CHAPITRE III LA PASSION ET LA VOLUPTÉ
A Paris, environ 1540, M"" Jeanne Flore fit éditer des Contes amoureux, « touchant la punition que fait Vénus de ceux qui contemnent et méprisent le vrai amour ». C'est un ouvrage des plus curieux. A rencontre de l'amour platonique et dégagé de la chair, il nous montre la Renaissance exaltant l'amour lascif et sensuel, joie et bienfait de la nature, passion toutepuissante et fatale : tandis que des insensés tentent de lui résister, les sages s'abandonnent à tous ses mouvements. Animée d'un paganisme fervent et ingénu, Jeanne Flore mêle à son récit contemporain les dieux et les personnages de la Fable comme des êtres réels et vivants. Et pour cela elle n'en professe pas moins la foi et la piété chrétiennes : ses héroïnes, après qu'elles ont juré soumission et fidélité à Vénus, se rendent à l'église ouïr dévotement les offices.
La scène est dans une maison de campagne où plusieurs dames, la plupart jeunes et belles, sont réunies à l'occasion de la vendange. L'une d'elles
ayant l'audace de maudire l'amour, les autres, pour la convaincre de son erreur sacrilège, lui racontent une série d'histoires : celle du vieux Pyralius qui enferma sa femme Rosemonde au Château-Jaloux, où Vénus, pour la punition de cet exécrable mari, conduisit le jeune et amoureux Andro ; celle de la belle Méridienne, qui refusa de se donner à son amant et dont Vénus livra le corps aux bêtes ; celle d'une demoiselle qui, ayant méprisé Tamour, épouse un vieillard et, rongée de désirs et de regrets, se tue. Au Chûteau- Jaloux, lorsque Andro parvint auprès de Rosemonde, il était sous la protection d'un dieu :
« Cupidon, sans être aperçu, était à un coin du lit, tenant une petite lampe qui semblait pétiller de joie et s'échauffer en amour. Or en était la lumière simple, qui augmentait la grâce et beauté de l'un et l'autre. La belle dame, qui auparavant se mourait entre les impotents et sans chaleur accolements de Pyralius, maintenant s'éjouit de manier les membres refaits et en bon point de son nouvel ami, et de voir sa belle et bien colorée face ; ses verts yeux, sa blonde barbe, sa poitrine forte et pleine de chaleur, ses bras non rudes au délicieux exercice d'amour (1). »
C'est ainsi que l'amour contente et bénit ses serviteurs ;
« Donc, mes chères compagnes, assez vous pouvez voir que jamais celle qui de bon cœur et parfait s'adonne au dévot et sacré service amoureux, qu'il n'y a si griève oppression ni si dangereux danger duquel on ne puisse sortir et échapper par l'aide et secours du saint Amour.
— Non seulement il n'appartient et n'est honnête aux jeunes femmes, mais ni aussi assez prudentement besogné de récalcitrer aux premiers mouvements de TAmour vainqueur des dieux et des hommes (2). »
Les vieilles gens n'ont autre consolation que le souvenir de leurs amours, et Jeanne Flore inspire à la vieille Agrippine ces couplets :
Plus ne suis ce que j'ai été Et ne le saurais jamais être :
Mon beau printemps, mon été Ont fait le saut par la fenêtre. Amour, si tu as été mon maître, Je t'ai servi sur tous les dieux.
0, si je pouvais encore naître, Gomme je te servirais mieux (3) !
Et ces lignes résument la morale de cette œuvre éperdûment païenne et sensuelle :
« Ne veuillez donc dépriser le feu amoureux, si vous êtes sages... ne veuillez, dis-je, dépriser vos serviteurs... Que vous les devez aimer de naturelle amour, l'exemple que j'ai récité vous le montre assez ; vous souvienne, je vous prie, que de peu sert le repentir. Il ne se trouve sous le ciel, en quelconque région que ce soit, temple du sien plus délectable, plus gracieux, ni plus désiré. Qui aime amour et le révère, il lui en prend bien ; qui le déprise, certes il finit malheureusement. Mais qui le devra dépriser puisque le ciel, comme vous voyez, à ses puissances s'incline, puisque Jupiter, le souverain des dieux, Mars dieu des batailles et le sire de Délos ne peuvent esquiver cette vertu si puissante et fatale (4). »
C'est déjà un peu l'amour romantique, et Jeanne Flore, de qui l'on ne sait à peu près rien, fait penser à l'auteur de Lelia.
Une autre femme de ce temps, Helisennede Crenne, mérite l'attention de notre histoire littéraire pour son roman, les Angoisses douloureuses qui procèdent d'amour, paru en 1538. Il est composé de trois parties dont la première diffère si totalement des deux autres qu'on se résout avec peine à les admettre toutes trois pour écrites de la même main.
Tandis que les deux dernières parties offrent des récits d'aventures et des prédications morales dénuées d'intérêt, la première partie n'est rien de moins que le plus ancien de nos romans d'analyse. L'amour dont il traite, de même que les Contes amoureux de Jeanne Flore, c'est l'amour-passion. Sans vouloir l'affranchir, simplement il l'observe et le dépeint. Et, par le réalisme psychologique, la finesse des nuances, le sentiment et l'émotion, c'est une œuvre attachante, la première d'une lignée que prolongent la Princesse de Clèves, Marianne, les Liaisons dangereuses. Une femme y fait sa confession. Mariée très jeune et contente de son époux, elle menait une existence vertueuse lorsqu'un jour, de sa fenêtre, elle aperçut un jeune homme de galante mine : aussitôt, sans qu'elle puisse s'expliquer par quel sortilège, elle sent qu'elle Taime et lui appartient. Elle se décide à ne plus vivre que pour son amour :
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«Je connais plusieurs jeunes dames et demoiselles qui ont bruit d'avoir quelque ami : lesquelles vivent en joie et en liesse. Force me sera de les ensuivre : car de résister les puissances me sont ôtées... Et pour finale résolution, pour le moins je veux avoir le plaisir du regard délectable de mon ami (5). »
Sa déception lorsqu'elle apprend la basse naissance de son amant Guenélic, sa passion plus forte que sa fierté, les dénégations et les sarcasmes qu'elle oppose aux soupçons de son mari, les ruses qu'elle emploie pour le déjouer et pour rejoindre son amant, sa jalousie et ses chagrins, tout ce manège de coquetterie, de perfidie et de tendresse est saisissant de vérité. Enfin édifié, son mari l'enferme dans un chûteau-fort. Et c'est de ce châtiment que l'auteur prétexte, dans les deux parties suivantes, pour vitupérer l'amour malfaisant. Mais, dans la confession de l'amante, il semble au contraire que l'amour soit glorifié en dépit de tous ses tourments. Loin d'en témoigner nul repentir, elle s'assure et se réconforte en lui. Son mari, lorsqu'il commence à la suspecter, l'emmène dans un couvent et la confie aux remontrances d'un religieux. Mais elle se réfugie dans une calme obstination ;
« Moi étant en ce temple sans avoir aucune dévotion, commençai à préméditer quels propos je tiendrais au dit religieux ; et disais en moi-même : ô mon Dieu, que c'est chose fatigieuse et pénible de feindre et simuler les choses. Je le dis parce que je n'ai aucun vouloir ni affection de communiquer le secret de mes amours en
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confession, car je n'en ai contrition ni repentance, mais suis ferme et stable à l'amour de mon ami (6). »
A Lyon même, l'école platonisante ne domina point sans conteste. Louise Labé, si elle emprunta parfois les formules et le langage des théories à la mode, perpétua dans ses poésies, publiées en 1555, le souvenir d'amours qui n'étaient pas que sentimentales :
Baise-m'encor, rebaise-moi et baise, Donne-m'en un de tes plus savoureux.
Donne-m'en un de tes plus amoureux :
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise (7).
Et, dans le Débat de Folie et d'Amour, la Belle Cordière qui, pour l'avoir dûment éprouvé, savait que l'amour n'est pas sage, moquait ces rêveurs qui ont fait de lui le principe de la raison et de la vertu. C'est ce charmant dialogue qui a fourni à La Fontaine le sujet de sa fable :
Tout est mystère dans l'Amour, Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance.
Jupiter ayant convié tous les dieux à un festin, Amour et Folie arrivent en même temps à la porte du palais. Folie, pour passer la première, bouscule Amour qui lui tire une flèche sans la blesser. Prompte à la vengeance, l'irascible Folie arrache les
yeux à l'Amour. Vénus porte devant Jupiter les plaintes de son fils. Le tribunal des dieux s'étant assemblé, Apollon plaide pour Amour et Mercure pour Folie *
« Les plus grandes et hasardeuses folies, — dit-il, — suivent toujours l'accroissement d'Amour. — Les mieux nées [des femmes] ne se laissent vaincre que par le temps. Plus elles ont résisté h Amour et plus s'en trouvent prises. Elles ferment la porte à raison... Elles laissent leurs occupations muliebres. Au lieu de filer, coudre, besogner au point, leur étude est se bien parer, promener es églises, fêtes et banquets pour avoir toujours rencontre de ce qu'elles aiment. Elles prennent la plume et le luth en main, écrivent et chantent leur passion. — Amour cherche union de soi avec la chose aimée, qui est bien le plus fol désir du monde... Alléguez-moi des branches d'arbres qui s'unissent ensemble... Si ne trouverez-vous point que deux hommes soient jamais devenus en un. Amour donc ne fut jamais sans la compagnie de Folie et ne le saurait être. S'il était près de Sagesse, elle lui dirait qu'il ne faudrait aimer l'un plus que l'autre. Et serait à la fin Amour anéanti... Tant s'en faut que tu doives être sans Folie, Amour, que si tu es bien conseillé, tu ne demanderas plus tes yeux... Ainsi se perdrait ton règne, Amour, lequel dure par ignorance, nonchalance et cécité, qui sont toutes demoiselles de Folie (8). »
Jupiter renvoie le jugement à trois fois sept fois neuf siècles ; et il ordonne qu'en attendant cette échéance Folie serve toujours et partout de guide à l'aveugle Amour.
32 I.KS UTOPISTES DE l/ AMOUR
L'amour que nous présente cette allégorie est à peu près le même qui anime la poésie transmise par le moyen âge au xvi^ siècle. Badin et sensible, il a inspiré Clément Marot ; et le vieux Mellin de Saint- Gelais (1491-1558) disait joliment dans sa Description d'Amour :
C'est un désir qui, pour attendre une heure, Perd beaucoup d'ans et puis passe comme ombre, Et rien de lui fors douleur ne demeure... C'est un portier qui ouvre sa maison Aux ennemis et aux amis la ferme, Faisant les sens gouverneurs de raison (9).
Avec la Pléiade la poésie amoureuse acquiert plus d'ampleur et de majesté. Mais on ne trouve point, chez Ronsard et ses compagnons, une conception particulière de l'amour. Humanistes et lyriques, ils ont vu surtout en lui un sujet à chanter sur tous les modes des littératures antiques et modernes. S'ils semblent parfois enclins aux théories platonisantes, plus souvent ils célèbrent le plaisir et la volupté. La joie de l'amour, l'excellence de la beauté, la fuite du temps, tel est le thème de leur allégresse ou de leur mélancolie, et qu'en l'honneur de Cassandre et d'Hélène le Vendômois a orné d'un immortel sourire.