AUGUSTE COMTE ET LA RELIGION DE L'HUMANITE
Il y avait une fois une gentille femme que venait d'abandonner un filou et gredin de mari. L'ayant bien aimé, d'un amour un peu romanesque, elle demeurait éperdue, dans le désastre de sa vie. Elle avait un délicieux visage, régulièrement ovale, où les grands yeux noirs ne savaient plus rire, mais où cette petite bouche, tendre et rouge, appelait toujours le baiser. Elle avait un corps voluptueusement souple et langoureux. Gomme elle manquait d'argent, elle écrivait pour les gazettes de médiocres histoires sentimentales. Et voici qu'en l'an de grâce 1845 elle rencontra, — heur ou malheur ? — un philosophe de génie.
C'était un homme violent, autoritaire, d'un orgueil naïf et prodigieux. Il prétendait inaugurer la pensée moderne, la fonder uniquement sur la science, la délivrer de l'inquiétude religieuse, détruire tous les dogmes surnaturels du passé. En dépit de leur style affreux, ses ouvrages manifestaient du moins uneapti-
tude puissante à ordonner et déduire les idées. Sans rebuter le culte de quelques disciples, il s'estimait supérieur à toutes louanges et considérait que les siècles n'avaient eu pour rôle que d'aboutir à lui. Aiguillonné de vifs appétits sensuels, il avait épousé à vingt ans une prostituée, qu'il répudia au bout de peu d'années. A deux reprises il passa par de terribles crises de folie.
A ce hasard qui joignit Auguste Comte et Glotilde de Vaux, nous devons un pontife et une grande-prêtresse, une religion, et la plus chimérique utopie d'amour que les hommes aient jamais rêvée.
Quelle aventure, ensemble touchante et saugrenue !
Grand travailleur pour qui les journées étaient courtes, Auguste Comte ne barguignait pas. Il voulut tout de suite, avec Clotilde, aller aux réalités : sitôt qu'il la vit, il la désira et lui témoigna son désir, jugeant qu'elle en devait être fort honorée. Mais elle avait de la vertu, — et sans doute aussi de trop chers et trop tristes souvenirs. Elle repoussa et morigéna le philosophe qui, pour continuer d'être admis auprès d'-elle, fut astreint à réprimer sa concupiscence. Dès lors, envoûté par le sortilège de l'amour, il ne pouvait se déprendre de Clotilde. Et il l'adora, — faute de pouvoir l'aimer.
Durant quelques mois, et bien que de temps à autre elle eût encore à refréner les fringales de son soupirant, une pure intimité les unit. Il la désabusait des « superstitions », l'initiait à ses doctrines, lui soumettait ses plans de rénovation sociale. Il ne devait guère l'amuser. Toutefois elle s'efforçait complaisam*^
ment à suivre ces conceptions fantasques, flattée qu'Auguste Comte lui en offrît Ihommage comme à son inspiratrice. Et puis, le 5 avril 1846, accablée par tant de chagrins, de fatigues et de philosophie positive, Glotilde de Vaux mourut, à l'âge de trenteet-un ans.
Comte fut bouleversé de désespoir, de colère et de dépit. Il enrageait de n'avoir pas possédé ce corps charmant qui s'était refusé à lui. Mais, sa vanité lui interdisant de s'avouer vaincu par le destin, de s'avouer malheureux, sa sensualité déçue tourna en mysticisme. Il imagina de métamorphoser sa déconvenue amoureuse en joie suprême et de l'imposer à l'humanité entière comme un modèle de perfection.
C'est ce qu'il accomplit, à partir de 1851, dans les quatre volumes de sa Politique positive oii il révélait au monde, dont il se proclamait le bienfaiteur, la Religion de l'Humanité.
Car, après avoir tant combattu l'idée religieuse, il sentait le besoin d'une religion. Pourvu d'un sens assez fort des nécessités sociales, il comprenait que si les hommes n'étaient plus contenus par les antiques disciplines, leurs passions éclateraient et ramèneraient la barbarie. Alors il tentait de rétablir, sous une autre forme, les dogmes, les sacrements, les rites, contre quoi il s'était acharné. Il inventait un Dieu nouveau, l'Humanité, le Grand-Etre, c'est-à-dire la collectivité de tous les hommes nés ou à naître, — un Dieu qui n'a pas d'existence consciente, mais une existence subjective, irréelle, dans l'esprit de chacun des humains. De même, à l'immortalité personnelle des chrétiens,
il substituait ce qu'il appelait Timmortalité subjective, c'est-à-dire simplement le souvenir que nous laissons après nous ; au jugement de Dieu, le jugement de la postérité, rendu officiellement par les représentants du pouvoir spirituel ; à Téternité bienheureuse du paradis la reconnaissance indéfectible de l'Humanité. Et à la suite il organisait, en l'honneur de l'Humanité qui est dieu, et des grands hommes qui sont les nouveaux saints, tout un culte et toute une liturgie qu^'il démarquait du christianisme et qui comportaient sacrements, prière, mortifications, fêtes religieuses, sacerdoce et pontificat. La pratique en était fort assujettissante, tout fidèle ayant chaque jour à peu près l'équivalent d'un bréviaire catholique à lire ou réciter.
On pourrait prendre cette adoration de l'Humanité, qui n'est qu'un souffle de voix, pour une parodie sacrilège. Mais non : Auguste Comte, s'il tenait les anciens « fétichismes » pour périmés, estimait qu'ils avaient eu leur temps de bienfaisance. Et il se figurait, par son système, en conserver la substance et les concilier avec la raison scientifique. A cette fin, dans son langage rébarbatif et qui décèle un déséquilibre mental, il mettait en œuvre des prodiges de logique et d'invention. Il tirait de sa religion une politique, résolument dictatoriale, où le pouvoir, transmis par l'hérédité d'adoption, ne serait jamais attribué que par délégation du supérieur à l'inférieur. Et il annonçait pour une échéance très-proche, — une quinzaine d'années au plus, — le triomphe universel de la Religion de l'Humanité. Le malheureux, qui témoignait d'un si grossier optimisme en
se fiant à l'iniquité des hommes pour suppléer à regard des morts la justice de Dieu, comment d'autre part ne percevait-il pas qu'une immortalité inconsciente équivaut au néant, et que, vidée de cette croyance à l'immortalité personnelle qui anime et soutient les religions, toute son œuvre n'est qu'une fantasmagorie dérisoire et comme une hallucination ? C'est sans doute qu'il avait perdu la vieille notion classique et chrétienne de l'égoïsme humain. A l'exemple des Encyclopédistes et de son « grand précurseur > Condorcet, il reprochait au christianisme et à notre xvii* siècle d'avoir méconnu la nature de l'homme et sa faculté d'abnégation.
Le culte de l'Humanité, qui ordonne minutieusement toute la vie familiale, sociale et religieuse, a pour partie essentielle celle qui concerne les relations des sexes, le mariage et l'amour. Se sacrant luimême premier pontife, Auguste Comte, en quelques pages liminaires, dédiait son œuvre à son amie :
« Noble et tendre victime, la constante pureté de notre affection me permet aujourd'hui de publier ce funèbre hommage sans y dissimuler aucunement l'auguste intimité propre à nos dernières semaines... A toi seule, ma Glotilde, j'ai dû, pendant une année sans pareille, l'expansion tardive mais décisive des plus doux sentiments humains...
« Pourquoi faut-il que, malgré l'ordre naturel des âges, ce soit moi qui doive aujourd'hui révéler ta supériorité méconnue ? Ce qui m'autorise ici à réclamer dignement l'attention publique pour ce devoir sacré, c'est que je ne voyais pas seulement en toi ma noble compagne et
ma précieuse conseillère, mais aussi mon éminente collègue dans l'immense régénération réservée à notre siècle...
« Adieu, mon immuable compagne ! Adieu, ma sainte Clotilde, toi qui me tenais lieu à la fois d'épouse, de sœur et de fille ! Adieu, mon élève chérie et ma digne collègue !... Gomme principale récompense personnelle des nobles travaux qui me restent à accomplir sous ta puissante invocation, j'obtiendrai peut-être que ton nom devienne inséparable du mien dans les plus lointains souvenirs de l'humanité reconnaissante (1). »
Mon éminente collègue I Ce n'est pas en ces termes que de coutume les amants, dans les élégies funèbres, appellent leurs maîtresses mortes. Dante n'a point décerné ce titre à Béatrice, ni Lamartine à Elvire. On ne saurait dénier à Auguste Comte le mérite d'avoir galamment réformé le vocabulaire amoureux.
Sa théorie du mariage n'est pas moins inattendue. Jusqu'à lui cette union légitime, vantée par les uns et dénigrée par les autres, était regardée généralement comme le moyen de réglementer la conjonction des sexes et de fonder la famille. Ce n'est plus cela du tout. La Religion de l'Humanité restitue en eff^t l'authentique destination du mariage :
« Compléter et consolider l'éducation du cœur en développant les plus pures et les plus vives de toutes les svmpathies humaines. — Le positivisme rend donc la théorie du mariage indépendante de toute destination fihysique, en représentant ce lien fondamental comme la principale source de perfectionnement moral et par suite
comme la base essentielle du vrai bonheur humain (12). — Les appétits sexuels n'ont ici d'autre destination que de produire ou d'entretenir, surtout chez l'homme, les impulsions propres à développer la tendresse. Mais il faut pour cela que leur satisfaction reste très-modérée. Autrement leur nature profondément égoïste tend au contraire à stimuler la personnalité (3). »
Les deux sexes ont des rôles nettement distincts :
« Loin que la situation respective des deux sexes tende aucunement vers l'égalité qu'interdit leur nature, l'ensemble du passé confirme nettement la tendance constante de l'évolution humaine à caractériser davantage leurs différences essentielles (4). »
Aux hommes appartiennent l'exercice de l'intelligence et de la volonté, le sacerdoce et le gouvernement. Les femmes au contraire ont pour apanage les qualités du cœur. A ce titre, « elles sont chargées, d'abord comme mères, puis comme épouses, de l'éducation morale de l'humanité (5) ». Elles rempliront surtout cette tâche dans le mariage où elles développeront les sentiments affectifs et moraux de leurs maris et de leurs enfants : « Outre sa propre valeur, cette sainte union prend une nouvelle importance sociale comme première base indispensable de l'amour universel, but définitif de notre éducation morale (6). »
Mais, pour accomplir leur sainte mission, les femmes devront totalement s'y consacrer. Auguste Comte n'est rien moins que féministe. « L'homme^ dit-il, doit nourrir la femme : telle est la loi naturelle de notre espèce, en harmonie avec l'existence essentiel-
lement domestique du sexe affectif (7). » Mais en revanche il prohibe aux femmes toute indépendance, toute activité mondaine. Elles ne posséderont rien en propre et n'auront pas le droit d'hériter : « Aussi l'existence féminine se concentre davantage dans la famille au lieu de s'en dégager. » La femme, à demi divinisée, y sera pour l'homme un objet perpétuel d'adoration : et il ne s'agit point là d'une figure, mais le fidèle adressera quotidiennement à certaines femmes, qu'il considérera comme ses anges gardiens, des prières et des litanies.
« Nées pour aimer et être aimées, affranchies de toute responsabihté pratique, librement retirées au sanctuaire domestique, nos occidentales positivistes y recevront le pur hommage habituel d'une gratitude pleinement sentie... Chaque femme deviendra pour chaque homme la meilleure personnification de l'Humanité...
« L'imperfection morale du sexe actif lui prescrit de développer, par un exercice assidu, les affections tendres qui sont chez lui trop inertes. Rien ne peut mieux remplir cette importante condition qu'une pratique familière, à la fois privée et publique, du culte féminin. C'est surtout ainsi que le positivisme retrouvera dignement la haute efficacité morale que le christianisme retirait de la prière... Pour en mieux assurer l'efficacité, il importe que son objet soit nettement déterminé. Or cette condition est naturellement remplie par le culte féminin...
« Nul n'est assez malheureux pour ne pas trouver parmi les femmes, soit comme épouse, soit comme mère, un digne objet d'attention spéciale... La mort, qui semble devoir détruire ce culte individuel, doit au contraire le consolider en l'épurant (8). »
Et ce culte privé de la femme sera couronné par un culte public, lequel « consistera surtout à témoigner directement la reconnaissance du peuple pour Toffice social du sexe affectif (9) ».
Les lois du mariage positiviste seront pour le moins aussi rigoureuses que celles du mariage chrétien :
« Cette union fondamentale ne peut atteindre son but essentiel qu'en étant à la fois exclusive et indissoluble... L'absence actuelle de tous principes moraux et sociaux permet seule de comprendre qu'on ait osé ériger doctoralement l'inconstance et la frivolité des affections en garanties essentielles du bonheur humain. Entre deux êtres aussi divers que l'homme et la femme, est-ce trop de notre courte vie pour se bien connaître et s'aimer dignement (10) ? »
Otez ce ridicule adverbe, et cette dernière phrase serait belle, — un peu énigmatique, fervente ou désenchantée, passionnée ou railleuse, à la façon de Jean de La Bruyère. Mais dignement ! C'est ainsi que Joseph Prudhomme et le positivisme gâtent tout.
Non content du mariage indissoluble, Auguste Comte entend le parfaire en y ajoutant « le devoir du veuvage éternel, complément final de la vraie monogamie (11) ». Le Code positiviste ne le prescrit pas comme une obligation, mais les meilleurs des époux prêtent librement et d'eux-mêmes ce serment de ne
pas se remarier : c'est évidemment un souvenir des veuves du christianisme primitif :
« Pour mieux assurer la maturité d'un tel engagement, l'expérience de la nouvelle Eglise a déjà prouvé qu'il ne doit être reçu que trois mois après la célébration civique qui permet au nouveau couple une entière intimité. Un mois avant la cérémonie municipale, les fiancés promettent solennellement de conserver une parfaite chasteté pendant ce préambule trimestriel de la consécration religieuse. Sans une telle épreuve, chacun d'eux ne pourrait suffisamment garantir sa propre résolution, ni compter assez sur celle de Tautre. Le lien conjugal se trouve dignement inauguré par ce noviciat décisif qui, malgré la liberté légale, montre les deux époux se préparant au mariage subjectif en goûtant, dans toute sa pureté, la fusion des âmes (12). »
Entre tous les hommes, ceux-là, selon Auguste Comte, sont privilégiés et bienheureux qui, après avoir juré de ne point commettre de secondes noces, ont cette chance de perdre l'épouse qu'ils chérissent. Cette mort sera pour eux une bénédiction :
« Le veuvage volontaire offre à l'esprit et au corps autant qu'au cœur tous les avantages essentiels de la chasteté sans exposer aux graves dangers moraux du célibat (13). — Le veuvage peut seul procurer à l'influence féminine sa principale efficacité. Car pendant la vie objective, les relations sexuelles altèrent beaucoup la réaction sympathique de l'épouse, en j mêlant une grossière personnalité... Mais quand l'existence subjective a purifié l'intimité supérieure qui distingue l'épouse, celle-ci devient définitivement notre meilleure provi-
dence morale. Une seule année de digne mariage suffit pour procurer à la plus longue vie une source de bonheur et de perfectionnement que le temps développe sans cesse (14). »
La conclusion s'impose, encore qu'Auguste Comte n'y ait point songé : pour assurer à son épouse un si glorieux rayonnement et pour jouir lui-même de tels bienfaits, un vertueux mari n'hésitera point à dépêcher sa bien-aimée au tombeau.
Enfin les époux qui auront ainsi volontairement prolongé jusqu'à leur mort la durée de leur mariage, pourront être favorisés de la plus douce et insigne récompense :
« Si la liaison survécut à l'un, pourquoi la gratitude publique ne la garantirait-elle pas aussi après Tautre, en enveloppant d'un même cercueil ces cœurs que la mort ne put disjoindre ? Cette solennelle éternisation d'un digne mariage pourrait quelquefois être décernée d'avance, quand les vrais organes du sentiment public la jugeraient assez méritée (15). »
Quel mélange de pathétique tendresse et d'aberration ! Se figure-t-on ce plus pudique des secrets, — l'intimité d'un bel amour, — étalé et profané devant des tribunaux !
Dans cette première partie de son enseignement, le positivisme traite encore le mariage comme l'union spirituelle et charnelle des deux sexes. Tout en dépréciant la fonction physique et sensuelle, il ne l'annule point. Mais ce n'est là que la route vulgaire et le pont-aux-ânes. Les dévots sectateurs de l'Humanité,
les vrais amants se garderont d'une voie si proche du péché. A l'exemple d'Auguste Comte et de Glotilde de Vaux, ils anéantiront en eux les désirs de la chair, — sans être pour cela privés des félicités conjugales : le mariage subsistera pour cette élite sous l'espèce de mariage blanc. En même temps que de veuvage éternel, les nouveaux époux feront vœu de chasteté ;
« Toute l'efficacité personnelle et sociale du mariage serait ainsi réahsable dans une union qui, quoique plus tendre, resterait toujours aussi chaste que le lien fraternel. — On verra bientôt se multiplier une telle union... Un digne usage de l'adoption permettra de compléter ce lien exceptionnel en procurant la maternité la plus pure aux âmes les mieux identifiées (16). »
Voilà donc le mariage transmué en état presque aussi heureux et salutaire que le veuvage. Pour les meilleurs des humains, cette chaste union fera prévaloir dans l'amour la tendresse sur l'appétit. Et en outre elle permettra de perfectionner la race en limitant aux individus les plus aptes la faculté d'engendrer :
< Beaucoup de maladies se transmettent, et même s'aggravent, par l'hérédité... En scrutant assez cette grande question, on trouverait peut-être que le quart des populations occidentales devrait sagement s'abstenir de toute procréation... Quand on soignera la propagation de notre espèce autant que celle des principales races domestiques, on reconnaîtra la nécessité de la régler ainsi. Mais cela ne peut résulter que de la libre institution des mariages chastes, d'après la théorie positive de l'union con-
jugale où les relations sexuelles ne sont pas directement nécessaires. Car Tinterdiction légale du mariage, souvent invoquée par les médecins contre les maladies héréditaires, offrait un remède non moins odieux qu'illusoire (17). »
Au contraire, il est évident que les mariages blancs préconisés par Comte offrent une solution expérimentale et réaliste.
Arrivée à ce point, son imagination logicienne ne se repose pas. 11 n'est pas tout-à-fait content. Car, s'il veut prescrire l'amour pur et interdire Tacte sensuel, il veut aussi maintenir non seulement la famille, à quoi l'adoption pourrait suffire, mais encore la maternité physique. Cette épouse toujours vierge, il exige qu'elle puisse devenir mère.
Ici le positivisme, qui a si péremptoirement répudié toute croyance surnaturelle, nous jette en plein merveilleux, — un merveilleux, il est vrai, scientifique et tel qu'Auguste Comte nous apparaît comme un romancier à la manière de Wells :
« Il faut expliquer une institution religieuse spécialement destinée à résumer l'ensemble de notre perfectionnement physique, intellectuel et moral, en le concentrant sur un progrès décisif. Il consiste à systématiser la procréation humaine en la rendant exclusivement féminine (18). »
Pour hâter ce progrès, pour diriger vers cette découverte qui permettra de concilier la virginité et la maternité, les vœux, les travaux, les efforts des religieux et des savants, il intègre dès maintenant dans
la Religion de l'Humanité l'adoration de la Vierge- Mère, considérée comme la limite idéale de notre nature, comme une utopie que la science accomplira :
« Si l'appareil masculin ne contribue à notre génération que d'après une simple excitation, dérivée de sa destination organique, on conçoit la possibilité de remplacer ce stimulant par un ou plusieurs autres dont la femme disposerait librement.
« Voilà comment je suis conduit à représenter Tutopie de la Vierge-Mère comme le résumé synthétique de la religion positive... En surmontant les préjugés scientifiques, on doit d'abord reconnaître l'harmonie continue d'une telle institution avec l'ensemble des lois réelles... Un tel perfectionnement se trouve annoncé par l'essor croissant de la chasteté... propre à la race humaine, du moins parmi les mâles.
« Personnellement envisagée, une telle modification doit améliorer la constitution, cérébrale et corporelle, des deux sexes, en y développant la chasteté continue,... tout prétexte d'abus sexuel ayant ainsi disparu... Domestiquement considérée, cette transformation rendrait la constitution de la famille humaine plus conforme à l'esprit général de la sociocratie, en complétant la juste émancipation de la femme, ainsi devenue indépendante de l'homme, même physiquement... Ainsi purifié, le lien conjugal éprouverait une amélioration aussi prononcée que quand la monogamie y remplaça la polygamie ; car on y réaliserait l'utopie du moyen âge, où la maternité se concilie avec la virginité...
« Appréciée civiquement, cette institution permet seule de régler la plus importante des productions, qui ne saurait devenir assez systématisable tant qu'elle s'accomplira dans le délire et sans responsabilité. Réservée à
ses meilleurs organes, cette fonction perfectionnerait la race humaine en déterminant mieux la transmission héréditaire des améliorations... Le développement du nouveau mode ferait bientôt surgir une caste sans hérédité, mieux adaptée que la population vulgaire au recrutement des chefs spirituels.
« On ne peut dignement instituer le culte du sexe aimant tant que la maternité reste incompatible avec la pureté... [Une] affinité fondamentale... devait ériger le culte occidental de la Vierge-Mère en préambule spontané de l'adoration universelle de l'Humanité. Car le Grand-Etre réalise l'utopie féminine en se fécondant sans aucune assistance étrangère... Voilà comment le positivisme réalise l'utopie du moyen âge en représentant tous les membres de la grande famille comme issus d'une mère sans époux (19). »
Ainsi Auguste Comte décrétait la suppression de la volupté amoureuse. Pour assurer la régénération positiviste et le bonheur des hommes, ce farouche philosophe leur dérobait leur plus doux passe-temps. Le pauvre homme! 11 pensait que les femmes, sans avoir pris de plaisir, deviendraient mères avec entrain. Plutôt c'est le contraire qu'elles cherchent. Auguste Comte persuaderait malaisément les petites femmes d'aujourd'hui.
La Religion de l'Humanité ne s'est point, comme il le vaticinait, répandue sur toute la terre. Toutefois les folies ont la vie dure ; et celle-là n'est point morte. Il y a encore aujourd'hui, de par le monde et surtout au Brésil, quelques sectaires pour obéir à tel ou tel pontife qui prétend avoir hérité d'Auguste Comte, par succession légitime, le sceptre spirituel.
Le culte de la femme, le veuvage éternel, les mariages blancs, la Vierge-Mère, voilà donc le statut qu'Auguste Comte impose à l'amour. Reconnaissezvous là des voyageuses qu'ailleurs et sous d'autres costumes nous avons déjà rencontrées? Car les idées mènent leur perpétuelle aventure par les chemins du monde et du temps.
Auguste Comte qui professe les dogmes nouveaux de la science positive, que fait-il à son insu ? Il ranime simplement le vieux rêve sentimental des troubadours et des Précieuses, de cette Madeleine de Scudéry qui disait : « Je veux un amant qui, se contentant de la possession de mon cœur, m'aime jusques à la mort. » Mais tout dégénère : comme il a plus de pédantisme et plus de folie ! Et jamais il ne se déride: ce n'est pas lui qui s'oublierait jusqu'à sourire de ses songes...
Clotilde de Vaux eut trop de patience, — de l'endurer pendant un an ! II en fallait moins pour mourir.