CHAPITRE fXV SENANCOUR ET L'AMOUR ROMANTIQUE
Dans cette première moitié du xix^ siècle, tandis que ces réformateurs se démènent, notre littérature brûle d'un amour fervent et passionné. Il est ensemble pur et luxurieux, fatal et sacré, la vertu et la volupté suprêmes, le maître des âmes, de la raison et des lois, l'hymne de la Nature et la voix de Dieu : les hommes n'ont qu'à se soumettre à lui et, même s'il les fait souffrir, à l'adorer... C'est l'amour romantique. Dès l'aube du siècle, il éclate dans l'œuvre d'un grand écrivain : et ce n'est pas Chateaubriand ou M"" de Staël que je veux dire, mais Senancour, qui vaut de leur être comparé.
Bien que Sainte-Beuve et George Sand aient rendu un si juste hommage à l'auteur d' Obermann, il n'a pas, dans notre histoire littéraire, la place qu'il mérite. Par la magie du style, la noblesse et la sincérité, l'inquiétude religieuse et l'effort de la raison vers la lumière, son œuvre compte parmi les témoignages les plus pathétiques et les plus beaux de notre pensée j et par
son œuvre, plus encore que le célèbre roman d'Ober- /nan/2, j'entends ces deux livres moins connus qui, publiés à vingt ans de distance, attestent le travail persévérant de son âme. En 1799, ses Rêveries sur la nature primiliue de V homme montrent Senancour disciple à la fois des Encyclopédistes et de Jean-Jacques ; persuadé que l'être humain doit s'engloutir dans la mort et accablé par cette vision du néant, il n'en exige pas moins le bonheur ; et, selon Rousseau, il en demande le sercet à l'homme de la Nature, qui limite ses besoins et se borne, sans regretter et sans prévoir, à cueillir les sensations : il se forge de la sorte un optimisme désespéré. Vingt ans plus tard, à la suite de réflexions que marquent tous ses écrits, il répudiait la chimère du bonheur et aboutissait, dans ses Libres Méditations, à résoudre par une philosophie presque chrétienne et dans un langage vraiment admirable l'énigme du monde et de la destinée.
Il n'appartient à notre sujet que par sa première période. C'est en 1806, à trente-six ans, qu'il publia son traité de V Amour. De famille noble, fils de parents à tendances jansénistes et consacré par eux à la prêtrise, il s'était échappé à dix-neuf ans. S'étant marié à une jeune fille suisse qu'il aima quelques jours, il conçut bientôt pour une autre ce grand amour contrarié qu'il a raconté dans Obermann. Pour avoir souffert des contraintes sociales, il fut soulevé de colère ; et l'histoire de sa vie intime nous éclaire ainsi son idée de l'amour.
Emporté vers la mort et condanné à l'anéantissement, l'homme^ dit Senancour, n'en doit pas moins
bannir toute inquiétude et se résigner au destin : il
ne dépend que de lui d'être ainsi heureux :
« Homme trompé, tes misères sont de toi seul. Rien n'est contradictoire, rien n^est injuste ; bien plus, rien n'est misérable dans tes destins mortels... Demain tu ne seras plus ; qu'importe, en vis-tu moins aujourd'hui ? Ou quand tu seras dissous, sera-ce un mal ? Insensible, ne seras-tu pas impassible ? As-tu gémi de n'être pas né?... Abandonne une résistance, et si fatigante et si vaine ; plus sage et plus heureux, livre-toi doucement à l'irrévocable destinée. Tes vœux n'arrêteront pas tes destins ; laisse donc tes destins entraîner ta volonté paisible. Cède pour n'être pas contraint ; et sans opposer un effort puéril à la force universelle que rien n'arrête, sans lutter contre le fleuve éternel, repose heureusement sur la nacelle qu'une douce pente entraîne à l'inévitable mort (1). »
Et l'homme n'a point à s'empêcher de Tordre universel que gouverne la fatalité :
« Tout est indifférent dans la nature, car tout est nécessaire : tout est beau, car tout est déterminé... L'individu n'est rien, comme être isolé : sa cause, sa fin sont hors de lui. Le tout existe seul, absolument, invinciblement, sans autre cause, sans autre fin que lui-même... Que lui importe que le mortel se joue sur la rive fleurie ou s'engloutisse dans l'abîme des eaux ; qu'il secoure son semblable ou poignarde son ami ; qu'il jouisse ou souffre, naisse ou meure ?... Une même fécondité produira l'insecte d'un jour et l'astre de mille siècles ; une même nécessité décomposera pour jamais et ce ver éphémère et ce soleil passager comme lui (2). »
Aucune loi morale ou sociale n'est donc fondée à réprouver le plaisir : « Celui-là seul est certainement éloigné de tout mal, qui cherche avec naïveté ce qui peut le faire jouir sans remords. » Et le plus noble et délicieux des plaisirs est celui de l'amour:
« L'amourdoit gouverner la terre que l'ambition fatigue. L*amour est ce feu paisible et fécond, cette chaleur des cieux qui anime et renouvelle, qui fait naître et fleurir, qui donne des couleurs, la grâce, l'espérance et la vie (3). — Puisque l'amour est naturel, puisqu'il est inévitable, il est essentiellement bon. Il est honnête, il est sublime. —
« Amour ! enthousiasme du beau 1 harmonie des sentiments et de la pensée ;... mystérieuse incertitude qui entraîne et séduit ; qui refuse longtemps pour longtemps promettre ; qui éloigne pour embellir ; qui fait du bonheur d'un jour l'espoir de nos années ; qui change un plaisir terrestre et périssable en une volupté simple, égale, immense ; qui dissipe les douleurs de l'homme, qui répare sa vie ; qui rétablit dans nos destinées perdues la candeur d'une vertu primitive, et dont la paix élevée semble appartenir à des régions célestes (4) ! »
On a blasphémé l'amour en l'accusant d'être fantasque et décevant : c'est lui imputer une faute qui est moins la sienne que celle de la vie :
« L'Amour est vanité. Je le veux. L'Amour est vain, comme tous les incidents de notre vie périssable : il est vain comme les affections d'un cœur mortel, comme le sont et l'homme et cette terre humaine qu'il fatigue de son inquiétude, et toutes les choses qui passent, qui peuvent finir, que les désirs embellissent, et qui ne sont qu'un souvenir alors qu'on croit les posséder... L'amour
est une ombre... en effet. De toutes ces ombres dont se compose le fantôme de l'existence morale, c'est la moins bizarre peut-être et la moins déplorable ; et si la vie n'est qu'une suite de vanités, il faut bien avouer que le premier de nos songes est une des choses les plus importantes de la vie (5). »
Et le sort lui ayant refusé la félicité de l'amour, l'auteur d'Obermann a du moins son rêve pour consolation :
« Une femme à aimer... ce n'est pas une Diane à la taille svelte, au front élevé, courageuse, légère, forte, inaccessible : mais Vénus-Adonias, taille moyenne, formes arrondies, mouvements voluptueux, physionomie de grâce et de délicatesse. La main ne sera pas assez forte pour n'avoir point besoin d'être aidée, d'être servie. Le bras aura les proportions favorables aux caresses. Le sein donnera tout ce que l'imagination la plus heureuse eût deviné pour le charme des belles heures de la vie : il est ce que l'homme n'eût jamais imaginé, ce que la nature infinie a seule pu faire ; douce harmonie de simplicité et de beauté! assez beau pour l'excès du plaisir, assez simple pour être encore beau quand le plaisir n'est plus... Mais le regard ! et le sourire ! et la voix I 0 femme que j'eusse aimée! Je n'ai point vu de sourire plus beau que le vôtre ; votre œil avait une expression que je n'ai retrouvée nulle part ; la terre n'a pas une voix de femme qui soit ce qu'était votre voix (6). »
Cependant l'amour, dans nos sociétés modernes, entraîne toutes sortes d'erreurs et de chagrins. Loin qu'il en soit coupable, ce sont nos lois qui l'ont corrompu en voulant le réprimer :
« Tout ce qu'on a voulu opposer à la force de Tamour n'a pu la dissimuler et l'a rendue plus funeste. Vainement on a lutté contre la puissance de cette loi naturelle. — Si Tamour fait de si nombreuses victimes, c'est que vous n'avez vu dans cette première loi de l'homme que le moyen de population, nécessaire dans l'état, au lieu d'y voir aussi la volupté. — Des lois actuelles de l'Europe, les plus mal raisonnées sont celles qui concernent l'amour (7). »
Elles ont prétendu le soumettre au mariage, cette union tyrannique et insensée :
« Une telle union ne nous suffît pas. Je vous demande un prestige qui puisse se perpétuer, vous me donnez un lien dans lequel je vois à nu le fer d'un esclavage sans terme, sous ces fleurs dun jour dont vous l'aviez maladroitement couvert, et que vous-même avez déjà fanées (8). — Les cachots seuls vous montreront des chaînes aussi pesantes que les chaînes rouiliées et inflexibles d'un joug sans confîance, sans union, sans repos, mais nécessaire, mais indissoluble, et ne laissant que la mort pour unique et tardive espérance. — J'avouerai qu'en supposant les choix les plus réfléchis, sur cent unions indissolubles on doit en espérer une heureuse. C'est prouver, trop peut-être, combien je suis loin de me joindre aux nombreux détracteurs du mariage... Je dirai seulement que, s'il est un arrangement que je trouve admirable, c'est celui qui suppose que tous [les humains] seront accomplis dès qu'on les aura mis deux à deux (9). »
Senancour, à l'encontre de nos préjugés, revendique pour l'amour sensuel la franchise et la liberté .•
« Les anciens voyaient dans ce qui appartient à Tunion des sexes un des principaux intérêts de la vie humaine... Ces peuples d'alors ne connaissaient guère nos scrupules, décence bizarre que le temps, l'influence du sacerdoce et celle des maximes devenues chrétiennes ont portée très-loin parmi nous. Cette affectation à supprimer de la vie que nous avouons tout ce qui tient à l'acte le plus essentiel de la vie naturelle, a pu promettre des avantages spécieux,... il se peut qu'une morale d'esclaves convienne assez aux âmes endormies...
« L'organe de la génération, loin d'être honteux, fut un signe vénéré, consacré ; il fut presque divinisé. On l'avait choisi pour emblème de la Nature ; car la principale expression de la nature est celle de la puissance fécondante, et sa principale force celle de reproduire. Et encore actuellement, chez les Arabes du Désert, peuplades dont l'origine est très reculée, le serment fait sur le membre viril est plus solennel que tout autre. Le Lingam en Indou, le Phallus dans le culte isiaque, Priape chez les Grecs, étaient vénérés et représentés dans les temples. De jeunes vierges portaient un Phallus de grandeur naturelle dans les pompes ou processions sacrées. —
« Dès longtemps nous avons anathématisé les institutions qui prescrivaient la nudité dans les rites des fêtes religieuses. Cependant on rencontre, dans quelques circonstances, des traces de l'indifférence avec laquelle l'antiquité voyait ce qui nous révolterait maintenant. Les historiographes rapportent que des filles nues, placées sur les marbres d'une fontaine, offrirent du lait à une reine de France faisant son entrée à Paris.
« La Nudité est odieuse à ceux qui ont perdu la force et dès lors la grâce du désir (10). »
Pour mettre en évidence combien les coutumes des Européens sont peu déterminées par la Nature, Senancour mentionne, d'après les voyageurs, celles des autres peuples :
« Dans l'Orient, dans les contrées les plus anciennement civilisées, un homme possède plusieurs femmes, et c'est légalement. Ailleurs une femme a plusieurs hommes, et c'est légalement... La communauté des femmes ne parut nullement absurde à plusieurs d'entre les plus sages des hommes... Chez les Brasiliens, et ailleurs, les filles jouissent des hommes sans aucune difficulté, et les pères les offrent eux-mêmes, non seulement aux étrangers, mais aux jeunes gens du pays. Mais, dès que les femmes sont mariées, elles sont assommées si elles manquent à leurs engagements. Ces usages si conformes à la raison des choses... n'empêchent point que la pudeur y soit très connue, malgré la nudité...
« Vers la rivière de Sierra-Leone, les femmes non mariées doivent être chastes, mais lorsqu'elles sont une fois mariées, ce serait une impolitesse de leur part de se refuser à leur amant : elles jouissent comme elles veulent, mais elles n'abusent point leurs maris et nomment le père de l'enfant... Quoique ces mœurs soient moins fondées en raison que celles qu'on attribue aux Brasiliens, on y trouve du moins une droiture trop étrangère aux nôtres. —
« L'inceste est contre la nature, a-t-on dit. Cela n'est pas : les enfants formés d'une union incestueuse naissent et vivent comme les autres... Cette union était l'union sacrée chez les Parsis... On prétend que le croisement des races est nécessaire à la beauté de l'espèce. Il faut bien que cela ne soit pas vrai parmi les hommes. Les Parses n'étaient pas inférieurs aux autres peuples (11). »
2C2 LES UTOPISTES DE l'aMOUR
Affranchi des gênes et des fausses hontes que les hommes lui ont fait subir, l'amour se gardera toutefois de rejeter cette pudeur qui ajoute à ses charmes •'
« Si la pudeur était contraire au plaisir, comment appartiendrait-elle surtout à l'âge de l'amour? Les enfants ne la connaissent pas, les vieillards semblent l'oublier : elle ne soumet que ceux qui peuvent jouir, elle n'est puissante que chez l'homme capable d'aimer, elle n'est souveraine que dans le sexe pour qui l'amour est tout. Je ne vois pas pourquoi chercher, ni comment trouver la raison d'une opposition mystérieuse entre la pudeur et l'amour. Au contraire la pudeur ne saurait exister dans celui qui n'aurait pas le sentiment du plaisir, et elle ne peut être vraiment connue que des cœurs faits pour aimer. —
« S'il est peu d'unions heureuses, c'est en grande partie parce que la pudeur est trop négligée dans l'indiscrète liberté du mariage, et même dans d'autres occasions où l'habitude semble éloigner l'attention des désirs... Je ne suis pas encore parvenu à concevoir que des personnes de sens trouvent tout simple de coucher habituellement ensemble. J'aime beaucoup mieux imaginer une famille laponne et hottentote, étendue pêle-mêle dans sa hutte étroite, huileuse et enfumée. Ces gens-là sont conséquents, et ils auraient raison quand même ils n'y seraient pas forcés. Mais nous, nous instruits, délicats, quelle excuse donner ?... quand c'est dans une chambre achevée par tous les arts que nous plaçons un lit pour plusieurs; quand c'est au milieu des commodités choisies par les recherches de tant de siècles que pour dormir nous nous réunissons incommodément entre les mêmes draps, comme si nous craignions de nous plaire trop longtemps ensemble (^12). »
Persuadé de son excellence et de sa vertu, l'amour ne se souillera plus du mensonge et de l'adultère, mais osera fièrement se déclarer. Les amants ne feront point de serments d'une constance éternelle qui n'est en leur pouvoir: «N'allons pas jurer d'aimer toujours ; nul n'est certain d'aimer le lendemain (13). » Le seul commandement est la loyauté:
« Le premier de tous les devoirs est de ne pas tromper. — Dès qu'une liaison s'établit entre des personnes honnêtes, c'est un engagement, ne fût-il que tacite, d'être exclusivement l'un à l'autre tant que ce lien durera, de ne se jamais tromper ; et dès lors de faire connaître avec franchise le moment où ces dispositions viendraient à cesser (14). »
Un amant qui révère la sainte liberté de l'amour n'en refuse point le bénéfice à l'être qu'il aime ; et il consent à l'amour même le sacrifice de sa passion. C'est bien cet amour éperdu de sens et d'âme qui, après Senancour, dans la littérature romantique, se pâme tour à tour de plaisir et de sanglots. Hugo l'entend partout chanter dans la nature et dans l'histoire; Musset; qu'il déchire, ne fait pas moins de lui sa religion ; Vigny, désabusé de tout, le célèbre encore dans la Maison du Berger ; il bavarde dans l'œuvre de George Sand, et Michelet tente d'édicter en son nom une morale et des lois. Il n'est plus, comme pour les platonisants, un beau désir, un moyen de perfection : il a sa fin en soi-même, car il est un Dieu. Quelques grands écrivains de ce temps sont à part : Lamartine, qui a hérité de Pétrarque sa conception
de l'amour spirituel; Stendhal, et Balzac, ce grand réaliste qui a dépeint Tamour dans toutes les nuances de sa vie et de sa vérité.
Nous ne suivrons pas les manifestations de l'amour romantique. Trop proche de nous et toujours vivant, il n'a pas encore pris la patine du passé. Avec lui c'est l'époque moderne qui commence, tumultueuse et bouillonnante, où ressuscitent et se mêlent tous les rêves des siècles, et au seuil de laquelle il est temps d'arrêter notre voyage aventureux.