CHAPITRE V
'MICHEL DE MOlNTAIGNE EX LE iMYTHE DE LA NATURE
Il semble d'abord que Montaigne ne soit qu'un représentant plus ou moins dissident de la tradition gauloise : « Laissant les livres à part, et parlant plus matériellement et simplement, je trouve, après tout, que l'Amour n'est autre chose que la soif de cette jouissance, en un sujet désiré ; ni Vénus, autre chose que le plaisir à décharger ses vases, comme le plaisir que nature nous donne à décharger d'autres parties (1). » Et il attache plus de prix aux agréments du corps qu'à ceux de l'esprit : « Je faisais grand compte de l'esprit, mais pourvu que le corps n'en fût pas à dire ; car, à répondre en conscience, si l'une ou l'autre des deux beautés devait nécessairement y faillir, j'eusse choisi de quitter plutôt la spirituelle : elle a son usage en meilleures choses ; mais au sujet de l'amour, sujet qui principalement se rapporte à la vue et à l'attouchement, on fait quelque chose sans les grâces de l'esprit, rien sans les grâces corporel-
les (2). » Avec la modération qui lui est propre, Montaigne professe là sur l'amour des idées qui paraissent apparentées à celles de Cholière ou Tahureau.
Pourtant, ne nous y trompons pas, il diffère d'eux profondément. Alors que ces écrivains daubent l'amour, le chargent de sarcasmes, le tournent en caricature, Montaigne le loue, le révère, le défend contre rinjure des hommes.
« Qu'a fait raction génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n^en oser parler sans vergogne, et pour l'exclure des propos sérieux et réglés? — D'un côté nature nous y pousse, ayant attaché à ce désir la plus noble, utile et plaisante de toutes ses fonctions ; et la nous laisse, d'autre part, accuser et fuir comme insolente et déshonnête, en rougir et recommander l'abstinence. Sommes-nous pas bien brutes, de nommer brutale l'opération qui nous fait (3) ? »
Tout en voyant surtout dans l'amour la volupté du corps, il entend que l'ame y ait sa part:
« J'ai horreur d'imaginer mien un corps privé d'affection... On aime un corps sans âme ou sans sentiment quand on aime un corps sans son consentement et sans son désir... Aux plaisirs corporels, est-ce pas injustice d'en refroidir l'âme, et dire qu'il l'y faille entraîner comme à quelque obligation et nécessité contrainte et servile? C'est à elle plutôt de les couver et fomenter (4). »
Loin de le proscrire ou de lui imposer des liens légitimes, il en préconise le libre usage :
« L'amour est une agitation éveillée, vive et gaie : je n'en étais ni troublé, ni affligé, mais j'en étais échauffé et encore altéré : il s'en faut arrêter là ; elle n'est nuisible qu^aux fols... La philosophie n'étrive point contre les voluptés naturelles, pourvu que la mesure y soit jointe, et en prêche la modération, non la fuite (5). »
Il le regarde comme la source de la force et de la jeunesse et, sur le déclin de son âge, se complaît à en rêver:
« Je l'estime salubre, propre à dégourdir un esprit et un corps pesant ; et comme médecin je l'ordonnerais à un homme de ma forme et condition, autant volontiers qu'aucune autre recette, pour Féveiller et tenir en force bien avant dans les ans... Il me rendrait la vigilance, la sobriété, la grâce,' le soin de ma personne, rassurerait ma contenance,... me remettrait aux études sain et sage,... me divertirait de mille pensées ennuyeuses, de mille chagrins mélancoliques (6). »
Voilà certes un doux remède. Si Montaigne le recommande, c'est sans doute parce qu'il se souvient de l'avoir maintes fois savouré. C'est aussi en vertu de sa philosophie.
Il passe pour le plus prudent des sceptiques et pour avoir limité à son « Que sais-je? » toute sa puissance d'affirmation. C'est ainsi que Pascal l'a jugé. Et il est vrai qu'il rabroue à l'envi la superbe de Thomme et sa raison. Mais prenons garde. Ce scepticisme n'est pas total. Brusquement, arrivé à un certain point, Montaigne l'abjure. Car il a, lui aussi, sa certitude, sa foi, son fanatisme, qui ont pour objet la Nature.
4G IJiS UTOPISTES DE l'aMOUR
Satirique et facétieuse, la tradition gauloise ne comporte pas une philosophie et vit sur le fond d'idées que lui a légué le moyen âge. Dans l'œuvre un peu énigmatique de Rabelais on discerne bien une tendance à réhabiliter la Nature, à rencontre du christianisme ei: de l'expérience humaine qui la tiennent pour vicieuse et corrompue. Mais l'auteur de Pantagruel^ emporté par sa verve bouffonne, délaisse tout autre soin que de bafouer ses adversaires et de se délecter à son rire. L'écrivain qui, au xvi^ siècle, a renouvelé du paganisme cette religion de la Nature qui, avec Jean-Jacques et les Encyclopédistes, allait prendre un tel essor, c'est Montaigne^
Ah ! lorsqu'il parle de la Nature, ce n*est pas sur le ton narquois qui lui est accoutumé: c'est avec une dévotion passionnée. Il l'adore comme infaillible et bienfaisante, comme exemple de toute science et de toute perfection. < J'ai pris bien simplement et crûment, pour mon regard, ce précepte ancien : que Nous ne saurions faillir à suivre nature, que le souverain précepte, c'est de Se conformer à elle > (7) ; et pour lui voie naturelle, autant dire « vraie, commode et sainte (8). » Dans les Essais, cette doctrine est partout latente. Mais la Nature, qu'est-ce à dire? C'est un mythe qui évoque les êtres en leur état de liberté originelle, alors que ne les opprimait point la civilisation, alors qu'ils n'avaient qu'à céder à leurs désirs, à être heureux. Le malheur des hommes, selon Montaigne, est venu de ce qu'au lieu de rester fidèles à cette Nature parfaite et maternelle, ils se sont fiés é leur débile, à leur extravagante raison :
« Il est croyable qu'il y a des lois naturelles, comme il se voit aux autres créatures ; mais en nous elles sont perdues ; cette belle raison humaine s'ingérant partout de maîtriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses, selon sa vanité et inconstance (9). »
Cette raison dont l'homme fait son orgueil le ronge et le pervertit :
« S'il est ainsi que lui seul de tous les animaux ait cette liberté de l'imagination et ce dérèglement de pensées, lui représentant ce qui est, ce qui n'est pas, et ce qu'il veut, le faux et le véritable, c'est un avantage qui lui est bien cher vendu, et duquel il a bien peu à se glorifier : car de là naît la source principale des maux qui le pressent, péché, maladie, irrésolution, trouble, désespoir (10). »
Aussi Montaigne envie les bêtes et les met au-dessus de l'homme :
« Au demeurant, la part même que nous faisons aux animaux des faveurs de nature, par notre confession, elle leur est bien avantageuse : nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques,... et à eux nous laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables, la paix, le repos, la sécurité, l'innocence et la santé. — Les animaux sont beaucoup plus réglés que nous ne sommes et se contiennent avec plus de modération sous les limites que nature nous a prescrits (11). >
Il conçoit un âge primitif où les hommes, pareils aux bêtes, ne s'empêchaient point des soucis que leur ont infligés la raison et la société. Et voilà que la
découverte de rAmérique et des sauvages, des « Cannibales », apportait à Montaigne comme l'image de ses songes réalisés:
« Ils sont sauvages de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits... Les lois naturelles leur commandent encore... Ce que nous voyons par expérience en ces nations-là surpasse non seulement toutes les peintures de quoi la poésie a embelli l'âge doré, mais encore la conception et le désir de la philosophie. — Ce qu'on nous dit de ceux du Brésil, qu'ils ne mouraient que de vieillesse, on l'attribue à la sérénité et tranquillité de leur air ; je l'attribue plutôt à la tranquillité et sérénité de leur âme, déchargée de toute passion, pensée et occupation tendue ou déplaisante, comme gens qui passaient leur vie en une admirable simplicité et ignorance, sans lettre, sans loi, sans roi, sans religion quelconque (12). »
Et Montaigne puise chez eux d'excellentes coutumes amoureuses :
« Les hommes y ont plusieurs femmes, et en ont d'autant plus grand nombre qu'ils sont en meilleure réputation de vaillance... La même jalousie que nos femmes ont pour nous empêcher de l'amitié et bienveillance d'autres femmes, les leurs l'ont toute pareille pour la leur acquérir : étant plus soigneuses de l'honneur de leurs maris que de tout autre chose, elles cherchent et mettent leur sollicitude à avoir le plus de compagnes qu'elles peuvent, d'autant que c'est un témoignage de la vertu du mari (13). »
Assujetti à une épouse, M. de Montaigne soupire après ces privilèges des sauvages brésiliens.
Voilà, manifestement, les pensées et presque les termes que Jean-Jacques reprendra ; et c'est cette idéologie qui devait, après deux siècles, aboutir à la Révolution. Elle n'est pas sans analogie avec Teffort de la Réforme qui prétendait abolir la tradition religieuse et restituer le christianisme dans sa pureté. Gardons-nous toutefois de travestir le personnage de Montaigne. S'il laisse sa méditation vagabonder, il se défend bien de vouloir troubler Tordre de l'Etat. Ayant pour cher passe-temps le commerce de ses livres, tenant par-dessus tout à sa tranquillité, il estime fort la paix publique, et il entend qu'un honnête homme suive docilement les lois, les mœurs, la religion de son pays. Les novateurs et fauteurs de guerre civile l'effarent et lui répugnent. Aussi est-il fidèle sujet de ses princes et ferme adversaire des huguenots. Ses idées, qu'il considère comme anodines et inefficaces, c'est presque pour lui un jeu.
Il distingue, en somme, la thèse et l'hypothèse, à la manière des théologiens. Et la Nature primitive, dont il fait sa thèse, il la relègue hors de la réalité, dans le domaine des songeries. Sans en déduire, comme Rousseau, un plan de réforme générale, il se borne à en tirer, pour sa conduite personnelle, une morale facile et voluptueuse. Et il est si peu un détracteur des institutions que, louangeur égrillard du libre amour, il se montre en même temps un austère législateur du mariage.
Quant à lui-même, il était peu enclin à s'embarrasser d'un ménage légitime : « De mon dessein, j'eusse fui d'épouser la Sagesse même si elle m'eut voulu (14). »
oO LES UTOPISTES DE l' AMOUR
Et ce sont les circonstances qai, en dépit de lui-même, l'ont conduit. S'il ressent quelque regret d'avoir laissé entraver sa liberté, il n'en reconnaît et proclame pas moins la valeur du mariage : « A le bien façonner et à le bien prendre, il n'est point de plus belle pièce en notre société (15). » A son gré l'amour est plus nuisible que favorable à l'union des époux : « Je ne vois point de mariages qui faillent plutôt et se troublent que ceux qui s'acheminent par la beauté et désirs amoureux : il y faut des fondements plus solides et plus constants (16). » Et surtout, le mariage touchant l'intérêt de la race, il interdit aux gens mariés de prendre un trop vif plaisir :
« C'est une rehgieuse liaison et dévote que le mariage ; voilà pourquoi le plaisir qu'on en tire, ce doit être un plaisir retenu, sérieux et mêlé à quelque sévérité ; ce doit être une volupté aucunement prudente et consciencieuse. — Il faut, dit Aristote, toucher sa femme prudemment et sévèrement, de peur qu'en la chatouillant trop lascivement le plaisir ne la fasse sortir hors des gonds de raison... Solon, patron de l'école légiste, ne taxe qu'à trois fois par mois, pour ne faillir point, cette hantise conjugale (17). »
C'est ainsi qu'en son château périgourdin philosophait Michel de Montaigne. Désabusé des ambitions et des préjugés, désenchanté du monde, résigné à l'inévitable et inintelligible destin, orné de toutes les grâces de l'esprit, bon gentilhomme et probe magistrat, il paraissait un sage. Mais, pour son divertissement, il laissait sa fantaisie courir : après lui elle s'est fameusement dévergondée.