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CHAPITRE IV

LA TRADITIOiN GAULOISE ET LA QUERELLE DES FEMMES

Il y avait une fois un honnête bourgeois qui ne s'accommodait point de vivre solitaire. Il se maria. Quelques jours plus tard sa femme se pendit à un arbre du jardin. Il essaya de secondes noces : sa nouvelle épouse imita bientôt la première; et une troisième se pendit au même arbre avec non moins d'entrain. Le veuf se plaignit de son infortune à l'un de ses voisins. Et celui-ci de se réjouir :

« Je te prie, donne-moi une greffe de chaque branche, afin que j'en départe entre mes voisins qui ont mauvaises femmes. Si les planterons en nos jardins, où le temps advenir nos femmes se pendront, qui nous sera un très grand réconfort et joie singulière (1). »

Cette histoire savoureuse et peu galante fut écrite, environ l'an 1535, par Nicolas de Troyes, simple sellier qui avait des lettres et de l'imagination. C'est ainsi que se continuait aux premiers temps de la Re-

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naissance la manière drue, railleuse, sceptique des farces et fabliaux. Il n'est pas douteux qu'elle exprimât des idées profondément nationales, populaires, incorporées à notre race. C'est notre pays qui tout ensemble a davantage raffiné sur la courtoisie et a houspillé les femmes le plus gaillardement. Aussi, quand l'école de Lyon et les platonisants voulurent sanctifier la femme et l'amour, leur tentative ne fut point accueillie partout à merveille. Elle souleva quolibets et sarcasmes, et toute une controverse, dite la querelle des femmes qui, de 1540 environ, dura jusqu'à la fin du siècle.

Elle fut amorcée par le seigneur de Borderie dans son poème l'Amie de Cour. Tandis que les pétrarquisants honoraient leurs dames comme la perfection incarnée, Borderie montrait la femme égoïste, rouée, peu tendre et qui gruge ses amoureux :

Je m'ébahis de tant de fols esprits

Se complaignant d'amour être surpris.

De tant de voix piteuses et dolentes

Qui plainte font des peines violentes

Qu'un Dieu d'aimer (comme ils disent) leur cause...

Je crois le tout n^être que poésie

Ou pour mieux dire humaine frénésie (2).

Avec une effronterie ingénue elle avoue les règles d'action qu'elle s'est fixées :

Je retiens tout et personne ne chasse, Fondant ma gloire et louange estimée Sans aimer nul, être de tous aimée. — Voilà comment, en bien menant ma guerre,...

Je me sens forte, instruite et bien apprise Pour prendre autrui et n'être jamais prise. — Toutes les fois que l'un j'entretiendrai Pour ami seul de bouche le tiendrai Et non de cœur, car je résous ce point D'amis aimés jamais n'en avoir point (3).

C'est une assez fine satire des ambitieuses et des coquettes qui, devant les soupirants, ne manquent pas d'invoquer la vertu :

0 grands rêveurs I Ils ne connaissent pas

Que la vertu me conduit pas-à-pas,

Qui est ma vieille et ma jeune compagne (4).

Des propos si dépourvus d'indulgence et d'illusion excitèrent chez tous les pétrarquisants, platoniciens et dévots du chaste amour, une fameuse indignation. Ce fut pour répondre à ce libelle qu'Heroët composa sa Parfaite Amie. Et pendant plusieurs années, d'un camp à Tautre, on se jeta poèmes et diatribes, la Contre- Amie de Cour, de Charles Fontaine; V Honnête Amant, de Paul Augier ; V Eloge d'Amour, le tiers livre de Pantagruel.

Car Maître François Rabelais lui-même entra dans la bataille, où il apportait aux ennemis des femmes le renfort de son rire prodigieux. Délaissant ses projets antérieurs, il posait en ce tiers livre une question imprévue : Panurge doit-il se marier ? Et peut-il se marier sans être cocu ? Terriblement incertain, Panurge consulte sybilles et astrologues, poètes et médecins, théologiens et légistes, prud'hommes et fous.

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Ils ne le tirent point de son doute, mais c'est pour Rabelais l'occasion de prodiguer sa verve contre les femmes et l'amour. Il semble qu'il ait rédigé son propre jugement dans la réponse du médecin Rondibilis :

« Ecrivez ce mot en votre cervelle, avec un style de fer, que tout homme marié est en danger d'être cocu. Cocuage est naturellement des apennages de mariage. L'ombre plus naturellement ne suit le corps que cocuage suit les gens mariés... Quand je dis femme, je dis un sexe tant fragile, tant variable, tant muable, tant inconstant et imparfait que nature me semble s'être égarée de ce bon sens par lequel elle avait créé et formé toutes choses quand elle a bâti la femme... Car nature leur a dedans le corps posé en lieu secret et intestin un animal, un membre, lequel n'est aux hommes... Et ferai fin si vous ajoute que cet animal assouvi (si assouvi peut être) par l'aliment que nature lui a préparé en l'homme, sont tous ses particuliers mouvements à but, sont tous ses appétits assoupis, sont toutes ses furies apaisées. Pourtant ne vous ébahissez si sommes en danger perpétuel d'être cocus, nous qui n'avons pas tous les jours bien de quoi payer et satisfaire au contentement (5) ? »

Voilà donc pour Rabelais la réalité que cachent les grands mots d'amour, de sentiment, de passion, et les subtiles théories amoureuses : l'amour n'est que le déguisement de la paillardise. A la rescousse arrivent au cours du xvi' siècle plusieurs écrivains. Dans ses œuvres facétieuses (1547-1548), Noël du Fail plaisante de même « la théorique de l'amour ». Il ne croit guère à la vertu des femmes, du moins en son siècle corrompu : autrefois, assure-t-il, les mœurs

n'étaient pas si dépravées ; et il en allègue pour preuve la coutume du bon vieux temps :

« Du temps qu'on portait souliers à poulaine... la foi des femmes vers les hommes était inviolable ; et n'était aussi loisible aux hommes, fors de jour ou de nuit, vers leurs prudes femmes l'enfreindre. ..Couchaient indifféremment tous les mariés, ou à marier, en un grand lit fait tout à propos, de trois toises de long et de neuf pieds de large, sans peur ou crainte de quelque démesuré pensement ou effet lourd ; pour ce qu'en ce temps-là les hommes ne s'échauffaient de voir les femmes nues, et n'aimaient l'un l'autre que pour conter leurs pensées. Toutefois, depuis que le monde est devenu mauvais garçon, chacun a eu son lit distinct et à part, et pour cause :,.. maudit soit le chat, s'il trouve le pot découvert, qui n'y met la patte (6). »

Noël du Fail se délecte à narrer les mésaventures de tant de maris que leurs femmes ont fait cornus. Ce n'est pas qu'il loue ces pécheresses. Au contraire, c'est un homme du moyen âge, qui révère les enseignements de la religion. Et lorsque son héros Eutrapel demande, à l'imitation de Panurge, s'il doit chercher épouse, l'auteur lui répond par la bouche du sage Polygame qui expose sa doctrine du mariage chrétien :

« Si la femme n'a gravé et imprimé en sa tête le commandement de Dieu qui est d'obéir et être sujette à son mari en tout ce qui lui sera commandé, il n'y a lieu de penser que la vie et ménage de tous deux ne soit misérable... Suffit au mari de bien aimer sa femme, et à

elle l'aimer et l'honorer... Est nécessairement nécessaire que l'homme et la femme mariés soient vertueux, bien vivants, à l'équerre de l'Evangile, car rien n'est sous le ciel qui tant rende la personne aimée que la vertu. La femme de bien a toujours la face sur son mari, pour entendre de quel pied il veut qu'elle marche, lui obéir à ses commandements et ne faire autre chose dont on la puisse reprendre et se fâcher (7). »

Dans sa Guerre des mâles contre les femelles^ ses Forêts nuptiales, ses Platinées et Après-diners (1585- 1589), qu'il passait volontiers en libres entreliens, le seigneur de Cholière traitait aussi du mariage. Le sieur Marry voulant être seul à « tremper son pain au pôt », c'est-à-dire à posséder sa femme, le sieur Théode Tobjurguait décemment:

« Race vilaine, et vous croyez qu'elle soit seiile pour vous?... Je vous renvoie à ce que Munster raconte de certaines dames : les plus grandes et estimées entre elles sont celles qui sont les plus promptes à accorder la requête de naturalité... Entre elles une dame serait tenue pour vilaine et roturière si elle avait refusé à un honnête homme le choc, de même qu'entre nous on tiendrait pour un malhabile homme celui qui, défié, n'aurait osé se présenter en plein champ de bataille (8). »

ToutefoisM.de Cholière admettait qu'il pût y avoir des épouses fidèles, mais à une série de conditions que les hommes n'observent guère :

« Premièrement que l'on assortit les mariages de partis convenables, en sorte qu'à un vieillard on ne donnât du

jeune bois ; qu'on ne se ruât point tant sur les belles pour délaisser les laides ;... que les maris donnassent ordre que les femmes eussent ce qui leur fait besoin, car pour avoir de quoi acheter une garde-robe, sera à craindre qu'elles ne mettent en hypothèque leur devant; qu'ils soient par ensemble courtois, doux et gracieux ;... surtout qu'ils se mettent le moins en arrérage des redevances naturelles qu'il leur sera possible (9). »

C'est ce dernier point que le seigneur de Cholière, de même que Rabelais, considère comme essentiel : aussi le développe-t-il avec une bonhomie prolixe et obscène. Avec cela il ne laisse pas de s'adonner aux plus graves problèmes philosophiques, de réfuter Epicure et de professer la théorie platonicienne des Idées.

Pour attester combien la tradition gauloise demeurait chez nous vigoureuse, on pourrait citer bien d'autres conteurs : Brantôme, de qui les « très-belles et très-honnêtes dames » s'exerçaient si bien à la luxure ; Béroalde de Verville, qui travaillait dans tous les genres et, dans le Dialogue de la Vertu, prône le chaste amour, mais qui est resté pour nous l'auteur licencieux du Moyen de parvenir ; Guillaume Bouchet, sieur de Brocourt qui, après des repas plantureux, se plaisait à des propos gaillards que nous ont transmis ses Sérées. Mais voici deux témoins plus significatifs parce qu'inattendus. Dans sa jeunesse, Etienne Pasquier, qui n'était pas encore jurisconsulte célèbre et docte auteur des Recherches sur la France, intervint dans la querelle des femmes en publiant (1554) le Monophile,

OÙ il relate la controverse de Monophile, adepte de l'amour platonique, et Philopole, voluptueux et volage. Tout en manifestant plus d'amitié pour l'amant fidèle, c'est au libertin que Pasquier finit par donner raison en réfutant Monophile :

« Pour ôter de Timpression des gens que cette appétence charnelle n'était la cause dont nous aimons, avez voulu maintenir être une chose accidentaire. Ce que néanmoins est certain être de la vraie et pure substance d'amour... La fin pourquoi nous aimons est pour atteindre à l'entière jouissance. Ainsi un chacun de nous aime, pour un jour être jouissant (10). »

Jacques Tahureau, mort en 1555 à vingt-huit ans, fut un poète délicieux du groupe de Ronsard : ardents héroïques et tendres, ses vers palpitent dans ses Mignardises et ses Baisers. Mais en même temps il écrivit des Dialogues âprement satiriques et pessimistes, où sont dégonflées et dissipées toutes chimères : philosophie, ambition, surtout amour. Les femmes y sont qualifiées sans ménagement de fausses, acariâtres, avares et par-dessus tout lubriques :

« C'est bien la plus grande sottise qui saurait entrer dedans le cerveau des hommes, de se rendre sujets aux femmes, créatures tant imparfaites qu'elles ne sont engendrées de la nature seulement que pour une nécessité de la conservation humaine. — Si on les veut contraindre et retirer des compagnies, les renfermant comme prisonnières, elles se communiqueront plutôt à des bêtes ou à des valets, tellement qu'il est impossible, quelque remède qu'on s'elforce d'y trouver, d'empêcher ni dompter la

volonté impudique et effrénée de ces audacieuses bêtes qui jouent du cheval échappé. Je ne te dis point de quelles sortes d'injures elles accoutrent leurs pauvres maris absents, et principalement s^'ils sont du titre des froids et maléfîciés ou bien que par modestie ils soient retardés de la fréquente réitération du jeu de Vénus. Bref, quelque chose qu'il y ait, jamais elles ne veulent que l'on les frustre de ce morceau friand, ces méchantes et maudites vipères. Tout ce qu'elles pensent, tout ce qu'elles machinent, tout ce qu'elles font ne tend qu'à trouver le moyen de contenter leur paillardise. Quant est d'honnêteté, de modestie, de chasteté, jamais vous n'en oirez une parole sortir de leur bouche : tous leurs devis ne sont d'autre chose que de louer celles-là, comme bien heureuses, auxquelles il est échu d'avoir un mari ou un rufîen lascif, et qu'il leur chatouille souvent leur bas (11). »

De ces constatations un des interlocuteurs déduit la morale libertine et frivole qui plus tard s'épanouira :

« Dorénavant..., au lieu de tant de caresses, danses et sottes badineries qu'on a coutume de faire à l'endroit des femmes, j'ai délibéré que, là où j'en trouverai à l'écart, ra'efforcer d'en prendre en folâtrant ce que nature nous a donné pour le contentement de l'un et de l'autre, croyant assurément que ceux qui en usent ainsi, sans tant de Madame^ pour l' amour de vous, en doivent être estimés les plus sages (12). »

Sans improuver formellement cette conduite, Taliureau passe outre pour atteindre à une résignation souriante et désolée.

Contre tant d'ennemis les champions du sexe aima-

ble soutenaient opiniâtrement la lutte. Ils remportèrent même, vers le milieu du siècle, une victoire retentissante, du moins au témoignage du valeureux François de Billon, secrétaire. L'an 1555, il édifia le fort inexpugnable de Vhonneur du sexe féminin sous la forme d'un in-quarto rehaussé de planches et de gravures. Au centre du fort se dressait la tour d'invention et de composition que défendaient les trois bastions de magnanimité, de chasteté, de clémence. Les femmes, en effet, n'ont-elles pas tout inventé, ne sont-elles pas intrépides, honnêtes et généreuses ? Et François de Billon se vante d'avoir, à la tête d'un escadron de dames vertueuses, mis en déroute une armée d'assaillants et ramené comme prisonniers plusieurs capitaines fameux, notamment Boccace et le docteur Rabelais « qui a bien osé écrire contre les dames au 32° chapitre du tiers livre de son Pantagruel, [io) ». 11 s'imaginait qu'un tel triomphe aurait achevé la guerre pour établir à jamais le règne des Dames : les vainqueurs d'une bataille sont enclins à cette crédulité. Bientôt rallumée, la guerre s'est poursuivie avec une alternative de succès et de revers, avec des périodes de trêve et des combats acharnés, dans les ouvrages de philosophie, les poèmes et les romans, les ménages et les cœurs. Et tant qu'il y aura deux sexes au monde, une paix définitive n'est point à espérer.

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