‹ Les utopistes de l'amourChapitre 18 sur 28 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ainsi avons-nous, au long de trois siècles, accompagné l'amour. II nous a conduits dans des contrées étranges et chez des peuples fantastiques ; nous avons entendu ses dévots lui adresser fades soupirs et propos graveleux ; nous l'avons vu se déguiser d'oripeaux extravagants. Sous ces imaginations touchantes ou grotesques, frivoles ou démentes dont les hommes l'affublent, on a peine à toujours reconnaître le jeune dieu.

Et pourtant, si diverses que soient ces apparences, les générations n'inventent guère, touchant Famour. Même délivré de toutes lisières et de tous liens, même lancé dans l'infini des songes, l'esprit humain ne saurait distinguer de lueurs nouvelles. Tout est découvert depuis qu'un homme a médité sur la condition immuable des hommes. Et ils ne font dès lors au cours des âges que ressasser leur plainte et leur désir.

Toutes ces conceptions de l'amour que nous avons rencontrées peuvent se ramener à deux, à celles mêmes que le moyen âge léguait à la Renaissance :

l'amour gaulois ou libertin et l'amour spirituel. De l'un à l'autre en effet, encore que parfois ils tentent désespérément de s'unir comme dans le romantisme, -oscille sans fin Tidée humaine de l'amour.

Et il y a bien en lui une dualité contradictoire. 11 est à la fois du ciel et de la terre. 11 est le plus charnel, le plus brutal des appétits ; et il est aussi le plus délicat, le plus suave des sentiments. Avide de jouissance, il a l'égoïsme de la volupté; mais il a des tendresses infinies, et c'est par son sortilège que les âmes atteignent à l'illusion d'échapper à soi-même et de se donner. Qu'il ait son origine dans le besoin, et le plaisir des sens, cela n'est point douteux. Mais comme il déposse vite ce besoin qui demeure impuissant à l'expliquer ! La jouissance ne varie point, en soi, prise avec un être ou un autre ; et c'est pourquoi le marquis de Sade, ce fanatique de la jouissance, jette l'anathème à l'amour, l'amant ayant pour propre de choisir et de vouloir, — sous une impulsion qui a quelque chose de mystérieux, souvent d'insensé, toujours de si fatal que les anciens la croyaient produite par les dieux, — une seule créature entre toutes.

Cette dualité cause surtout le trouble de l'amour. Elle l'empêche de jamais goûter la quiétude des appétits contents, car il est comme soulevé par une ambition surnaturelle. Et d'autre part, issu de la fonction sexuelle, l'amour ne peut tout à fait s'en délivrer. Soumis à la fuite du temps, aux vicissitudes et aux caprices de la chair, il subit la maladie et la mort ; rivé à la terre, il ne peut s'envoler au domaine des purs esprits qui n'éprouvent que des sentiments éternels.

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