AUX CONTRÉES DE LA FANTAISIE ET DU RÊVE
Si presque toute la littérature amoureuse du xviii* siècle ne connaît guère que l'amour frivole ou la Nature, pourtant quelques auteurs ne peuvent être rangés sous ces rubriques. Les uns, laissant simplement leur fantaisie vagabonder, se plaisent aux tableaux les plus étranges; d'autres quittent ce monde et cette existence pour accompagner l'amour dans les mystérieuses pérégrinations de l'au-delà.
Après avoir traduit Gulliver, l'abbé Desfontaines, jaloux de rivaliser avec Swift, raconta en 1730 les aventures du Nouveau Gulliver, fils de ce capitaine fameux. L'île de Balilary, où Jean Gulliver est conduit par le hasard de sa navigation, est sous la puissance des femmes. Elles y détiennent le gouvernement et toutes les fonctions publiques. Ce sont elles qui composent les armées de terre et de mer, qui cultivent les champs et qui trafiquent. Ce sont elles aussi qui poursuivent de leurs instances amoureuses les
hommes qui n'ont pour rôle que de résister à l'amour ou de se laisser aimer :
« Quoique les femmes, — explique un citoyen de cette île, — regardent notre sexe comme inférieur au leur, elles ont pourtant pour nous une infinité d'égards ; elles nous traitent avec respect ; elles nous cèdent toujours le pas ; elles n'osent nous dire la moindre parole désobligeante... Il est établi que la pudeur, qui n'est ici pour les femmes qu'une qualité médiocre, est pour nous une vertu essentielle. Un homme qui a des amantes, et qui s'y abandonne, est déshonoré lorsque ses dérèglements deviennent pubhcs, ce qui lui est fort difficile d'empêcher, parce que les femmes de ce pays sont très indiscrètes et que leur vanité leur fait souvent publier les faveurs qu'elles reçoivent...
« La gloire des femmes consiste à conquérir le cœur des hommes, et celle des hommes à savoir se défendre... Quand un homme n'a qu'une amante qu'il favorise, l'indulgence publique l'excuse ; mais s'il se livre à plusieurs et que sa honte éclate, sa femme, alors ridiculement deshonorée, prend d'ordinaire le parti de le répudier (1). »
Autrefois, à Balilary comme dans le reste du monde, les hommes étaient les maîtres. Quand les femmes se furent emparées du pouvoir en profitant de l'indolence masculine, quelques agitateurs fomentèrent une insurrection ;
« Aussitôt la reine assembla une armée de cinquante mille femmes pour réduire les mutins... L'armée était commandée par la reine en personne, qui avait sous elle douze lieutenantes générales, douze maréchales de camp,
trente-six brigadières et quarante-huit colonelles. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Gamaraca ; les hommes étaient armés d'arcs et de flèches, et leur cavalerie était très bien montée. La reine... usa d'un stratagème digne d'elle. Elle mit à la tête de son armée, rangée en bataille, quatre mille femmes, des plus jeunes et des plus belles. De grands cheveux bouclés flottaient sur les épaules nues ; leur gorge d'albâtre était découverte, aussi bien que leurs bras et leurs jambes. C'étaient là leurs seules armes, et ce fut dans cet état dangereux et terrible qu'elles se présentèrent aux yeux de l'armée ennemie dont toute la fureur s'évanouit à cette vue : ils mirent bas les armes et, d'ennemis redoutables qu'ils étaient, ils devinrent tendres amants et humbles esclaves (2). »
Jean Gulliver, qui est joli garçon, excite aussitôt les désirs féminins. Zinderraein, l'inspecteur des prisonniers, — c'est la seule fonction qui soit dévolue à un homme, — le mène dans un palais :
« Il me dit que j'étais dans le sérail de la reine, où il y avait environ une douzaine de jeunes étrangers comme moi qu'elle affectionnait, et qu'elle faisait élever pour ses plaisirs... Les hommes de cette île, ajouta-t-il, ne sont pas dignes d'elle... — Voilà une étrange conduite pour une reine, repartis-je ; est-il possible que la pudeur d'une femme souffre une douzaine de maris ? Elle n'en a jamais qu'un à la fois, me repartit Zindermein, mais elle a le droit d'en changer une fois toutes les années, si elle le veut ; et alors elle tire du sérail celui des jeunes gens qui lui plaît davantage, pour l'élever à cet honneur.
« On m'accorda la liberté de voir tous mes compagnons du sérail et de me divertir avec eux. Ils se^couchaient d'or-
dinaire et se levaient fort tard, et passaient une partie de la journée à se parer, et l'autre à se promener, à jouer et à entendre des concerts et des comédies... Il n'y avait aucune union parmi ces jeunes hommes parce qu'ils aspiraient tous au même honneur et croyaient tous le mériter préférablement à leurs concurrents.
« Il y avait un assez grand nombre de femmes dans le sérail, lesquelles étaient chargées d'en défendre l'entrée à toutes les femmes sous peine de mort à moins qu'elles n'y fussent amenées par la reine, qui y venait de temps en temps. Ces femmes qui nous gardaient étaient toutes fort laides et, à ce que j'appris, hors d'état de faire usage de leur sexe (3). »
Bien qu'élu par la reine, Jean Gulliver, qui souffrait de nostalgie et ne s'accoutumait point à son rôle de petite maîtresse, s'évada, grâce à la complicité d'une princesse que ses charmes avaient séduite.
Désabusé du monde et surtout des femmes, le philosophe Alcimédon, — de qui M. de Martigny, en 1759, publia l'histoire, — résolut d'abandonner sa patrie. Ayant fait naufrage, il parvint à une terre où des bouquets de jasmins, de myrtes et de roses répandaient de voluptueux parfums. Il se dirigea vers une ville dont il apercevait les toits. Au long de sa route, dans la campagne, il croisait de nombreux couples qui n'avaient pas l'air de s'ennuyer ;
« Tout renversait ses idées... Les femmes avaient tout au plus l'air de dix-huit à vingt ans. La fleur du printemps n'était qu'à demi éclose sur leur teint. Parmi les hommes, au contraire, les plus jeunes touchaient à leur automne ; et les autres portaient déjà l'empreinte des
traces de Thiver. Néanmoins c'étaient précisément ceux qu'Alcimédon voyait traiter avec le plus de tendresse (4). »
Il interroge un vieillard qui. lui apprend que dans cette île de Philos, les femmes n'aiment que les hommes âgés d'au moins cinquante ans. Ce qu'elles chérissent en effet, ce n'est pas la vigueur ou la beauté du corps, c'est la vérité du sentiment :
« La jeunesse, les grâces qui partout séduisent leur sexe les effrayent ici... Elles attendent la maturité de l'esprit et les preuves de la solidité de l'âme... On pourrait dire que leurs sens sont confondus dans leurs âmes par la vivacité de leur amour et leur peu d'ardeur pour les plaisirs (5). »
Ce penchant des femmes, si favorable à la constance et à la loyauté de l'amour, ne va point sans inconvénient. Pour contenter les jeunes garçons que tourmentent, comme disait Malherbe, des chaleurs de foie, le gouvernement a dû intervenir et leur procurer des victimes :
« Il faut chez nous des règlements de police... sévères pour obliger celles qui naissent dans l'obscurité à se dévouer aux plaisirs des sens des jeunes gens que leur âge prive encore de ceux du sentiment... Il a fallu que ce sacrifice de la part des nôtres fût noté d'autant de gloire qu'il l'est ailleurs d'infamie. On les regarde comme des citoyennes utiles qui s'immolent au bien et au repos de l'état qui les entretient (6). »
Alcimédon accomplit dans cette île un miracle : celui de se faire aimer, bien qu'il ait à peine quarante ans.
Le célèbre Saint-Martin, dit /<? Philosophe inconnu, dont la Ihéosophie suscita tant d'adeptes sur la fin du xviii^ siècle, appliquait drôlement à Tacte de la génération le dogme de la chute originelle. Dans le plan primitif de Dieu, affirmait-il, l'être humain possédait les deux sexes et se reproduisait par soi-même: c'est le péché qui, en rompant cette unité splendide, a exposé la reproduction à tous les périls :
« En effet cet hermaphrodisme primitif,... si dénigré par le commun des hommes et si peu entendu, on peut en apercevoir encore aujourd'hui des témoignages intellectuels et physiques. Une preuve de notre dégradation est que ce soit la femme terrestre qui engendre aujourd'hui l'image de Thomme, et qu'il soit obligé de lui confier cette œuvre sublime qu'il n'est plus digne d'opérer luimême (7). »
Mais, ajoute Saint-Martin, Dieu a octroyé à l'homme un moyen de recouvrer l'hermaphrodisme originel ; car c'est là le bienfait du mariage par qui deux êtres n'en forment plus qu'un :
« Vu l'inexprimable munificence de l'éternelle sagesse, l'union primitive est encore possible pour Thomme qui a un véritable zèle pour la propagation de la justice : c'est là ce qui fait la sainteté du mariage... Il fallait aussi que l'homme eût l'hermaphrodisme de son moi intime, et il faut que les essences de ce moi intime, si clairement partagées aujourd'hui entre l'homme et la femme, recouvrent leur hermaphrodisme ou leur unité dans l'union conjugale (8). »
Ce fut aussi une tête encline aux divagations que celle de Dupont de Nemours. Cet économiste, ce disciple de Quesnay et de Turgot ne se bornait point à étudier le mécanisme des impôts et la balance commerciale. Député du Tiers-Etat en 1789, et condamné à mort sous la Terreur, il fut caché par un ami et dans sa retraite écrivit sa Philosophie de l'Univers où il professe sa foi en la bonté de Dieu et de la création. La loi qui explique tous les phénomènes est pour lui celle de l'analogie: elle lui révèle que toute la matière est animée, que les animaux ont des institutions et un langage, que les astres sont des corps vivants et sensibles, que l'air est peuplé d'êtres invisibles à nos yeux et aussi supérieur aux hommes que les hommes sont supérieurs aux plantes. L'âme humaine,sans doute immortelle, se réincarne indéfiniment, de planète en planète, de cieux en cieux. Toute métaphysique optimiste se heurte au mal et à la mort. L'interprétation qu'en allègue Dupont de Nemours, encore que peu solide et spécieuse, a la beauté d'un poignant défi. C'est pour le bonheur des hommes que Dieu les a condamnés à mourir :
« Il a tiré, de la nécessité même de marquer un terme aux jours des êtres animés, le charme le plus doux, le bienfait le plus grand qui accompagnent leur existence. A la mort il a opposé l'amour... Et cet amour, compensation si heureuse et si avantageuse de la mort, il Ta rendu toujours plus tendre, plus moral, plus voluptueux... Honneur, gloire et reconnaissance au Dieu très-bon, très-grand, qui inventa pour ses créatures une telle félicité, que luimême^ qui n'a point de pair, ne saurait éprouver (9). »
On doit pardonner à Dupont de Nemours beaucoup de verbiage en récompense de cette phrase qui rêve si bien. N'oublions pas d'ailleurs que la philosophie platonicienne comme la théologie catholique lui répondraient que de toute éternité Dieu a joui de l'amour, en aimant son Verbe incréé. La mort, conclut Dupont de Nemours, ne prive pas les âmes de ce don suprême. Elles survivent et emportent leur amour dans les espaces et les temps oii il ne cesse de s'enrichir en vertu et en perfection :
« Ce bonheur suprême pour des amants sera de trouver sans cesse dans la plus grande perfection de leur vertu des motifs plus puissants pour justifier leur amour ; de vivre, de mourir ensemble, d'arriver ensemble aux grades supérieurs ; ... de s'y reconnaître, d'y reprendre le cours de leur pas-^ion dès l'enfance, d'en jouir dans leur force, d'en être affectueusement émus même au dernier terme de leur vieillesse... Soyez encore plus aimants et meilleurs : voilà le destin qui vous attend pendant des milliers de vies successives et des millions de siècles, depuis l'état d'hommes jusqu'à celui de premiers favoris du Dieu paternel qui inventa l'amour (10). »