là, les couples nouvellement unis étaient assis, les bras entrelacés les uns dans les autres, se témoignant les prémices de leurs sentiments passionnés (10). »
Sans oser introduire tout de go en Europe ces mœurs excellentes, Restif proposait, dans les Gyno~ graphes (1776) et VAndrographe (1782) des réformes inspirées des Mégapatagons. Il leur empruntait, en premier lieu, leur dogme de la supériorité masculine : « Il faut de bonne heure inculquer aux jeunes filles qu'elles sont destinées pour l'homme qui est le chef et le souverain de la société (11). » Il ne plaisantait pas en écrivant ces lignes, le paillard Restif qui poursuivait les petites filles et qui dans son ménage, en dépit de ses colères, n^'était pas maître comme il l'eût voulu. Pour rendre les filles propres à leur rôle d'épouses, Restif leur inflige une éducation sévère et qui doit préserver leur vertu :
« Il sera défendu à tous jeunes hommes de jamais adresser la parole aux filles qu'ils rencontreront autres que leurs parentes... Il sera pareillement défendu aux filles d'écouter volontairement telle chose que pourront dire les garçons, fût-ce même des compliments (12). »
Elles apprendront les travaux propres à leur sexe comme la couture et la cuisine et, possible, certains art d'agrément. Mais
« les filles de condition et opulentes n'apprendront jamais à écrire, sous quelque prétexte qu'on puisse allé-
guer ; si quelqu'une d'elles était convaincue d'avoir violé cette défense, elle sera punie sévèrement ; et dans le cas où une demoiselle ou une fille des autres classes aurait écrit à un homme par galanterie, elle subira une peine infamante et sera renfermée aux repenties (13). »
De même, dans leur toilette, elles ne devront point se départir de la plus pudique modestie : « Toute demoiselle ne pourra mettre ni mouches, ni fard, ni rouge : les inspectrices la noteront si elle le fait; et la moindre punition sera que le mariage lui soit interdit pour un an (14).» La loi prescrira l'obligation du mariage sans admettre d'excuse que la difformité ; et le choix des épouses « ne dépendra plus à l'avenir du caprice ni de l'intérêt : le degré de mérite de chaque garçon bien conformé lui donnera le droit de choisir entre toutes les filles (15) ». Mais les époux ne prendront point librement leurs ébats ; et une loi, renouvelée de Lacédémone, stimulera leurs désirs :
« Les nouveaux époux ne verront dans la journée leurs femmes qu'à travers le grillage qui sépare les hommes des femmes, dans la salle commune des repas et des di' vertissements publics ; chaque soir le garçon s'en retournera chez ses parents, et ceux de l'épouse emmèneront leur fille chez eux, où elle demeurera comme avant son mariage : mais elle couchera seule, et si son mari peut pénétrer jusqu'à elle par adresse, à la bonne heure... Un mari ne pourra être vu sans déshonneur et sans s'exposer à être blâmé, avec son épouse, en quelque lieu que ce soit, jusqu'à l'âge de trente-cinq ans: mais tout ce qu'il fera en secret et sans être aucunement découvert quoique les suites le trahissent, sera louable ; et ce
sera un grand mérite d'avoir eu plusieurs enfants de son épouse sans jamais avoir été aperçu des parents ou vu avec sa femme en particulier. S'il arrivait qu'un nouvel époux, au mépris de ce règlement sage, prétendît en agir librement avec son épouse suivant Tabus actuel, il sera transporté, c'est-à-dire envoyé dans les colonies pour jusqu'à l'âge de trente-cinq ans (16). »
Bien entendu le code consacre l'autorité de l'époux:
« Les femmes obéiront en tout à leurs maris, ne prendront jamais que la seconde place, et seront sous leur puissance comme un de leurs enfants : toute idée d'égalité sera absolument abolie ; le père ou le chef sera le souverain de la maison... Toute femme qui violera cet article sera pour la première fois privée de la propriété de sa dot et gains nuptiaux ; en cas de récidive, elle sera jugée par les douze plus anciennes de la paroisse et condamnée à une prison perpétuelle dont son mari seul pourra la retirer (17). »
Quant à l'épouse qui est lasse d'un ennuyeux mari, tant pis pour elle ; tout le plaisir de le tromper n'en vaudrait pas le risque:
« Une femme qui aurait souffert des libertés, comme des baisers... entendra à genoux la sentence qui la condamnera à ne sortir qu'avec l'habit des vieilles (18). — S'il arrivait qu'une femme commît une infidélité, il suffira d'un seul témoin oculaire pour l'en convaincre... Le mariage sera cassé, entièrement annulé s'il n'y a pas encore d'enfants et... la femme ainsi justement répudiée sera donnée aux plus difformes des aveugles (19). »
Si la femme a des enfants, le mariage ne sera pas rompu, mais elle sera « battue de verges,... condamnée à l'habit des vieilles..., rasée et, si son mari le veut, enfermée au pain et à l'eau (20) ». Une femme que son mari soupçonnerait injustement n'en serait pas moins châtiée: « La femme vertueuse dont le mari aura de la jalousie sera obligée de rompre avec tous les hommes, même ses plus proches, si son mari l'exige ou paraît le désirer; autrement elle sera regardée comme criminelle et punie comme telle (21). » Pour les hommes, l'adultère sera réputé moins grave. Réprimé à l'ordinaire par des amendes et des avanies publiques, il serait toutefois puni de mort au cas où le complice d'une femme infidèle aurait maltraité ou insulté le mari. Dans une société qui maintiendrait la propriété individuelle, Restif voudrait assurer du moins le sort des filles qui, faute d'une autre dot que leurs charmes, ne trouvent point d'épouseurs ; et il invente ce stratagème:
« Je rêvais au moyen de ne pas laisser condamner au célibat tant de filles belles et parfaites... Et j^imaginai qu'il fallait porter une loi par laquelle les magistrats et les notables seront autorisés à avoir l'œil sur les excellents sujets, et à décider que ces jeunes personnes sans fortune seront mariées par loterie, suivant leur condition, c'est-à-dire que les billets seront taxés de manière que, la loterie tirée, la fille ait une dot honnête, et telle que l'heureux aurait pu l'attendre d'un bon parti (22). »
Restif considérait comme une fonction essentielle de l'état le soin de procurer à tous les citoyens les
satisfactions que la nature exige. Aussi, pour compléter le plan de la société nouvelle, il avait traité un sujet des plus importants, bien qu'un peu scabreux, dans Le Pornographe, ou idées d'un honnête homme sur un projet de règlement pour les prostituées (1769). Au nom de la vertu et de la morale, il somme l'Etat de se rendre seul propriétaire et maître de toutes les maisons hospitalières, en sorte que la prostitution devienne un service public. Voilà un monopole que les socialistes de nos jours négligent et qu'il est urgent de leur rappeler. Ces asiles de la volupté que Restif baptise, par euphémisme, du joli nom de Parthénions, doivent être situés entre cours et jardins, dans des quartiers peu habités. Et, s'ils adoptaient aujourd'hui les idées de Restif, nos conseillers municipaux s'assureraient une retraite des plus confortables ;
« Il y aura pour régir tout Parthénion un conseil, composé de douze citoyens remplis de probité, qui auront été honorés de l'échevinage dans la ville de Paris, du capitoulat ou de la qualité de maire dans les autres grandes villes ; ils auront au-dessous d'eux, pour gouverner l'intérieur de la maison, des femmes dont la jeunesse à la vérité se sera passée dans le désordre, mais en qui Ton aura reconnu de la capacité, de la douceur, et qui n'auront aucun des défauts incompatibles avec la place qu'on leur fera occuper. >
D'ailleurs, pour éviter que la concupiscence de ces messieurs ne soit trop allumée, Restif stipule à leur égard les plus sages précautions : « Aucun adminis-
trateur ne pourra entrer dans la maison pendant sa régie, soit comme administrateur, soit comme particulier qui demande une fille, sous peine d'être déshonoré et honteusement expulsé du corps de l'administration (23). » Les dames pensionnaires sont divisées, d'après leur âge, en plusieurs classes qui se partagent la maison :
« Le premier corridor sera occupé par les plus âgées : cet âge n'excédera pas trente-six ans ; celles de vingtcinq à trente occuperont le second ; au troisième seront les filles de vingt à vingt-cinq ans ; on trouvera dans le quatrième les filles de dix-huit à vingt ; au cinquième, celles de seize à dix-huit ; le petit nombre de filles qui pourraient se trouver de quatorze à seize ans, auxquelles un tempérament formé de bonne heure permettrait de recevoir des hommes, occupera le sixième corridor (24). »
Le tarif officiel des visites est affiché au bureau : de vingt-quatre sols pour les dames mûres il s'élève à vingt-quatre et quatre-vingt-seize livres pour les fruits verts du cinquième et du sixième corridor, avec prix double pour la nuit. Pleinde sollicitude pour les moins riches de ses compatriotes, Restif pense que cette somme de vingt-quatre sols est encore bien chère pour eux ; aussi crée-t-il deux catégories supplémentaires, dites des surannées :
« On choisira parmi les sujets parvenus à l'âge de trente-six ans et au delà un certain nombre de filles qui auront encore quelque beauté pour en former les deux premières classes qui ne seront qu'à six et à douze sous,
afin que tous les ordres de TÉtat trouvent au Parthénion des filles à un taux proportionné à leurs moyens (25). »
D'ailleurs le Parthénion ne sera point une maison frivole, mais vraiment un temple où les pensionnaires accompliront un devoir civique ; si les médecins procèdent à de fréquentes visites, si les gouvernantes ont charge d'entretenir la propreté, de faire prendre des bains aux dames et de leur changer le linge tous les deux jours, en revanche la coquetterie est rigoureusement bannie : « Il sera défendu à toutes les filles d'avoir jamais aucunes odeurs, de mettre du blanc ou du rouge, de se servir de pommade pour adoucir la peau, étant reconnu que tout cela ne donne qu'un éclat factice et détruit la beauté naturelle (26). » Ces dames se lèvent chaque matin à 9 heures au plus tard et sont rassemblées dans la salle commune de 11 heures à 1 heure, de 4 heures à 7 heures, et de 8 h. 1/2 à 11 h. 1/2 du soir; elles se couchent avant 1 heure du matin. Les amateurs, qui ont le droit de se présenter masqués, sont conduits à une coulisse dérobée par où ils inspectent la salle commune et choisissent leur Dulcinée ; celle-ci à son tour, par une ouverture pratiquée dans la paroi de la chambre, examine son prétendant, qu'elle peut refuser. Mais si toutes refusent, le client n^'est point frustré de son plaisir, et l'administration désigne par le sort la victime du devoir professionnel. Ce sont évidemment les surannées qui, en raison de leur bas prix, sont exposées aux moins agréables soupirants. Pour atténuer cet inconvénient, les statuts édictent trois pres-
criptiolis: « la première, de faire prendre le bain tiède, en entrant, à ces hommes ;... la seconde, qu'ils ne restent avec la fille qu'une demi-heure ; la troisième, que ceux qui se présenteront pris de vin soient gardés dans la maison jusqu'à ce que leur ivresse soit dissipée (27). » Et quand aux jeunes classes, le travail quotidien est strictement limité :
« La même fille ne pourra jamais être choisie par différents hommes en un même jour ; mais si le même homme la redemandait, on permettra à la fille de l'aller trouver. — On exceptera du précédent article les filles des trois premières classes qui, n'étant presque plus dans le cas d'avoir d'enfants, paraîtront chaque jour autant de fois qu'elles le jugeront à propos (28). »
A l'estime de Restif, l'établissement des Parthénions serait fort avantageux à l'état, en lui fournissant des troupes d'élite. En effet, des enfants nés dans ces maisons, « tous ceux qui ne seront pas reconnus par leurs pères seront réputés enfants de l'état, et comme tels destinés à le servir... On fera un premier choix, à huit ans, de tous les garçons ; on destinera ceux qui seront bien faits à former un corps de troupes qu'on exercera dès l'enfance ». Pour accroître le rendement militaire des Parthénions, « on observera d'empêcher les filles, autant qu'il sera possible, de prendre des précautions contre la grossesse ; on favorisera la population de la maison de toutes manières, surtout en maintenant l'honnêteté et, j'ose le dire, la pudeur même, au sein de l'incontinence et de l'impu-
dicité (29)». Voilà donc à merveille, par notre Restif de la Bretonne, la prostitution tournée en vertu.
Si le marquis de Sade n'était qu'un fol et un dégénéré, il ne mériterait pas plus Tattention que bien d'autres écrivains pornographiques. Mais il a, dans riiistoire des idées, une singulière importance, pour ce qu'il nous montre le terme où aboutit la philosophie de la Nature. Luxurieux forcené, il la met au service de ses appétits ; et avec une logique imperturbable il tire, des principes que tout son siècle avoue, les conséquences qu'aucun homme avant lui n'a osé proclamer.
Il descendait de la Laure de Pétrarque : le sort a de ces dérisions 1 Après avoir pris part à la guerre de Sept ans, en 1766, à vingt-six ans, il épousa M'^^ de Montreuil, fille d'un haut magistrat. Peu après son mariage, il manifesta un esprit hanté de visions lubriques où se mêlaient la souffrance et la volupté. A Marseille, en septembre 1772, à la suite d'orgies sanglantes, il fut condamné à mort par contumace pour sodomie et empoisonnement, mais s'enfuit en Italie avec sa belle-sœur qu'il avait séduite. Sa femme pourtant l'aimait, — et les dévouements que ce monstre a suscités ne sont pas la moins curieuse énigme de son histoire. Elle obtint la cassation du jugement, et Sade put rentrer en France où il fut toutefois enfermé à Vincennes, puis à la Bastille. La marquise continuait d'intercéder en sa faveur et de lui envoyer
des livres ; et c'est dans cette dernière prison qu'il prépara ses ouvrages aussi fameux que mal connus. Libéré par la Révolution, il s'en fit le panégyriste, écrivit dans les feuilles jacobines, eut des pièces jouées sur plusieurs théâtres, publia sans difficulté ses romans jusqu'à ce que le premier consul ait eu le bon sens de le faire enfermer de nouveau. C'était, dans les dernières années de l'Empire, un vieillard obèse mais encore vert, extrêmement courtois et presque cérémonieux. Il se promenait dans les jardins de Charenton et, du bout de sa canne, traçait sur le sable des dessins obscènes. Il mourut sur la fin de 1814.
Edités de 1791 à 1795, ses principaux ouvrages sont La nouvelle Justine ou les malheurs de la vertu, Juliette pour faire suite à Justine, et la Philosophie dans le Boudoir, effarantes rhapsodies de débauches et d'immondices, de sodomie et d'incestes, de sacrilèges, de crimes et de tortures, agrémentées de gravures à l'avenant. La jouissance s'y repaît de douleur et de mort, d'autant plus intense que les liens d'amitié ou de famille sont plus étroits: le fin du fin, le comble de l'art, ce sera par exemple, pour un fils, de violer sa mère et de la tuer par des supplices que n'imagineraient point des peuplades du Cameroun, dans un décor macabre et en profanant des hosties consacrées. La Philosophie dans le Boudoir, « dialogues destinés à l'éducation des jeunes demoiselles », est l'histoire d'une adolescente, « l'ardente Eugénie», qui arrange sa mère de cette gentille façon ; ce qui n'empêche pas qu'en exergue de cet édifiant traité de morale, l'auteur affirme : « La mère en prescrira la lecture à
sa fille. » Aucun talent de style ne relève ces horreurs ; mais en revanche elles se justifient par une dialectique à peu près irréfutable si Ton admet ses prémisses. Ces prémisses ne sont autres que les doctrines des Encyclopédistes et de leurs émules, Diderot, le baron d'Holbach, La Mettrie, Helvétius. La Nature, bonne et infaillible, est la seule autorité légitime. Mais les hommes, au lieu de lui demeurer dociles, se sont asservis à des erreurs funestes qui ont comme source l'idée de Dieu et de la vie future. En proie à une rage d'athéisme, Sade se répand en blasphèmes contre Dieu, l'Eglise et la personne du Christ. Je ne transcrirai de ces lignes écœurantes que ce qui est nécessaire pour attester sa pensée :
« Il n'y a point de Dieu. Ce fut au sein de l'ignorance, des alarmes et des malheurs que les mortels puisèrent leurs sombres et dégoûtantes notions sur la Divinité. — Laisse-là ton infâme Dieu : sa justice céleste, ses châtiments ou ses récompenses, toutes ces platitudes-là ne sont bonnes que pour des imbéciles. — Comme j'abhorre, comme je déteste cette idée d'un Dieu 1 Comme elle choque ma raison et déplaît à mon cœur 1 Quand l'athéisme voudra des martyrs, qu'il le dise, et mon sang est tout prêt. — Après ta mort tes yeux ne verront plus, tes oreilles n'entendront plus. Mourir, c'est cesser de penser, de sentir, de jouir et de souffrir : tes idées périront avec toi, tes peines et tes plaisirs ne te suivront point dans la tombe (30). »
La ruine de ces mensonges. Dieu et l'immortalité, nous délivrera de la religion, de la morale, de la vertu
Î90 LES UTOPISTES DE l'aMOUR
et nous n'aurons plus qu'à suivre et à révérer la Nature :
« La nature déteste, abjure, contrarie tous ces dogmes de votre absurde civilisation ; et le tort de votre logique imbécile ne devient pas celui de ses lois ; n^écoutons qu'elle et nous ne serons jamais trompés. — Les vertus, les religions, tout cela sont des freins populaires dont les philosophes se moquent et qu'ils se font un jeu d'enfreindre ; les seules lois de la nature sont nos passions ; et dès qu'elles contrarient la vertu, celle-ci n'a donc plus rien de réel (31). »
La Nature agit en nous par nos instincts et nos penchants ; et tous ses préceptes se résument en un seul qui est de jouir.
« Quel besoin l'homme a-t-il de morale pour exister content sur la terre ? Je n'en connais qu'une, celle de se rendre heureux (32). — Nous pouvons nous livrer en paix à tous nos désirs, quelque singuliers qu'ils puissent paraître aux sots qui, s'offensant et s'alarmant de tout, prennent imbécilement les institutions sociales pour les divines lois de la nature. — Aucune borne à tes plaisirs que celle de tes forces ou de tes volontés ; aucune exception de lieux, de temps et de personnes : toutes les heures, tous les endroits^ tous les hommes doivent servir à tes voluptés (33). »
Mais si notre plaisir cause de la peine à autrui ? Nous n'avons point à nous en soucier, mais à chercher notre plaisir sans égard à rien d'autre que notre plaisir même:
« La nature qui nous fit naître seuls ne nous commande nulle part de ménager notre prochain (34). — Gomment la nature, qui nous conseille toujours de nous délecter,... pourrait-elle le moment d'après... nous assurer qu'il ne faut pourtant pas nous aviser de nous délecter si cela peut faire de la peine aux autres... La nature, notre mère à tous, ne nous parle jamais que de nous, rien n'est égoïste comme sa voix, et ce que nous y reconnaissons de plus clair est Timmuable et saint conseil qu'elle nous donne de nous délecter n'importe aux dépens de qui (35). »
Voilà, si je ne me trompe, l'enseignement même que Nietzsche a paré de son éloquence, et Tapologie du surhomme qui pourtant n'était pas encore inventé. Pour atteindre son plaisir, l'homme fort, débarrassé des superstitions, chérira le vice et haïra la vertu : en effet la vertu est toujours persécutée et le vice toujours triomphant :
« Il est essentiel que les sots cessent d'encenser cette ridicule idole de la vertu qui ne les a jusqu'ici payés que d'ingratitude, et que les gens d'esprit, communément livrés par principe aux écarts délicieux du vice et de la débauche, se rassurent en voyant les exemples frappants de bonheur et de prospérité qui les accompagnent presque inévitablement dans la route débordée qu'ils choisissent (3(5 j. »
Aussi bien tous nos actes sont soumis à la fatalité, nous sommes vertueux ou vicieux par construction, et ne devons donc point nous empêcher d'une responsabilité illusoire ;
« L'homme bienfaisant que vous venez de mettre en parallèle avec moi n'ayant agi que d'après les mêmes impulsions de la nature, n'a pu se rendre, à ses regards, ni plus coupable, ni plus méritant. Diverses circonstances nous auraient déterminés l'un et l'autre ; divers organes, différentes combinaisons de ces organes auraient produit le crime en moi et la vertu dans lui (37). »
Or entre tous les plaisirs il en est un plus vif et plus impérieux :
« S'il est quelque chose de délicieux dans le monde,.., c'est le libertinage : où trouver une passion qui retienne tous nos sens dans un chatouillement plus lascif ? Est-il rien sur la terre qui rende plus heureux ? C'est le libertinage qui brise les hochets de l'enfance ; c'est lui qui allume le flambeau de la raison, qui donne de l'énergie à l'homme ; et si cela est, ne doit-il pas induire de là que c'est pour ce seul plaisir que l'a créé la nature (38)? »
Mais la jouissance a pour plus redoutable ennemi l'amour ; et Sade honnit cette prédilection passionnée :
« Vous me parlez des biens de l'amour. Puissiez-vous ne les jamais connaître... 0 filles voluptueuses, livreznous donc vos corps tant que vous le pourrez... Divertissez-vous, voilà l'essentiel, mais fuyez avec soin l'amour... Les femmes ne sont pas faites pour un seul homme, c'est pour tous que les a créées la nature ; n'écoutant que cette voix sacrée, qu'elles se livrent indifféremment à tous ceux qui veulent d'elles. — Dans l'état de nature les femmes naissent vulgivagues, c'est-à-dire jouissant des avantages des autres animaux femelles et appartenant... à tous les mâles... L'intérêt, règoïsme qï l'amour dégra-
dèrent ces premières vues si simples et si naturelles. — Tous les hommes ont donc un droit de jouissance égal sur toutes les femmes (39). »
Et, se délectant au rêve de transformer la France entière en un prodigieux lupanar où Texistence de tous, hommes et femmes, vieillards et enfants, ne serait plus qu'une continuelle orgie, le ci-devant marquis adjurait la convention d'établir des maisons spéciales où toute femme serait astreinte de se présenter sur l'injonction de n'importe quel citoyen :
« La loi qui les obligera de se prostituer, tant que nous le voudrons, aux maisons de débauche,... et qui les j contraindra si elles s'y refusent, qui les punira si elles y manquent est une loi des plus équitables... Un homme qui voudra jouir d'une femme ou d'une fille quelconque pourra donc, si les lois que vous promulguez sont justes, la faire sommer de se trouver dans l'une des maisons dont j'ai parlé ; et là, sous la sauvegarde des matrones de ce temple de Vénus, elle lui sera livrée pour satisfaire, avec autant d'humilité que de soumission, tous les caprices qu'il lui plaira de se passer avec elle,... parce qu'il n'en est aucun qui ne soit dans la nature, aucun qui ne soit avoué par elle (40). »
Les femmes toutefois ne seront point sans cesse assujetties à ce rôle d'esclaves : elles réduiront à leur tour les hommes à la servitude de leurs plaisirs.
€ Les femmes, ayant reçu des penchants bien plus violents que nous aux plaisirs de la luxure, pourront s'y livrer tant qu'elles le voudront, absolument dégagées de tous les liens de l'hymen, de tous les faux préjugés de la
pudeur, absolument rendues à l'état de nature. Il faut qu'elles aient la liberté de jouir également de tous ceux qu'elles croiront dignes de les satisfaire. — Il y aura donc des maisons destinées au libertinage des femmes et, comme celles des hommes, sous la protection du gouvernement ; là leur seront fournis tous les individus de l'un et de l'autre sexe qu'elles pourront désirer ; et plus elles fréquenteront ces maisons, plus elles seront estimées (41). »
On objectera peut-être que les enfants nés sous ces lois ne connaîtront pas leurs pères. Bien loin de s'en affliger, le marquis de Sade s'en félicite assez plaisamment :
« Qu'importe dans une république où tous les individus ne doivent avoir d'autre mère que la patrie ?... N'imaginez pas de faire de bons républicains tant que vous isolez dans leur famille les enfants qui ne doivent appartenir qu'à la république (42). »
La Nature, qui nécessite la communauté absolue des femmes, approuve également la sodomie et en général toutes les perversions sexuelles puisqu'elles vivifient le plaisir. Ainsi l'inceste est un raffinemant goûté des sages :
« Il n'est rien de plus délicat que l'union charnelle des familles... Cessons de nous aveugler sur les sentiments d'un frère pour sa sœur, d'un père pour sa fille... Doublons, triplons donc sans rien craindre ces délicieux incestes, et croyons que plus l'objet de nos désirs nous appartiendra de près, plus nous aurons de charmes à en
jouir. — L'inceste étend les liens des familles et rend par conséquent plus actif l'amour des citoyens pour la patrie ; il nous est dicté par les premières lois de la nature (43). »
Et c'est un fait que les plus experts des libertins éprouvent de la volupté à faire souffrir d'autres êtres, souvent ceux mêmes dont ils jouissent. Ils auraient bien tort de se contraindre :
« La cruauté, bien loin d'être un vice,... est le premier sentiment qu'imprime en nous la nature... Elle est chez les sauvages, bien plus rapprochée de la nature que chez l'homme civilisé. — Celui qui sera assez fort pour pouvoir nuire sans craindre le retour, nuira beaucoup s'il n'écoute que ses penchants... : ces mouvements nous viennent de la nature. — S'il arrive... que la singularité de nos organeis, une construction bizarre nous rendent agréables les douleurs du prochain, ainsi que cela arrive souvent, qui doute alors que nous ne devions incontestablement préférer cette douleur d'autrui qui nous amuse à l'absence de cette douleur qui deviendrait une privation pour nous (44) ? »
L'action de tuer, pour peu qu'elle amuse le meurtrier, est donc louable et juste :
« Laissez faire la nature :... ce sont ses impulsions que suit l'homme quand il se livre à l'homicide, c'est la nature qui le lui conseille. — Si la jouissance de la nature est la création, celle de l'homme qui détruit doit infiniment flatter la nature... Aussi le meurtre est un plaisir. Je dis plus : il est un devoir ; il est un des moyens dont la nature se sert pour parvenir aux fins qu'elle se propose
sur nous. — Le meurtre est une horreur, mais une horreur souvent nécessaire, jamais criminelle, essentielle à tolérer dans un état républicain (45). »
Et le meurtrier peut chosir pour victimes ses propres parents : « Il nous est permis de les détester et de nous en défaire même si leur procédé nous irrite (46). » C'est pourquoi les héros les plus sympathiques de notre auteur torturent avec délices leurs pères, leurs mères, leurs enfants. Plus un crime est atroce, plus il est magnifique et glorieux :
« La faiblesse de nos organes, le défaut de réflexion, les maudits préjugés dans lesquels on nous a élevés, les vaines terreurs de la religion et des lois, voilà ce qui arrête les sots dans la carrière du crime, voilà ce qui les empêche de s'immortaliser (47). »
Bien souvent au cours de Thistoire les philosophies les plus ingénieuses et les plus nobles se sont, peu après leur naissance, corrompues et dévergondées : il serait absurde d'imputer aux inventeurs l'inintelligence et les contre-sens des disciples. Mais le marquis de Sade nous, offre un cas tout différent : il n'a trahi sur aucun point la doctrine de ses maîtres, et ce sont bien eux, les d'Holbach et les Helvétius, voire les Diderot, qui portent le péché de la sienne. Ils l'ont produite comme il ont produit la Terreur. D'ailleurs son œuvre, écrite en partie avant le règne jacobin, en était comme le sinistre présage : ces livres voués à des scènes sanglantes annonçaient bien les temps de la guillotine et des noyades. Et ce maniaque ne manquait pas d'une certaine clairvoyance. Dans ces lignes
il exprime avec emphase, mais diagnostique exactement la loi de toutes les révolutions : « Une nation déjà vieille et corrompue qui courageusement secouera le joug de son gouvernement monarchique pour en adopter un républicain ne se maintiendra que par beaucoup de crimes. »
Devine-t-on quel homme les ouvrages de Sade révoltèrent plus que tout autre? Ce fut Restif. Il s'indignait contre ce ci-devant qui lui déshonorait sa chère pornographie, dont il avait fait, lui Restif, dans /Monsieur Nicolas, par exemple et dans le PornograpliBy un art si vertueux et si édifiant. Il brûla de venger une telle injure ; et comme il n'en était pas à un livre près, il se hâta de composer i Anti-Justine ou les Délices de r Amour {1198} :
« Ce scélérat, — dit-il de Sade dans son avertissement, — ne présente les délices de Tamour qu'accompagnées de tourments, delà mort même... Mon but est de faire un livre plus savoureux que le sien et que les épouses pourront faire lire à leurs maris pour être mieux servies ; un livre où les sens parleront au cœur ; où le libertinage n'ait rien de cruel pour le sexe des grâces ; où l'amour, ramené à la nature, exempt de scrupules et de préjugés, ne présente que des images riantes et voluptueuses. — Ce n'est qu'à force de volupté, de tableaux libidineux, tels que les savoureuses jouissances qui vont suivre, qu'on peut combattre avantageusement dans le cœur et Tesprit des libertins blasés les goûts atroces éveillés par ces abominables productions (48). »
Et Restif, annonçant son « but moral (49) », se lance courageusement sur les traces de son rival. Il mul-
tiplie à son tour les paillardises, les orgies, les incestes, il prodigue les tableaux obscènes ; et en dépit de ses promesses, entraîné par un exemple qu'il déteste, il mêle à sa peinture quelques touches lugubres et sanglantes. Mais visiblement, si féconde que fût son imagination, elle s'essouffle et s'épuise. Et il n'est pas douteux que dans ce concours de littérature immonde la palme ne demeure, encore de nos jours, au divin marquis.