CHAPITRE VI L'AMOUR SENTIMENTAL
Dans la seconde moitié du xvi« siècle l'amour spirituel, tel que l'avaient conçu les platonisants et Marguerite de Navarre, continua de produire toute une littérature. Traités et dialogues, poèmes, pastorales, romans d'aventures célèbrent à Tenvi le pur amour, les chastes dames, les courtois gentilshommes, la galanterie et la fidélité. Plusieurs de ces ouvrages gardent pour nous une saveur surannée. On retrouve toute leur substance dans la grande œuvre qui a marqué les premières années du xvif siècle, c'est-à-dire dans VAstrée.
Ligueur lassé des guerres civiles, Messire Honoré d'Urfé lui consacra, de 1600 à 1625, les loisirs qu'im-
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posait aux adversaires la paix d'Henri IV. On ne la lit plus ; et c'est dommage, car elle est, celle Asirée qui enchantait Corneille et La Fontaine, une merveille d'invention, de bonhomie, d'habileté, de délicatesse. Contenant des théories subtiles, des romans de cape et d'épée, des sortilèges, de sanglants épisodes, des intrigues et des cabales, des idylles et des madrigaux, elle a, dans sa diversité ingénieuse, de quoi satisfaire à tous les caprices de nos jours et de nos saisons. Et c'est une merveille dédiée aux amants: des couples y passent, finement observés et nuancés, qui nous présentent, mélancoliques ou folâtres, sensuels ou chastes, infidèles ou constants, chagrins ou joyeux, tous les visages de l'amour.
Il y avait en Gaule, au v* siècle de notre ère, — selon ce qu'assure Honoré d'Urfé, — une province qu'ont négligée les historiens. Sur le bord de la rivière du Lignon habitait un peuple de bergers, mais non point de ceux qui « parlent le langage des villageois, sentent les brebis et les chèvres, et pour gagner leur vie conduisent les troupeaux aux pâturages ». Ceux-là, issus de nobles familles, n'avaient accepté leur condition « que pour vivre plus doucement et sans contrainte (1)». Pour thème de leurs songeries et de leurs propos, pour soin continuel, pour délicieux tourment ils avaient l'amour.
Comment Céladon, amant d'Astrée,la plus belle des bergères, et accusé injustement par elle de tromperie, se jeta dans la rivière du Lignon ; comment des nymphes, qui régnaient sur l'autre bord, le recueillirent et se prirent à Taimer ; comment, uniquement attaché
à sa première affection^ il ne regrettait que la bergère qui l'avait maudit et qui, de son côté, ne cessait de pleurer sur lui; comment TEtat des nymphes^ oîi des druides étaient prêtres et législateurs, fut bouleversé par les complots d'un ambitieux, et comment la reine en fut sauvée par le secours de guerriers francs et burgondes; comment, à travers tant d'aventures qui évoquent le temps des invasions et nous promènent dans toute la Gaule, de la Belgique à la Narbonnaise, de IfArmorique à l'Helvétie, le subtil Sylvandre réussit à toucher le cœur de la fière Diane, et Céladon, après mille dangers, rejoignit sa bergère, — c'est ce qu'il faut, sans que le lecteur s'en plaigne, cinq volumes et près de six mille pages pour raconter.
Ils composent un panégyrique des femmes qui sont comparées aux anges :
«^ Les femmes sont véritablement plus pleines de mérite que les hommes, voire de telle sorte que s'il est permis de mettre quelque créature entre ces pures et immortelles intelligences et nous, je crois que les femmes y doivent être... Qui doutera que Dieu ne nous les ait proposées en terre pour nous attirer par elles au ciel, où nos druides nous disent devoir être notre éternel contentement (2). ■»
Telle est, selon Urfé, la sainte mission des femmes et de l'amour. Il leur subordonne la politique, les états, les armées, non du tout à la mode des féministes modernes, mais par galanterie : les bergers sont soumis aux bergères, les nymphes détiennent le pou-
voir dans le Forez, et une femme qui s'est sacrifiée pour son mari étant retenue prisonnière clans Calais, le roi Mérovée décide d'attaquer cette ville avec une grande armée : « En vérité, dit-il, je laisserai plutôt toutes choses en arrière que je ne fasse rendre la liberté à une dame si vertueuse (3). »
Céladon, lorsque après avoir quitté les nymphes il erre sur la rive du Lignon sans oser affronter sa bergère, édifie en l'honneur d'Astrée un temple de chaume et de feuillage où il grave sur une pierre les préceptes de l'amour. [Is ordonnent à l'amant d'aimer infiniment, une seule personne, de ne s'aimer que pour l'amour d'elle, de tout sacrifier à l'honneur de sa dame, de la défendre et venger contre tous, déjuger en elle tout parfait, d'aimer et d'honorer tout ce qu'elle aime, de n'attendre pour récompense que le seul honneur de l'aimer, de l'aimer toujours et de ne seulement pas penser que l'amour puisse finir.
« Savez-vous bien que c'est qu'aimer ? » demande Sylvandre qui est comme le doctrinaire de l'amour, « c'est mourir en soi pour revivre en autrui, c'est ne se point aimer que d'autant que l'on est agréable à la chose aimée (4). » Et il explique, à l'aide d'une légende imitée de Platon, comment les âmes sont invinciblement jetées l'une vers l'autre :
« Quand le grand Dieu forma toutes nos âmes, il les toucha chacune avec une pièce d'aimant, et après il mit toutes ces pièces dans un lieu à part ; et de même celles des femmes, après les avoir touchées, il les serra en un autre magasin séparé ; depuis, quand il envoie les âmes dans les corps, il mène celles des femmes où sont
les pierres d'aimant qui ont touché celles des hommes, et celles des hommes à celles des femmes, et leur en fait prendre une à chacune... Il advient de là qu'aussitôt que l'âme est dans le corps et qu'elle rencontre celle qui a son aimant, il lui est impossible qu'elle ne l'aime, et d'ici procèdent tous les effets de l'Amour : car quant à celles qui sont aimées de plusieurs, c'est qu'elles ont été larronnesses et ont pris plusieurs pièces (5). »
L'amour a une telle puissance qu'il dérobe aux amants leur personnalité : « Si l'homme, dit Céladon, a une propre volonté et j uge toutes choses telles qu'elles sont,... je nie que l'amant soit homme,... puisqu'il ne veut et ne juge plus que comme veut et juge celle à qui son affection l'a donné.» Et toutefois, quelles que soient les peines des amants, ils ont en partage tout le bonheur d'ici-bas : « Misérable celui qui n'aime point, puisqu'il ne peut jouir des biens les plus parfaits qui soient au monde (6). >
Le parfait amant n'enfreint jamais la pudeur et la vertu. Cependant Urfé n'interdit point à l'amour de chercher sa jouissance naturelle à condition de se ranger au mariage qu'ont établi les lois de la religion ; VAstrée se termine ainsi par des accordaiîles et des noces. Les cœurs ne dépendent que d'eux-mêmes et ont pour apanage l'entière liberté de leur choix ; « Le mariage, sur toutes les actions qui sont libres, doit obtenir le premier lieu et ne peut jamais être contracté sans le consentement des deux parties qui se lieiit d'un si saint et sacré lien, et toutes les fois que la rigueur des pères en use autrement, il est tyrannique et doit être tenu pour nul (7).» Sur le vrai amour,
le temps et l'oubli n'ont pas de prise : « Les blessures d'amour sont de telle qualité que jamais elles ne guérissent (8). » Lui seul au monde est victorieux de la mort : « Ceux qui ont aimé le corps seulement doivent enclore toutes les amours du corps dans le même tombeau où il s'enserre : mais ceux qui outre cela ont aimé l'esprit doivent avec leur amour voler avec cet esprit aimé jusques au plus haut ciel sans que les distances les puissent séparer (9). » Et Diane, se remémorant un berger qui l'a aimée, peut dire de lui : « Encore suis-je très certaine que si au cercueil on a quelque souvenir des vivants il m'aime et conserve parmi ses cendres la pure affection qu'il m'a jurée (10). »
Dans les préambules qui ouvrent ses volumes, Urfé, parlant en son nom, a rédigé comme sa profession de foi : « Aimer, que nos vieux et très sages pères disaient Amer, qu'est-ce autre chose qu'abréger le mot d'Animer, c'est-à-dire faire la propre action de l'Ame (11) ? » Et, interpellant son héros :
« C'est une étrange humeur que la tienne, Céladon, que de cacher avec tant de peine et d'opiniâtreté à ta bergère et de désirer avec tant de passion que toute l'Europe sache où tu es et ce que tu fais. Il vaudrait bien mieux, ce me semble, mon Berger, que ta seule Astrée le sut, et que le reste de l'univers l'ignorât... Tu m'opposes des raisons qui pourraient être recevables en un autre siècle ; mais certes en celui où nous sommes, on se rira plutôt de ta peine qu'on ne voudra imiter ta fidélité. Ne dis-tu pas que ton Amour ne peut jamais être sans le respect et sans l'obéissance ? Que la fortune te
peut bien priver de tout contentement, mais non pas te faire commettre chose qui contrevienne à la volonté de celle que tu aimes ?... Ah I Berger, que l'âge où nous sommes est bien contraire à ton opinion. Car on dit maintenant qu'aimer comme toi, c'est aimer à la vieille Gauloise et comme faisaient les Chevaliers de la Table- Ronde ou le beau ténébreux... Et bref l'on tient aujourd'hui des maximes d'état d'amour bien différentes, à savoir qu'aimer et jouir de la chose aimée doivent être des accidents inséparables ; ... que d'aimer en divers lieux, c^est être amant avisé et prévoyant... et bref que le change est la vraie nourriture d'une amour parfaite et accomplie... Accorde sans difficulté que véritablement tu aimes à la façon de ces vieux Gaulois... qui n'avaient point la parole différente du cœur, qui estimaient que l'amour ne pouvait être sans le respect et sans la fidélité; qui cherchaient l'entrée du temple d'Amour par celui de l'honneur ; et celui de l'honneur par celui de la vertu (12). »
Il y a dans VAslrée un grand secret. S'il vouait sa retraite à narrer les amours de Céladon, c'est qu'Urfé figurait ainsi son propre amour dont, à l'en croire, il brûla toute sa vie :
« Belle et agréable rivière du Lignon sur les bords de laquelle j'ai passé si heureusement mon enfance et la plus tendre partie de ma première jeunesse, quelque paiement que ma plume ait pu te faire, j'avoue que je te suis encore grandement redevable pour tant de contentements que j'ai reçus le long de ton rivage, à l'ombre de tes arbres feuillus et à la fraîcheur de tes belles eaux...
« Tu reconnaîtras aisément qu'à ce coup je ne te donne ni ne t'offre rien de nouveau et qui ne soit déjà acquis,
S8 LES UTOPISTES DE l' AMOUR
depuis la naissance de la passion que tu as vue commencer, augmenter et parvenir à sa perfection le long de ton agréable rivage... Le feu qui alluma cette affection fut si clair et si beau qu'il n'eut point de fumée...
« Que s'il se trouve sur tes bords quelque âme sévère qui me reprenne d'employer le temps à ces jeunes pensées, maintenant que tant d'hivers ont depuis neigé dessus ma tête, et que de plus solides viandes devraient désormais repaître mon esprit, ... il faut qu'elle sache que les nœuds dont je fus lié dès le commencement sont gordiens, et que la mort seule en peut être l'Alexandre ; que le feu qui me brûla est semblable à celui qui ne se pouvait éteindre que par la terre, et que celle de mon tombeau seule en peut étouffer la flamme (13). »
A qui s'adressait ce noble et fervent amour? C'est ce qu'aucun témoignage véridique ne nous a révélé. Certaine tradition rapporte qu'Honoré d'Urfé, dès son enfance, avait aimé la belle Diane de Château- Morand, femme de son frère aîné Anne d'Urfé ; en effet, lorsque l'Eglise annula le premier mariage de Diane, Honoré à son tour l'épousa. Mais il semble que ce fut sur les instances de ses proches et pour conserver de riches domaines dans la famille. Les circonstances d'âge et de date rendent peu croyable l'amour d'Honoré pour Diane qui, fantasque et altière, se sépara bientôt de son nouveau mari. L'amour d'Urfé demeure ainsi un sanctuaire où la postérité profane ne pénètre pas ; et VAslrée garde pour nous son mystère.
On lui a fait de nos jours, dans les livres scolaires, une absurde léputation de prêche fastidieux. Si elle
prône Tamour honnête et vertueux, elle n'ignore pas les mouvements de la nature, qu'elle a souvent dépeints avec tant de charme et de vérité. Par exemple, Astrée raconte comment Céladon adolescent se déguisa une fois en fille pour être admis à une fêle où chaque année les bergères nomment leur reine de beauté. Arbitre à la manière de Paris, Céladon déguisé eut à décider entre Astrée et deux autres bergères qui durent toutes trois paraître nues devant lui :
« Quand les autres, dit-elle, furent retirées et qu'il me vit en cet état auprès de lui, je pris bien garde qu^il changea deux ou trois fois de couleur... De mon côté la honte m'avait teint la joue d'une si vive couleur qu'il m'a juré depuis ne m'avoir jamais vue si belle et eût bien voulu qu'il lui eût été permis de demeurer tout le jour en cette contemplation. »
Evidemment, c'est à Astrée que Céladon décerne son suffrage ; mais alors la bergère subit une épreuve périlleuse et douce :
« Parce que c'était la coutume que celle qui recevait la pomme baisait le juge pour remerciement, je fus contrainte de le baiser ; mais je vous assure que quand jusques alors je ne l'eusse point reconnu, j'eusse bien découvert que c'était un berger, car ce n'était point un baiser de fille (14). »
Et V Astrée n'est pas sans nous montrer, à Pencontre des vertueux bergers, Pamour lascif, inconstant et libertin. C'est Hylas qui l'incarne, Hylas, étranger au Forez, venu du Midi, de la Camargue, -—
et qui, avec sa barbe rousse, ses yeux scinlillanls, SCS impétueux désirs, est pareil à un faune antique, un faune narquois et charmant qui raille à plaisir les soucis et les soupirs amoureux des bergers trop fidèles :
« Vous croyez peut-être, — dit-il à Sylvandre devant Philis, — glorieux berger, d'avoir quelque avantage sur moi. Ma maîtresse, ne le croyez pas, car il n'en est rien : et de fait quel homme peut-il être, puisqu'il n'a jamais eu la hardiesse d'aimer ni de servir qu'une seule bergère, ... là où j'en ai aimé autant que j'en ai vu de belles, et de toutes, j'ai été bien reçu tant qu'il m'a plu. Quel service pouvez-vous espérer de lui, y étant si nouveau qu'il ne sait par où commencer (15) ? »
Il passe en effet, sans scrupule, de l'une à l'autre, ne s'attardant point aux regrets et aux larmes s'il est rebuté, mais cherchant ailleurs une prompte consolation. Et il combine, pour justifier sa conduite, des arguments ingénieux :
€ Je me suis moqué bien souvent en ma pensée de ceux qui blâment l'inconstance et qui font profession d'en être plus ennemis, considérant qu'ils ne peuvent être tels qu'ils se disent... Car lorsqu'ils deviennent amoureux, n'est-ce pas de la beauté ?... Or si cette beauté vient à défaillir, comme c'est sans doute que le temps emporte cet avantage sur toutes les belles, ne sont-ils pas inconstants d'aimer ces laids visages ?... 11 faut aimer toujours, et en tous lieux, la beauté (16). »
Lorsque Sylvandre s'évertue à prouver que l'amour est un lien des ûmes, Hylas de l'interrompre : « Plût
à Dieu, berger, que nous fussions tous deux amo-ureux d'une même bergère ; car puisque tu méprises si fort le corps, je le prendrais fort librement pour moi et je te laisserais volontiers l'esprit (17). » Sylvandre lui-même rit, avec bonne grâce, d'une si plaisante répartie.
Toutefois, en fin de VAslrêe, — dont le dernier volume a été rédigé après la mort et selon le plan d'Urfé par son secrétaire Baro, — Hylas vient à résipiscence. Cet insurgé contre l'Amour lui rend les armes et se laisse enchaîner par Stelle, bergère qu'il a enfin choisie. Ainsi s'atteste la signification du roman par le triomphe de l'amour fidèle, source du bonheur et de la vertu. A l'Astrée aboutissent, pour s'y mêler et s*y fondre, l'idéal chevaleresque, le platonisme, la poésie espagnole et italienne, le chaste amour de Maurice Scève et de Marguerite de Navarre, les préceptes chrétiens. Tout cela s'ajoute à une observation perspicace des cœurs, pour composer en l'honneur de l'amour une chimère, aimable parce qu'elle sourit et ne se prend pas pour la réalité.
La littérature courtoise a presque toujours correspondu à un épanouissement de la politesse et de la galanterie dans la société. Les épopées médiévales mettaient en action les lois et les mœurs de la chevalerie ; et pendant le xvi® siècle il y eut à Lyon, à la cour de Navarre, à la cour de Henri II, des cercles où l'on affectait de pratiquer les doctrines platonisantcs.
De même VAslrée fut écrite et publiée alors qu'après les troubles civils la vie mondaine refleurissait sous Henri IV et Louis XIII, dans des salons dont le plus célèbre est l'Hôtel de Rambouillet.
Les remarquables ouvrages d'Emile Magne nous en ont offert le vivant tableau. On y fut beaucoup moins didactique et raffiné que ne l'ont donné à croire Rœderer et Cousin. La belle Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillct,en somme était une grande dame qui, goûtant les réunions et les fêtes, souhaitait que sa maison fût la plus brillante du royaume. Aussi attirait-elle et tâchait-elle à retenir dans son salon les hommes et les femmes propres à l'orner par leur esprit, leur talent ou leur beauté. Si elle se plaisait aux propos ingénieux et aux poésies prestes ou tendres, elle détestait toute pédanterie, proscrivait l'ennui et les fadeurs, ranimait chez ses hôtes l'entrain aux plaisirs. Autour d'elle, dans la Chambre bleue oii elle rececevait les visiteurs, se rencontraient les personnages les plus divers, seigneurs et gens de lettres comme Malherbe et Racan, Chapelain et Conrart, Maynard et Benserade, Voiture et Ménage ; et parmi eux plusieurs ne se cachaient point de préférer aux théories amoureuses les réalités de l'amour. Toutefois la marquise de Rambouillet qui, par sa grâce et son intelligence, son enjouement et sa vertu, ressemble à une bergère de VAslrée^ imposait à ses familiers, en sa présence, une réserve de bon ton et favorisait ainsi les délicatesses sentimentales.
Il n'est point douteux que cette influence se soit exercée sur la littérature ; et des œuvres nombreuses
en portent la trace plus ou moins directe. Sans nous arrêter aux Bergeries, où Racan a tourné en vers délicieux certains thèmes de rAstrée, voici le piquant témoignage de Nicolas Faret. Secrétaire du comte d'Harcourt, ami de Saint-Amand et autres goinfres, cet académicien, qui a fourni à Boileau une rime riche à cabaret, ne passait point pour un parangon de vertu. Cependant il a formulé, dans l'Honnête homme ou l'art déplaire à la cour (1630), le code de la plus scrupuleuse galanterie :
«. Le premier et principal précepte que doit observer celui qui veut plaire aux femmes, c'est de les honorer avec tous les respects et toutes les soumissions qui lui sont possibles et convenables. C'est un effet de leur faiblesse d'être d'une humeur impérieuse comme elles sont, et leur semble qu'en usurpant cette autorité qu'elles prennent sur les hommes, elles réparent en quelque façon le défaut naturel de leur peu de force... Qui pourrait ne devrait jamais apporter en ce trafic que de ces paroles de soie dont on entretient les rois. Et tous ceux qui, comme l'on dit, ne sauraient jamais parler qu'à cheval, devraient passer leur chemin pour aller à la guerre sans s'arrêter auprès des femmes. Ce sexe est trop doux et trop paisible pour pouvoir souffrir des rudesses et des querelles. »
Et Faret spiritualise l'amour en termes que n'eut pas désavoués Céladon :
« Ce n^est pas seulement pour les raisons que Ton allègue d'ordinaire que les femmes sont honorées comme elles sont des honnêtes gens. Car si ce n'était, comme
l'on dit, que pour le plaisir que l'on reçoit avec elles que l'on leur défère tant, les brutaux seraient ceux qui en feraient le plus d'état... Mais c'est leur vertu propre que nous respectons ; laquelle a d'autant plus de charmes pour se faire admirer qu'elle est accompagnée des grâces et comme éclairée des rayons de la Beauté (18). »
Rival de Voiture, comme lui badin et volontiers licencieux, le poète Sarrasin mettait en scène dans un dialogue Ménage et Chapelain qui disputaient S'il faut qu'un Jeune homme soit amoureux ; et c'était pour Sarrasin l'occasion de faire prononcer par l'auteur de la Pucelle un éloge éperdu de l'amour vertueux, source de tout bien ici-bas. On égale trop souvent à VAstrée les romans de Gombervillc et La Calprenède. Ce ne sont pas des œuvres de la môme classe. Polexandre^ Cléopûlre, Cythérée, ces romans qui parurent dans les dernières années du règne de Louis XIII, dénués de toute psychologie et de toute réalité, ne sont que des romans d'aventures, d'ailleurs assez amusants, et à mon gré plus amusants que Monte-Christo. Ceux de Gomberville méritent surtout l'attention par le style, absolument singulier de leur temps et qui, avec ses périodes bourrées d'épithètes et ronflantes, est sans doute le premier exemple de la prose poétique, genre qui depuis lors a tant sévi. Les héros, princes antiques ou rois mérovingiens, souverains incas ou ottomans, tous amants fidèles et sans reproches, ne font que reproduire, sous de nouveaux costumes, le type traditionnel de la chevalerie. Leur amour est bien l'amour médiéval, encore qu'ils l'expriment parfois, comme dans Cythérée (1642^, en un langage inspiré de Platon:
« 11 t'est permis d'aimer de cette amour innocente, de cette amour sainte, de cette amour qui nous est commandée par Vénus-Uranie... Hé quoi I cet Amour qui ne voit goutte, cet animal terrestre, te sera-t-il une divinité plus puissante que l'amour céleste, que le maître juste et clairvoyant de tout Funivers ? Préféreras-tu le fils du Stjx et de la Nuit à Tenfant divin de Vénus- Uranie et du Soleil (19) ? »
M""* de Rambouillet n'avait point à subtiliser sur l'amour, puisqu'elle se contentait d'aimer son mari. Mais autour d'elle de grandes dames, moins heureuses ou plus téméraires, affichaient la prétention de conformer leur vie à celle des héros de roman, et de concilier la liberté sentimentale avec la vertu. C'est ainsi que M°" de Motteville nous dessine dans ses mémoires M"Me Sablé (1599-1678), laquelle d'ailleurs, en dépit de ses principes, n'en eut pas moins des amours assez dévergondées :
« Elle était persuadée que les hommes pouvaient sans crime avoir des sentiments tendres pour les femmes, que le désir de leur plaire les portait aux plus grandes et aux plus belles actions, leur donnait de l'esprit et leur inspirait de la libéralité et toutes sortes de vertus ; mais que d'un autre côté les femmes, qui étaient l'ornement du monde et étaient faites pour être servies et adorées, ne devaient souffrir que leurs respects. Cette dame ayant soutenu ses sentiments avec beaucoup d'esprit et une grande beauté leur avait donné de l'autorité dans son temps (20). »
Ces tendances s'accentuèrent après la Fronde. L'Hôtel de Rambouillet ne s'était point rouvert aux fêtes, et plusieurs salons avaient recueilli son héritage. La période qui commence alors se distingue de la précédente par un esprit moins plaisant et alerte, que gâtent la fadeur et la pédanterie. On s'applique à raffiner sur le langage et sur le sentiment au point que le badinage même prend un ton de gravité scolastique. Surtout on vise à épurer l'amour, à le dépouiller de tout désir et de toute sensualité. Le nom qui incarne le mieux cette période est celui de M"® de Scudéry, la plus éminente des Précieuses.
Ses amis se retrouvaient chaque samedi dans sa ruelle du Marais ou chez une autre personne de la compagnie. Il y avait là d'ordinaire Chapelain, Sarrasin, Godeau, Pellisson, Gonrart qui notait sur ses cahiers le détail de toutes ces journées. Beaucoup moins reluisante qu'à l'hôtel de Rambouillet, la société des samedis était bourgeoise et littéraire. On se divertissait, assez péniblement, à composer des madrigaux, des élégies, des billets doux, à disputer de questions amoureuses, à imaginer des allégories comme la carte du Tendre.
D'après cette carte et son commentaire, trois voies différentes mènent des confins de Nouvelle-Amitié au pays du Tendre : celle d'Inclination, celle d'Estime, celle de Reconnaissance. La rivière d'Inclination va si vite que ses bords ne sont marqués par aucune
étape. La route d'Estime passe aucontraire par plusieurs villages, Grand-Esprit, Jolis-Vers, Billet-Galant, Grand-Cœur, Bonté, et de même la route de Reconnaissance par Soumission, Petits-Soins, Grands-Services, Sensibilité, Constante-Amitié. Lepèlerin d'amour doit prendre garde à ne pas dévier de son itinéraire : il risque de s'égarer, par Négligence et Oubli, jusqu'au lac d'Indifférence, ou par Indiscrétion et Méchanceté jusqu'à la mer d'Inimitié. Enfin la rivière d'Inclination se jette dans la Mer dangereuse au delà de laquelle on entrevoit des terres inconnues.
Madeleine de Scudéry fut si fière d'avoir inventé cette géographie sentimentale qu'elle l'inséra au premier tome de sa Clélie. Loin qu'elle la considérât, ainsi que Cousin l'a prétendu, comme un jeu et une plaisanterie, c'était pour elle un cher symbole à quoi, malgré tant de persiflages, elle demeura obstinément attachée. Trente ans plus tard, en 1686, âgée de près de quatre-vingts ans, elle le reprenait encore dans ses Conversalions morales, sous la forme, cette fois, du Temple de l'Amitié où introduisent les trois portes de Reconnaissance, d'Estime et d'Inclination (21).
Les personnages de ses interminables romans en dix volumes, Ibrahim (1641) le Grand Cyras (1659), Clélie (1654), font à peu près tous le voyage aux contrées du Tendre. Au long de leurs aventures et de leurs histoires qui s'enchevêtrent, ils devisent de problèmes galants et même, si l'on ose dire, en bavardent. Est-il plus doux d'aimer une enjouée, une mélancolique, ou une capricieuse ? Est-il permis d'accepter un second amant si le premier est mort ? La
gloire est-elle Tapanage de l'amour? Un amant doitil désobéir à sa maîtresse si l'honneur l'y incite ? Doiton mettre de l'esprit dans les lettres d'amour? Vautil mieux être prisonnier de guerre ou prisonnier d'amour? Telles sontquelques-unes des difficultés qui préoccupent ces guerriers et ces conquérants, ces princes^ et ces citoyens, Cyrus et Cyaxare, Bru tus, Horatius Coclès et Porsenna. Les réponses, évidemment, sont toujours dociles aux lois de Tamour pur et de la vertu.
Si vous vous laissez emmener par M"^ de Scudéry, vous aborderez avec elle à l'île de Chypre, patrie du parfait amour :
« En notre cour, l'amour n^est pas seulement une simple passion comme partout ailleurs, mais une passion de nécessité et de bienséance : il faut que tous les hommes soient amoureux... Pour les dames, la coutume ne les oblige pas nécessairement à aimer, mais à souffrir seulement d'être aimées ; ... le principal honneur de nos belles est de retenir dans l'obéissance les esclaves qu'elles ont faits, par la seule puissance de leurs charmes, et non pas par des faveurs... Il n'est pourtant pas défendu aux dames de reconnaître la persévérance de leurs amants par une affection toute pure : au contraire Uranie l'ordonne. Ainsi, ayant trouvé lieu d'accorder l'innocence et 'amour, elles mènent une vie assez agréable et assez divertissante (22). »
Les agréments du corps, à eux seuls, ne sauraient susciter cet amour sincère et constant :
« La beauté acquiert quelques amants de qui l'amour ne dure pas plus qu'elle ; elle attire indifféremment les
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habiles et les stupides ; elle s'en va bien souvent devant la jeunesse, et s'en va toujours infailliblement aussitôt que la vieillesse approche : si bien que ceux qui n'ont aimé une femme que parce qu'elle était belle viennent à la mépriser et à la haïr (23). »
Le vrai amour, qui s'adresse aux qualités de l'âme, abhorre l'indiscrétion ;
« La Renommée et l'Amour n'ont jamais eu nulle amitié ensemble ; Mars a sans doute besoin d'elle en diverses occasions ; mais pour l'Amour le Dieu du silence doit être seul de ses amis ;... et la véritable gloire de deux personnes qui s'aiment consiste à être à eux-mêmes les uniques témoins de leur tendresse et de leur vertu (24). »
Pour précepte invariable il a surtout la fidélité : « Le crime du monde le plus noir et le plus lâche, c'est lorsqu'une affection est liée entre deux personnes et qu'elle vient à manquer de quelqu'un des deux côtés (25). » Il est vrai qu'on n'est pas maître de son cœur et que parfois, en dépit de soi-même, on cesse d'aimer ; mais l'on doit alors, pour garder la foi qu'on a jurée, simuler l'amour :
« Je veux qu'on aime par générosité lorsqu'on ne peut plus aimer par inclination, et je veux même, si l'on ne peut plus aimer du tout, qu'on se contraigne pourtant à agir comme si l'on aimait encore ; puisque c'est en cette seule occasion qu'il est permis de tromper innocemment, et qu'il est même beau de le faire (26). »
70 LES UTOPISTES DE l'aMOUU
Pour mieux nous inculquer sa conception de l'amour, M^^" de Scudéry la fait exposer, dans son roman de Cyras, par la poétesse Sapho sous les traits de qui elle s'est dépeinte. Illustre par ses dévergondages et ses malheurs, Sapho ne se transforme pas moins, à l'exemple de M''^ de Scudéry, en « vertueuse personne » qui, si elle honore et chérit Tamour, le tient pour obligatoirement chaste et pour incompatible avec la volupté, même avec la volupté légitime du mariage :
< Les Dieux qui n'ont jamais rien fait en vain n'ont pas mis inutilement en notre âme une certaine disposition aimante qui se trouve encore beaucoup plus forte dans les cœurs bien faits que dans les autres... Il n'y a rien de si doux que d'être aimée par une personne qu'on aime. Je condamne sans doute tous les dérèglements de l'amour, mais je ne condamne pas la passion qui les cause. —
« Je ne suis nullement dans le sentiment de ceux qui parlent de l'amour comme d'une chose qui ne peut être innocente si l'on n'a le dessein de s'épouser : car pour moi je vous avoue que dans la délicatesse que j'ai dans l'esprit et dans l'imagination, et dans l'idée que j'ai conçue de cette passion, je ne trouve pas cette sorte d'amour assez pure ni assez noble...
« Je veux qu'on espère d'être aimé, mais je ne veux pas qu'on espère rien davantage... J'entends qu'on m'aime ardemment ; qu'on n'aime que moi ; et qu'on m'aime avec respect. Je veux même que cet amour soit une amour tendre et sensible qui se fasse de grands plaisirs de fort petites choses; qui ait la solidité de l'amitié ; et qui soit fondée sur l'estime et sur l'inclination. Je veux de plus que cet amant soit fidèle et sincère : je
veux encore qu'il n'ait ni confident ni confidente de sa passion et qu'il renferme si bien dans son cœur tous les sentiments de son amour que je puisse me vanter d'être seule à les savoir. Je veux aussi qu'il me dise tous ses secrets ; qu'il partage toutes mes douleurs ; que ma conversation et ma vue fassent toute sa félicité ; que mon absence l'afflige sensiblement ; qu'il ne me dise jamais rien qui puisse me rendre son amour suspecte de faiblesse et qu'il me dise toujours tout ce qu'il faut pour me persuader qu'elle est ardente et qu'elle sera durable. Enfin... je veux un amant sans vouloir un mari; et je veux un amant qui, se contentant de la possession de mon cœur, m'aime jusques à la mort (27). »
Après avoir trop ardemment aimé les femmes, Sapho, selon la légende, s'éprit d'un galant jeune homme, Phaon ; et, comme il demeurait insensible, elle se jeta dans la mer. M"® de Scudéry, après de patientes recherches, a pu rétablir l'authentique histoire. Sapho et Phaon furent touchés mutuellement d'amour : « Ils convinrent même des conditions de leur amour : car Phaon promit solennellement à Sapho, qui le voulut ainsi, de ne désirer jamais rien d'elle que la possession de son cœur ; et elle lui promit aussi de ne recevoir jamais que lui dans le sien (28). » Afin de goûter plus librement leur tendresse, ils firent répandre par des amis la fausse nouvelle du suicide et quittèrent Lesbos pour le pays des Sauromates.
« Sapho et Phaon ont été reçus par la reine des Sauromates avec des honneurs qu'on n'avait jamais rendus à nuls autres étrangers... Phaon est présentement le plus
fidèle amant du monde ; et Sapho est la plus heureuse femme de la terre... Ils ont pourtant eu un petit démêlé depuis qu'ils sont là : car, comme il y a des lois pour l'amour et des juges qui ne connaissent que des choses qui regardent cette passion, Phaon prétendit devoir les obliger à condamner Sapho à lui permettre d'espérer de l'épouser un jour... Sapho Ht connaître si adroitement que pour s'aimer toujours avec une égale ardeur il fallait ne s'épouser jamais, que les juges ordonnèrent que Phaon ne l'en presserait point... De sorte que depuis cela ils ont toujours vécu dans la plus douce paix qu'on se puisse imaginer ; et ils jouissent enfin de tout ce que l'amour galante, délicate et tendre peut inspirer de plus doux dans les cœurs qui en sont possédés (29). »
Le plus extraordinaire est que M"' de Scudéry, de même que Sapho, rencontra l'amoureux qu'elle rêvait: ce fut en la personne de Pellisson. Elle avait dixsept ans de plus que lui et tous deux étaient fort laids, ce qui leur permit de ne point éprouver de concupiscence et d'atteindre, sans danger pour leur vertu, à la ville céleste du Tendre.
Ces ouvrages de Madeleine de Scudéry sont bien inférieurs à ceux de Gomberville et La Calprenède pour l'invention et la disposition des événements. Le récit traîne, sans élan, sans habileté. Quant aux portraits et aux caractères que Cousin a tant vantés, ils sont bien vagues, peu marqués, conventionnels, sans couleur et sans vie. Un seul personnage, me semblel-il, a quelque relief : c'est l'épouse de Tarquin, l'ambitieuse Tullie, qui trame assez bien ses intrigues, ses crimes et sa cruauté. Pourtant ces ouvrages offrent
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pour l'histoire des idées un réel intérêt. La chimère s'y manifeste, en politique non moins qu'en sentiment. N'y a-t-il point un furieux pamphlet dans ces paroles que M^^" de Scudéry prôte à Tarquin le Superbe :
« Je pose pour une vérité indubitable que quiconque voudra s'enfermer dans les bornes que le vulgaire donne à la justice et à la générosité ne fera jamais rien de grand du côté de la Fortune ; et que si on n'avait jamais violé de lois il n "y aurait jamais eu d'hommes qui se fussent mis sur la tête des autres et qu'il n'y aurait en tout l'univers ni rois, ni royaumes, ni inégalités de conditions (30). »
Féministe, moralisante et révolutionnaire, Madeleine de Scudéry reste vertueuse faute de tempérament.
Toutefois ne lui soyons point trop rigoureux. On cueille çà et là, dans les entretiens de ses romans, des réflexions fines ou touchantes comme en témoignent les textes déjà cités. Voici encore, par exemple, les derniers mots que prononce la sœur de Tullie, première femme de Tarquin, que le tyran a empoisonnée :
« Cette admirable personne, perdant une partie de sa patience en ce moment, retira son bras assez languissamment ; et se tournant vers Tarquin avec une langueur capable d'inspirer de la compassion à la cruauté même : je vous demande pardon, Seigneur, lui dit-elle en rougissant, de vous faire tant attendre et d'être si longtemps à mourir ; mais ce n'est pas ma faute (ajouta-
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t-elle en se tournant de l'autre côté), car j'ai pris tout le poison qu'on m'a donné (31). »
Quant à la déraison, au prix de celle que nous avons subie depuis lors. M"* de Scudéry peut presque passer pour sage. D'ailleurs elle n'est point si compassée que parfois, dans ses bons jours, elle ne consente à rire d'elle-même. Ainsi, dans Clélie, pour avoir affirmé « qu'une femme qui s'engage à une nouvelle affection aussitôt après la mort de son premier amant est une infidèle, et une infidèle plus inhumaine et plus insensible que si elle l'était pour un amant vivant », une dame s'attire cette riposte effrontée : « On voit bien, interrompit Pasithée en riant, que tous vos amants vivent et se portent bien (32). »
A Paris et en province on imitait la mode du Marais. Les bourgeoises se transmuaient en Précieuses, recevaient dans leurs ruelles, s'ingéniaient à s'attacher des nouvellistes et des versificateurs. Prudes ou coquettes, elles minaudaient, quintessenciaient leurs pensées et leurs phrases, tournaient le langage en jargon ; il est juste de noter que jamais M"* de Scudéry ne versa dans ce ridicule. Bientôt le bon sens français s'insurgea. Chansons, farces, pamphlets daubaient à l'envi les Précieuses ; et tel auteur qui, l'après-midi, faisait des grâces chez elles, le soir composait à leur propos de vifs couplets. Dès 1656 l'abbé de Pure, bel esprit réputé, publia la Précieuse ou le Mystère de la ruelle, satire où il raillait sous des noms supposés les plus illustres de ces dames. Puis, peu après cette escarmouche, Molière et Boi-
leau commencèrent leur rude polémique. Ce qu'ils attaquaient, qu'on ne s'y trompe point, ce n'était pas seulement les manières et les modes, l'afféterie et les simagrées, c'était surtout la chimère qu'ils voulaient ruiner au profit du réalisme et de la raison.
La tradition sentimentale ne laissa pourtant pas de se prolonger. En 1667 un curieux roman de Du Perret, la Cour d'amour ou les Bergers galants, décrit les coutumes amoureuses des anciens Marseillais ou Massiliens :
« Nos sages qui jugeaient qu'il était impossible de bannir l'Amour (qu'ils croyaient même nécessaire à la vie honnête et civile) tâchèrent, pour le moins, de lui donner des règles et de lui prescrire des lois raisonnables que les amants ne pussent pas enfreindre sans punition... Ils firent bâtir un très-beau temple à quelques quarante stades de Massilie... La divinité qu'ils voulurent qu'on y adorât fut nommée Callinire (comme qui dirait la Déesse de la bonté et de la beauté innocente et honnête)... Ayant fait connaître par ce temple combien on était obligé d'avoir une amour pure, constante et raisonnable, ils établirent un certain nombre de personnes de probité, d'entre deux âges, de l'un et de l'autre sexe, pour juger de tous les démêlés qui naîtraient entre les amants, et cette compagnie fut appelée la Cour d'Amour.
« Les bergères président en cette Cour si prudemment et si galamment établie et les bergers y sont comme leurs conseillers et leurs assistants... Les lois de cette
Cour et de Callinire veulent qu'on punisse les injustes entreprises des amants, l'infidélité et l'inconstance.
« Mais comme la Cour d'Amour n'a pas souvent de ces choses à vider, on y propose ordinairement des questions curieuses et galantes et on y lit les plus beaux ouvrages en vers de nos bergers (33). »
Ces coutumes ainsi que les aventures des bergers sont visiblement dérivées de l'Astrée.
Sur la fin du xvii® siècle une femme exquise hérita le patrimoine spirituel des troubadours et des platonisants, de l'Astrée et des Précieuses. Elle-même, au vrai, fut la dernière et la plus charmante des Précieuses, — une Précieuse venue après Racine et La Bruyère et assagie par la discipline du grand siècle, — en qui cependant continuait de brûler la chimère du parfait amour. Restée veuve en 1686 avec deux enfants, la marquise de Lambert, qui fut l'amie de Fénelon, eut un salon où fréquentèrent des gens de lettres comme La Motte et Fontenelle, et qui brilla jusqu'après la Régence. Elle connaissait bien l'amour, sa puissance, son bonheur et ses tourments, son inconstance et sa fatalité, celle qui dans l'Avis d'une mère à sa fille, écrivait ces lignes admirables :
« Si votre cœur a le malheur d'être attaqué par Tamour... pensez que ses plaisirs ne sont ni solides ni fidèles ; ils vous quittent, et quand ils ne vous feraient que ce mal, c'en est assez... L'amour, dans les commencements, ne vous présente que des fleurs et vous cache le danger... Enfin, jusques à ce que l'amour se soit rendu le maître, il est presque toujours ignoré. Dès qu'il s'est
fait sentir, fuyez, n'écoutez point les plaintes de votre cœur : l'amour ne s'arrache point de l'âme avec des efforts ordinaires ; il a trop d'intelligenpe avec notre cœur ; dès qu'il vous a surpris, tout est pour lui contre vous, et rien ne peut vous servir contre l'amour (34). »
Néanmoins elle aimait tant l'amour que, lorsqu'elle s'abandonnait à ses rêves, elle tâchait, comme les dames de Chypre, à l'accorder avec l'innocence et la vertu.
« On demande, disait-elle dans le Traité de V Amitié, si l'amitié peut subsister entre personnes de sexe différent. Gela est rare et difficile ; mais c'est l'amitié qui a le plus de charmes... Les femmes qui opposent leur devoir à l'amour, et qui vous offrent les charmes et les sentiments de l'amitié, quand d'ailleurs vous leur trouvez le même mérite qu'aux hommes, peut-on mieux faire que de se lier à elles ? Il est sûr que de toutes les unions c'est la plus délicieuse (35). »
Et, dans ses Réflexions sur les femmes :
« La plupart des hommes n'aiment que d'une manière vulgaire, ils n'ont qu'un objet. Ils se proposent un terme dans l'amour, où ils espèrent d'arriver : après bien des mystères ils ne se reposent que dans les plaisirs. Je suis toujours surprise qu'on ne veuille pas raffiner sur le plus délicieux sentiment que nous ayons. Ce qui s'appelle le terme de l'amour est peu de chose. Pour un cœur tendre il y a une ambition plus élevée à avoir ; c'est de porter nos sentiments, et ceux de la personne aimée, au dernier degré de délicatesse, et de les rendre toujours plus tendres, plus vifs et plus occupants. Il y a un plaisir plus
touchant et plus durable que la liaison des sens : c'est l'union des cœurs, ce penchant secret qui vous porte vers ce que vous aimez, cet épanchement de l'àme, cette certitude qu'il y a une personne au monde qui ne vit que pour vous et qui ferait tout pour vous sauver un chagrin (36). »
Aussi M""^ de Lambert apprécie-t-elle fort la politesse des mœurs et des entretiens, les usages de courtoisie qu'ont élaborés nos aïeux et qui, tout en maintenant la décence, favorisent l'intimité des âmes. Pour mieux retenir les hommes dans la compagnie des femmes, elle défend contre Molière la culture intellectuelle de son sexe. Et elle nous montre les agréments que réservait à certains êtres privilégiés de cœur et d'esprit la société d'autrefois :
« Quoique la Nation Française soit déchue de l'ancienne galanterie, il faut pourtant convenir qu'aucune autre nation ne l'avait ni plus poussée, ni plus épurée. Les hommes en ont fait un art de plaire... Les femmes se sont donné des règles pour leur résister. Comme elles jouissent d'une grande liberté en France, et qu'elles ne sont gardées que par leur pudeur et par les bienséances, elles ont su opposer leur devoir aux impressions de l'amour. C'est des désirs et des desseins des hommes, de la pudeur et de la retenue des femmes, que se forme le commerce délicat qui polit l'esprit et qui épure le cœur, car l'amour perfectionne les âmes bien nées (37). »
L'amour ainsi conçu apparaissait à M""^ de Lambert, toute sage qu'elle était, un bien suprême et sans mélange à qui elle dédiait cette louange passionnée :
« Celles qui sont destinées à vivre d'une vie de sentiment sentent que l'amour est plus nécessaire à la vie de l'esprit que les aliments ne le sont à celle du corps... Quand il ne nous coûte ni vertu ni bienséance, nous jouissons d'un bonheur sans interruption... Il y a dans cette sorte d'amour des plaisirs sans douleur et une espèce d immensité de bonheur qui anéantit tous les malheurs... L'amour est à Tâme ce que la lumière est aux yeux (38). »
Et jamais, sans doute, une phrase plus fervente n'a exprimé reffort tendre et désespéré que font les âmes pour échapper à soi-même et se donner :
« J'ai toujours été étonnée qu'on pût associer d'autres passions à l'amour, qu'on laissât du vide dans son cœur, et qu'après avoir tout donné on ne fût pas uniquement occupé de ce qu'on aime (39). »
Aussi bien M""® de Lambert ne s'en faisait point accroire sur sa rêverie; et sa méditation s'achevait en sourire : « J'ai imaginé une métaphysique d'amour : la pratiquera qui pourra (40). »
Sans vouloir aborder le public, elle écrivait à l'intention de ses proches et de rares confidents. Sensible au charme des phrases, elle estimait peu convenable à une femme de se produire comme auteur. Il nous faut bénir ses amis d'avoir indiscrètement enfreint son vœu. Nous leur devons de posséder, pour notre enchantement, gracieuse et noble comme un pastel ancien, cette œuvre où une âme lucide et maîtresse de soi écoute ses désirs et ses songes, et qui, parente à la fois de l'Aslrée et de la Princesse de C lèves ^ est une merveille de l'esprit français.