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CHAPITRE XIII

LES RÉFORMATEURS : FOURIER ET ENFAiNTIN

Exténuée, la France sortait de la tourmente révolutionnaire. Une fois de plus, dans la vieille aventure du bonheur, les hommes avaient échoué. Pourtant si las qu'ils fussent de ces vains remuements, ils ne se résignaient point à leur sort médiocre. L'éternelle chimère continuait de les agiter. Sans doute, pensaient-ils, la Révolution s'était trompée, mais seulement sur les moyens et non sur le but : la société pouvait vraiment et donc devait organiser le bonheur universel. C'est ainsi que dans la première moitié du xix' siècle maints réformateurs offrirent au monde leurs panacées.

Charles Fourier vécut de 1772 à 1835. Etabli épicier à Lyon et ruiné en 1793, il se fit commis de magasin. C'est en remplissant ces modestes fonctions qu'il médita son système et qu'il publia ses immortels ouvrages : en 1808 la Théorie des Quatre Mouvements^ en 1822 le Traité de l'Association domestique, en 1829 le Nouveau Monde Industriet. C'était un petit homme au front haut et aux yeux qui lançaient des éclairs. Fondateur d'une école, entouré de disciples qui, comme Victor Considérant, vénéraient en lui « le Possesseur d'une lumière nouvelle, le Dieu d'un monde inconnu (1) », il besogna, jusqu'à son dernier jour, à rédiger des commandes et des factures.

Il ne se vantait de rien moins que d'avoir accompli un invention « plus importante à elle seule que tous les travaux scientifiques faits depuis l'existence du genre humain », laquelle invention allait aboutir « à l'événement le plus étonnant, le plus fortuné qui puisse avoir lieu sur ce globe et dans tous les globes, au passage subit du chaos social à Tharmonie universelle (2) ». Cette invention, c'était celle de la « Loi des destinées ». Il suffisait de l'appliquer, proclamait encore Considérant, et aussitôt « l'harmonie et le bonheur se répandront comme un embrasement sur le monde (3) ». Cette loi, bien simple, enseigne que toutes les passions humaines sont bonnes :

« Je n'avouerai pas, dit Fourier, qu'il y ait aucun enfant de vicieux. Leurs prétendus vices sont l'ouvrage de la nature ; ces penchants àla gourmandise, à la. licence, que vous comprimez dans tous les enfants, leur sont

donnés par Dieu...; et je répète que ce qu'il y a de vicieux, c'est la civilisation (4). »

Il n'est donc, pour instaurer le bonheur universel, que de libérer les passions, les favoriser, les développer, en instituant les phalanstères où le plaisir et l'intérêt de chacun coïncident avec le plaisir et l'intérêt de tous. Alors nous entrerons dans la période d'Harmonie où le travail sera un agrément, où les vices seront plus bienfaisants que les vertus, où la vie ne se composera que d'un flot de voluptés.

De ces passions l'amour est la plus impétueuse. N'est-il point le principe vital du monde ? Les astres mêmes éprouvent toutes les nuances du sentiment amoureux. « Une planète est un être qui a deux âmes et deux sexes et qui procrée comme l'animal par la réunion de deux substances génératrices (5). » Les planètes ont aussi, de l'une à l'autre, des relations sensuelles par « des cordons arômaux ». Mais dans la société du ciel, à ce qu'assure Fourier, la terre est actuellement mise en pénitence, pour punir la faute de l'humanité qui retarde stupidement son passage en période d'Harmonie.

De multiples prodiges signaleront les temps nouveaux. La Terre, dans sa joie, enfantera une couronne boréale qui donnera au pôle le climat de l'Andalousie; les animaux nuisibles seront anéantis ou magiquement apprivoisés, et l'eau de mer se transformera en limonade ; la longévité humaine sera portée à cent quarante-quatre ans, qu'occuperont délicieusement les plaisirs de la table et de l'amour.

Les Harmoniens feront cinq repas quotidiens, — cinq bombances ! Et ils feront bien davantage de repas amoureux, car ils seront délivrés de l'absurde mariage, que Fourier crible de sarcasmes :

« Si l'on réfléchit sur les inconvénients sans nombre attachés à la \ie de ménage et au mariage permanent, on s'étonnera de la duperie du sexe masculin, qui n'a jamais avisé aux moyens de s'affranchir d'un tel genre de vie,.. Entre autres désagréments, j'en vais citer huit qui affligent plus ou moins tous les maris... ; 1° le malheur hasardé, 2° la dépense, 3** la vigilance, 4° la monotonie, 5° la stérilité, Q" le veuvage, 1° l'alliance, 8° le cocuage, qui est sans doute un fâcheux accident puisqu'on s'épuise en précautions pour y échapper malgré la certitude qu'a l'époux, avant le mariage, de subir le sort commun qu'il a fait subir à tant d'autres...

« Le mariage semble inventé pour récompenser les pervers... Mettez en jeu les ressorts les plus infâmes pour obtenir un riche parti ; dès que vous êtes parvenu à épouser, vous devenez un petit saint, un tendre époux, un modèle de vertu. Acquérir tout à coup une immense fortune pour la peine d'exploiter une jeune demoiselle, c'est un résultat si plaisant que l'opinion pardonne tout à un luron qui sait faire ce coup de partie. Il est déclaré de toutes voix bon mari, bon fils, bon père, bon gendre, bon parent, bon ami, bon voisin, bon citoyen, bon républicain...

« Le bonheur n*est point dans nos ménages ; un cri universel s'élève contre les ennuis attachés à ce genre de vie... Eh ! n'est-ce pas là un état de guerre pire encore que celui des époux de certains villages allemands où le mari place auprès du foyer un bâton qu'on appelle le repos du ménage (6) ? »

Et notre grave réformateur, qui a la manie de la classification, l'exerce sur les cocus :

« On peut distinguer dans le monde cornu neuf degrés de cocuage, soit parmi les hommes, soit parmi les femmes... Je me bornerai à citer les trois classes les plus distinctes, savoir le Cocu, le Cornette et le Cornard... Le tableau complet en contient soixante-quatre espèces, progressivement distribuées en classes, ordres et genres, depuis le cocu en herbe jusqu'au cocu posthume (7). »

Le genre humain, dit Fourier, n'a toléré la monogamie que grâce aux salutaires insubordinations de trois classes de femmes, les dames de haut parage, les courtisanes de bon ton, les petites bourgeoises non mariées, qui les unes et les autres ont pratiqué la liberté amoureuse. Cette liberté s'épanouira enfin dans la période d'Harmonie.

Les adolescents qui atteignent à l'âge de la puberté seront répartis entre deux corporations :

« Celle du vestalat qui doit tenir la virginité jusqu'à dix-neuf ou vingt ans, et celle du damoisellat qui cédera beaucoup plus tôt... Tout individu entrant en puberté... aura l'option entre les deux rôles... L'Harmonie laisse pleine liberté sur ce choix ; mais les mesures sont prises de manière à empêcher toute contrebande en virginité. Dès lors, celui ou celle qui a forfait au pacte vestalique est obligé de passer dès le lendemain au damoisellat. Ce congé n'a rien de déshonorant et ne gêne pas la liberté, mais seulement l'hypocrisie (8). »

L'élite des jeunes gens aura tendance à opter pour le vestalat. Cette corporation sera en effet très-choyée en Harmonie :

« Au nom de Vestales, on pourrait croire que je vais peindre des victimes cloîtrées comme celles de l'ancienne Rome : il n'en est rien. Les Vestales d'Harmonie sont des femmes du grand monde, admettant à leur compagnie des poursuivants titrés. — Le corps vestalique devient en masse l'idole de la Phalange : il a rang de corporation divine, ombre de Dieu... Les souverains mêmes, à la cour des vestales, oublient leur rang et figurent en simples particuliers. Elles tiennent le haut bout dans le cérémonial, et font aux jours de gala les honneurs de la Phalange dans les repas et assemblées d'étiquette. Lorsqu'un monarque y arrive, on se garde bien de l'obséder, comme chez nous, par un envoi de municipaux débitant de tristes harangues sur le bien du commerce : il est reçu par deux vestales d'apparat, les plus belles du canton, et ornées des pierreries du trésor. Elles vont à sa rencontre aux colonnes du territoire, et il fait son entrée dans leur char à douze chevaux blancs, harnachés en violet, trijugués sur quatre lignes (9).

« La fréquentation journalière des hommes esttrès-permise aux vestales ; non seulement elles les voient dans toutes les séances industrielles, mais elles tiennent cour à trois heures du matin pendant un quart d'heure, et les poursuivants titrés y sont admis en séance.

« Ce titre est demandé et obtenu sur délibération du corps vestalique réuni en synode auquel assistent les dignitaires féminins de la cour d'amour. La conduite d'un homme est scrutée lorsqu'il postule comme poursuivant ; on ne lui fait pas un crime de l'inconstance, car elle a son utilité en Harmonie ; mais on examine si, dans ses

différentes liaisons amoureuses, il a constamment fait preuve de déférence pour les femmes et de loyauté avec elles (10). »

Au poursuivant que sa bien-aiinée récompense enfin, on décerne le titre de troubadour. Le corps vestalique pourra conduire ses adeptes aux plus glorieuses dignités. C'est parmi les vestales que les rois, obligés de donner un successeur à leur sceptre, auront accoutumé de choisir la mère de leur héritier. Et de même les vestels ou jeunes garçons auront chance d'être appelés par quelque princesse à l'honneur de la faire engendrer.

Stimulée par le tempérament, une bonne moitié des jouvenceaux et jouvencelles « s'enrôle de bonne heure sous la bannière amoureuse,... dans le corps du damoisellat », accru bientôt des vestales et vestels qui ne résistent point à la tentation.

« Fréquentant l'une des salles de la cour galante qui tient séance à neuf heures du soir,... (12) le corps du damoisellat, s'il n'a pas pu marcher de front avec les vestales dans le sentier de la virginité, se pique de les égaler au moins en délicatesse... Les choix étant libres, on ne verra pas beaucoup de jouvenceaux se passionner pour les jouvencelles de même âge : la nature aime les croisements et rapproche volontiers les âges éloignés...

« Quelle sera la durée probable de la fidélité d'un damoiseau ou d'une damoiselle? Pense-t-on que ceux qui auront débuté à seize ou dix-sept ans puissent être fidèles jusqu'à dix-neuf ou vingt? Le terme serait long et un peu au-dessus de la puissance humaine... Tout damoiseau ou damoiselle qui peut rester fidèle jusqu'à

Texpiralion du terme acquiert par là de beaux privilè-

<rpc

« C'est une corporation très distinguée que celle des heureux mortels qui obtiennent en premier amour les damoiselles et damoiseaux... Par analogie au titre de troubadour choisi pour les possesseurs de vestale, nous pouvons affecter le titre de ménestrel et menestrelle aux possesseurs de damoiselle et damoiseau. Ce sont deux noms d'anciens poètes galants ; ils peuvent convenir à ces deux emplois. Les ménestrels comme les troubadours jouissent de certains privilèges dont on ne peut pas faire mention, ces détails tenant aux relations de la cour galante dont je ne traiterai pas dans ces deux volumes, ni peut-être dans les suivants (13). »

En Harmonie les couples déjeunes amants ne s'abandonneront pas, comme en civilisation, à une douce nonchalance :

« Si un jeune couple se relâchait sur l'industrie, si, passant au lit la grasse matinée, il prétendait tenir une louable conduite parce que les deux conjoints auraient... rendu le devoir, on leur signifierait que tels et tels groupes industriels n'ont que faire de sectaires insouciants qui ne paraissent pas aux séances de travail... Ces tourtereaux seraient couverts de ridicule avec leurs vertus ménagères dont se pavanent aujourd'hui les couples de jeunes époux (14), »

L'amour procurera d'autre part un excellent stratagème pour recruter les armées, non point des armées de combattants sanguinaires, mais des armées industrielles qui entreprendront d'i'nmenses travaux tels que l'irrigation du Sahara et livreront des batailles

culinaires où elles auront pour thème de manœuvres, par exemple, la confection de petits pâtés farcis. Chaque année les plus belles des vestales se rendent à ces armées où leurs nombreux prétendants s'empressent de les accompagner comme soldats : c^est là en effet qu'elles cèdent pour la première fois à l'amour :

« Chaque jour Tarmée donne, à la suite de ses travaux, des fêtes d'autant plus brillantes qu'elle réunit l'élite de la jeunesse en beautés et en talents. Ces fêtes offrent un vaste champ à la courtoisie...

« Les fêtes relatives aux premières amours ne se donnent qu'après l'union consommée. On se garde bien d'imiter les civilisés qui prennent le public à témoin du marché conclu pour la défloration. Une vestale voit ses prétendants réunis et étalant leur mérite dans les jeux publics et les travaux de l'armée ; leur nombre diminue successivement selon l'espoir qu'elle leur donne. Enfin, lorsqu'elle est d'accord avec l'un d'entre eux, les futurs se bornent à envoyer une déclaration cachetée à l'office de la Haute-Matrone (c'est un ministre des relations amoureuses...) ou aux vices-matrones qui régissent chaque division. On fait les dispositions nécessaires pour recevoir chaque soir les couples qui veulent s'unir secrètement ; ils sont reconnus par une intendante de matronage ; l'union n'est divulguée que le lendemain, où la vestale a quitté sa couronne de lys pour une couronne de roses, et se montre en costume de damoiselle avec son favori ou son damoiseau, si c'est un vestal qu'elle a choisi.

«Il s'opère chaque nuit, à l'armée, un bon nombre de ces unions de veslals et vestales ; elles sont annoncées le lendemain à la mâtine ou repas du matin. Les bac^

chants et bacchantes ont la fonction d'aller chaque matin relever les blessés, c'est-à-dire les prétendants et prétendantes qui se trouvent éconduits par suite des unions secrètes de la nuit...

« Je suppose que la vestale Galatée, prête à faire son choix, ait balancé entre Pygmalion, Narcisse et Pollux. Enfin elle a préféré Pygraalion et s'est unie secrètement à lui. Une centaine de vestales ont, dans la même nuit, consommé pareille union avec leurs favoris dans l'édifice destiné à cette cérémonie. Le lendemain un millier de bacchants et bacchantes de la division sont assemblés avant le jour ; une référendaire de matronage leur communique le tableau des unions de la nuit, puis la liste des blessés et blessées qu'il faut aller relever. On y voit les noms de Pollux et Narcisse. Alors les bacchantes qui se croient le plus aimées de Pollux se dirigent vers sa demeure, d'autres vont trouver Narcisse, et de même les bacchants s'acheminent vers les intéressantes blessées qu'ils ont choisies. Pollux sera donc éveillé par des bacchantes qui viendront, le rameau de myrte à la main, lui apprendre qu'il est trépassé dans l'esprit de Galatée ; elles essuient le premier choc, les clameurs de perfidie et d'ingratitude ; et pour consoler Pollux elles prodiguent leur éloquence et leurs charmes.

« Il y a chaque matin une ample déconfiture de poursuivants et poursuivantes, au grand contentement des légions de bacchanales qui font leur profit de cet amoureux martyre ; car le remède ordinaire à une telle mésaventure, c'est de s'étourdir pendant quelques jours avec les bacchantes, les aventurières et autres corporations de l'armée qui exercent la philanthropie (15). »

Après la vingtième année les amours ne subiront plus aucune gêne. Hommes et femmes se rangeront,

APPxÈS LA TOURMENTE 217

à leur gré, dans les diverses catégories plus ou moins libertines, sans que leur engagement soit jamais définitif. « Les Harmoniens auront beaucoup de femmes adonnées à la pluralité d'hommes, par vertu corporative et utile à la société : les bacchantes, bayadères, faquiresses et autres corporations (16). » Et en Harmonie, pour les amoureux, il n'y aura point d'âge de retraite. Les vieillards au contraire seront comblés de bonnes fortunes. Voici, par exemple, Lucas, beau garçon de vingt ans, mais très-pauvre, qui a déchiré et taché son meilleur habit :

« Les taches seront enlevées par Eudoxie, dame trèsriche qui excelle dans les fonctions du groupe de dégraissage. Le raccommodage sera fait par Orphise, autre dame riche et vraiment philosophe puisqu'elle se plaît à ressarcir les culottes et qu'elle excelle au groupe du raccommodage en drap et des reprises masquées. Le pauvre Lucas a été bien servi par deux grandes dames, et ne sait comment leur en témoigner &a reconnaissance... Ces dames touchent à la « soixantaine » ; mais Lucas, dans un transport de gratitude,... pourra payer sa dette par un brin d'amour (17). »

Et dans les moindres bourgades ce sera une suite ininterrompue de réjouissances, données par des caravanes qui se succèdent comme la chevalerie errante des spectacles et de l'amour. Après de merveilleux festins,

« l'orgue du caravansérail annonce, par une salve, la séance de la cour d'amour. On voit s'ouvrir les portes qui conduisent aux salons de cour et s'avancer les proto-

fées qui, escortées de troubadouies et corybantes, viennent... inviter la caravane... Bientôt la caravane est entraînée et l'assemblée dans un beau désordre se rend au séristère d'amour... Les deux troupes confondues marchent sans cérémonial jusqu'à la salle du trône où les chefs de la caravane présentent leurs hommages à l'archi-fée. Au bout d'une minute elle donne le signal d'ouverture en élevant son sceptre... Alors les dignitaires d'amour, les fées et sylphides, les génies et magiciens disposent les colonnes de sympathies occasionnelles et en moins de cinq minutes on entre en séance (18). »

N'est-il point à jamais déplorable, sinon pour la science et le socialisme, du moins pour notre amusement, que Fourier n'ait pas osé. par crainte de la pruderie contemporaine, dévoiler les sublimes mystères de la cour d'amour ? Les extraits cités plus haut pourraient donner à croire que le créateur de la doctrine phalanstérienne fut un admirable humoriste, un pince-sans-rire, à la façon d'Apollinaire ou d'Alphonse Allais : il n'eût pas été le premier mystificateur que des badauds se fussent empressés de prendre au sérieux. Mais non. Fourier parle toujours avec la conviction d'un évangéliste. Si ses textes ont souvent l'air de badiner, c'est bien malgré lui. Et la conclusion s'impose: ses ouvrages, tout hérissés de formules effarantes, sont manifestement ceux d'un fou, — un fou qui d'ailleurs a de l'imagination, de la logique, de la verve, surtout lorsqu'il critique àprement notre état social. Ce fol est un des hommes qui ont remué leur siècle. Après avoir vainement essayé d'organiser des phalanstères, ses partisans se sont voués à pro-

pager ses enseignements ; et le fouriérisme a eu sa part dans la révolution de 48. Encore aujourd'hui M. Zévaès et M. Gustave Hervé saluent en Charles Fourier l'ancêtre et le promoteur du socialisme français. Il est vrai qu'ils ne s'attardent guère à ses doctrines amoureuses...

Entre les disciples de Fourier, un des plus divertissants fut cet Alphonse Toussenel qui publia, en 1847 et 1852, ces ouvrages, un temps populaires : V Esprit des bêtes et le Monde des Oiseaux. A l'exemple de son maître il réclamait l'affranchissement de la passion :

« Joignez- vous à moi, âmes saintes et charitables qu'embrase l'esprit de Dieu, vous toutes^ vous surtout, nobles et généreuses filles d'E-ve à qui Dieu n'a donné le charme et le don de séduire que pour maintenir l'homme en puissance de passion. Joignez-vous intimement à moi pour faire justice du dogme odieux de l'indignité de la passion, et procédons sans plus tarder à la réhabilitation de l'Amour... Dieu est bon, et la passion est sainte puisqu'elle est la loi de Dieu. — Une seule loi régit l'univers : l'Amour. Amour est le moteur divin, irrésistible, qui attire la Terre vers le Soleil, l'amant vers sa maîtresse, la sève vers l'extrémité des rameaux (19). »

Comme Fourier, et après Restif et Dupont de Nemours, il ne voit dans la nature que des êtres animés : « Les planètes, affîrme-t-il sans rire, ont de grands devoirs à remplir comme citoyennes d'un tourbillon

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d'abord, comme mères de famille ensuite (20). » Et il décrit voluptueusement les amours de la Terre et du Soleil :

« Comme Tamant qui se pare de ses plus beaux habits, et lisse ses cheveux, et parfume son langage pour la visite d'amour, ainsi chaque matin la Terre revêt ses plus riches atours pour courir au-devant des rayons de l'astre aimé... Heureuse trois fois la Terre que pas un concile sidéral n'ait encore lancé l'anathème contre l'immoralité des baisers du Soleil ! Car la fausse morale qui régit l'humanité et la Terre a fait la part de félicité plus large au végétal et au minéral qu'à l'homme : elle n'a pas interdit aux végétaux ni aux minéraux d'aimer (21). »

En effet Toussenel propose à l'humanité des modèles d'amour plutôt inattendus :

« Messieurs les professeurs de physique officielle n'osent pas dire les deiix sexes de l'électricité ; ils trouvent plus moral d'appeler cela ses deux pôles... De telles absurdités me passent... Si le feu d'amour n'embrasait pas tous les êtres, les métaux et les minéraux comme les autres, où serait, je le demande, la raison de ces affinités ardentes du potassium pour l'oxygène, du gaz hydrochlorique pour l'eau ?... Et les fleurs, ô mon Dieu I refuser le sentiment aux fleurs, les plus sentimentales, les plus nerveuses peut-être de toutes les créatures !... Hélas ! que vous en avez vu mourir, de jeunes fleurs, sans vous douter que c'était la passion qui les tuait... Oh ! oui, les fleurs confessent la loi universelle d'amour... Le luxe et l'éclat de la fleur affirment que le bonheur est au bout de la passion satisfaite ; son affaissement et ses

pâles couleurs, que la souffrance est au bout de la passion comprimée (22). »

S'il a une prédilection pour les oiseaux, c'est qu'il les tient pour les êtres les mieux galants et les mieux inclus des enseignements de Fourier ; « L'oiseau est, de tous les êtres parlants, le premier qui ait dit : le bonheur des individus et le rang des espèces sont en raison directe de l'autorité féminine. Les oiseaux sont les précurseurs et les révélateurs de l'Harmonie. » Après avoir, dans sa jeunesse, admiré surtout les animaux volages, Toussenel, à mesure qu'il avançait en âge et se rangeait, prônait plutôt les mœurs vertueuses et la fidélité conjugale de l'hirondelle et du pigeon.

Un autre bonhomme assez pittoresque, à la fois rêveur crédule et aventurier véreux, ce fut Etienne Cabet. Fils d'un tonnelier bourguignon, nommé magistrat et bientôt révoqué par le gouvernement de Louis-Philippe, il imagina un plan de réforme aussi simple que radical et d'ailleurs peu nouveau. Il n'y a, selon lui, qu'à décréter l'égalité de tous les hommes et la communauté absolue des biens pour que tous les vices et tous les crimes disparaissent, pour que le travail devienne un plaisir, pour que les maris soient séduisants et fidèles, les femmes sincères et tendres, pour que la terre se métamorphose en paradis. Le communisme, à en croire Cabet, a produit tous ces bienfaits dans la contrée privilégiée d'Icarie : « Le chef-d'œuvre de l'organisation sociale donnée par Icar à son pays, n'est-ce pas d'avoir rendu tous

les époux vertueux sans effort (24) ? » Oui, mais comment cet Icar a-t-il accompli une telle merveille ? Ne cherchez pas à comprendre: croyez et adorez. Ce qui est sûr, c'est qu'en Icarie toutes les femmes sont modestes et tous les maris confiants :

« Quoi, — demande un Européen à l'un d'eux, — vous laisserez embrasser votre femme dans ce qu'on appelle les jeux innocents? — Et pourquoi pas?... Oui mon cher ami, vous serez mon suppléant et son cavalier, vous valserez au bal avec elle, vous courrez un galop avec elle, vous l'embrasserez innocemment dans les jeux innocents,... vous lui ferez grand plaisir ainsi qu'à moi qui ne désire que son bonheur. Et quel danger tout cela peut-il avoir pour elle avec vous, avec vous mon meilleur ami (25) ? >

Bref, voilà une contrée où, en dépit de l'austère Cabet, un mari se plaît à être le plus heureux des trois. La loi des Icariens qui a souci d'améliorer l'espèce humaine, n'en a point abandonné la propagation au hasard et au caprice des citoyens:

« La République a d'abord fait déterminer... les cas dans lesquels un jeune homme ou une jeune fille ne peuvent donner naissance qu'à des enfants infirmes, et la loi leur défend de se marier : elle ordonne aux parents de l'individu malade, non seulement de prévenir l'autre individu et sa famille, mais de s'opposer au mariage ; elle charge les magistrats de leur rappeler leurs devoirs à cet égard avant la célébration et, quoique cette loi n'ait d'autre sanction que l'opinion publique, on n'y connaît aucune infraction...

«Quand j'y réfléchis, rien ne m'irrite davantage contre

l'aristocratie et la monarchie qui, pendant tant de siècles, ont négligé le perfectionnement de la race humaine, tandis qu'on travaillait tant à perfectionner les races de chiens et de chevaux, les plans de tulipes et de pêchers... Ici au contraire la République, la bonne République, la représentation populaire, la commission de perfectionnement, le peuple lui-même pensent et travaillent continuellement à l'amélioration de la race humaine ; le brun choisit une blonde, le blond une brune^ le montagnard une fille de la plaine, et souvent l'homme du Nord une fille du Midi : la République négocie avec plusieurs des plus beaux peuples étrangers pour avoir un grand nombre de beaux enfants des deux sexes qu'elle adopte, élève et marie avec ses propres enfants (26). »

II y avait alors, sans doute comme toujours, des jobards, qu'enthousiasmèrent ces visions. En 1848, quittant patrie, foyers, familles, une troupe d'Icariens partirent pour fonder au Texas, sous la dictature de Cabet, une colonie communiste. Bientôt réduits au pire dénuement et déchus de leur illusion, ces malheureux se dispersèrent. Et en 1856, renié et bafoué par ses ouailles, le pontife d'Icarie mourut de rancœur et de chagrin.

En même temps que Fourier, sous Napoléon et Louis XVIII, s'évertuait un autre réformateur, Saint- Simon, lequel prétendait promouvoir, pour le profit des classes pauvres, un régime où l'autorité appartiendrait aux industriels et aux savants. Il ne se souciait guère des femmes et de l'amour. Mais quand il

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fut mort en 1825, ses disciples se hâtèrent de se dédommager.

C'est une surprenante histoire. L'école saint-simonienne s'était constituée en manière d'Eglise. De nombreux fidèles reconnaissaient, pour successeurs de Saint-Simon, le banquier Olinde Rodrigues, l'employé Bazard, et un extraordinaire garçon d'une trentaine d'années, Barthélemy-Prosper Enfantin, ancien polytechnicien devenu commis-voyageur et employé de banque, bel homme de haute stature, à la soyeuse barbe blonde et aux regards inspirés. Les Saint-Simoniens propageaient ardemment leurs doctrines, par leur journal le Globe et des conférences privées et publiques. C'est alors, sur la fin de 1831, que des dissensions éclatèrent parmi eux. Les deux schismes de Bazard et de Rodrigues brisèrent l'unité de lEglise. L'un et l'autre refusaient de suivre Enfantin qui, soutenu par la majorité des fidèles, se présentait comme envoyé de Dieu pour établir la vraie morale, et c'està-dire pour libérer les femmes et la volupté.

Bazard et Rodrigues exposèrent tous deux les motifs de la rupture et leur théorie personnelle de l'amour:

« Enfantin, — rapporte Bazard, — prétendit que l'intimité entre les sexes, considérée aujourd'hui comme n'ayant de légitimité, de sainteté, d'élévation que dans le mariage, ne devait plus être exclusive entre les époux ; que le supérieur, par exemple, (le prêtre ou la prêtresse), pouvait et devait provoquer et établir cette intimité entre lui et ses inférieurs, soit comme moyen de satisfaction pour lui-même, soit dans le but, en déterminant de la part des inférieurs un plus grand attrait pour sa par-

sonne, d'exercer une influence plus directe et plus vive sur leurs sentiments, leurs pensées, leurs actes... Cette conception fut présentée d'abord par Enfantin, et selon ses propres expressions, comme la transformation de l'ancien droit du seigneur, comme un moyen pour l'inférieur de rendre hommage au supérieur, et de recevoir de lui l'initiation d'un amour plus élevé que le sien ou que celui de ses égaux (27). »

Scandalisé de ces prédications, Bazard leur oppose son idéal du mariage indissoluble, le divorce n'étant admis que comme un pis-aller. C'est aussi, à quelques nuances près, la pensée d'Olindes Rodrigues :

« J'ai affirmé que dans la famille saint-simonienne tout enfant devait pouvoir connaître son père. Enfantin a exprimé le vœu que la femme seule fût appelée à s'expliquer sur cette grave question. 11 a donc admis des cas de promiscuité religieuse tandis que j'ai seulement admis la sanction du divorce, — Je crois donc fermement qu'un homme ne peut être à la fois l'époux que d'une seule femme, et qu'il ne peut en conséquence l'être de plusieurs que successivement (28). »

Enfantin, allègrement, excommunia ses timides collègues pour immoralité. Et, débarrassé d'eux, il annonça sans ambages la révélation qu'il avait jusqu'alors voilée de réticences et de paraboles. Il était adoré comme un Messie par toute une jeunesse fanatique où l'on remarquait des individus doués d'insignes talents : Michel Chevalier, futur membre de l'Institut et professeur au Collège de France ; Barrault et Guéroult, qui devinrent hommes politiques et diri-

gèrent de grands journaux ; Gustave d'Eichtal qui a marqué dans l'érudition; le musicien Félicien David; l'auteur dramatique Charles Duveyrier; les ingénieurs Fournel et Talabot, maints polytechniciens, bien d'autres encore. S'adressant à Enfantin très humblement, ils l'appelaient du nom de Père tandis que lui les tutoyait comme ses enfants. Et les procès-verbaux des réunions saint-simoniennes relatent des scènes comme celles-ci. Enfantin demande à ses disciples leur profession de foi. L'un d'eux, Huguet, commence : « Mon père, je vous considère comme l'homme qui sent le mieux la vie future... — Très bien, Huguet, — répond Enfantin. — Et toi, Rigaud, dis-nous aussi ce que tu sens. » — Après Rigaud, qui déclare : « Pour moi, vous êtes la définition vivante de l'amour », c'est Henry: « Père, je sens que Dieu est surtout en vous, » Clouet : « Père, je vous aime, c'est plus qu'aimer encore... Un seul de vos regards, s'il exprimait le reproche, serait en quelque sorte capable de m'anéantir, » Raymond Bonheure : « Père, je crois en vous comme je crois au soleil ! Vous êtes à mes yeux le soleil de l'humanité ; vous la réchauffez de votre amour. » La plus grande faveur que puisse octroyer Enfantin à l'un de ses fils est de l'embrasser publiquement ; et ce sont parfois, entre tous les frères, des embrassades générales, comme ce jour qu'Enfantin choisit Michel Chevalier pour son « chef d'état-major ». Un des frères, Déranger, simple ouvrier, proclame: « Le père Michel est très bon et je l'aime autant que ma femme et mes enfants. — Viens m'embrasser, prolétaire », s'écrie Michel, et ces mots donnent le

signal d'accolades fraternelles que le Père bénit (29).

La nouvelle morale promulguée par Enfantin était bien celle que Bazard dénonçait. Depuis dix-huit siècles, préchait-il, la religion maudissait et réprouvait la chair qu'il avait reçu, lui Barthélemy-Prosper Enfantin, mission divine de réhabiliter. Et il conviait les hommes et les femmes à la sainte jouissance, au culte de la chair, à la fête perpétuelle du corps non moins que de l'esprit.

Il existe, disait-il, deux espèces d'êtres humains; les constants et les volages. Aux constants suffit le mariage à la vieille mode. C'est pour les volages, qui sont le grand nombre, qu'Enfantin était venu sur la terre :

< Je parlerai surtout des femmes et pour les femmes qui ont quitté le temple pour aller au théâtre, qui ont déserté le confessionnal et la sainte table pour l'éblouissante communion du bal,... qui ne se voilent pas comme les vierges de Raphaël, et qui étudient plutôt les grâces de Vénus... En présence de ces femmes, ému par leurs douleurs et par les désordres que leur révolte enfante,... j'ai glorifié Dieu, Saint-Simon et moi-même,... moi, votre père, d'avoir assez de foi et de courage... pour appeler dans le temple nouveau tous les hommes et toutes les femmes que l'Eglise chrétienne a précipités dans son enfer (30). »

Il faut instituer pour eux des unions passagères. Et, dans la religion épurée, le prêtre aura pour fonction sacrée de conduire les humains dans les voies de l'amour, de les instruire dans la volupté. Il n'est

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plus un homme, mais « l'homme et la femme, le couple sacerdotal », qui exerce son apostolat d'amour en étant à la fois constant et volage. « Uni par le lien de l'affection la plus profonde sans être exclusive », il peut aimer, pour son plaisir et pour la gloire de Saint-Simon, tous les adeptes de sa foi ;

« Le prêtre et la prêtresse exercent leur ministère avec toute la puissance de leur intelligence, mais aussi de leur beauté; carie sacerdoce de Tavenir ne mortifie point sa chair comme le prêtre chrétien, il ne voile point sa face, ne se couvre pas de cendres et ne se déchire pas le corps à coups de discipline ; il est beau autant que sage, il est bon. — Tantôt le couple sacerdotal calmera l'ardeur immodérée de l'intelligence ou modérera les appétits déréglés des sens ; tantôt au contraire il réveillera l'intelligence apathique ou réchauffera les sens engourdis ; car il connaît tout le charme de la décence et de la pudeur, mais aussi toute la grâce de l'abandon et de la volupté... Il impose la puissance de son amour aux êtres qu'un esprit aventureux et que des sens brûlants égarent, et il reçoit d'eux l'hommage d'une mystérieuse et pudique tendresse ou le culte d'un ardent amour... Je parle du couple : ce que je dis pour le prêtre, je le dis donc aussi pour la prêtresse (31). »

Et dans une lettre à sa mère, Enfantin la catéchisait en ces termes :

«Le prêtre se fait aimer selon l'esprit et selon la chair... Le prêtre et la prêtresse saint-simoniens, qui sont les plus tendres en amour, qui connaissent toutes les joies delà décence et de l'abandon, de la pudeur et des embrassements les plus ardents, ce couple le plus aimant des

couples, le plus sage et le plus amoureux, le plus réservé et le plus brûlant, ce couple a des leçons de tendresse à donner bien plus encore que des leçons d'algèbre. Il faut que par lui les couples s'aiment, que par chacun des époux, prêtre et prêtresse, chacun des époux apprenne comment on aime...

« Moi qui rêve une femme que j'aimerais à l'adoration,... je conçois certaines circonstances où je jugerais que ma femme seule serait capable de donner du bonheur, de la santé, de la vie à l'un de mes fils en Saint-Simon,... de le réchauffer dans ses bras caressants (32). »

Evidemment, dans la famille sacerdotale, la paternité disparaît, ainsi que Barrault le publiait avec emphase dans le Globe du 19 mars 1832 :

« Certes, c'est le témoignage d'une sainte audace que de venir... annoncer le caractère de la famille sacerdotale nouvelle... 0 mon Père..., vous aussi vous avez bu le calice d'amertume et vous avez été renié par ceux que vous aimiez le plus tendrement, et vous avez connu les joies et les douleurs ineffables de l'Homme par qui Dieu initie l'humanité à une vie nouvelle...

« Le prêtre laisse à la prêtresse, dans l'accomplissement de son sacerdoce, une liberté pleine, entière, absolue ; et comme il ne pose aucune limite à son influence sur les fidèles, il n'en pose également aucune au mystère sur tous les actes de sa vie.

« Et le lien dans la famille sacerdotale n'est pas rompu entre les vénérations. Il subsiste ouïssant dans la tendresse de la Mère... La prêtresse seule éprouve des tressaillements dans sa chair, et dit avec un secret frémissement d'orgueil « Mon sang », elle qui, par ses saintes mésalliances, est le lien sublime de deux races jadis en-

nemies, la race royale et la race populaire..., elle qui confond, sous les plis sacrés de son voile, dans une généalogie qui ne port© que son nom, les fils des dieux et les fils des hommes !... Le lit nuptial, affranchi de la surveillance rigoureuse de l'époux, cesse d'être une prison pour Tépouse... Le prêtre dépose la jalouse préoccupation de sa race. »

Et dans le Globe du 12 janvier 1832, Charles Duveyrier entonnait ce dithyrambe :

« On verrait sur la terre ce qu'on n'a jamais vu. On verrait des hommes et des femmes unis par un amour sans exemple et sans nom, puisqu'il ne connaîtrait ni le refroidissement ni la jalousie ; des hommes et des femmes qui se donneraient à plusieurs sans jamais cesser d'être l'un à l'autre, et dont l'amour serait au contraire comme un divin banquet augmentant de magnificence en raison du nombre et du choix des convives. »

Ainsi divaguait, saisie d'un étrange accès de démence collective, l'élite intellectuelle de la jeunesse en ce début du règne de Louis-Philippe, aux temps de Joseph Prudhomme et du roi-citoyen, à l'époque la plus puritaine que la France ait subie. Enfantin ne craignait point le scandale, si même il ne le cherchait pas : « Tout ce que je vous dis ici, — déclarait-il à ses disciples, — quand nous le dirons au monde (et le moment approche), nous fera accuser de prêcher le libertinage et l'orgie. L'acte qui sera pour nous le signe de la plus haute vertu, ils le nommeront débauche. Les injures ne nous effraieront pas (33). » A la suite d'embarras financiers, le Père

avait dû se retirer avec une quarantaine de ses fils de prédilection, — parmi lesquels un nègre, — dans une maison de Menilmontant oii ces ermites d'un nouveau genre s'adonnaient au jardinage et à la prédication mutuelle lorsque Enfantin, Duveyrier, Michel Chevalier et Barrault furent inculpés d'outrages à la morale publique.

Les débats du procès, qui se déroulèrent devant la Cour d'assises les 27 et 28 août 1832, ne manquèrent pas de pittoresque. Dès le matin du 27, les quarante membres de l'Eglise, vêtus de leur uniforme, — veste bleue, pantalon blanc, casquette rouge, — les cheveux tombant snr les épaules, descendirent à pied de Menilmontant au Palais de justice, escortant le Père et psalmodiant des cantiques. Devant la Cour Enfantin, alléguant que sa cause intéressait particulièrement les femmes, voulut confier sa défense à deux dames, Aglaé Saint-Hilaire et Cécile Fournel, requête que rejeta violemment le président Naudin. Au cours de l'interrogatoire, il se déclara « Chef, » et les autres inculpés « Apôtres de la foi nouvelle. » Presque tous les cénobites de Menilmontant étaient cités comme témoins. Le premier de la liste, un certain Moïse Retouret, fut invité à prêter serment. Il se tourna dévotement vers Enfantin ; « Père, puis-je prêter ce serment ? », paroles qui excitèrent la colère du président, le témoin ne devant consulter que sa conscience. Après Retouret, tous ses frères refusèrent pareillement de prêter serment sans l'autorisation de leur Père (34). M. l'avocat général Delapalme débita un terne réquisitoire « au nom de la morale, au nom de la décence,

9ÎÎ2 LES UTOPISTES DE l' AMOUR

au nom de la société ». Puis les apôires, dans des diatribes enflammées, jetèrent Tanathème à l'hypocrisie de leur siècle :

« Il suffit de vous entendre et de vous voir, — cria Duveyrier au jury, — pour comprendre aisément que le monde où nous vivons est plus moral que celui où vous êtes et du milieu duquel M. le Président vous a tirés au hasard pour nous juger...

« De quoi nous accuse-t-on vraiment ? De vouloir réhabiliter la chair et ses plaisirs ! de vouloir étendre à tous les joies des sens ! Mais, grand Dieu, est-ce donc une chose dont la pudeur du siècle ait tant d'horreur? Non, certes, l'abnégation mystique et les contemplations creuses des chrétiens ne sont plus du goût de ce monde. Le peuple a quitté les églises pour les promenades à Longchamp et aux guinguettes ; la communion de l'hostie pour les bals et les joyeux festins..,

« La société est charnelle et sensuelle, mais d'une manière vile, sale, excessive, monstrueuse... Qu'entendezvous quand vous dites de vos jeunes gens de famille qu'il faut qu'ils jettent la gourme du cœur ? Vous entendez qu'ils iront prendre quelque fille fraîche et riante du peuple et qu'ils la presseront comme une orange dont ils jetteront l'écorce au coin de la borne quand viendra le temps d'un mariage de raison et d'argent... Vos collèges sont infectés de vices, qui étiolent les enfants comme des fleurs et les font tomber de vieillesse avant la puberté. Vos ménages qui sont, comme chacun sait, des nids de tourterelles, couvent le mensonge, le dégoût, la convoitise. Vos amours sont gâtées d'un venin infâme qui empoisonne les chairs de la moitié de vos hommes et de vos femmes et jusqu'aux mamelles des nourrices. Vous allez sortir, Messieurs, et quelque rue que vous preniez, il

VOUS faudra fendre les flots de ces trente-cinq mille malheureuses que vous patentez. »

Le président Tinterrompit : « Vous aggravez la prévention, je serai obligé de vous donner un avocat. » Et Duveyrier ;

« Un avocat ? Où en trouver ? (Etendant le bras vers le barreau où siègent une foule de jeunes avocats). Je leur ai dit à tous en arrivant : Vous vivez tous dans l'adultère et la prostitution ! Ayez donc le courage de le dire à haute voix. C^est là le seul plaidoyer que vous puissiez faire pour nous... Ils ont baissé la tête et n'ont pas répondu. »

Et s'adressant à Enfantin :

« Père, vous êtes bon !... Combien de fois vous ai-je fatigué de mes rêves de voyage ! Je pensais que ce peuple où nous sommes nés n'était pas le seul à souffrir, le seul vers qui Dieu vous eût envoyé...

« Messieurs, ce que le Christ n'a pu faire, cet homme l'entreprend, car il sait qu'aujourd'hui Dieu l'envoie comme au temps d'Hérode Dieu envoya Jésus.

« Jean, avec sa plume de feu, écrivit la damnation de la multitude, l'écroulement et la mort du monde. Eh ! bien, moi qui me crois plus grand que saint Jean, je viens démentir cette parole d'anathème... Non, Dieu n'a pas brisé la terre, mais il l'a de toutes parts labourée, sillonnée par des travaux humains ; il a découvert un nouveau monde par Colomb, son capitaine de mer ; il a indiqué aux hommes des chemins nouveaux... Je vous dis que Dieu est tout-puissant et bon, meilleur que votre morale, meilleur que vous... Je vous le dis au nom de

son Christ, au nom de celui qui m'a pris pour son fils et que j'ai pris pour mon père (35). »

Après s'être agenouillé devant le Père qui le bénit, Barrault proféra ces gentillesses :

< Le gouvernement autorise la prostitution, la patente, l'enrégimente, la caserne... Il pourvoit aux joies des honnêtes gens... Grâce à sa haute surveillance, la mère peut vendre impunément sa fille majeure pourvu qu'elle ne fraude pas les droits du fisc... Des femmes, condamnées au plaisir comme à une mercenaire corvée, véritables forçats de volupté, sont abandonnées à une véritable promiscuité... Jeunes et vieux, beaux et difformes, élégants et rustres, tous prennent part à l'orgie. Tous, dans cette grande Babylone, boivent du vin d'une furieuse prostitution (36). »

Le président, exaspéré, intervint encore ; « La défense dégénère en scandale. » Enfin arriva le tour du Père. Il se leva. Mais à peine prononçait-il une phrase qu'il la faisait suivre d'un silence contemplatif et prolongé. La Cour s'irritant, il expliqua qu'il désirait « apprendre à M. l'avocat général l'influence puissante de la chair et pour cela lui faire sentir celle du regard ». Et il condescendit à discourir, à vaticiner l'évangile de la chair glorifiée et sanctifiée.

On imagine aisément la stupeur des douze honnêtes bourgeois de jurés. Ils infligèrent un an de prison à Enfantin, Duveyrier et Michel Chevalier. Et la secte saint-simonienne fut dissoute et interdite. Cette rigueur était fort sage. Et en outre elle fut salutaire aux condamnés ainsi qu'à leurs amis. Quelques an-

nées plus tard, plusieurs des disciples, guéris de leur folie, occupaient dans les lettres, la politique ou l'industrie, de lucratives prébendes. Le repris de justice Michel Chevalier finit dans le rôle, éminemment bourgeois et capitaliste, de beau-père de Paul Leroy- Beaulieu. Quant au père Enfantin, il traîna jusqu'en 1864 son existence de prophète déchu ; depuis 1848, administrateur délégué de la compagnie du P. L. M., il touchait du moins de copieux appointements qui lui procurèrent jusqu'à sa mort le plus sûr moyen d'exercer auprès des petites femmes en peine son ministère amoureux.

L'ingénieur des mines Jean Fieynaud fut, avec Bazard, un des premiers dissidents de la secte saintsimonienne. Il a, lui aussi, rêvé sur l'amour, mais de manière plus émouvante et noble. Dans son ouvrage Terre et Ciel, paru en 1854, il expose toute une théosophie qui a pour dogmes l'infinité de la création dans le temps et l'espace, la préexistence et l'existence éternelles des âmes qui se réincarnent sans fin et qui peut-être un jour, tout en continuant leurs transmigrations, échapperont à la mort et recouvreront la mémoire du passé. Le ciel n'est donc pour lui qu'une planète meilleure, d'où il n'accepte pas que l'amour terrestre soit banni :

« Fermez le ciel aussi strictement que vous le voudrez, moralistes sévères, à la Vénus impudique ; mais laissezy, de grâce, la Vénus-Uranie... : le ciel est sa patrie...

Si les corps sont admis à la gloire de l'apothéose, si, désormais radieux, purs, juvéniles, ils dépouillent à tous égards toute imperfection, n'est-ce pas la beauté physique qui, par eux, se déploie dans le ciel ? Et quel motif aurait-elle de s'y produire, si elle ne devait s'y faire aimer ?

« Mais, si la beauté physique est pleine d'amabilité par elle-même, n'est-elle pas encore infiniment plus aimable lorsqu'elle se joint aux attraits de l'intelligence et de la vertu, bien plus... lorsqu'à tous ces attraits réunis s'ajoutent les attraits souverains de la sexualité ? Quoi, dites- vous, la sexualité ! Oui, et j'entends par là ce contraste profond dans la manière de sentir la vie, de s'y poser, de s'y conduire, lequel, loin de nous choquer par la dissemblance, nous attire au contraire avec une séduction invincible. Il n'est pas nécessaire d'avoir pénétré bien avant dans l'analyse du cœur pour y distinguer les différences vitales qui séparent le caractère masculin du caractère féminin, différences dont celles des corps ne sont sans doute qu'une correspondance ou même qu'une répercussion...

« Ainsi ne cherchez pas dans l'homme solitaire cette miniature de l'univers dont parlait le philosophe antique : elle n'y est pas. C'est dans le couple androgynique et non dans l'individu que se trouve ce divin abrégé ;... et c'est donc par la dualité... que Ton s'élève à la plénitude de la vie. Tel est le fond du mystère de l'androgynie qui ne fait que poindre sur la terre ;... mais, comme tous les biens d'ici-bas, celui-ci ne doit-il pas recevoir, dans les existences d'en haut, tous les perfectionnements qu'il appelle ?

« Si j'ai tant à cœur d'agrandir de la sorte l'idéal de la beauté, ce n'est pas seulement pour prolonger jusque dans le séjour céleste l'admirable combinaison qui fait

une des plus nobles félicités de la terre ; c'est aussi aGn de faire rayonner sur Tinstitution d'ici-bas, et de la sanctifier par là-même, l'institution du ciel. Vous annulez en réalité le sexe féminin dès lors que vous ne le voyez que dans un éternel célibat. En vain consacrez-vous le mariage, dans vos cérémonies : si aucun reflet céleste ne l'illumine, ce n'est qu'une chose basse et qui s'évanouit dans la tombe (37). »

Mais Jean Reynaud, de qui les songes rappellent ceux de Dupont de Nemours, méconnaît comme lui l'enseignement de l'Eglise. Elle ne proscrit point du paradis les amitiés et les amours delà terre: « L'époux chrétien et son épouse, a dit Chateaubriand, vivent, renaissent et meurent ensemble; ensemble ils élèvent les fruits de leur union ; en poussière ils retournent ensemble et se retrouvent ensemble par-delà les limites du tombeau (38). » Cette phrase si belle et digne de la vision qu'elle consacre, il faudrait pouvoir la lire sans penser au peu chrétien ménage de M. de Chateaubriand.

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