EMILE ZOLA OU LE ROMANTISME DE L'ÉGOUT
La réputation usurpée d'Emile Zola, le succès numérique de ses indigestes volumes, son intervention funeste dans la politique de l'Antifrance au moment de l'affaire Dreyfus, son incorporation avec le régime républicain, sa mort bizarre, demeurée mystérieuse, et le scandale de sa panthéonisation, tout cela constitue une image violente de l'avilissement d'une partie de l'esprit public chez nous, pendant la période de l'entre-deux-guerres.
Ce qu'on a appelé la « gloire » de cet écrivain, à la fois abondant et vide, correspond assez à un tam-tam nègre, organisé pendant vingt ans autour de la rupture d'une conduite d'égout. Ses miasmes empuantissaient l'atmosphère, tandis que retentissaient les cris et les chocs de cette masse informe contre une presse, ou affolée, ou vénale. On sait que le jugement le plus dur porté, de son vivant, contre
ça LKS rft:LYRES DANS LES HOMME??.
Zola, fut celui d'Anatole France, le rangeant au nombre de ces malheureux d©nt on peut dire « qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas nés ». Gela, dans le même article où la Terre était ainsi définie : a Les Géorgiques de la crapule ». Il semble difficile de trouver mieux. Aujourd'hui que le silence et la non-lecture (mais fut-il jamais vraiment lu?) retombent, comme une pluie noire, sur le tombereau déchargé du naturalisme, aujourd'hui que le fait immense et terrible de la grande guerre montre, jusqu'au fond, l'erreur et la nocivité de cette vie et de cette œuvre, je dénoncerai, dans Zola, le primaire romantique et, dans ses quarante volumes, la monotone sentine d'un talent court, certain, mais dévoyé. Il n'est guère d'imagination plus pauvre que la sienne. Il a refait tout le temps, comme une machine, le même bouquin, et suivant le même procédé, avec des défauts et tares d'autant plus visibles qu'il les répétait plus souvent. Ge fut un chien phénomène, doué du langage, et du sensorium, si caractéristique, du chien. Il ne faut pas s'étonner que la chiennerie démocratique se soit reconnue et saluée en lui. Sa vision de l'être, du milieu, de l'habitat, des circonstances, est celle du chien. La place prépondérante qu'il accorde à l'instinct, tout cru et débridé, est celle que lui attribue le chien. Il avait, du chien, le nez, bifide
ÉMTLE ZOLA. qS
au bout, dans une physionomie chagrine et infatuée, et la nervoiiité ries extrémités, mains ou pieds, à l'aide desquelles il rajustait son lorgnon, ou trifouillait ses oreilles, ou grattait le sol, aussitôt qu'on le contredisait. En revanche, il n'avait du chien, ni la fidélité, ni le regard affectueux, ni la gratitude sympathique.
Je l'ai beaucoup connu, beaucoup observé, beaucoup écouté, beaucoup confronté avec ses ouvrages; et les propos de lui, qu'on trouvera ici, que reconnaîtront ses familiers, sont la reproduction exacte de ceux qu'il tenait, en zézayant, chez mon père, chez Goncourt, chez nos amis, chez son éditeur Charpentier notamment, chez les Ménard-Dorian, dans tous les milieux où il fréquentait. Je lui ai vu des moments, assez rares, d'émotion vraie et de bonhomie ; d'autres, plus fréquents, d'envie (une envie sombre, bizarrement située), et de surveillance aiguë de soi et d'autrui. Son infatuation était extrême et comique. Il portait un jugement brei sur des travaux fort éloignés de sa compétence, sur des valeurs fort supérieures à la sienne. Peu ou point de culture. Le goût et la vénération du manuel, du résumé, de la science portative et en dix leçons. Sa philosophie, courte et crasseuse comme un orteil de pauvre homme, dans le soulier éculé de l'évolution, n'admettait pas « un Dieu perfonnel, mou
bon ami », ni un dogme défendu par des commandements, ni la prière « bonne pour les vieilles femmes », ni, bien entendu, le miracle. Le maître de Médan savait, une fois pour toutes, qu'il n'y a que la mère Nature, le grand Pan, jouant des tours aux humains, à l'intérieur de lois que découvrent peu à peu les « véants », ou géants, parmi lesquels il se rangeait, lui, Zola, au premier rang. La première de ces lois s'appelle Justice (et a donné naissance à la gravitation), la seconde Vérité, la troisième Lumière. Il y en a encore une quatrième qui répond au nom de Fécondité. Prière de ne pas oublier les majuscules, condiment obligé du naturalisme. En somme, ce sur-Homais que fut l'auteur des /^ou^o/z-Mac^uar^ en quarante mille pages de copie, concevait un monde très mauvais et farci de risques et d'embêtements de toute sorte, à commencer par la nécessité de mourir, un monde tout à fait ignorant et stupide, mais qui devenait, avec le temps, très bon, très sage et parfait, en éliminant ses erreurs. Comment cela ? Par la science. Il fallait entendre Zola répéter « la Fienfe, mon bon » pour comprendre ce que ce terme, vague et solennel, représentait à ses yeux d'ignorant, c'est le cas de le dire, encyclopédique.
Un peu plus tard, il adopta u le Travail », comme si ce mot renfermait à la fois toutes les promesses,
toutes les félicités et la solution de tous les mystères
relatifs, nichés dans le mystère absolu. Dans la
seconde moitié de sa vie, notamment à partir de
l'Œuvre, ce moraliste cacographe montait en chaire à
tout bout de champ et à propos de tout. Il répétait,
en griffant ses oreilles : « Au fond, je fuis un mora-
lifte. » Et le plus drôle est qu'il le croyait ! Edmond
de Goncourt disait de lui, en haussant les épaules :
« Un moraliste enfermé dans ses cabinets », et
Rochefort, avec sa joyeuse humeur narquoise : u Un
moraliste ! Ah, ah ! elle est bien bonne, dites plutôt
un vulgaire cochon, oui, oui, mais c'est tout à fait
ça, pourquoi ne pas l'avouer. Ta, ta, ta, ta ! Vous
pensez si je le connais, le paroissien ! )^ Drumont
ajoutait, en riant et pouffant dans sa barbe : « Jamais
un pareil tas d'immondices n'a été élevé dans notre
littérature, en si peu de temps. C'est fabuleux, mon
ami ! L'autre nuit, ne dormant pas, je suis descendu
pour chercher im livre dans ma bibliothèque. Sur
un rayon flottait une odeur bizarre, fâcheuse... vous
me comprenez ; cela venait de trois volumes de
Zola, échoués là je ne sais comment, car j'avais
donné l'ordre au domestique de les restituer aux
ordures. » QuantàLemaître, il lui arrivait de s'écrier,
après quelques moments de silence et de réflexion :
u Mon Dieu, Léon, que ce Zola est bête ! Comment
votre cher père pouvait-il avoir du goût pour cet
animal de Zôia ! n De tout ce milieu littéraire, vers i8g6, Coppéô était le seul qui défendît encore le talent de Zola et son habileté, d'ailleurs réelle, à peindre les foules et la brutalité de l'instinct. Tous les autres en avaient par-dessus la tête et saluaient l'apparition de chacun de ses nouveaux volumes, calqué servilement sur le précédent, d'un « encore » significatif. Zola se plaignait que la critique lui fit avaler, chaque matin, un crapaud. Mais il ne tenait pas compte de ce fait qu'il infligeait à cette même critique, chaque année, la dégustation de quelque chose de beaucoup plus écœurant et indigeste encore qu'un crapaud.
On l'a comparé à Restif de la Bretonne, pour la trivialité mise en tartines et l'abondance. Il y a du vrai. La pyramide des Monsieur Nicolas dépasse encore celle des Roiigon-Macquart. Le fatras de l'auteur du Paysan perverti \diut le fatras de l'auteur de /a Terre. La prétention de Restif, comme celle de Zola, était immense. Leurs « moralismes », charcutiers et orduriers, leurs besoins de prêche (qui se remarquent chez la plupart des pervertis), se ressemblaient. Néanmoins, il y avait, chez Restif, un certain goût de la psychologie, dans le ruisseau et dans la fange, qui ne se retrouve nullement chez Zoia. Les humains que peint Zola ne sont que des quadrupèdes redressés, uniquement composés d'appétits, de convoitises.
de concupiscences et cherchant leur assouvissement immédiat. Les caractères n'existent point pour lui, ni les sentiments, définis ou intermédiaires, ni, à plus forte raison, leurs nuances et mélanges divers. Il n'admet que les tempéraments^ bilieux, sanguin, lymphatique, nerveux, etc., selon la vieille nomenclature des physiocrates. Ouvrez un des premiers volumes, et le meilleur de sa série, l'Assommoir, et regardez comment sont introduits et présentés Coupeau, Gervaise, Lantier, les Lorilleux, etc. Deux, trois, quatre gros traits matériels et généraux, au maximum, une habitude, un tic, deux ou trois gestes, et voilà « le bonhomme campé », comme disait Flaubert, maître de l'école du Renfermé et dont l'influence sur Zola fut réelle. En d'autres termes l'humanisme (qui seul fait les œuvres fortes et durables, les œuvres reliées à l'esprit) est totalement absent chez Zola. D'où l'horreur particulière qui se dégage de sa (( série » , comparable à des gaufres de boue, façonnées sous un ciel noir, par un empoisonneur ignare et pédant.
L'antiquité était pour lui lettre morte. Quand mon père, grand lecteur, fort latiniste et habile à reprendre, sans querelle, les modernes par les anciens, alléguait Virgile, Ovide ou Tacite, Zola se taisait, maussade et bougon, comme si on lui faisait une injure personnelle. Il professait que les héros d'Homère et de
V Enéide étaient des « personnages de fer-blanc ». — (( Pourquoi de fer blanc, Zola ? (demandait mon père amusé). — Je les fens ainsi, je vous donne mon fentiment, mon bon ami, rien de plus. Que serions-nous sans la finférité ? » C'était son dada, la sincérité, et il la mettait à toutes les sauces, alors qu'il pouvait être, si sa vanité ou son intérêt l'exigeait, remarquablement insincère et même retors. Cependant son mépris de la poésie et du lyrisme était sincère et cela est curieux chez un homme qui donne parfois certaines ailes, sombres et brenneuses, à la misère, à la rage et à l'abêtissement (voir Germinal, la Joie de vivre, la Faute de l'abbé Mouret, passim). C'est que le romantisme est, comme j'ai essayé de l'établir à propos de Victor Hugo, une déformation, une maladie du lyrisme, tenant à la prédominance excessive du vocable sur la pensée et de l'impulsion sur la raison. Zola, romantique de l'ignoble, avait ainsi une répulsion naturelle pour Fart élevé et sain, dont il était, en quelque façon, la tumeur, parvenue au dernier point de dégénérescence Cela est sensible dans le Rêve, cette histoire abasourdissante des amours, tragiques et contrariées, d'une jolie petite chasublière et d'un beau jeune homme de vitrail, ce conte bleu (d'un bleu de tablier de bonne) que nous qualifiions, nous les jeunes et les irrespectueux, dès qu'il apparut, comme beaucoup
plus inspiré du père le Dindon que de la mère l'Oie Mais il faut, auparavant, que je vous expose les stades biologiques du hizarre produit que fut Zola : le Rêve est de 1888. Emile Zola a quarante-huit ans. Il aies gros tirages, qu'il prend pour la gloire, la santé, un intérieur agréable, bien qu'encombré, selon Goncourt, d'affreuses moyenâgeries (imitationhantise du bric à-brac de Hugo à Hautevillej, une méthode de travail « afarné, mon bon ami » (nous en reparlerons), et la certitude d'une a miffion » à accomplir. J'ai cru démêler, à travers ses propos assez généraux, que cette mission consistait à arracher les hommes à la conception u furannée » de la Providence et d'une volonté supérieure à la leur, pour les rabattre sur un plan évangélique nouveau, où le labeur, l'avancement des sciences et la justice sociale, ardemment pratiquée, suffiraient à tout. Mais, pour remplir cette mission, une étonnante chasteté était nécessaire et Zola ne cessait de prôner cette vertu, d'ailleurs éminente, dans les salons, les journaux, au grenier Goncourt, à l'aide d'une éloquence verbeuse, qui faisait un amusant contraste avec le contenu de ses romans, de Nana à Pot- Bouille et à la Terre. Je me rappelle notamment le souper de Sapho où Zola, assis à côté d'une artiste célèbre pour sa beauté, son charme et son talent (pourquoi ne pas la nommer, c'était M"*" Jane Hading)
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ÎOO LES OKUVRES DANS LES HOMMES.
et qui semblait descendue d'une toile de Tiépolo ou de Véronèse, lui déclara soudain, dans un de ces silences où on dit que les anges passent : a Moi, madame, je fuis un fafte, et je mets avant tout la fafteté. )) L'ange du fou-rire passa en effet. Pendant trois mois et davantage, chaque fois que les convives de ce souper, demeuré célèbre dans nos annales, s'abordaient, ils déclaraient emphatiquement : « Moi, madame, je suis un fafte. » C'était le temps où le pauvre Mau passant, ancien des Soirées de Médan, mais détaché des dites soirées, commençait à donner des signes manifestes de dérangement cérébral ; et Zola attribuait cette paralysie générale commençante à des manquements à la vertu cardinale qu'il considérait comme indispensable à la u miffion » de l'homme de lettres. Il prenait Maupassant dans les coins et le chapitrait ; après quoi l'auteur de Boule de suif, les sourcils froncés, le front plissé, l'œil assombri, disait à mon père : a 11 m'embête, Zola, avec son sermon. Il n'est tout de même pas mon confesseur ! »
C'est alors que le chantre des Rougon-Macquart se mit à parler d'un projet (car tous ses récits tournaient autour de lui) auquel il attachait une extraordinaire importance : il s'agissait d'une paraphrase de la Légende dorée, d'une sorte de roman mystique, baigné d'une lumière mystique, composé de per-
sonnages mystiques, se mouvant dans une atmosphère mystique, à l'ombre d'une cathédrale. L'antithèse d'un pareil ouvrage avec ses congénères de l'arbre généalogique Roiigon-Macquart enchantait Zola et le faisait rire. Il supputait, par avance, les articles stupéfaits et déconcertés de ses habituels critiques, Zoïles et verseurs de a crapauds ». Il conjecturait l'émoi du public, son ébahissement et la bonne semence lancée à pleines mains. Car, dans sa fièvre de métaphores laborieuses, il se comparait fréquemment au laboureur qui jette sa graine avec le geste auguste que l'on connaît, au forgeron courbé sur son enclume, au tisserand devant son métier, et il en éprouvait quelque attendrissement. Le Rêve, en effet, à son apparition, étonna, mais beaucoup plus par l'insignifiance de son fond, de son affabulation et de ses ornements factices, que par son contraste avec le reste de la série. La chimie, par certaines liltrations, extrait de l'eau pure d'un champ d'épandage et fabrique du bleu et du rose « fra angelico « en distillant des engrais. Telle est l'impression que donne le Rêve, où la vitrauphanie remplace le vitrail, où la chasuble paraît fabriquée, dans les prisons, par des repenties, où l'encens répand une odeur douteuse, où les anges ont l'air tout bonnement de têtes d'enfants fraîchement coupées. La raison de ce ratage est très simple :
Zola a voulu peindre là des sentiments qu'il était incapable de concevoir (c'est la même erreur fondamentale que dans Lourdes) et manier un vocabulaire auquel il était complètement fermé. Il nous offre ainsi le spectacle d'un égoutier s'appliquant à un point de dentelle blanche et vaporeuse, avec un pic et des mains noires. Le Rêve est le produit ahurissant de l'infatuation, dont j'ai parlé plus haut, et qui faisait croire à Zola qu'en cinq minutes de conversation avec un moine on connaît saint Thomas d'Aquin, et que la théologie s'apprend en six leçons, d'après les méthodes et les manuels Roret. De 187 1 à 19 14, pendant toute la période de l'entre-deuxguerres, ce travers, d'un si puissant comique, que personnifie Emile Zola a été partagé par un nombre considérable de simili-érudits, de demi-savants, et même de savants véritables, pour lesquels tantôt le déterminisme, tantôt le fatalisme, tantôt l'évolutionnisme, tantôt le pragmatisme, tantôt le modernisme, étaient successivement les clés destinées à ouvrir l'univers jusqu'au fond. Quand la clé ne s'adaptait pas, eh bien ! l'on affirmait que la serrure avait tort. Le pins joli, c*est que ceux qui étaient eensés combattre ces aspects divers du matérialisme et réfuter ces erreurs grossières, combattaient et réfutaient sur un plan et avec des armes empruntés précisément à ces erreurs. Tel Brunetière, pauvre
critique, dénué de toute logique et de tout sentiment littéraire, exposant ses « motifs d'espérer » et ses (( raisons de croire » en partant de Darwin et de l'évolution. Ce procédé, parfaitement imbécile, passait alors pour le fin du fin et, transposé de la critique à la politique, a donné les résultats négatifs et désastreux qu'on pouvait attendre.
On sait comment Zola travaillait. 11 l'expliquait à tout venant. Il écrivait, chaque matin, d'après un plan préétabli, un nombre déterminé de pages, et quand ce chiffre était atteint, mais alors seulement, il s'arrêtait. Certains de ces plans ont été publiés. D'autres se trouvent, je crois, à la Bibliothèque Nationale, transformée ainsi, pour un de ses casiers, en dépotoir. Car j'imagine avec peine le maniaque qui irait, d'ici quelques années, étudier, dans le texte, ces misères que sont les manuscrits, épreuves et gloses, du contremaître déguisé en maître. Une œuvre inférieure, mais diverse, peut à la rigueur exciter la curiosité des spécialistes, désireux de voir comment c'est fait. Ici, Zola a répété quarante-cinq fois le même volume, présentant des péripéties brutales, identiques ou très analogues, entre mannequins naturalisés, habillés en ouvriers, en paysans ou en bourgeois des deux sexes, monotonement composés d'une moelle épinière, d'un tube digestif et de quelques annexes sur lesquelles je n'insiste
ï©4 LES OEUVRES DANS LES HOMMES.
pas. Les dialogues, d'une rare Irivialilé, se répètent, stéréotypés, d'un Rougon à Fautre et du premier au dernier Macqpart, sauf dans VAssommoiry où un argot savoureux et une verve drue atteignent par endroits (la noce, le dîner, la promenade au Louvre) au grand et véritable comique. Ces coups de lumière sur le lac de purin sont malheureusement trop rares. Il n'existent plus dans les dernires bouquins. La platitude du style de Zola (une des causes de son immense succès de vente) apparaît surtout quand le ton s'élève et quand la u mission » philosophicosociale commence. Ce primaire exalté se composait ses propres clichés (que l'on voit reparaître, au bout d'un certain nombre de pages, comme des figurants de revue, et qu'il comparait aux leit-motifs w^agnériens), où l'or du soleil, levant ou couchant, les bonnes intentions d'un travailleur musclé, d'une femme solide nourrissant un ou deux enfants à la mamelle (jamais au biberon, ni à la tasse), un avenir incomparablement supérieur au sinistre ou dégoûtant présent, l'absence, officiellement constatée, du bon Dieu que remplace une bizarre gendarmerie morale et spontanée, l'apologie pathétique du travail pour le travail et de la saine fatigue, avancent à la parade, saluent le lecteur, puis s'en vont. Cela se produit, en général, vers la page 65o, 700; ou même 760, car l'auteur aimait a les grands machins », les
« fortes constructions bien charpentées, » les tomes denses et compacts, où il voyait un signe de puissance, d'acharnement, et une garantie de durée.
Ce qui caractérise le grand romancier ou, plus simplement, le grand écrivain, c'est, d'abord, la conception d'ensemble, puis la conception de détail, et enfin la réalisation. Mais, en fait, l'homme de lettres, le dramaturge, le poète voient apparaître en même temps, comme dans l'illumination .brusque, et saccadée par les éclairs, d'un soir d'orage, les perspectives de bois, d'eau et de plaines, avec les arbres et habitations du coteau. Cela, dès qu'il s'assied à sa table de travail. De l'évocation simultanée et graduée de ces plans et perspectives dépend la cohésion de toute l'œuvre, et de chacune des parcelles de ces parties. Plus l'imagination du créateur est adhérente à cet ensemble de petits ensembles, et plus l'ouvrage est fort, pénétrant, chargé de suc et lancé sûrement à travers le temps, ses alternatives d'éveil et d'oubli. La vision dantesque, avec ses trois étages, enfer, purgatoire et la rose tournante du paradis, est toujours, plus ou moins, la genèse instantanée de l'œuvre durable, de Vexegi nioiiumentum...
Il en est ainsi de la Comédie humaine de Balzac, qui servit de modèle à Zola, comme un tableau de Rembrandt à un copiste de l'école du soir. J'essaierai
un jour d'exposer ici la conception balzacienne de la société française à son époque et l'origine de cette conception dans ses rapports avec l'épopée napoléonienne. Balzac est, selon moi, un conglomérat héréditaire étonnant, à la façon de Shakespeare (moins la cime lyrique), et ses volumes compacts, flamboyants malgré cendre et scories, sont, avant toutç, la projection, l'élimination graphique de ses hérédofigures intérieures, de ce que j'ai appelé les (( personimages ». Zola, ai-je dit, est un primaire, mais un primaire qui sent la force et la foule, et qui sait exprimer la foule. Il lit Balzac, il en est frappé, il veut, lui aussi, écrire en série et décrire la société du second Empire, comme Balzac a fait pour le premier et pour la Restauration. Il lui faut un fil conducteur, un lien « scientifique », rattachant les fragments épars de cette u vafte fresque, de proportions vigantesques, mon bon ami » dont il entretient ses amis littéraires. Ce sera le Traité philosophique et physiologique de ^Hérédité nouvelle du docteur Prosper Lucas (i85o), où l'on ne trouve aucune philosophie, où la physiologie est arbitraire, et où des conjectures simplistes remplacent l'examen et le raisonnement. L'hérédité est, en effet, le grand effort de continuité de la nature naturante (comme disait Spinoza) luttant contre la faulx, le sablier et la désagrégation de l'individu;
mais la conception matérialiste de l'hérédité, qui rejoint celle de l'évolution darwinienne, est un des plus pauvres produits de cet esprit humain, auquel il arrive périodiquement (par manque d'humilité) de prendre ses tâtonnements pour des résultats définitifs. L'école matérialiste de la seconde moitié du xix° siècle considérait l'hérédité comme la seule immortalité relative à laquelle l'homme ait droit. Nous considérons aujourd'hui que ce qui est transmissible, héréditaire dans l'homme, c'est-à-dire le moi, est caduc et mortel, au bout de quelques générations ; mais qu'il y a, pour chaque humain, considéré en lui-même, autre chose de plus fort et de plus haut, le soi, intransmissible, héréditairement parlant, et immortel ^ La volonté, la faculté créatrice, l'équilibre raisonnable, voilà le 5o/. Penchants, instincts, hérédofigures, etc., appartiennent au moi. Ce qui fait l'œuvre d'art, sous toutes ses formes, et celle-là même qui consiste à vivre conformément à la raison, c'est la lutte du soi et du moi. Déprimante ou avilissante, quand elle s'achève par la victoire du moi, des penchants et des instincts sur la raison divine, l'œuvre d'art est exaltante et roborative dans le cas contraire, quand elle montre, après bien des écarts, des alternatives cruelles et
I . Voir l'Hérédo et le Monde des Images (Nouvelle Librairie Nationale), passim.
des répétitions, le triomphe final de la raison, fûtce dans la mort.
Un pareil langage, tenu du temps de Charcot et de Zola, aurait été mis aussitôt sur le compte du cléricalisme et de la réaction. J'ai dit que c'était une époque plate, où les meilleurs se laissaient intimider et interloquer par les sots. J'entends encore les insanités proférées par Zola (qui ne vaut pas Eugène Sue) au sujet des jésuites. Grand admirateur de ce prince des psychologues qu'est saint Ignace de Loyola, je lui tenais tète en riant; car il n'avait certainement jamais ouvert les Exercices spirituels, bréviaire des rapports réciproques de l'intelligence et de la volonté, que Barrés a remis en honneur dans les milieux de lettres. Zola préférait, aux Exercices spirituels, V Hérédité naturelle du pauvre Lucas, de même qu'il mettait bien au-dessus de saint Thomas, ou de Pascal (qu'il n'avait sans doute jamais ouverts) les larves argentées de l'Encyclopédie. On n'imagine pas les propos comiques (car il était bavard) qu'il tenait, d'un ton docte, au fumoir, après le dîner, sur ce qu'il appelait son hygiène mentale et ses indigentes façons de se documenter... Le document humain!... Que d'encre versée sur cette expression falote, dont le contremaître de Médan saupoudrait son effarante critique romanesque, sa non moins ahurissante dramaturgie.
Les plus belles, les plus solides âneries et bourdes psychologiques et philosophiques (si l'on peut dire) du siècle précédant se trouvent dans Mes haines (quel titre!), le Roman expérimental, le Nataralisme au théâtre, les Romanciers naturalistes, efc. De même que les plus solides âneries et bourdes scientifiques et biologiques vse trouvent dans la collection, évolutionniste et déterministe, du docteur Letourneau. Je vous recommande surtout le Roman expérimental, où se remarque la fameuse étude sur Claude Bernard et « le déterminifme, hein Daudet » l C'est un des morceaux les plus involontairement gais de notre littérature; Labiche et Gourteline pâlissent à côté. En voici la conclusion, dont toute analyse abolirait la saveur. Le chien Emile a coiffé le bonnet carré et il explique, Claude Bernard en main (Lucas étant momentanément délaissé), comment tout se passe et va se passer. C'est de la vaticination pour tireuse de cartes. « Le romancier expérimentateur est donc celui qui accepte les faits prouvés, qui montre, dans l'homme et dans la société, le mécanisme des phénomènes dont la science est maîtresse et qui ne fait intervenir son sentiment personnel que dans les phénomènes dont le déterminisme n'est point encore fixé, en tâchant de contrôler, le plus qu'il le pourra, ce sentiment personnel, cette idée a priori, par l'observation et par l'expérience.
« Je ne saurais entendre notre littérature naturaliste d'une autre façon. Je n'ai parlé que du roman expérimental, mais je suis fermement convaincu que la méthode, après avoir triomphé dans This toire et dans la critique, triomphera partout, au théâtre et même en poésie. C'est une évolution fatale... L'homme métaphysique est mort. Tout notre terrain se transforme avec l'homme physiologique . (Cest tout bonnement pj^vdigieux : Zola inaugure un nouvel univers !) Sans doute, la colère d'Achille, l'amour de Didon demeureront des peintures éternellement belles (Monsieur est bien bon !) Mais voilà que le besoin nous prend d'analyser la colère et l'amour et de voir au juste comment ces passions fonctionnent dans l'être humain. (Ni Homère, ni Virgile, ni Corneille, ni Racine, ni Eschyle, ni Sophocle, ni Shakespeare, ni Dante ne s'en étaient en effet jamais doutés, ni préoccupés avant Lucas, Claude Bernard et Zola.) Le point de vue est nouveau fo/i .' combien!), il devient expérimental au lieu d'être philosophique. En somme fa en somme » est charmant), tout se résume dans ce grand fait ; la méthode expérimentale, aussi bien dans les lettres (jue dans les sciences, est en train de déterminer les phénomènes naturels, individuels et sociaux, dont la métaphysique n'avait donné, jusqu'ici, que des explications irrationnelles et surnaturelles. )>
EMILE ZOLA. m
Comme tirade du bonhomme Godichon, il faut avouer que c'est assez réussi. Notez qu'aucun u déterminisme )) n'intervient dans le roman, où l'auteur fait ce qu'il veut de ses personnages, pourvu que l'intrigue demeure vraisemblable; ni au théâtre où les sautes brusques de caractère et de tempérament constituent justement les meilleures péripéties tragiques. Dans les individus, comme dans les courants philosophiques et littéraires, « l'évolution » de Zola est une bonne blague, sur laquelle pleuvent les démentis de l'expérience. Il y a, dans l'être, un principe de réaction, de brise-évolution, de spontanéité, et aussi de miracle (Sainte-Beuve lui-même Ta signalé, ce principe, dans une phrase fameuse sur le tonnerre, la Voix, et le chemin de Damas) qui rend absurderaffirmation tranchante du primaire Zola. Rien de plus malléable, ni de plus divers et imprévu que l'homme, quand la clé qui convient est touchée. Les événements sont conditionnés, et d'autant plus qu'ils s'éloignent de l'homme vers la nature. Mais l'homme, qui meut les événements, est libre, s'il a mérité, par son effort volontaire, cette liberté. Le fataliste Spinoza lui-même dit quelque part, assez bizarrement, que « quiconque possède un corps apte à un plus « grand nombre de fonctions, possède une âme dont la plus grande partie est immortelle n. L'homme n'est ni une équation,
ni un mécanisme. C'est un feu qui a reçu forme, une eau figurée, un limon animé, et la multiplicité de ses combinaisons corporo-mentales, immédiates, prochaines ou lointaines, est infinie.
Claude Bernard, choisi par Zola aussi, au petit bonheur et sur indication, comme arbitre de la littérature et du théâtre français, Claude Bernard est un bon exemple des échappées indéterminables de l'esprit humain. C'est un homme doué de génie dans le domaine de la découverte, d'une rare faiblesse dans le domaine du raisonnement. Son induction scientifique est admirable de spontanéité et de verdeur, en tenant compte des erreurs et a bûches » inévitables (Voir notamment Leçons sur la fièvre.) Sa déduction philosophique et doctrinaire est enfantine. U Introduction à la médecine expérimentale (bréviaire de Zola) est ainsi un mélange, à parties égales, de sublime et d'inconsistant, selon que l'auteur est sur son terrain, l'organisme humain, ou sur ce qui commande l'organisme humain lui-même, l'archétype idéal, si vous voulez, le rayonnant domaine, supérieur aux effets et aux causes, à leur enchaînement, et où le savant sans sagesse patauge lamentablement. Claude (le prénom, l'individualité, le soi) est étonnant. Bernard (la lignée) est médiocre. Aujourd'hui, sous nos yeux, le déterminisme, qui, d'après Zola, devait tout régenter, gît
EMILE ZOLA. Il3
en morceaux, alors qu'une partie (notamment la plus hypothétique) des études semi-expérimentales sur le sucre du foie, l'action du curare, et les courants médullaires, a survécu au ravage du temps, ravages plus cruels encore aux savants qu'aux jolies femmes. Les morceaux, demeurés excellents, de Claude Bernard, sont justement ceux extérieurs au « déterminisme », au fatalisme habillé en garçon de laboratoire, qu'il prétendait naïvement instaurer. Quant au théâtre, dit naturaliste, nous sommes cette fois en plein burlesque : (( Le théâtre sera naturaliste, ou il ne sera pas, » déclare Zola. Peut-on dire du théâtre de François de Curel, peut-on dire de celui de Maeterlinck que ce sont des théâtres naturalistes ? Là, comme dans le roman, les pronostications vaines de Zola se sont effondrées. Mais si quelques pages de r Assommoir, de la Joie de vivre et de Germinal conservent, aux yeux du lecteur indulgent, une certaine vigueur descriptive et viscérale (alors que tout le reste est bon pour les baraques et musées scientifiques de la foire, réservés (( aux hommes seulement »), les mélodrames, tirés des romans, et écrits en collaboration avec l'effrayant polichinelle hébreu William Busnach, n'ont de nom dans aucune langue. Ce sont d'innommables détritus de détritus, découpés en cinq tranches, ou actes, et numérotés. Je me rappelle, il y a une
ni LES OEUVRES DANS LES HOMMES.
trentaine d'années, la consternation de la salle de répétition générale, devant la reprise de VAssommoir. On se demandait comment ces enluminures, ce vocabulaire de maisons centrales et ces idylles de la fange avaient pu susciter l'indignation, une dizaine d'années auparavant I Cela dégoûtait jusqu'au dégoût. L'ordure et la bassesse (qui sont le tuf du naturalisme) apparaissaient mieux encore sur la scène polluée que dans l'ombre honteuse du bouquin. Chacune de ces manifestations était suivie d'un souper, généralement offert chez Voisin, où Zola tantôt s'indignait de ce qu'il appelait l'incompréhension du public, et qui était plus simplement la réaction saine du bon sens français, tantôt se félicitait de u leur en avoir fait avaler, de roides ». Néanmoins, sa vanité souffrait des sifflets ou des murmures, qu'il feignait de confondre avec ceux à'Hernani. Il affirmait, et Busnach affirmait en écho, que l'avenir les vengerait. On se représente mal l'avenir sous l'aspect d'une seconde reprise triomphale de Nana ou de Pot-Bouille . Oh, ce Poi- Bouilky avec son puisard, où retentissent les voix des bonnes et des larbins, quel symbole de l'œuvre de Zola, quel étagement de turpitudes ! Les auteurs semblaient avoir pris le contre-pied de l'axiome félibréeu et mistral ien, u Luise tout ce qui est beau I Que tout ce qui est laid se cache ! » C'était
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l'exhibition, puante et fluente, de presque toutes les hideurs plates d'ici-bas, un musée d'excréments.
Ce n'était certainement pas le hasard qui avait associé Busnach et Zola. Busnach avait le goût de l'infect. Sa grande plaisanterie consistait, pendant le repas, à retirer son râtelier et à le placer à côté de son assiette, sur la table. Voilà un document humain! Il était de ceux, plus nombreux qu'on ne pense, qui préfèrent les crottins aux roses et une bonne vilenie à un acte héroïque. Il était allé à Zola comme le coprophage à son repas. Il était d'une ironie puissante, et telle que Swift seul eût pu l'exprimer, d'entendre Busnach vanter Zola, son génie, sa puissance de moralisateur. Ce vaudevilliste trouvait alors des accents comiquement convaincus et des métaphores presque larmoyantes. Que de fois je me suis amusé à le faire monter à l'arbre, en ayant l'air d'abonder dans son sens ! L'anticléricalisme de Zola plaisait à son judaïsme fanatique, masqué d'un scepticisme de convention. 11 y aurait une étude à écrire sur l'anticléricalisme, premier stade de l'animalisation progressive. Par là se rejoignaient les deux collaborateurs. Je n'ai connu qu'un juif plus sinistre que Busnach le rieur et le plaisantin. Ce juif était Naquet, chimiste, anarchiste et politicien.
Revenons à Zola, entre ses deux tartes à la crème
ïl6 LES OEUVRES DANS LES HOMMES.
(une drôle de crème !) : l'hérédité et le déterminisme : Lucas et Claude Bernard. Car son indigence intellectuelle fit qu'en vingt romans et huit volumes de critique, il végéta sur ces deux thèmes, sur ces deux noms. Puis, il passa à la série des trois villes, des trois pavés, posés chacun sur une centaine de cloportes, représentant les personnages : Lourdes, Rome ei Paris. Puis, ce fut la série des quatre u Evangiles >> (selon saint Emile), au milieu desquels la mort le surprit. Chacun de ces ouvrages a dépassé sa quarantaine de mille exemplaires. Pour des motifs différents, mais tirés de l'actualité, Nana, la Débâcle et Lourdes tiennent la corde, avec VAssommoir. Le plus significatif, à mon avis, et aussi le plus curieux quant à la manière et à la personne confessée, de Fauteur, c'est le Docteur Pascal, achèvement et couronnement de la suite des Rougon-Macquart. Nous examinerons donc l'actualisme de ces livres, leur conception, leur contexture, leur bagage d'idées et de figures, et finalement leur exploitation. Car ils n'ont pas été indiff'érents. Ils ont joué un rôle dans l'avilissement démocratique de l'esprit français, depuis dix ans environ en pleine résurgence, grâce surtout a un politique doublé d'un penseur et d'un poète : Charles Maurras. La littérature de Zola, son succès, préparaient une catastrophe pire que la guerre de 1914, si l'antidote, depuis quelques années.
n'était venu chasser, des veines de la jeunesse, le poison mortel.
On trouve, en tête de l'édition du Docteur Pascal (1893), une planche bien comique, intitulée Arbre généalogique des Rougon-Macquart. On y voit, en effet, le tronc végétal d'Adélaïde Fouque, dite « tante Dide », donner naissance à trois souches : Pierre Rougon, Ursule Macquart et Antoine Macquart; d'oii s'élancent, à leur tour, plusieurs rameaux, accompagnés de cartouches portant inscription de nombreux autres Rougon, Macquart, Mouret, Coupeau, Grandjean, Quenu et Lantier. Cest de cette image falote de l'embrouillamini mental de Zola que mon père disait : « Si j'avais planté un arbre comme ça, on me retrouverait, pendu d'ennui, à l'une de ses branches ! »
Gomme naïveté schématique, cela est déjà fort. Voici maintenant, d'après les notes mêmes de Zola, les u déterminations » héréditaires de ses protagonistes et comparses, telles qu'il les combinait, avant de jeter le plan de « ses grandes mafines, hein Charpentier î Hein ! » L'enfantillage ici est désarmant, ô Lucas, ô Claude Bernard !
Combinaison sans ressemblance.
Combinaison morale, ressemblance physique au père. Combinaison morale, ressemblance physique à la mère. Combinaison physique, ressemblance morale au père.
Il8 LES OEUVRES DANS LES HOMMES.
Combinaison physique, ressemblance morale à la mère.
Mélange avec prédominance morale du père et ressemblance physique du père.
Mélange avec prédominance morale du père et ressemblance physique de la mère.
Mélange avec prédominance morale de la mère et ressemblance physique de la mère.
Mélange avec prédominance morale de la mère et ressemblance physique du père.
Ces quatre cas à l'état de soudure, fusion, dissémination.
Élection sans ressemblance,
f]lection du père avec ressemblance physique du père.
Élection du père avec ressemblance physique de la mère.
Élection de la mère avec ressemblance physique de la mère.
Élection de la mère avec ressemblance physique du père.
11 me faut encore :
Distribuer les combinaisons, mélange et élections.
Faire mourir quelques personnages d'une maladie héréditaire.
Décider du sexe ; des causes de la prépondérance des facteurs.
Trouver des cas curieux et dramatiques d'hérédité.
Mettre chaqae personnage dans son milieu. Créer les habitudes, les professions, les divergences acquises.
Appliquer quelques cas d'hérédité sensorielle. Trouver les romans.
Pour ce dernier point, c'est bien simple; une première liste est prête :
Un roman sur les prêtres (Province).
Un roman militaire (Italie).
Un roman sur l'art (Paris).
Un roman sur les grandes démolitions de Paris.
Un roman judiciaire (Province).
Un roman ouvrier (Paris).
Un roman dans le grand monde (Paris).
Un roman sur la femme d'intrigue dans le commerce (Paris).
Un roman sur la famille d'un parvenu (effet de l'influence de la brusque fortune d'un père sur ses filles et garçons) (Paris).
Roman initial (Province).
Cet énoncé devait subir, par la suite, de nombreuses modifications; on voit déjà combien l'imagination de Zola est courte et fragile. Elle a perpétuellement besoin d'étais, de guides, de références, de démarquages (tels que celui du Sublime, de Denis Poulot, dans l'Assommoir), de documents, de travaux sur place, d'études de visu, de témoignages, de notes, de gloses, d'extraits de lectures. Ce n'est point ici l'allure d'un homme qui porte un monde dans sa tête et qui n'a qu'à le projeter sur
le papier. Quant au principe pseudo-scientifique d'une telle élaboration, il rappelle celui du Chinois qui avale, en guise de remèdes, des étiquettes portant les noms de ces remèdes. C'est le mot pris pour la chose, le signe pris pour l'objet qu'il représente, et la fenêtre, peinte à l'italienne, remplaçant la fenêtre réelle. Aussi éloigné de la poésie créatrice (car la poésie vraie est rigoureuse) que de la science, ce procédé, à l'instar des savants, trahit une véritable infirmité orgueilleuse de l'esprit qui l'a conçu. Claude Bernard eût été effaré, s'il avait vu de quelle façon son disciple stercoraire comprenait et appliquait son terme « expérimental » .
(( Je vais au pays minier, mon bon ami, afin de me documenter. »
(( Je pars pour Lourdes, Farpentier. Il faut absolument que je me documente. »
(( Dans quinze jours, Daudet, nous serons à Rome. Les documents ne me manqueront pas. )>
A Rome, notamment, la documentation fut ultra fantaisiste, certains guides de Zola (j'en pourrais nommer au moins un) s'étant amusés à lui faire avaler toutes les bourdes et tous les bobards imaginables. Il était trop tentant aussi de voir débarquer ce zozo, avec son grand front plissé, son lorgnon de fureteur pressé, son nez de chien et son zézaiement, avide de connaître, en vingt-quatre heures, ce que
des siècles d'histoire ont élaboré î Mais Zola n'avait certes pas besoin d'aller si loin pour être mystifié. La lecture des romans où il introduit ses effarantes gens du monde et ses financiers, couverts de tares et de bubons, ainsi que des planches du musée Dupuytren, ses dames de la société s'exprimant en langage de pontons (comme disait Huysmans) et ses (( nobles n à pleurer de rire, cette lecture trahit un jobard, un gobe-mouches de premier choix. Le contremaître de Médan ne vérifiait jamais rien, ne contrôlait jamais rien, du moment que ce qu'on lui disait était dans la ligne romantique, égoutière, anticléricale " et antimilitariste, où il prétendait recueillir la gloire et l'argent. On lui aurait raconté que le pape s'enivrait chaque soir et que les cardinaux faisaient la noce, qu'il l'aurait cru, qu'il l'aurait transcrit. Je me suis amusé, pour ma part, plusieurs fois, — car. dans ma jeunesse, je mystifiais volontiers, — à lui exposer des cas psychologiques, cliniques et pathologiques invraisemblables, à l'exposé desquels il prêtait la plus grande attention, sur lesquels il prenait des notes. Le relevé des insanités contenues dans ses quarante volumes (sur lesquels il jurait l'innocence de Dreyfus, devant les les Assises) serait lui-même un monument.
Le relevé des principales saletés a été fait par le bibliophile Antoine Laporte, en un curieux ouvrage
intitulé Zola contre Zola, qui a paru en 1896 à la librairie Laurent Laporte, et que je recommande aux amateurs, en leur signalant qu'il est devenu rare. Il m'egt impossible d'en faire ici le moindre extrait. Le cas de Zola, sur lequel il y aurait une thèse fort intéressante à écrire, est celui d'un hérédo coprolalique, accablé d'images semi-éro tiques, semiscatologiques, dont il cherchait à se libérer dans ses écrits. Il a l'obsession maniaque des parties basses et des vilenies innommables de l'humanité. Son champ d'exploration, la Bête humaine^ qui a servi de titre à un de ses romans, pourrait servir d'exergue à tous. Plus j'y réfléchis, plus il m'apparaît comme une sorte d'aliéné moral (et non mental), dont il avait le masque ambigu, puissant par en haut, bestial par en bas, l'absorption mégalomaniaque et aussi la comèmaz/o/ie perpétuelle. J'ai constaté que sa conversation était délibérément plate et sommaire, dénuée de toute fantaisie, de bon ton d'ailleurs, sauf de rares échappées, auxquelles j'ai fait allusion ailleurs. Il vivait en état de tension constante, acharné à primer ses rivaux par le tirage, l'agitation publique, à conquérir, comme il disait, des avantages gros et tangibles, l'Académie, jadis dénigrée, à laquelle il se présenta je ne sais combien de fois (répétant, « je dois en être »), la présidence de la Société des Gens de Lettres ; songeant vague-
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ment, après le coup de chien de l'affairo Dreyfus, à la présidence de la République ; ayant toujours, sous les yeux, la carrière éblouissante de Victor Hugo, son modèle au fond, beaucoup plus que Claude Bernard ou le docteur Lucas. La contradiction l'agitait, la critique acerbe l'assombrissait, le tonnerre lui faisait peur . Après avoir vanté la chasteté, vers le tournant de la cinquantaine, il se mit à vanter l'amour-passion, l'amour à tout prix, la seconde et la troisième jeunesse, et toutes ces tentations qui guettent, à son retour d'âge, le monsieur tardif, auquel ne sont pas arrivées, en temps opportun, les petites ou grandes aventures courantes. Ce que nous prenions alors pour comédie et vantardise était (comme on le sut plus tardy dérèglement réel et sorte de vertige, accompagné de crises de pessimisme aiguës, dont on suppose qu'elles l'entraînèrent loin.
Ce n'était pas quelqu'un de rebutant, sauf par ses livres, où l'irréalisme monte avec l'ignoble, ainsi que dans un cauchemar d'onirique. Il était même parfois attachant, par le problème qui était en lui, par son acharnement au labeur. Il pouvait être fort irritant par la place exagérée qu'il s'attribuait dans l'univers, par la vanité jointe à l'orgueil, par le moi-moi-moi qui faisait dire à mon pcre : « Zola est moitrinaire. » Il ne brillait point par le courage
et cependant il se lança dans l'aventure du Bordereau, avec un toupet digne d'une meilleure cause. Pour faire cuire son œuf, à lui Zola, il aurait mis le feu au pays. J'ajoute qu'il était étranger au patriotisme, considéré par lui comme une blague et un moyen de parvenir désuet, remplacé avantageusement par l'antipatriotisme. Je n'ai jamais entendu dans sa bouche, sur ce chapitre, un mot ému. Sa flamme trouble ne s'allumait que pour la popularité ou le gain. Il n'était pas avare et dépensait largement ce qu'il gagnait facilement. Il recevait bien et régalait ses amis avec gentillesse et une ronde cordialité. Il avait le sens de l'hospitalité. Il était épais et sans nuances, buté dans une formule une fois adoptée et rabâcheur de lieux communs. La pensée qu'il mourrait un jour le rendait mélancolique, mais la pensée que ses contemporains pourraient mourir avant lui lui faisait du bien. Je l'ai rarement vu aussi guilleret qu'à l'enterrement d'Edmond de Goncourt. J'étais à ses côtés et son perpétuel bavardage, en une telle circonstance, me fut insupportable. Je me rappelai, à cette occasion, son mot à mon père, derrière le corbillard de Hugo : u Le voici en route, le vieux I Vous ne trouvez pas, Daudet, qu'il nous offufquait et nous étouffait. On va refpirer plus librement. ) Il n'était fichtre pas ce qu'on appelle un tendre, sauf quand il s'agissait de pleurnicher
sur la rapidité de son existence propre, de faire son (( Eheu Posthume » personnel.
Il n'a pas apporté une idée nouvelle. Il n'a pas créé un seul type, ni caractère littéraire. Sauf en de rares pages de l'Assommoir et de Germinal, il n'émeut pas. Mais il lai arrive d'entraîner, de communiquer l'impulsion qui était la sienne, et d'origine indubitablement sexuelle. Le désir éveille en lui des images brutales, et des groupements de mots et de phrases stéréotypés, qu'il ne songe point à varier, dans la suite de ses ouvrages, ni dans le même ouvrage. Il débute toujours de la mémo façon, et presque toutes ses finales se ressemblent. Aucun détail typique, tiré du caractère ou des soubassements moraux de l'individu, ne fait vivre les personnages qu'il met en scène, et qui semblent ainsi des marionnettes, lubriques ou frénétiques, mues par quelques instincts rudimentaires, ayant écouté quelques cours à l'école du soir. Qu'il ait pu suivre, pendant cinq, six, sept cents pages, les aventures sinistres de ces invariables fantoches, dosées elles-mêmes selon les principes d'un macabre plat, ou d'une grise et pluvieuse dégoûtation, voilà qui m'a toujours paru surprenant. J'aurais préféré, pour ma part, casser des cailloux sur un chemin, plutôt que d'accompagner, à travers le dépotoir numéroté de leur existence, tous ces Rou-
gon et tous ces Macquart, de Plassans à la butte Montmartre, en passant par le Paradou et la rue de la Goutte-d'Or. Quand ces malheureux et ces malheureuses, faits pour crever sur un grabat, un fumier, ou la grand'route, au bruit d'une machine à rempierrer, versent, par hasard, dans le bonheur ou l'optimisme, on croirait à une calamité d'une autre forme qui s'abat sur eux, tant le vocabulaire est identique, le décor semblable, et la pauvieté de style superposable. Emile Zola peint la félicité, la volupté et la santé avec les couleurs de la misère, de la déchéance, du détraquement et de l'agonie. Il campe un séraphin de la même façon qu'un banquier véreux, une jeune fille avec les reflets crus d'une roulure, une méditation philosophique comme un rêve obscène. C'est que son pinceau est irrémédiablement sale et, tiré de la caque, sent toujours le hareng. Soit dit sans offenser le hareng.
Parcourons vivement, en nous bouchant le nez, ce paquet de romans, qui ont aujourd'hui pour principale bibliothèque, heureusement, le ruisseau. Nous savons qu'ils se ressemblent tous. Zola en eût écrit dix fois davantage que cette ressemblance, cette répétition eussent été multipliées par dix, voilà tout. Gela se conçoit ; ce qui subsiste, dans l'être, dans la créature rachetée, de la brute à l'abandon est fort peu diversifié. Les passions, comme les idées,
s'épurent et se singularisent en montant. Rien n'est sordidement monotone comme la lie et le vice, dans toutes les conditions sociales. Il en est d'eux ainsi que des thèmes de la folie, réduits à une demidouzaine, et que rabâchent sans trêve leurs malheureux captifs.
La Curée est une sorte de résumé des quelques qualités d'assemblage et des immenses défauts de l'auteur. L'excessif n'y est pas progressif, et les événements, censés moralisateurs, y prennent l'aspect d'accidents à peine mérités ou qui auraient pu frapper n'importe qui. La Némésis de Zola est une souillon ivre, une sorte de concierge enragée. Sa Cassandre pue l'eau de vaisselle, et ses Atrides le tout à l'égoat. Ainsi brutalise-t-il ses lecteurs, en même temps et plus que ses délinquants. Il a trop l'air d'un sermonneur se délectant à l'énoncé des turpitudes qu'il prétend châtier, d'un hypocrite magistrat, passionné pour sa collection d'horreurs.
Le Ventre de Paris, consacré au tableau des Halles, et où l'auteur avait voulu, disait- il, introduire des (( effets à la Rembrandt » , est écrit sur le modèle de Notre-Dame de Paris, sans aucun effet ù la Rembrandt. Toute cette histoire de charcutiers et do fromagers gravite autour du pavillon de la marée, comme celle de Quasimodo et de la Esmeralda autour de l'auguste cathédrale. Mais, chez
Hugo, il y a de la lumière et un sentiment amoureux. Chez Zola, il n'y a que du mouvement, et un amas de concupiscences, mêlé à celui des détritus. Le sens olfactif (celui du chien) apparaît ici en développement, avec une force incroyable et jusqu'à la nausée. La malice consiste à dire crûment ce que l'écrivain tait en général, ou exprime d'une façon détournée, supportable. C'est la volonté c^e violenter la sensibilité du lecteur, par la sensualité immédiate et crue. Voilà le procédé zolesque par excellence, et une autre raison de son succès. L'auteur étale des bassesses que le lecteur croyait qu'il valait mieux ne pas avouer, ou réfréner. 11 encourage le porc à patauger hardiment dans son eau de vaisselle et à en éclabousser les autres ; en ceci se résume toute son esthétique.
La Faute de l'abbé Mouret constitue un singulier mélange d'anticléricalisme, d'érotismeetde Robinson suisse. C'est encore une œuvre romantique, par la disproportion du décor aux personnages et de la sincérité passionnelle, exiguë, au vocabulaire surabondant. Les vociférations rigoristes d'Archangias rompent à peine la monotonie d'une idylle laide, inharmonieuse, touffue, où le rapide essoufflement de Zola, quand il vise au lyrisme, produit une impression comique. De dix en dix pages, il reprend son élan, cherchant à alimenter la flamme d'Albine
et de Mouret, découvrant, dans les taillis et fourrés du Paradou terrestre, une fleur, un fruit, ou un serpent exceptionnels, laissant ses amoureux s'exalter là-dessus. Mais, au bout de quelques alinéas, l'effort retombe et il s'agit de remplir, à l'aide de mots, le moule d'une exaltation factice et brisée. C'est lamentable! L'intention de recommencer, sur un autre plan, Paul et Virginie^ montre sa carcasse de fil de fer et les points d'accrocbage des épitbètes, d'une frénésie appliquée. Transportés au théâtre de l'Odéon, ces segrisomnia chez le pépiniériste, qu'accompagnait une musique cacophonique d'Alfred Bruneau, pareille à l'écroulement périodique d'une pile d'assiettes, eurent un prodigieux succès... de fou rire. L'insanité naturaliste se montrait là, dans l'optique agrandissante de la scène, avec son boursouflement de bulles gazeuses, son rudiment de manuel, cette « épaisse sottise » dont parlait Lemaître, et aussi son enfantillage. Mais il était à prévoir, dès cette élucubration, que Zola, à un moment donné, tendrait à fonder une religion, « la religion de l'humanité, mais fertainement, Concourt I Je pioche, je pioche, et fêla vient bien, )> Oh, ce « fêla vient bien n I Concourt et mon père me le faisant répéter, avec le ton appliqué et infatué d'Emile au-nez-bifide, une dizaine de fois par semaine.
Tout a été dit sur l'Assommoir, qui demeure le
t3o LES CEUVRES DANS LES HOMMES.
meilleur livre de Zola, avec certains passages de Germinal, pour la bonne raison que l'auteur con* naissait à fond le faubourg de Paris, qu'il a décrit, et où il avait vécu. C'est, dans son fatras, irréaliste et documentaire à la fois (les deux vont parfaitement ensemble), sa cbose vue. Vue à son étage, parbleu, avec sa prédilection pour le laid, le torve et le sale ; je ne contesterai jamais que, si le chien savait écrire, ce serait là le chef-d'œuvre du chien. Mais, exalté par le succès de V Assommoir, le retentissement, les controverses de presse, ce qu'il appelait « la bataille » et ce qui, en somme, n'était pas bien terrible, Emile Chien écrivit Nana ou l'histoire de la fille de Coupeau, et entra ainsi, à pleines voiles, dans cet océan de purin, où il devait désormais accomplir son noir périple, laissant bouillonner derrière lui, fétide sillage, toutes les immondices du siècle. Je défie qu'on analyse Nana, même en latin, vu le chiqué et « l'invrai )> , comme disait mon père, qui fait le fond de cet appel au gros tirage, de ce calcul fondé sur l'impudeur. Ainsi que dans Pot-Bouille, , autre tas amorphe, l'innommable est savamment | combiné dans Nana, dosé, cuisiné, reniflé par un enfant de Locuste, qui veut que son plat ait du succès, fasse scandale, fasse fuir les gens, leur bouquin sous le bras, en se bouchant le nez. « Ah ! cette fois, ]en ai mis », s'écriait-il avec fierté, à un dîner chez
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son éditeur. Il en avait mis, en effet, et le tam-tam répondit à son attente. Désormais il avait une clientèle. Quatre-vingts à cent cinquante mille personnes, à chacune de ces productions, allaient chercher, dans ces paquets de vase séchée et brochée, le passage les concernant, où elles trouveraient divulgué, glorifié, ressassé ce qu'elles n'osaient confier à leur traversin.
Qu'on ne se fasse aucune illusion : il y eut autour de Zola, à ses débuts, quelques jeunes gens, dupes de son verbiage, qui devaient être, plus tard, des hommes de talent, ou de grand talent, et dont les noms figurent aux Soirées de Médan. Ceux-là étaient victimes du mirage, qui leur faisait voir, dans leur mauvais maître, romantique attardé, un innovateur et un consciencieux. Mais, en dehors d'eux, le nanaturalisme (sans jeu de mots) déversa, dans les sentines de la librairie, tout le chaudron de la sorcière, crapauds, vipères et hiboux, dont les produits infects encombrent encore les boîtes des quais, ou les enfers des bibliothèques privées. La nocivité du Zola politique, véritable ennemi de l'intérieur et logé, par la folie antioationale du régime, dans la crypte souillée du Panthéon, a masqué la nocivité, non moins effroyable, du Zola littéraire, maître de l'avilissement moral. Celle-ci commence à reparaître dans la préoccupation des observateurs de la société, des péda-
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gogues, des critiques, des législateurs, et c'est à leur intention que j'ai écrit la présente étude. Fort honnête homme dans le privé, l'auteur de Nana, de Pot-Bouille, de la Terre et de la Débâcle a été, du point de vue civique, un malfaiteur, quelqu'un qui fait le mal, et qui le fait sciemment. Il a exploité à fond la veine horrible, au bout de laquelle il n'y a que la déchéance et la folie. Il l'a exploitée avec un masque mal attaché de chercheur, de clinicien, de chirurgien, qui signale les plaies et qui les brûle au fer rouge, afin de les guérir. Comédie, cela, comédie ! Le mal de ce copromaniaque, j'en atteste mes contemporains, fut épidémique et contagieux. Ce n'est pas impunément que circulent, dans des centaines de milliers d'imagiaations, ces bréviaires du vice et de la sanie. Le sens de sa responsabilité d'écrivain s'est effacé complètement, chez Zola, devant l'appétit purulent des gros tirages.
La Joie de vivre est un cri amer sous un ciel bas, recouvert par trop de blasphèmes et de jurons. Dans ce roman, néanmoins, comme dans Germinal, où la désolation des paysages miniers et le lavage en famille, dans le baquet d'eau noire, atteignent à quelque ampleur tragique, on distingue comme un petit et court effort ascensionnel. « Zola, — disait le professeur Charcot, à propos de ce dernier livre, « — est comparable à un homme plongé, jusqu'au
EMILE ZOLA. l'àS
« col, dans un marais pestilentiel, avec un sabre (( au dessus de sa tête. Il voudrait en sortir. Mais le « sabre (c'est-à-dire la vente) le force aussitôt à « s'y replonger w. Image vraie, et telle qu'elle pouvait seulement sortir des lèvres d'un médecin de génie. La balade des grévistes, dans Germinal^ qui est le clou et le centre du livre, se termine par un épisode hideux et qui gâche tout. Dès ce moment, l'auteur était victime des principes absurdes qu'il avait posés (l'art ne consiste pas à tout dire, s'il permet de tout suggérer) et ramené au bas et au vil, même s'il eût voulu s'y soustraire. Le pacte avec les images infâmes est la forme littéraire, psychologique et moderne, du pacte avec le démon. Nul n'y fut plus fidèle que ce malheureux.
L'Argent — sujet magnifique — est une œuvre sans proportions, fausse en son ensemble, inexacte en ses détails, et manquée. L'auteur prenait ses barbouillis et torchis pour des fresques à la Michel- Ange. Selon sa méthode, il interroge hâtivement, entre deux portes de salon, de banque, ou de bureau, des financiers, qui lui racontent n'importe quoi. La manière dont se font et se défont les fortunes demeurera, avec l'amour, un des plus grands thèmes et ressorts littéraires. Mais, c'est dans l'Argent que l'on remarquera le mieux la différence entre un Balzac et un Zola. L'auteur de la Comédie humaine
i34 LES OEUVIIES DANS LES HOMMES.
imagine conformément au réel et relie sans cesse les effets aux causes, atteignant ainsi, parle développement logique des caractères et des circonstances jointes, à une véritable majesté. L'auteur de l'Argent imagine conformément à son instinct, hors de toute règle, de toute mesure, sans que soient amenées, en aucune façon, les réussites financières, ou les catastrophes qu'il accumule. Ses drames demeurent des accidents, en dépit de Claude Bernard et du déterminisme expérimental. Ils sont bêtes comme des accidents.
La Terre n'est pas seulement immonde. Elle est encore illisible. Les difficultés que Zola avait eues, à Médan, avec des paysans du voisinage, son voyage en Sologne, sou irritation sourde contre ce qu'il y a de stable, de traditionnel, de naturellement métliodique chez le cultivateur, le fermier, le terrien, son inaptitude à comprendre ce qui n'est pas exprimé, crié ou hurlé (travers également très « chien )>), sa haine de l'ancestral et du proverbial, l'ont entraîné ici en pleine fable, en pleine mythomanie. Le nom sacré qu'il donne à une de ses plus abominables marionnettes témoigne assez de ses intentions. Il en arrive, dans sa rage scatologique, à blasphémer jusqu'au fumier, dont il eût pu, dans une meilleure veine, tirer des effets saisissants, étant donnée sa vieille tendresse pour lui. Qu'un écrivain, qui sait
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la valeur des mots, en arrive à faire servir l'encre, le papier et la faculté d'expression, que le bon Dieu lui a donnés, à ça, au portrait de la Trouille, à ce trou sombre, — d'où montent des miasmes pestilentiels mêlés de hoquets, — présenté comme un village français, c'est inimaginable ! Dans d'autres tomes, répugnants d'ailleurs, de la série des Bougon- Macquarty on trouve, de ci, de là, une éclaircie, un endroit sans fumet, ce que j'appellerais un Respirable. Ici, rien qu'un brouillard gazeux, chloré, où circulent des silhouettes sulfureuses, avec des gestes d'épileptiques et des grognements de pourceaux enfermés.
Il semblait que le comble fût atteint. Mais Zola, qui avait sali tant de choses respectables et vénérables, avait envie de salir la Patrie. Ce fut son travail de la Débâcle. Cherchant ensuite à salir le sentiment religieux, il écrivit Lourdes, Ces deux livres en réalité n'en font qu'un, ayant même plan et même objet, avec cette seule diflerence que les armées de la Débâcle sont remplacées, dans Lourdes, par des processions, et les militaires par des curés. Je jure bien qu'il pensait, en gafouillant ces deux bouquins informes, à la vieille alliance du sabre et du goupillon I
Zola ne connaissait rien de la guerre de 1870, que par ouï-dire. Son a-patriotisme total, son anti-
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pathie naturelle vis-à-vis de la question de race (qui le gênait, sans doute, à cause de ses origines italiennes), la tendance primaire de son esprit, le prédisposaient à cette fabrication, à coups de documents, d'un pamphlet de la défaite, unique, heureusement, dans l'histoire des lettres françaises. Ce qu'il y a de plus insupportable, dans ce mauvais livre, après le parti pris antifrançais (les Allemands avaient fait de la Débâcle, avant et pendant la guerre, un outil de propagande), c'est l'affectation de précision, le numérotage des régiments, participant à telle et telle bataille, les tableautins dits de « genre » , intercalaires, notamment la vision de l'Empereur vaincu. « Oh! ce canon, ce canon, qui ne cesse pasi... )> Bref, le chromo de dénigrement, aussi puéril, plus odieux que l'autre. Le parti pris retourné, joint au larmoiement humanitaire, au gémissement sonnant faux (notamment la peinture de l'ambulance), provoquent la colère plus que la pitié. Tolstoï, dans Guerre et Paix, a décrit une Bellone hagarde, dont la conception militaire et philosophique est fausse, mais d'une certaine majesté. Stendhal, dans la Chartreuse de Parme, a montré la bataille de Waterloo, à travers un coin de tempérament. Zola s'est contenté d'un chiqué, où les mots « effroyable », « terrible », « épouvantable », « hideux », « sanglant », remplacent, à chaque page, l'émotion vraie.
la sensation directe. C'est que le sujet qu'il avait choisi dépassait à la fois son intelligence, bien sommaire, et son cœur sec. Quant à calculer le mal qu'une telle saleté pouvait faire à la France, en l'an 1892, il en était fort incapable. Il voyait uniquement le sujet d'actualité « poignant, mon bon », et l'énorme tirage. Le tirage fut énorme, en effet, et la honte.
Après la Débâcle, c'est le Docteur Pascal (1898), « résumé et conclusion » de toute son œuvre. Le thème du Docteur Pascal est un des moins vils de la série : c'est l'éternelle histoire du savant repris par la vie, et par sa plus haute manifestation, l'amour-passion, au moment où la vie l'abandonne. Il est seulement malheureux que ce « savant », le docteur Pascal, épris à la folie de sa nièce Glotilde, soit, comme Zola lui-même, un primaire. L'intérêt du livre en est amoindri, la fugue sensuelle de ce vieillard apparaissant ainsi comme une simple dépendance de sa sottise et de son manque de philosophie vraie. L'amour tardif n'est intéressant (la laideur de son image mise à part) que chez un génie qu'il désorganise, et par son retentissement sur ce génie. Autrement, nous retombons dans l'anecdote vulgaire du bibliothécaire et de sa jeune bonne, à laquelle aucune aile lyrique ne peut s'adapter. Peu de pages, même dans l'œuvre du contremaître de
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Médan, sont aussi bouffonnes que celles où le vieux, tournant au satyre, raconte, en frémissant, à Clotilde, extasiée, l'arbre, le fameux arbre, le baobab généalogique des Rougon-Macquart, et les fiches signalétiques de cette famille de saligauds. ((Ah 1 reprit-il, en montrant encore d'un geste les dossiers ; c'est un monde, une société et une civilisation, et la vie entière est là, manifestations bonnes et mauvaises, dans le feu et le travail de forge qui emporte tout. » C'est ainsi que le pauvi*e diable (Zola-Pascal) se représentait (( la vie, hein Farpentier, hein Goncourt », comme une vaste crêpée de chignons entre Vénus et Vulcain, éparpillant et brûlant leurs archives familiales. (( Et il reprit l'arbre généalogique resté sur la table, il l'étala, recommença à le parcourir du doigt, énumérant maintenant les membres de la famille qui vivaient encore. . . » — (( Maître, balbutia- t-elle, maître! » La jeune Clotilde (( dans le divin élancement de sa taille mince » (Zola répète cent fois ce mot (( divin » à son sujet) est excusable de prendre cette trépignée de bibliothèque, cette soupe aux aïeux, pour du génie. Mais les personnes moins directement soumises à l'influence pascalienne en souligneront l'incroyable niaiserie. Zola a passé trente ans de sa vie à répéter le mot hérédité, à le délayer en trente volumes, sans réfléchir, une seule minute, à ce
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qu'il y a derrière ce mot, aux problèmes de la personnalité humaine qu'il soulève; sans se douter que les doctrines de l'Église ont été, jusqu'à présent, les seules à le traiter au point de vue essentiel, qui est celui de la permanence de l'âme individuelle à travers la coulée des apports ancestraux. En prenant un à un les romans les moins mauvais de ce barbouilleur de scories, on s'apercevrait ainsi qu'il a régulièrement passé à côté du sujet qu'il prétendait traiter, cela par infirmité intellectuelle. C'est vrai pour Lourdes y c'est vrai pour la Débâcle \ c'est vrai pour le Docteur Pascal,
On aurait pu croire que, dans l'Œuvre, les souvenirs du cénacle Manet inspireraient à Zola quelques pages moins plates et sommairement grandiloquentes que d'ordinaire. Il n'en est rien. Ce sont de maussades Scènes de la Vie de Bohème, privées de la pointe amèrement poétique de Mûrger, où les conversations d'artistes ont, elles aussi, ce parfum d'école du soir qui plane sur toutes les archives rougonesques et macquartoniques de ce braA^e docteur Pascal
Les ouvrages de la fin, Rome, Paris, Fécondité y Travail, offrent, sous un volume double, toutes les tares et toutes les bassesses aggravées du style et de . la pensée de Zola (le terme d'instinct conviendrait mieux), sans aucun apport nouveau. Le chien Emile
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apparaît essoufflé, après |sa course éperdue à travers les couloirs du Palais de Justice et le dédale du dreyfusisme. Mais, à cette heure, la boursouflure romantique (dix pages pour une impression banale, vingt épithètes pour peindre une rue, à l'aube ou au crépuscule) atteint son maximum. L'aspect mauvais rêve, l'irréalisme foncier de ce prêcheur de réalité sombre, jettent un voile brumeux sur ces crassiers de forme identique, de contenu similaire, que le cacophage, fatigué, persiste à prendre pour des monuments philosophicoh-umanitaires. L'ordure elle-même s'estompe dans une confusion mentale, où surnagent les poncifs du début, îlots en perdition sur un océan de boue. « Candides et riants, les héros, bientôt centenaires, triomphaient dans la floraison débordante de leur race... Et c'était l'exode, l'expansion humaine par le monde, l'humanité en marche, à l'infini. »
Philémon disait à Baucis : u As-tu fini ? »
Je ne crois pas avoir été, au cours de cette rapide étude, injuste, ni trop sévère, pour la personne et l'œuvre de Zola. Mais il est temps de mettre en garde les générations à venir contre une aventure semblable à celle qui, sous l'étiquette du naturalisme, infecta et désorbita les dernières années du dix-neuvième siècle. Caricature obscène du roman-
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tisme, le zolisme procède de la même erreur, d'origine évidemment sexuelle, qui consiste à cacher, sous un torrent de mots (harmonieux et cadencés chez Hugo, désorbités ou puants chez Zola), l'indigence de la conception, la débilité de la raison, et la brièveté ou l'hypocrisie de l'émotion. Alors que, chez Hugo, cette erreur demeure colorée, lyrique et chantante, elle est copromaniaque, terreuse et morne chez Zola; et l'orgueil dévorant de l'auteur de la Légende des siècles s'est transmis à l'auteur de r Assommoir, telle une gargouille de style, reflétée tristement par un égout.
EDOUARD DRUMOiNÏ OU LE SENS DE LA RACE
Jules Lemaître disait de Drumont : « C'est, avec Fustel, le grand historien du dix-neuvième siècle. La France juive est une œuvre de génie. » Alphonse Daudet disait de Drumont : « Son pilori vaut celui de Dante. » Un homme politique républicain, plaidant contre Drumont dans le procès Burdeau, a appelé la France juive « le Bottin de la diffamation » . Il me semble que la postérité retiendra le jugement d'Alphonse Daudet et de Jules Lemaître et rejettera l'appréciation trop fantaisiste de Gruppi. La France juive, c'est le cri d'une race opprimée, d'un sédentaire envahi par les nomades; et c'est, en même temps, une œuvre de science (oui, de science) beaucoup plus qu'une œuvre de polémique. J'ai la conviction que cet ouvrage, cependant fameux, et tiré à plus de cent cinquante mille exemplaires, n'a pas encore rempli sa destinée. Il portait, dans ses
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robustes flancs, outre le pressentiment de la guerre européenne, celui de la chute d'un régime, la République, que condamnent la raison et l'intérêt national. Je viens de le relire. Il a gardé, depuis trente-cinq ans, et la jeunesse et la menace. C'est une torche d'où pleuvent encore les étincelles et les flamboiements. Il tient, en efiTet, du réquisitoire, du tableau d'histoire et du poème. Rien de semblable dans aucune littérature, à ma connaissance, ne saurait lui être comparé.
L'esprit de prophétie animait Drumont. Qu'est-ce, psychologiquement parlant, qu'un prophète? C'est un homme, chargé du passé, en pleine fermentation héréditaire et mnémonique, qui voit devant soi. Comment cela? En prolongeant les routes et les chemins des causes vers les effets, et en s'orientant bien aux carrefours. Quand vous apercevez des lézardes sur une maison, vous conjecturez qu'un jour, si l'on n'y remédie, elle croulera. Quand vous remarquez des légions de rats dans un grenier d'approvisionnements, vous supposez qu'ils rongeront et mangeront les approvisionnements. Quand un homme tousse, a le dos voûté, les ongles bombés, le teint plombé, vous songez qu'il est tuberculeux et menacé dans un temps x. Quand un enfant est sans moralité, vous craignez pour son adolescence. Tel est le principe de causalité, extrêmement faible
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et réduit à néant chez la plupart, vigilant et robuste chez d'autres, suraigu et subtilement étendu chez quelques-uns. Enfin, il est des privilégiés qui construisent, instantanément et exactement, l'avenir, le demain ou l'après-demain, d'après les données du passé, de Taujourd'hui et de Thier. Drumont appartenait à cette catégorie de visionnaires. C'était un annonciateur, une vigie, un fils de la Sibylle.
Je le connaissais depuis mon enfance. Mon père publiait un roman au Bien Public, situé rue Coq- Héron, près des Halles. Dans l'escalier, sombre et gluant, du journal, parut un homme mince et chevelu, portant lorgnon, assez semblable à un diable jovial sortant d'une boîte. Il était chargé d'une botte de fleurs, qu'il venait d'acheter, des fleurs printanières de toutes couleurs et dont je vois encore la touffe chatoyante : u Dis bonjour à Drumont )), me dit Alphonse Daudet. Je dis docilement : <( Bonjour, monsieur Drumont. » Ce qui enchanta cette barbe et ces cheveux d'un noir brillant. H tendit la gerbe à mon père, le priant d'en faire hommage « à madame Daudet ». Dans la rue, je demandai qui était ce porteur de narcisses et de jacinthes et j'appris que c'était un écrivain d'un très grand talent : « Aura-t-il la gloire, un jour, papa? )) Mon père rit, ajusta son lorgnon et répondit : (( Drumont aura certainement la gloire un
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jour. M J'ai maintes fois rappelé ce propos à l'auteur de la France juive, qui ne laissait point de s'en amuser; car il avait comme pas un la nostalgie de ses débuts, de sa jeunesse, de son départ pour le grand labeur et les combats de plume. Par la suite, Drumont vint bien souvent à la maison et il a raconté ces soirées de la place des Vosges, où frémissait d'une fièvre littéraire, mêlée de douleur patriotique, toute une génération d'écrivains, de poètes et de politiciens. Drumont écrivait alors à la Liberté, journal des Pereire, où il faisait, pour une rétribution bien modeste, la critique littéraire. Il habitait un petit pavillon moisi, au bout de la rue de l'Université, encombré de livres et de brochures. Il m'invitait parfois à déjeuner, sans mes parents, et, après le déjeuner, me donnait mes premières leçons d'escrime, ou s'amusait à me faire traduire, à livre ouvert, un auteur latin. C'était mon fort, grâce à mon père, qui, dès ma septième année, m'avait appris plus que des rudiments de langue latine et mis entre les mains les bons auteurs. Maintenant, quand il était question de a mon ami » Drumont (à qui je m'étais grandement attaché, en raison même de son attention pour le gosse laborieux que j'étais), x\îphonse Daudet disait mystérieusement : « Il travaille à une œuvre immense, mais il est inutile d'en parler. )) Drumont travaillait à la France juive, qui ne
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devait voir le jour qu'une dizaine d'années plus tard. Il accumulait et mettait en ordre les matériaux, non seulement de ce chef-d'œuvre, mais de ses suites et annexes. Il n'en parlait, en effet, à personne, et se contentait de rire dans sa barbe, quand je l'interrogeais discrètement sur son énorme labeur. Les années passèrent. Je quittai le lycée et entrai à l'École de médecine à la fm de i885. Peu de temps après paraissait la France juive .
— Ça y est (dit mon père), le bouquin de Drumont est en vente. On va organiser le silence autour de lui. Il faut absolument que je trouve le moyen de briser ce silence. Je vais aller en parler à Magnard.
Magnard était alors l'omnipotent directeur du Figaro. J'ai parlé de lui dans mes Souvenirs. C'était un homme quinteux et secret, à la fois redoutable et bon. Il détestait les puissants et rendait service aux petits. Il avait de l'affection pour mon père, affection qui diminua avec les grands succès de Daudet, et il m'accueillait très gentiment; il publia mes premiers articles, assez cornichons, évidemment, en tête de son journal, comme si c'eût été de la copie rare. Je ne sais ce que lui dit l'auteur de Froniont jeune, mais il promit de faire le nécessaire. Ce soir-là, mon père rayonnait. Une semaine se passa, une autre semaine. J^allais, sous les galeries de l'Odéon, regarder les maigres
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piles de la France juive , en deux compacts volumes qui n'attiraient l'attention de personne et ne diminuaient pas. Je savais que le pauvre Drumont commençait à se faire de la bile, comme un artificier dont la bombe, enfouie dans le sable, n'éclate pas. Mais, crac, un beau matin, en cinquante lignes, voilà que Francis Magnard allume la mèche, comme il savait le faire, en ayant l'air de n*y pas toucher. Je vois encore ces lignes étincelantes ; elles disaient en substance : « Un journaliste, M. Drumont, vient de publier un ouvrage terrible, effrayant, fort exagéré, la France juive. Je ne saurais en recommander la lecture aux personnes qui aiment leur tranquillité. C'est trop affreux. C'est un volcan, qui jette des laves embrasées. Il y a sans doute quelque outrance là dedans. Tout de même, cela donne la chair de poule. C'est passionnant, c'est formidable, c'est inouï ! Comment cet homme a-t-il le courage de dépouiller ainsi ses contemporains comme des lapins? Il n'y a donc plus de gendarmes? Mais qu'y pourraient, après tout, les gendarmes? n
Le Figaro avait, à l'époque, 80 000 lecteurs environ. Du moins, c'était le chiffre que donnait ce cher Calmette, ronronnant déjà, tel un chat, dans sa cabine de secrétaire, à côté du cabinet de Magnard. C'est un fait que ces 80000 lecteurs,
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alléchés, se jetèrent aussitôt sur la France juive ^ que Marpon ne cessait de tirer et de retirer. En un mois, Drumont, totalement inconnu, avait fait, dans la gloire, ce bond dont parlait Byron. Le cocher de fiacre (les autos n'existaient pas) le dévorait sur son siège, et le pâtissier à son comptoir. On ne parlait que de cela.
La puissance juive, que quelques-uns seulement pressentaient, apparaissait au peuple français, dans sa hideur d'idole souterraine, manœuvrant les ficelles des politiciens républicains. Les banquiers et leurs sportulaires étaient nommés individuellement, clairement désignés, catalogués, et l'opinion publique sentait parfaitement que les quelques erreurs intercalaires n'enlevaient rien à la tragique vérité de l'ensemble. Cet immense coup de gong, frappé sur la tyrannie financière des sémites, dont les ondes ne sont pas éteintes, coïncidait avec la poussée patriotique du boulangisme et ajoutait sa précision au réflexe national du peuple français. Voyez comme les choses s'éclairent : nous savons aujourd'hui, de source certaine, que la politique anticléricale de la République, Gambetta, Ferry, Paul Bert, était d'inspiration allemande, soutenue en Fiance par la politique et la finance allemandes et autrichiennes, par Bleichroder, Bamberger, Rothschild et compagnie. A l'heure où j'écris, les
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textes surabondent : la comédie patriotique de ce farceur de Gambetta est percée à jour, l'entrevue avec Bismarck est certaine, la connivence de la formule (( le cléricalisme, voilà l'ennemi )) et du Kiiltiirkampf est aveuglante ; les travaux de Goyau et de Marie de Roux sont corroborés de tous côtés. Eh bieni ouvrez le premier volume de la France juive à la page 627, et lisez le chapitre : u Gambetta et sa cour ». L^essentiel y est déjà. Drumont, le visionnaire du réel, marque au fer rouge le cabotin cadurcien-génois, le sournois compère du chancelier de fer. Il n'a pas les pièces du procès entre les mains, mais il a reconstruit la manigance. Ces pages fulgurantes semblent du Shakespeare interpolé avec du Macaulay. Elles donnent le frisson des grandes trouvailles.
C'est là qu'est racontée la soirée fameuse de la lecture des Rois en exily chez mon père, à laquelle assistaient, avec Drumont, encore inconnu, Gambetta et Charcot. Coquelin aîné lisait la pièce tirée, par Paul Delair, du roman d'Alphonse Daudet. Cette scène aussi est demeurée présente, dans ses plus petits détails, à ma mémoire. Je ne me doutais guère, à cette époque, que je consacrerais mes forces d'homme fait à combattre le régime symbolisé dans ce tribun essoufflé, gonflé et livide; à rappeler en France le plus précieux des souverains
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exilés, le duc d'Orléans, faute duquel la France a subi une nouvelle invasion, perdu i 700000 morts et demeure menacée, à bref délai, d'une autre guerre plus sanglante encore. Coquelin aîné adorait Gambetta et le tutoyait. Charcot l'aimait aussi, mais ne le tutoyait pas. Les lunettes de Drumont brillaient sur cette réunion qu'on trouve reproduite, tant bien que mal, dans un dessin de la France juive iWn^irèQ. Pour tout polémiste qui se respecte, il y a la phase des duels, la phase des procès, la phase parlementaire, etc. C'est réglé comme du papier à musique. La phase des duels valut tout de suite à Drumont sa rencontre épique avec Arthur Meyer, qui redoubla l'effet de l'article de Magnard et secoua vivement la société parisienne. On imaginerait difficilement quelque chose de plus falot. A cette heure où Drumont est mort et Meyer vieux comme Mathusalem, bien que toujours directeur du Gaulois, ce souvenir a perdu son venin et devient une curiosité historique, un bibelot patiné par le temps. J'ai conté cela ailleurs. Mon père était témoin de Drumont. Celui-ci tirait l'épée frénétiquement, mais maladroitement, en myope, fouillant le sol de la pointe (on n'aseptisait pas encore les armes de combat), et faisait des moulinets, de sixte et de quarte, d'une étonnante envergure. 11 se fichait totalement de sa peau, bien résolu, une fois trépassé,
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à bousculer saint Pierre, et à entrer, au besoin de force, chez le bon Dieu, la France juive sous le bras. Il ne tenait que médiocrement compte de l'interdiction ecclésiastique du duel. Il était seul au monde, ayant perdu sa femme quelque temps auparavant. La veille de ce duel historique, il riait et se frottait les mains, comme en prévision d'une partie de campagne, parfaitement décidé à embrocher (( cet excellent Arthur » ainsi qu'un poulet. Brachet eût dit « ainsi qu'un singe vert ». Arthur Meyer, homme du monde avant tout, et plus circonspect encore que circoncis, était dans des dispositions très différentes, ainsi que l'événement le fit voir. En effet, deux fois de suite, sur le terrain, il saisit de la main gauche l'épée de Drumont et, la seconde fois, utilisa cette circonstance, trop favorable, pour traverser la cuisse de son adversaire.
Ce fut alors une scène affreuse, que mon père m'a cent fois racontée. Drumont, perdant son sang à flots, pansé vivement et sommairement, comme un héros de l'Iliade, tendait le poing vers Meyer et ses témoins, rugissant des imprécations. 11 avait de quoi être mécontent, n'ayant échappé que par miracle à la mort par hémorragie de la fémorale. Deux heures plus tard je courus chez lui, 167 6/^, rue de l'Université, et le trouvai dans son lit, déjà souriant, consultant mon jeune carabinisme sur la
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durée de sa blessure. On entendait, de sa chambre, dans la rue, la voix des crieurs de journaux, proclamant la honte d'Arthur Meyer, effondré au Gaulois devant son habit de soirée, son valet de chambre et un plateau d'argent portant les cartes des salonnards affligés. Comme, à son retour, dans le landau traditionnel de ce temps préhistorique, un rédacteur du Gaulois se précipitait vers son corps, agile et indemne, de juif mondain, il eut ce mot épique : ({ Ne me félicitez pas, monsieur, j'ai été, dit-on, fort incorrect. » Il ajouta, après un silence : « Seule, une grande guerre pourrait effacer ça. » Cette guerre ne vint que vingt-huit ans plus tard, alors que la félonie numéro un du papa Meyer était effacée par bien d'autres félonies, notamment à l'occasion de la mort de Syveton. D'ailleurs, dès 1901, Drumont, jugeant que Meyer s'était, au cours de l'affaire Dreyfus, « conduit très convenablement, mon ami », avait accepté de se réconcilier avec lui, au cours d'un repas mémorable qui eut lieu chez ma mère, /il, rue de l'Université. Assistaient à ce banquet historique d'effacement, sinon d'oubli, Rochefort et Coppée, l'un et l'autre fort curieux de l'attitude qu'aurait Meyer. Ça se passa très bien. Quand Drumont entra, le directeur du Gaulois lui tendit, cette fois, la main droite, et Drumont, de son ton bonhomme, reprit, comme à son habitude, sa formule : u Vous
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VOUS êtes conduit très convenablement, monsieur Meyer. » Le vieil élève hébreu, ainsi couronné, baissait la tête avec componction, sa calvitie brillant, comme un œuf, entre les deux houppes de son chignon. Coppée me dit, dans un coin, avec son incomparable rire de biais : <( J'ai cru que Drumont l'embrasserait sur le front. » Quant à Rochefort, il dit le mot qui ne lui manquait jamais : <' Vingt ans aprh, ou le Vicomte de Mainfélone. »
L'histoire du duel, du procès qui s'ensuivit, et où les magistrats républicains ménagèrent Meyer, adversaire de beurre, aux dépens de Drumont, adversaire de bronze, tout cela est conté, au long, dans la France juive devant V opinion, parue un an environ après la France juive, avec un succès non moins vif.
La France juive valut à Drumont des haines, des rages, des rancunes, des envies bien conditionnées, comme l'on pense. Elle lui valut aussi des amitiés ferventes et des dévouements extrêmes. Le polémiste né se reconnaît à ces tourbillons de sens contraire, où il doit évoluer avec bonne humeur, sans perdre la vision claire, ni l'appétit. La jeunesse des écoles dévorait le bouquin de Drumont et le commentait avec passion. C'est là toujours, pour une œuvre, un grand signe de vitalité. Les milieux conservateurs et bien pensants étaient légèrement effarés. Accoutumés depuis dix ans à supporter les
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nazardes, injures, coups de bâton et coups débourse des politiciens républicains, confits en maçonnerie, et de leurs entreteneurs, les banquiers juifs, ils voyaient se dresser contre leurs oppresseurs un paladin chevelu, éruditet barbu, qui ne ménageait rien ni personne, piétinait les convenances et traitait comme du poisson pourri le roi du régime Démocratie-Ploutocratie, Alphonse de Rothschild en personne. Car, ce qui fait la force de ce grand livre, c'est ce mélange de révélation historique et de descriptions nominales, ce répertoire de détrousseurs et de dupeurs de peuples, cloués sur le bilan de leurs razzias, exposés à la compréhension de cette aristocratie intacte et de cette si intelligente classe moyenne, dont la collaboration, bien menée, eut épargné à la France tant de maux. Quelques écrivains, avant Drumont, notamment Toussenel, avaient traité de la question juive, mais étaient demeurés dans les abstractions. Drumont, lui, faisait des personnalités, montrait au vif ces manieurs d'or, d'après les feuilles mêmes qui célébraient leurs fêtes, leurs châteaux leurs yachts, leurs mariages et concubinages, leurs villégiatures. Là était l'eau-forle, la morsure immortelle, le Rembrandt social, dirai-je, et aussi le motif de la grande, de l'immense popularité. Car le Solitaire de la rue de l'Université, à ce moment, était populaire, et le socialisme national, bien plus intel-
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ligent et clairvoyant que le socialisme enjuivé, subséquent, de Jaurès, lui faisait risette. Le jour où l'auteur de la France juive annonça qu'en sortant de la messe il allait voter pour Boulanger, ce fut, dans son quartier et dans tout Paris, ce bon Paris réactionnaire, une explosion de joie. Boulanger et Drumont unissant leurs efforts, chassant Naquet et renvoyant Meyer, youpin de gauche et youpin de droite, eussent été irrésistibles.
Cet immense succès amusait Drumont, mais ne le grisait pas. Pour la première fois de sa vie, il touchait de l'argent : il le plaçait et continuait son existence modeste dans son pavillon où, chaque matin, les gens les plus divers venaient maintenant tirer sa sonnette. C'est vers cette époque que je vis, chez lui, les premiers Arabes attirés par la renommée du grand antisémite. Je fus ainsi, avec Jacques de Biez, un des premiers inscrits à la Ligue antijuive, qui devait, plus tard, faire parler d'elle. Drumont ayant désormais quelques billets de mille devant lui, quitta la Liberté, loua une petite maison aux portes de Soisy-sous-Étiolles, à un kilomètre de notre cher Champrosay, un cheval du nom de Bob, et se remit au travail, à l'élaboration de cet autre chef-d'œuvre : la Fin d'un monde (1889).
Avec cet aplomb, simiesque et hircin, qui le caractérise, Joseph Reinach, le Reinach à Gambetta
EDOUARD DKUMOiM'. iS»;
et à Dreyfus, a mis son museau de gorille et ses pieds, puants et prenants, dans la biographie de Drumont. Il a exposé gravement que le maître de la France juive était un suppôt des jésuites. C'est idiot. Cette fable achève de nous montrer le « R.einach historien », immortellement stigmatisé par Dutrait-Crozon. En fait de jésuite, Drumont ne fréquentait que cet homme exquis et fin qu'était le père Du Lac, et encore à intervalles assez éloignés. Le père Du Lac était plutôt effarouché par la véhémence de Drumont, bien qu'il reconnût en lui ce signe étincelant, auquel on ne se trompe pas, et qui annonce un instrument de la Providence. Drumont était un produit de l'Université, aima parenSy profondément, ardemment clérical, certes, dans le meilleur sens du mot, en ce qu'il savait que les clercs ont cimenté la civilisation française; ami des admirables religieux et religieuses que la République, régime demi- allemand, demi-juif, devait exiler plus tard. Il n'avait rien du tout d'un bigot. Il parlait de la religion splendidement, je veux dire familièrement, comme un homme qui suit et comprend sa messe, à qui la liturgie n'est pas étrangère et qui a médité, en savant, sur l'importance, psychologique et biologique, du miracle. En outre, le sang français, chaud et clair, courait en lui avec une belle véhémence, charriant des hérédismes
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paysans et bourgeois, qui s'harmonisaient avec sa foi sincère. Un juif, aux ancêtres issus des ghettos de Francfort et rincé dans la cuvette des Jardies, ne peut rien comprendre à cela.
Que de fois nous avons parlé ensemble des choses de la religion (j'étais alors un homme fait), Drumont et moi, conversant, après le repas, dans cette salle à manger où il aimait traditionnellement à s'attarder. Il m'apprenait à concevoir le divin moins comme une abstraction, dépouillée de vie, que comme le sel de l'existence quotidienne et l'interprétation, rassurante et haute, de tout l'accidentel humain. Il trouvait un terrain préparé. Élevé dans la science et chez les savants, je n'ai jamais aperçu (quoi qu'aient pu me dire certains de mes maîtres) aucune contradiction entre les enseignements de la clinique, de l'anatomie, de la physiologie et ceux du catéchisme. Dès l'âge de vingt-sept ans, j'ai traduit cela, tant bien que mal, dans les Horticoles où se sent l'influence de Drumont et de nos causeries. La prière, qui termine les Morticoles, m'est venue un soir, dans le brouillard parisien, en sortant de chez ce grand citoyen. Car sa conversation, à cette heure de sa trop courte vie, était grisante. Il était bon hôte, poussant, dans l'assiette de son jeune convive, de larges tranches de rosbeef saignant, ou de gigot, et versant à côté (à cause de sa
myopie) des rasades de bordeaux. Il me racontait la Révolution, dont il exprimait comme aucun le côté sauvage et obtus, la congestion intellectuelle et Teffusion sanglante, le cambriolage encyclopédique. Il me demandait de lui raconter Charcot et Potain. Quand j'avais un embêtement professionnel, ou sentimental, de jeune homme, je tombais chez lui et je lui disais : (( Patron, ou chef, je suis em^ bêté. — Eh bien! mon petit Léon, vous allez souper avec moi. Marie, vous mettrez un saladier de pommes de terre et une bouteille de plus; Léon dîne. » Dès le potage, qu'il voulait brûlant (c'est la bonne règle), il vous empoignait, de sa forte main, pour un voyage autour de l'histoire ou de la politique, tandis que le feu clair craquait dans l'âtre et que le génie de la race, invisible mais présent, se tenait à côté de lui. Parfois, il se levait, et, à l'appui de ses dires, allait chercher un bouquin dans sa bibliothèque capharnaûm, un bouquin qu'il lisait de près, comme mon père, frôlant les pages de son nez. Quel instructeur, quel maître, quelles clartés I Par lui j'ai connu, dès vingt ans, ayant trente ou quarante francs dans ma poche, le mécanisme des sociétés anonymes qui pompent et drainent les millions delà fortune publique ; j'ai compris l'entente des financiers et des politiciens. Quelquefois nous n'étions point d'accord, notamment au
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sujet de Burdeau, mon ancien maître de philosophie, dont le souvenir m'a toujours été cher, en dépit des histoires que l'on connaît.
— Il est de la série des Gambetta, voire Burdeau..., me disait Drumont.
— C'est possible, mais ce n'est pas un scélérat; c'est même un chic type.
— Il aime les affaires. Il a été au Globe de Donon. Je ne savais ce (ju'étaient ni le Globe, ni Donon ;
mais l'affirmation de Drumont me troublait.
Avec Burdeau, sa bête noire, à l'époque, était Lockroy. Et voyez la déveine ; j'aimais bien Lockroy, qui, plus tard, quand je fus de sa famille, me joua des tours, mais venait de m'emmener gentiment à Londres, avec lui, pour je ne sais quelle exposition indienne. J'ai toujours défendu vigoureusement mes amis et, maintenant encore, quand la polémique me mène dans le voisinage d'un ami ou d'un copain, je m'écarte immédiatement. L'amitié est, après l'amour, une des fleurs embaumées de ce bas monde. Drumont avait le sens de l'amitié, qu'il poussait jusqu'à l'ombrageux et injuste soupçon. Aussi, après avoir vaguement ronchonné contre Lockroy, qui, selon lui, s'appelait Simon, alors que Jules Simon s'appelait Suisse, me remettait-il, en signe de conciliation, une cuillerée de haricots dans mon assiette.
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Alphonse Daudet avait un certain nombre de relations, et même de camarades de lettres, chez les juifs, notamment Albert Wolflf. L'apparition de la France juive ne leur fit, comme on pense, aucun plaisir; mon père tint bon, déclarant que Drumont avait rendu un service signalé à son pays, et que c'était lui, Daudet, qui s'était entremis pour la publication en librairie de cet ouvrage redoutable, mais véridiqué.
La principale critique qu'on ait faite à Drumont, quant à ce chef-d'œuvre désormais classique et dont la modération est aujourd'hui évidente, a été « qu'il voyait des juifs partout ». Mais c'est qu'en effet ils étaient partout, là notamment où ils n'auraient point du être, c'est-à-dire aux principales commandes politiques du pays. La diffusion des sociétés « anonymes et vagabondes » (comme disait à San Remo, dans son magnifique et clairvoyant langage, le roi de demain, le duc d'Orléans) en était la cause. A société anonyme, influence et pouvoir anonymes. L'envahissement politique et financier juif, à partir de la fondation de la République, annonçait l'envahissement économique, financier, politique, allemand, qui nous mena lui-même à l'invasion de 191 4. « C'est scientifique, mon ami », répétait le directeur de la Libre Parole, et il avait parfaitement raison. Par plus d'un côté, notamment par le feu
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sombre d'un raisonnement qui arrache, en courant, l'éloquence, Drumont s'apparente à Proudhon, et l'on retrouve, à certains tournants de la France juive , le reflet des Contradictions économiques. Mais, alors que Proudhon se cogne, de ci, de là, à la vérité crue et à l'erreur, ainsi qu'un bourdon enfermé, Drumont a, comme guide, ce flambeau : la religion, la foi. Il tient d'elle son sens, tragiquement profond, de l'histoire, ces coups de lumière dans la mêlée confuse des appétits et des intérêts. Nul, comme lui, n'a montré le cheminement d'une race, d'un peuple assimilable, à travers une nation organisée, l'accaparement des banques, d'abord, puis des comptoirs, puis de la presse, puis de la tribune, puis des administrations publiques, par cet intrus sournois et conquérant. Nul, comme lui, n'a vu tressaillir, dans les limbes de l'avenir, enveloppes redoutables, les fruits monstrueux des erreurs présentes, les maux engendrés par ces erreurs. L'amour de la France traditionnelle, réaliste et sage, l'anime et l'éclairé. Il voit les périls auxquels nous conduit une ploutocratie, hypocrite et masquée, qui se prétend démocratie.
On sait que la France juive fut suivie de trois grands ouvrages, conçus sur un plan analogue, qui la complètent et l'illustrent de scandales concrets, véritables expériences de ce laboratoire où nous vivons
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tous : la Fin d'un monde, la Dernière Bataille, et le Testament d'un antisémite. De cette trilogie, le meilleur volume est incontestablement la Dernière Bataille, où se trouve un exposé complet, à la fois transcendant et réaliste, de l'affaire de Panama. A l'époque, celte histoire de chèques, dans laquelle étaient compromis tant de puissants du jour, apparaissait comme un cataclysme. Elle était simplement un symptôme des progrès du poison sémite qui devait, cinq ans après, gagner le bulbe, je veux dire l'armée nationale, et cet état-major admirable, dans lequel, on Ta bien vu depuis, résidait notre meilleure espérance de salut par les armes. Mais, du scandale, énorme et mou, du Panama, le génie de Drumont, mêlé de Balzac et de Proudhon , comme un vin nouveau formé de divers crus vigoureux, a fait jaillir une gerbe de peintures et de vérités étourdissantes. Comme dans la France juive, comme dans la Fin d'un monde, des sortes de repos, de répits, d'oasis, sont ménagés entre ces chapitres belliqueux et durs : oasis où l'auteur se reporte vers son enfance, sa jeunesse, ses souvenirs de famille, son parent Buchon, auteur de V Histoire de Morée et qui colligea nos chroniques nationales du treizième au seizième siècle. On voitparaître là, dansunsyle à la fois poétique et familier, de forgeron en villégiature, de guerrier musardant, le Drumont de Mon vieux Paris, des promenades et flâneries le long des quais et dans
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les faubourgs, ce Drumont dont Coppée disait qu'il cultivait secrètement la petite fleur bleue. C'est que l'implacable polémiste de la France juive pouvait user d'une politesse exquise et d'une courtoisie intellectuelle sans rivale, quand il conversait avec des femmes ou des vieillards. Il rentrait alors les pointes de cette ironie sanglante, simplificatrice, acérée, éclatante, dont il décousait ses victimes au faîte des honneurs, de la puissance et du succès. On voyait seulement, dans un coin de son œil plus miroitant que ses lunettes, un petit éclat de diamant noir, qui allait et venait. Avec les gens calés, célèbres, riches, bien en place et bien dans leurs peaux, il ne se gênait point pour contredire, contrecarrer, asséner une image ridiculisante, un niot âpre et cuisant. Aussi mon père, aux jours de réception littéraire, surveillait-il, de loin, ce magnifique fauve aux griffes rentrées, dont on pouvait toujours craindre qu'elles ne sortissent à l'improviste. Il est des hommes, d'un tempérament ardent et complexe, desquels, même silencieux, semblent émaner des tourbillons à la Descartes, des girations de fluides divers. Drumont était de ces hommes-là. Zola et lui s'exécraient, bien avant l'Aff'aire. Il s'entendait très bien avec Concourt et avec Coppée, moins bien avec Lemaître, en dépit des efforts de Lemaître ; Rochefort et lui né s'aimaient pas.
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A ceux qui voudraient relire (et ils auraient raison), à la lueur des événements actuels, la Fin d'un monde, je recommande l'introduction, la vision de la guerre qui vient, le passage étonnant : « Mobilisez ! Mobilisez ! Le fluide électrique, lancé sur les innombrables fils, a porté, jusque dans les coins les plus reculés de la Gaule et de la Germanie, l'ordre terrible qui est un arrêt de mort pour des milliers d'êtres humains. « Aux armes ! Aux armes ! » ont répondu des millions de poitrines gauloises et germaines. » 11 y en a comme cela, pendant cinq pages, dans un cliquetis de mots et de visions qui tiennent de l'Apocalypse, mais sur le plan de la compréhension immédiate. Cette vigueur de prévision courbe le plus rétif. Un juif même dirait : « Mâtin, quel gaillard 1 >) Quant au tableau des monopoles et du socialisme, qui gronde et monte, il n'a son équivalent chez aucun écrivain socialiste. Le verbiage révolutionnaire (voyez l'œuvre de Jaurès) est fréquent. L'éloquence révolutionnaire est infiniment rare. C'est que le génie ou le talent littéraire sont toujours, plus ou moins, une explosion des ancêtres, et donc une flambée de la tradition. Chez Proudhon, chez Michelet, le tempérament est traditionnel, si la pensée bat trop souvent la breloque révolutionnaire. ChezDrumont, la forme et le fond sont d'accord, et il en résulte un formidable élan. Les ouvrages de Drumont poussent à
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l'action, bien que conçus et exécutés dans la forme de la bibliothèque.
De 1886 à 1892, le polémiste, dont s'entretenaient la France et l'Europe, composa de formidables bouquins, comme un moine confiné dans sa petite maison de la rue de l'Université et dans son cube de pierre de Soisy, et analysant, avec méthode, une société qui le dégoûtait de loin. Rien ne démontre mieux l'absurdité du principe de l'observation pour l'observation, sans lignes d'horizon, philosophiques ou romanesques, préalables. La puissante imagination de Drumont reconstruisait, d'après l'imprimé, des actes scélérats ou généreux, des combinaisons perverses, ou avides, ou héroïques, les palais du bien et du mal. Il se trompait pourtant quelquefois. C'est ainsi que, pendant plusieurs années, ma foi, il en voulut à mon père d'une étourderie du bon Philippe Gille, dans un article du Figaro. Mais ce ne fut qu'un nuage orageux. La réconciliation intervint bientôt, sans que mon père ni moi eussions jamais bien compris la formation, bizarre et hostile, que cette vénielle indiscrétion de journaliste (il s'agissait d'un mariage manqué) avait cristallisée dans le prompt et bouillonnant cerveau de notre ami. Depuis, je me suis expliqué là-dessus, maintes fois, avec Drumont, qui avouait s'être laissé entraîner par sa faculté inductive, toujours à la température d'une
chambre de chauffe. Extrême en amitié, il concevait, d'après le moraliste, que l'on doit faire tout le bonheur, ou, si cela ne se peut, tout le malheur de ceux qu'on aime. Ajoutez à cela que mon entrée dans la maison de Hugo et de Lockroy lui avait été très désagréable. Il considérait que j^étais perdu pour la bonne cause ; ce qui ne s'est heureusement pas vérifié. Le rêve de Drumont, qui avait tant étudié les dessous de la presse contemporaine, était d'avoir un journal à lui. La difficulté, comme toujours, était de réunir des capitaux indépendants et tels qu'ils ne ligotassent pas. le directeur de la future feuille antisémite. La méfiance de l'écrivain était extrême, comme sa perspicacité, et il souffrait encore de son long servage à la Liberté, où il pouvait parler de tout, excepté de ce qui lui tenait au cœur. Mais il possédait des amis dévoués, quelques-uns même inconnus de lui. Ces bonnes volontés se groupèrent, et la Libre Parole fut fondée. Le titre fut choisi dans une mélodie de Pagans, d'après Th éophile Gautier, /« Véritable Manola, que Drumont avai t entendu chanter chez nous, et dont le refrain commence ainsi :
Geste hardi, libre parole.
Sel et piment à pleines mains...
A l'heure où parait le premier numéro d'un quotidien qui date dans l'histoire du journalisme fran-
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çais, OÙ en est, en France, la question juive et quelle est l'action des ouvrages de Drumont ?
La question juive, comme question ethnique, d'un peuple, ou précipité insoluble dans la liqueur française, est posée, grâce au grand historien polémiste, un peu partout. Cela a commencé par les milieux littéraires, qui sont les plus intelligents, les plus indépendants et les plus vifs. Dans les milieux financiers, que la race de Sem commande et terrifie, dans les milieux jotirnalistiques, alors soumis aux milieux financiers, la réserve et la peur continuent à être grandes. A l'École de médecine, chez les étudiants et les agrégés, on lit et on commente la France juive, mais les professeurs arrivés trouvent la thèse imprudente et exagérée. Ce n'est d'ailleurs pas une thèse, c'est un fait, que les timides ou les enjuivés ne veulent pas reconnaître. Chez les salonnards, en général, Drumont est honni. Chose étonnante, à la Revue des Deux Mondes, ce sansonnet de Ferdinand Brune tière, sautillant sur le barreau de ses paradoxes, s'égosille en l'honneur de la France juive ; mais c'est parce qu'il croit que ce livre est paradoxal. Il l'abandonnera, quand il y verra une étude biologique non darwinienne, c'est-à-dire n'acceptant pas le dogme faux de l'évolution bouche bée, ni le fatalisme migrateur, importé d'Allemagne. Car si cet ouvrage-événement est un travail de bénédictin, il est
aussi un cri de révolte et il peut et doit être générateur d'actions. Or, la « France aux Français » est évidemment un programme et un beau programme, mais dont le maître n'a pas suffisamment exposé la réalisation pratique, donc politiqpie.
Car il est difficile d'imaginer qu'un beau matin, comme je l'ai raconté jadis dans le Pays des Parlementaires, les juifs, convaincus de leur nocivité, ou épouvantés des haines qui les environnent, quitteront la France, avec banques et bagages, laissant la place aux autochtones. Ce dessin du Pss't de Forain et Caran d'Ache n'a aucune chance de devenir un tableau d'histoire. Drumont n'avait certes rien de sanguinaire. La seule idée d'un pogrom russe lui faisait horreur et nul n'a parlé, avec plus de mépris pour les bourreaux et de pitié pour les victimes, des massacres révolutionnaires de septembre 1792. Bien qu'il fût du parti de l'autorité et de l'ordre, — mais d'une autorité nationale et d'un ordre français, — il avait, pour les tempéraments audacieux de certains communards, une indule:ence qui frisait presque la sympathie. C'était un réactionnaire d'essence populaire. Ce n'était point un conservateur. Mais j'imagine que si, vers 1892, il avait eu, par fortune inespérée, le pouvoir entre les mains, il aurait été joliment embarrassé pour rendre, comme il disait, a la France aux
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Français ». C'est que, sociologue avant d'être politique, il n'avait aucune vue d'ensemble sur les moyens d'État qui permirent à l'ancienne monarchie française d'utiliser les juifs comme argentiers, voire comme agents et intermédiaires, sans se laisser dominer par eux, sans leur laisser commander l'opinion publique, ni brimer les endogènes. Sa doctrine sociale postulait la monarchie ; mais il ne voulait en convenir que rarement, et en rechignant , attendu que cela dérangeait ses habitudes d'esprit et le tableau qu'il s'était fait de la déjudéification — si l'on peut dire — de la France contemporaine. De sorte que la formule « la France aux Français » demeurait un lieu de rendez-vous, un passage comme celui des Panoramas, où se rencontraient des gens de toutes opinions, mais n'avait, ni ne pouvait avoir aucune efficacité pratique.
Néanmoins, la Libre Parole eut le vent en poupe, presque dès son apparition, avec le scandale du Panama. Je n'y écrivais pas encore; c'était le moment de la brouille falote avec Drumont. Je n'y entrai qu'en 1900, et fis dès lors, pendant huit ans, chaque dimanche, l'article de tête, celui qui, selon le mot du patron, « allait distraire un peu ces braves gens, leur reposer les méninges ». Ces u braves gens n , c'étaient les abonnés et les lecteurs au numéro.
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Je retrouvais Dnimont entouré d'une foule de collaborateurs, qui virent naturellement arriver sans enthousiasme le fils, écrivain lui-même, du plus vieil ami du directeur. Chacun se figurait que j'allais lui retirer sa chaise. Je n'y songeais guère, ayant toujours eu peu de goût pour les compétitions, sièges d'influences et rivalités. Ma sympathie alla tout de suite au commandant Biot, depuis secrétaire de la rédaction de t Action française quotidienne ; à Albert Monniot, honneur du journalisme français, sans concessions ni œillères, et avec qui je suis demeuré en termes affectueux ; à Charles Devos enfin, habile et laborieux administrateur de cette feuille difficile à administrer, car plusieurs partis s'y tiraient dans les jambes et cherchaient à accaparer l'autorité. Devos est, physiquement, un colosse bienveillant et vigilant, et un des hommes les plus impropres à attirer l'inimitié que j'aie connus. Cependant il s'était attiré celle de Gaston Méry, homme d'un certain talent, bon partisan, mais vindicatif et sournois; et aussi celle de Guérin, du fort Chabrol, que je n'ai pas connu, qui ne m'a pas connu, mais qui m'a peint sous les traits les plus noirs, dans un bouquin d'ailleurs vaseux et peu lu, et m'a toujours fait l'effet d'un abruti. Je n'acceptai jamais d'entrer dans ces oiseuses querelles de salle de rédaction, qui sont sans intérêt, et
se liquident en fin de compte par une perte de temps et de salive. Il y avait encore, à la Libre Parole, un fort aimable camarade et habile professionnel du journalisme, de Boisandré, mort prématurément; Jean Drault, bon et charmant compagnon, polémiste audacieux, érudit et vigoureux, et qui a écrit la merveilleuse série des Chapuzot, joie des enfants et des parents; l'éloquent Joseph Ménard, trapu, carré comme un petit bahut, d'où sortait, les soirs de conférence, un tonnerre de métaphores et d'imprécations. Mais cette énumération est fort incomplète; car de très nombreux journalistes ont fait leurs débuts, ou séjourné à la Libre Parole, préférant, à une rémunération plus large, l'indépendance quasi totale de plume dont on jouissait dans cette aimable maison.
Les choses s'y passaient de façon patriarcale, et bien autrement que ne l'imaginaient, ou ne le racontaient, les juifs et les enjuivés. Sur le coup de 5 heures moins un quart du soir, Drumont quittait le 3 bis de l'étroit passage Landrieu, au bout de la rue Saint-Dominique, où il habitait alors. C'était un modeste petit hôtel, avec un tout petit jardin, comportant, au rez-de-chaussée, un salon, une salle à manger et une vaste bibliothèque. Le tout encombré de paladins de bronze, de palmes d'Algérie et de tableaux anciens, ou rafistolés de l'ancien. Car le
chef de l'antisémitisme aimait les vieux meubles, les estampes, les cuivres, le bric à brac, comme un romantique, comme un Hugo, ou un Balzac. Il flottait là une atmosphère de labeur et de quiétude. Donc l'auteur de la Fra^icgyaiW montait dans l'étroit coupé d'évêque, tiré par un vieux cheval, que conduisait le fidèle Jean, et débarquait boulevard Montmartre, à 5 h. 10 environ. Il montait l'escalier quatre à quatre, son melon coiffant ses longs cheveux plats, brillants et très soignés. Car il n'avait rien d'hirsute, ni de sauvage en sa tenue. Il avait gardé en hiver les paletots de « montagnac » de i885. Il avait du goût pour la redingote noire, et son linge était toujours d'un beau blanc. 11 traversait, de son pas rapide, la petite antichambre où stationnaient les porteurs de manuscrits et les quémandeurs, entrait, en coup de vent, dans son grand cabinet du premier étage, et recevait son secrétaire de rédaction. En un tournemain, le journal du lendemain était combiné. On prenait, comme « papier à cheval », tantôt une grande actualité, tantôt la séance de la Chambre, tantôt une interviev^r de personnes se plaignant des juifs. Et ce n'est pas cela qui manque ! Cela fait, Drumont commençait, comme je disais en riant, à tourmenter et « surger » Devos, dont le cabinet touchait au sien, et auquel il allait, toutes les cinq minutes, demander quelque renseignement,
i-;:i LES («a'vnES dans les hommes.
sur les annonces, îa publicité, le départ, les abonnements, rimprimerie, etc., etc. D'homme plus patient, fidèle et dévoué que Devos (le commandant Biot mis à part), je n'en ai point connu, ni même conçu en rêve. « Oui, monsieur Drumont... C'est entendu... Comptez sur moi, monsieur Drumont... » Mais, avec Drumont, l'assentiment devait être renouvelé constamment. Il retournait à la porte,, la rouvrait. (( Vous avez bien compris, mon ami ? — Oui monsieur Drumont. — Vous direz à ces gens-là que je n'y puis rien, qu'ils cessent de me marteler le cerveau avec leurs réclamations. — Je le leur dirai, monsieur Drumont. — Alors, bonsoir, mon bon Devos, ou plutôt, non, à tout à l'heure, j'ai une réclamation d'un monsieur du Jura qui ne reçoit pas régulièrement son journal. Je vous passerai cela. — Convenu, monsieur Drumont. »
C'était le tour des visiteurs, que l'on filtrait bien entendu, pour épargner au patron l^entrée, en bombe, d'un fou ou, en tapinois, d'un raseur. Quand quelqu'un apportait un article : (( Posez-le là, mon ami, disait Drumont, je ne vous promets pas de le lire moi-même, mais je le ferai lire. Alors, vous êtes un bon Français ?
— Oui, monsieur le directeur, un bon Français exaspéré.
— C'est comme moi. Tous les bons Français sont
exaspérés de ce qui se passe et en ont assez de ce sale gouvernement de malhenr.
• — A qui le dites-vous, monsieur le directeur ! J'ai un propriétaire juif qui menace de me mettre sur le pavé, parce que je lui dois deux termes en retard.
Là, Drumont commençait à voir pointer le tapage classique, et avec bonhomie ;
— Vous allez raconter cela à côté, à mon collaborateur tel ou tel ; il s'occupera de votre cas dans le journal.
— Oui, monsieur le directeur, mais en attendant. . .
— Vous n'attendrez pas longtemps, je vous le promets. Quand l'actualité nous laissera un peu souffler. . .
Il éconduisait gentiment Timportun et le repassait à la rédaction, ainsi que cela se fait d'ailleurs dans tous les journaux. Mais Drumont était plus patient que quiconque et ne commençait à fumer que si le solliciteur devenait impertinent. Un revolver, posé bien à plat sur sa table, au cran d'arrêt, décourageait, à l'avance, ceux qui auraient eu quelque mauvaise intention, genre M"*" Gaillaux. Au mur, il y avait un grand crucifix, rappelant qu'on était chez un bon chrétien. J'ai connu bien des cas où le terrible polémiste, qu'aucune menace jamais ne fît céder, s'était laissé attendrir par une voix de mère
OU de femme. Il avait le cœur généreux, et même chevaleresque. La douleur, le remords sincère, l'aveu le désarmaient. C'est ainsi qu'au temps du Panama, une douzaine de chéquards, politiciens connus, l'un entre autres d'une grande saleté physique, mais considéré jusque-là comme moralement propre, avaient défilé dans le cabinet du justicier de la Libre Parole, le suppliant à genoux (ce n'est pas une figure) de ne pas publier leurs noms, ou les noms de leurs amis. (( J'ai cédé (me disait-il, avec une légère émotion dans son œil noir) toutes les fois que l'intérêt du pays ne devait pas en être atteint. D'ailleurs, ajoutaitil philosophiquement, ils m'en ont tous gardé une ingratitude qui m'amuse. Ah ! mon ami. quel vilain monde, hi hi, hi hi ! » Cette façon de rire en hihi, de pouffer dans sa barbe, indiquait, chez lui, un violent dégoût.
D'une bravoure, tantôt froide, tantôt brûlante, toujours égale ou supérieure aux événements de sa carrière violente et dramatique, Drumont était faible et timoré dans le menu de l'existence quotidienne, devant les réclamations des fournisseurs, les scènes des domestiques, ou les tracasseries de Ménard ou de Méry, de ceux qu'il voyait journellement. Ayant résolu de se séparer d'une servante, âgée et tyrannique, qui voulait faire la loi chez lui, il lui signifia son congé : « Mon enfant, en voilà
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assez, vous partirez demain par le premier train. » Cela se passait à Soisy, non plus dans le cube de pierre, mais dans une jolie demeure ancienne, qui n'était pas le château de M*"' de Pompadour et que les gens affirmaient être le château de M'"° de Pompadour. Le patron nous recevait là le jour de sa fête. Or, « mon enfant », qui avait passé la soixantaine et se trouvait bien chez le polémiste, lequel ne faisait jamais aucune observation, résolut de ne pas s'en aller. Pour ce faire, elle se barricada dans sa chambre, déclarant, à travers la porte, qu'elle allait se laisser mourir de faim. L'auteur de la France jalve était aux champs. Chaque demi-heure, il déposait son journal, qu'il ne lisait que du coin de l'œil, et montait à la chambre de la récalcitrante : (( Etes-vous toujours aussi fâchée? C'est déraisonnable, mon enfant. » Un gémissement déchirant était la seule réponse... « Je ne puis pourtant, disait Drumont, recourir au commissaire de police. Ce serait grotesque. Y a-t-ilà Soisy un bon serrurier? o On lui affirma que oui, que Soisy-sous-Éliolles était célèbre pour l'excellence de ses serruriers. (( Ehl bien, mon enfant, on va aller chercher un serrurier et on ouvrira votre porte de force. C'est très mal à vous de me faire cela le jour de ma fête. » Cette menace n'agit que lorsque l'homme de l'art fut là, avec sa cotte bleue, son air rigoleur et son
énorme trousseau de clés. Tout à coup, comme dans les féeries, la porte s'ouvrit et l'on vit, prête pour le départ, la virago courroucée, qui avait tenu en échec, pendant quatorze heures, le chef reconnu de l'antisémitisme et l'idole de l'Algérie.
Drumont était lui-même entêté et même buté, autant que Rochefort, d'une autre façon. Lorsque le capitaine Marchand revint à Paris, après Fachoda, dans tout l'éclat de sa gloire et le feu de sa popularité, la Patrie française eut l'idée baroque de le lancer dans la politique, pour laquelle, comme la plupart des militaires, il n'était pas fait. Aimant et admirant Marchand en tant que héros militaire, je ne cessais de répéter à Lemaître, à Rochefort et à Drumont que l'Africain (comme on disait), en dépit de son œuvre, ne marcherait pas, qu'il était rebelle à tout boulangisme et que nous perdions notre temps, notre salive et nos efforts. Marchand était sincèrement républicain et ne se lassait point de s'affirmer républicain. Néanmoins, par entêtement, on imagina de poser sa candidature à un siège vacant de conseiller municipal à Paris. C'était quelque temps avant qu'il fût candidat à la députation. Prévenu de la note qui allait paraître. Marchand me pria de faire savoir à Drumont qu'il désirait qu'elle ne passât point dans le journal du lendemain. Il était presque onze heures du soir.
C'était en hiver. Nous partîmes en fiacre, ma femme et moi. J'avais emmené ma chère collaboratrice « Pampille », parce qu'il était plus difficile au chevaleresque Drumont de l'envoyer promener que moi. Onze heures sonnaient au Gros-Caillou, quand nous arrivâmes passage Landrieu. La maison était noire. Je sonnai, resonnai, trisonnai, quadrisonnai, et, au bout d'un quart d'heure, Drumont en personne vint nous ouvrir, d'assez mauvaise humeur, une lampe à la main. Il s'adoucit en voyant ma femme et nous fit monter au premier, dans un cabinet de travail spacieux, encombré lui aussi de livres, de meubles anciens et de tapisseries. J'ouvris le feu et lui exposai la volonté de Marchand. Il me répliqua que la Libre Parole n'annonçait pas que la candidature était posée, qu'elle exprimait seulement le vœu public, que c'était bien son droit et que la note, « rédigée en termes fort convenables, mon ami », passerait, dût le Diable en personne s'y opposer. Je répliquai que le gouvernement prendrait occasion de cette note pour embêter Marchand, pour lui reprocher de faire de la politique active, peut-être pour lui retirer son commandement et que nul n'avait le droit de faire un conseiller municipal malgré lui. Nous ferraillâmes ainsi, pendant une demi-heure, sans résultat, et je me faisais, comme on dit, du sang de léopard, en songeant aux
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rotatives de la Libre Parole qui commençaient peutêtre à fonctionner. Mais ma femme intervint alors, avec ce sens politique parfait qu'on lui connaît dans notre milieu, et son art de douce persuasion. Elle développa à Drumont, point par point, les conséquences fâcheuses d'une telle publication. Elle lui exposa que cela ferait mauvais effet, etc., etc. Finalement, vers minuit moins cinq, pareil à un sanglier sympathique et convaincu, Drumont se leva, alla à son téléphone, appela le commandant Biot : « Allô, c'est vous, commandant? Bonsoir. J'ai là Léon et sa femme qui me demandent instamment de supprimer le filet Marchand. Oui... Ah! c'est embêtant, bien sur... Que voulez-vous, mon pauvre commandant, nous serons toujours des victimes... Supprimez-le... Bonsoir, mon bon ami, bonsoir! »
C'était fait. Nous redescendîmes l'escalier étroit, raccompagnés par notre illustre porte-lampe. Le cocher dormait sur son siège, dans le vent froid, victime, pour de bon, ainsi que son cheval, de l'obstination du cher patron.
Une autre scène du même ordre, plus prolongée, eut lieu près de Moret, au château Saint- Ange, vieille demeure que louait Drumont pour la belle saison. C'était, vers la fin de l'été, une journée magnifique. Nous étions allés, Coppée, ma femme et moi, lui demander charitablement la grâce d'un
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vieux juif qu'il n'aimait pas et qui venait de se marier avec une charmante jeune chrétienne. Il faut vous dire queMéry, mûparje ne sais quel sentiment d'hoetilité, poussait Drumont à écrire l'article, le mauvais, le pénible article. Le trajet fat long et joyeux, Coppée étant la gaieté même. Arrivés au château Saint-Ange, après trois heures de chemin de fer et une heure de voiture, nous trouvâmes Drumont se promenant morose, en compagnie de ses énormes chiens, dans une superbe allée Louis XIV, où tourbillonnaient les feuilles mortes. Il était tel qu'un personnage de Saint-Simon, solitaire, amer et grand. Notre arrivée le dérida. Un voisin venait justement de lui envoyer trois perdreaux : « Léon en mangera bien un à lui tout seul. » Il décida, d'autorité, qu'on déjeunerait sur la terrasse, en plein air. Coppée, frileux comme une chatte, en grelottait déjà : u Croyez-vous, Drrrumont (dit-il), qu'on ne serait pas mieux dans la salle à manger? — Non, mon ami; mon docteur dit qu'il est plus sain de manger dehors, quand on le peut. On vous mettra dans une maison de campagne. »
— Petite madame (dit Coppée à ma femme), je vous demanderai de vous enquérir d'une couverture et d'une boule.
Coppée, habitant douillettement la rue Oudinot et dorloté par sa sœur Annette, s'imaginait qu'on
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trouve des boules à Moret, chez un historien pamphlétaire, qui vit en garçon, au milieu de ses livres et de ses chiens. Finalement, on chauffa une brique et nous voilà à table, devant les perdreaux, et un corton pas vilain, avec Goppée claquemure dans sa maison d'osier, et frissonnant de peur de frissonner. Au dessert, après force blagues et rires, nous abordâmes le sujet brûlant, ou plutôt nous laissâmes lâchement à Pampille le soin d'aborder le sujet brûlant. Amusé et malin derrière ses lunettes, le patron posa ses conditions : il renonçait à toute polémique si nous demeurions, tous les trois, vingt-quatre heures, sans bagages ni brosses à dents, au château Saint-Ange. La pénitence, en somme, était douce. Nous acceptâmes, et c'est un des meilleurs souvenirs de ma vie, qui en compte tant de bons et même de splendides. Ces heures dorées s'écoulèrent dans des récits, des promenades, des vieilles chansons de France. Coppée, causeur sans rival, se surpassa. Les dogues eux-mêmes semblaient l'écouter avec plaisir, en remuant la queue. Nous nous séparâmes avec mélancolie.
Les juifs et leurs créatures ont essayé, vainement, de salir la mémoire de Drumont, en le représentant comme cupide, ou intéressé. Rien de plus faux. J'ai été mis au courant, vers 1901, par Drumont luimême, de sa situation de fortune. Il craignait alors
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que le gouvernement ne fît confisquer son saintfrusquin, sous un prétexte quelconque; et il me demanda l'autorisation de mettre sous mon nom, chez son notaire, M* T..., la majeure partie de ce qu'il possédait. Ce qui fut fait, puis, l'alerte passée, défait. Je connus ainsi le chiffre, bien modeste, de ses économies d'écrivain qui, d'ailleurs, fondirent à la guerre, de telle sorte qu'il mourut très, très pauvre, presque dans le dénument. Il n'avait aucun besoin de luxe. Il vivait confortablement, mais modestement. Le souvenir de sa jeunesse, de son adolescence privées de ressources, lui était demeuré cuisant et il répétait volontiers : u Je veux qu'après ma mort il reste, dans mon armoire, de quoi acheter un drap pour m'ensevelir. » Cela faisait que, niême au temps de sa prospérité relative, en plein succès, il poussait l'économie, ou plutôt la peur de manquer, jusqu'aux confins de l'avarice. Coppée lui disait : « Drrrumont, je suis convaincu que vous mettez votre argent dans des pots à beurre, comme vos grands-parents. »
Drumont riait et répliquait : « Ce ne serait pas si bête, mon ami. Nos aïeux. Mistral l'a dit et redit, avaient du bon. »I1 conservait ainsi avant la guerre, à tout hasard, une assez forte somme en or, dans une cassette, à domicile. Parfois, au milieu d'une conversation, il vous quittait pour aller voir, comme
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dans une fable de La Fontaine, si le magot était bien toujours à la même place, si le cbat ne l'avait pas déterré, si une pie ne l'avait pas emporté. Au bout de quelques instants, il revenait rassuré : a Je vous disais donc, mon bon Léon, que cet animal de Burdeau... »
Le surnaturel intéressait Drumont et il ne voyaitpas d'un mauvais oeil l'Echo du merveiileux.que dirigeait Méry,dans des voies souvent romanesques et enfantines. Il croyait à la chiromancie. J'ai déjeuné chez lui avec M"* de Thèbes, excellente personne, fort divertissante dans la conversation, mais dont le savoir technique ne valait certes pas celui, stupéfiant à mon avis, de M™" Fraya. Une autre fois, je rencontrai M"® Desbarolles ; à plusieurs reprises, le vieux docteur Fabre, aux longs cheveux blancs, Fami de Dumas fils et qui lui fournit, ra conte- ton, la première idée de sa meilleure pièce, la femme de Claude. C'était, lui aussi, un visionnaire, ce docteur Fabre, d'une sûreté de mémoire, d'une éloquence, d'un à-pic extraordinaire, et qui donnait la sensation du génie. L'auteur de la France juive était, en ces circonstances, accueillant et charmant au possible et poussait ses convives à la confidence et au récit par sa bonhomie, son rire et ses remarques, toujours justes, toujours imprévues. Il avait peu de goût pour la métaphysique. Il n'entendait
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rien à la musique et chantait remarquablement faux. Mais le comique des choses, des gens, des situations, le comique, compagnon du tragique, le saisissait, et il y avait en lui, à certaines heures, de la vision noire et' bouffonne de Swift. J'imagine que les soirées chez le doyen de Saint- Patrick devaient ressembler aux soirées chez Drumont. Chaque 3i décembre, sur le coup de onze heuresminuit, il y avait une petite fête de fin d'année à la Libre Parole. Devos faisait monter des bouteilles d'un Champagne réclame, lequel me paraissait moins bon qu'on ne le disait, — je suis resté fidèle, pour ma part, à cette veuve, joyeuse et pétillante, qu'on appelle M"' Glicquot, — quelques biscuits, et les collaborateurs trinquaient avec les typos et des amis venus du dehors. En 1902, j'allai chercher Coppée rue Oudinot, Tamenai en voiture boulevard Montmartre. 11 lut un sonnet, où le chapeau de Bonaparte était rapproché ironiquement de « l'accordéon du vieux Loubet » . L'auteur des Intimités attrapa un rhume en sortant. En 1906 ou 1906, M"*Me Loynés, qui aimait bien Drumont, avait décidé Lemaître à assister à cette petite cérémonie rituelle. Le patron écoutait gentiment les discours, les toasts, puis portait la santé de l'œuvre commune, au bruit des bouchons qui sautaient. Il y était toujours question de la grande famille que nous faisions, ou que nous
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étioDS censés faire, à la Libre Parole, alors que les rivalités, comme je l'ai déjà dit, y étaient vives. A partir de la mort tragique de Syveton, voyant avec quelle mollesse la feuille antisémite avait soutenu ce malheureux et cher garçon, — quels que fussent mes efforts pour réagir, — je jugeai que la Libre Parole avait achevé sa destinée et qu'il était temps de mener le nationalisme dans les voies nouvelles, que lui ouvraient largement Maurras et Vaugeois. Je fis partager ma conviction à M""* de Loynes et à Lemaître. Nous essayâmes d'abord, les uns et les autres, sous la direction de Maurras, d'acquérir la Libre Parole, en gardant Drumont, bien entendu, et d'en faire un journal carrément royaliste. C'est alors que commencèrent les tribulations épiques, qui durèrent du milieu de l'année 1906 au mois de décembre 1907. Je ris aujourd'hui en me les rappelant ; mais, à l'époque, je ne riais pas. La moralité de cette histoire, c'est qu'il est beaucoup plus facile de créer un nouveau journal que de radouber un journal existant. Je suis convaincu que nos amis Lucien Moreau et Frédéric Délebecque, qui m'assistaient dans cette tentative, seront de mon avis. En avons-nous consulté des hommes de loi, en avonsnous monté des étages, en avons-nous entendu des discussions sur les formes de sociétés, où les spécialistes sont aussi en désaccord que les médecins
différents sur l'état d'un malade I Le lundi, tout semblait arrangé et prêt pour la signature du nouveau contrat. Le jeudi, tout était démoli. Tiraillé entre le désir d'aboutir et la crainte de déplaire à Méry, Drumont était plus indécis et contradictoire que le Triplepatte de Tristan Bernard. Quant la chose cassa pour de bon, nous éprouvâmes un vrai soulagement.
Il eût été naturel que la fondation de r Action française quotidienne me brouillât avec mon vieux maître, et j'en aurais été désolé. Cependant, il n'en fut rien. Nous continuâmes, ma femme et moi, à lui rendre visite aux anniversaires et fêtes traditionnels. Lemaître nous accompagnait. Un feu clair brillait dans la cheminée du salon du passage Landrieu. On apercevait, par la fenêtre, les arbres dépouillés du jardinet. Les deux anciens de la Patrie française épiloguaient, mélancoliquement, sur les événements des dix dernières années, sur ce qu'il aurait fallu faire, sur ce que l'on n'avait pas fait. Nous leur répétions régulièrement : « Vous n'aviez qu'à écouter Maurras qui avait, lui, les moyens de l'emporter sur un adversaire sans scrupules et disposant de fortes ressources. »
A. quoi Lemaître : « Vous avez raison, mes enfants, mais Syveton, à ce moment-là, nous dissuadait de suivre Maurras et croyait qu'il était plus sage de
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ne pas opter ouvertement pour la monarchie. » Drumont se fâchait, quand nous lui représentions que, n'étant pas un homme d'action (pas plus d'ailleurs que Lemailre, Rochefort et Coppée), il aurait dû céder la direction de Taction à Maurras : « Mais voyons, madame, mais voyons, Léon, ce n'est pas sérieux I Je suis un homme d'action, saperlotte ! La France juive, mes campagnes électorales en Algérie, les luttes antidreyfusardes, comment donc appelez-vous cela, si ce n'est de l'action.^»
Ces campagnes algériennes lui avaient laissé un souvenir enchanteur, mêlé d'acclamations, de soleil, de visages enthousiastes, de bouquets aux couleurs violentes. Une fois à la Chambre, d'ailleurs, il s'était engourdi à son banc, écoulant les bobards et conseils falots de ses voisins de droite, quant aux dangers de l'intervention, sous quelque forme que ce fût. Tl était demeure là le polémiste docile et muselé, qui ne veut pas faire de chagrin à sa bonne : « Voyons, mon enfant, ouvrez votre porte... Ce n'est pas raisonnable, mon enfant. » Il avait été ensuite très étonné de ne pas être réélu, ne se rendant point compte que les Algériens l'avaient envoyé à la Chambre avec une espérance qu'il avait déçue. Enfin sa vue s'affaiblissait (il dut même être opéré de la cataracte) et, chose singulière, sa foi catholique baissait avec sa vue. Il répétait volontiers : a Ce
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n'est pas bien, de la part du bon Dieu, de mettre ainsi en capilotade un vieux et fidèle croyant tel que moi ». On croyait à une boutade. C'était la, dans sa bouche, un reproche sérieux. Il ne trouvait plus, à l'église, les mêmes consolations, les mêmes eucouragements qu'autrefois. Autre grief contre la Providence, les inondations parisiennes de 1910, qui s'étaient infiltrées chez lui, passage Landrieu, et avaient gâté sa bibliothèque. Immédiatement après la Compagnie d'Orléans, qui avait « beaucoup trop creusé et fouillé le sol dans le voisinage de la Seine, mon ami », il incriminait le Créateur souverain, qui avait permis aux eaux de venir l'embêter à domicile, lui Drumont. N'allez pas croire que cet enfantillage trahît une diminution quelconque de ses forces intellectuelles. Il n'avait jamais eu l'esprit plus vigoureux, l'imagination plus ardente. Mais cette plainte faisait bien dans le sombre poème qu'il composait avec sa destinée, jointe à la destinée du pays.
Généralement perspicace quant au développement des circonstances, quant aux ensembles ethniques et nationaux, Drumont l'était beaucoup moins quant aux êtres, et même se trompait du tout au tout. C'est ainsi qu'il prit pour un homme de bronze l'hésitant et absurde Waldeck-Rousseau sur la foi de leur dentiste et ami commun, le doc-
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teur Galippe. Nous avions beau lui répéter, Syveton et moi, qu'il suffirait de mettre Waldeck en présence d'un soulèvement réel des patriotes (très facile alors à déclencher) pour désorienter totalement son jurisme, il ne voulut jamais nous croire. Le candide Galippe lui avait persuadé que Waldeck joignait l'inflexibilité de Sylla à la clairvoyance de César. Il est aussi dangereux de surestimer un adversaire que de le sous-estimer. De même la Libre Parole et son directeur commirent une faute irréparable, lors des Inventaires de 1907, en n'opposant pas, à la violence inqualifiable exercée contre les catholiques, une violence double et méthodiquement calculée. Bernard de Vesins, à Versailles, avait donné un exemple héroïque, qui, s'il eût été suiyi et multiplié par une feuille quotidienne, pouvait emporter le régime abject. C'était cela que les patriotes attendaient, à cette heure précise, et du journal antisémite et de son directeur, non quelques protestations vaines et timorées. Mais Drumont était âgé, déjà souffrant, et, comme il disait, retiré des affaires et garé des voitures. En dépit de ses dires, il n'avait jamais eu le sens de l'action, ou il ne l'avait eu que de façon intermittente et fugitive. C'était un érudit lancé dans la mêlée et que la mêlée, en se prolongeant, fatiguait et écœurait. Or, en politique, qui n'avance pas recule et, pour que la flamme monte claire et
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droite, il faut sans cesse remettre du bois dans le feu, donner une pâture nouvelle à l'imagination populaire et à l'élite.
Ces pensées me poursuivaient, tandis qu'avec quelques rares amis, mêlés aux collaborateurs de la Libre Parole^ passée en d'autres mains, j'accompagnais à sa dernière demeure, par un ciel bas et pluvieux du temps de la guerre, la dépouille mortelle de ce grand homme, de-functus, retiré de ses fonctions, de sa fonction nationale, bien avant d'être défunt. Je revoyais, dans un raccourci synthétique, cette destinée, d'abord laborieuse et obscure, puis éclatante et toute proche du triomphe, puis de nouveau rentrant dans la pénombre, par la porte du pessimisme intérieur, qui conduit au délaissement et à l'oubli. J'imaginais Drumont disparaissant en pleine affaire Dreyfus, son corbillard suivi d'une foule immense, la République vacillant sur son socle de fumier, non encore aggloméré par le sang . Je songeais à tout ce que l'auteur de la France juive avait représenté, pour les hommes de ma génération, aux espérances soulevées, à l'enivrement de comprendre enfin le mécanisme de la démocratie moderne, lancée, comme une entreprise financière, par les manieurs d'or d'une race étrangère. Mais il ne suffit pas à un homme public d'apercevoir une grande vérité, puis de la faire connaître aux autres, puis d'éclairer la
raison et de soulever les passicis légitimes de tout uo peuple. Il lui faut encore réaliser, apporter et préciser le remède, ne pas laisser le mal en l'air, dénoncé et point combattu, révélé et point abattu. Encore une fois, l'antisémitisme ne peut s'affirmer que dans une formule politique qui rejoint la formule antirévolutionnaire ; puisque la révolution c'est essentiellement l'œuvre de Sem, le bouleversement de l'autochtone par le nomade.
Psychologiquement, le peuple juif doit son malaise et son besoin d'agitation à la perte de son dialecte, à cette aphasie profonde (sans amnésie) qui lui fait emprunter le double langage international de la bourse et de la révolution. C'est pourquoi aussi le juif aime naturellement la musique, réservoir commun des sensations et des sentiments inexprimés par le langage défini.
J'ai relu, avant d'écrire cette étude, un certain nombre d'articles de Drumont, et dans la Libre Parole, et dans le recueil intitulé : De tor, de la boue, du sang. Drumont n'est pas, à proprement parler, un journaliste, dans le sens rétréci, raccourci où l'entendaient Girardin ou Magnard, Vallès ou Rochefort ; il n'a ni légèreté ni vivacité. Dans le combat quotidien, c'est un hoplite pesamment armé et qui ne diversifie point ses coups. Mais quel poids, quelle sincérité, quels assénements î Autour de tout
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écrivain digne de ce nom, en dehors même de ce qu'il exprime, il y a ime atmosphère, une aura, une prolongation tourbillonnante de sa pensée au delà des mots; et c'est une grande pari de son influence. L'aura de Drumont est ibrmidable. Elle tient de la grande alarme ethnique, de l'avertissement solennel, et donné à deux, trois, quatre, cinq générations, menacées par un envahisseur masqué, dans les enfants et petits-enfants. Elle est bougonnante et insistante, cette aura, comme une semonce de grands-parents, apportant chaque jour le tout dans le tout ; leçon tantôt morose, tantôt ironique. De pareils tempéraments, chargés d'orages, annoncent en général des cataclysmes, des bouleversements, dont leur style chaud, tendu, crevassé, est le précurseur. Ce style, chez Drumont, part d^une guerre et va à une autre. C'est une pâte lourde de chroniqueur d'autrefois, traversée, éclaircie par des lueurs d'Aipocalypse. L'improvisation y est peu de chose, par rapport à la méditation. Il ruminait littéralement ses articles, au cours de la promenade à pied qu'il faisait, chaque matin, quelque temps qu'il fît, le long des quais, entre le passage Landrleu et la tour Eiffel.
Souvent, entre 1900 et 1908, j'allais le rejoindre dans cette déambulation solitaire. Je l'apercevais de loin, entre les arbres, qui lisait son journal en
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marchant, puis s'arrêtait, afin de réfléchir, puis reprenait son chemin, de son pas pesant. Je remarquais ainsi que ce qui allait venir l'intéressait de moins en moins et s'effaçait, dans sou esprit, devant ce qui avait eu lieu. Les souvenirs prenaient le pas sur les projets. Son esprit se mouvait à reculons. Cet événement intérieur se produit (je l'ai remarqué) quand les apports héréditaires, en lutte avec la personnalité foncière, avec le Soi, parviennent à submerger celui-ci. Nos ancêtres nous dominent par la mémoire des événements écoulés de notre propre vie. J'en faisais la remarque à Drumont; car je lui parlais et nous nous parlions avec une entière Hberté, et il avait coutume de dire qu'il continuait, avec moi, les conversations commencées avec mon père. Le point de vue médical et psycho-physiologique l'avait toujours beaucoup intéressé et il était persuadé, comme je le suis moi-même, que la science des sciences, qui est celle des modalités intérieures de la pensée humaine, n'en est encore qu'à soix| balbutiement. *
Il est toujours délicat de conjecturer l'avenir d'une œuvre, de ces sortes de mues de serpents, que les écrivains déposent, bon an mal an, chez les éditeurs et libraires, qui les transmettent à la postérité. ISéanmoins, quant aux travaux de Drumont, le fait est là et la guerre de quatre ans ne l'a point aboli :
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le juif n'est pas le Français, même s'il aime la France, même s'il s'est battu pour elle, même s'il est mort pour elle. Le juif est une migration arrêtée, uiie migration installée dans les principaux comptoirs et marchés financiers de l'Europe. Le juif est un personnage à part, ayant ses qualités et ses défauts à part, poursuivant une destinée de race qui est sans analogie, sinon sans point de contact, avec la destinée des autres races, auxquelles il se mêle sans s'assimiler. Â.utre fait : la finance juive, en asservissant et dominant /es politiciens successifs de la démocratie, est la maîtresse réelle de cette démocratie. La république, c'est le règne de l'argent ; je dis : le règne sans contrepoids.
Sur ces deux constatations indiscutables, et que personne ne discute plus sérieusement, ni valablement, Drumont a mis son estampille, la griffe du lion. Nous assistons présentement à un tragique débat entre l'idée nationale et l'internationale. L'internationale des banquiers, aujourd'hui comme hier, vient en aide à l'internationale des révolutionnaires; et le chèque juif entoure la poignée de la torche, chez nous comme ailleurs. Cela encore, Drumont l'a établi : c'est son roc.
Joignez à cela le fait nouveau que la guerre a ouvert les intelligences; on lit énormément. Je ne sais si on lit beaucoup Drumont ; mais je constate,
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à des signes certains, que les idées de Drumont remontent à la surface des événements et qu'il faudrait bien peu de chose pour qu'une nouvelle vague antisémite ou asémitique, vague de fond cette fois, vînt contrebattre la vague révolutionnaire, venue d'Allemagne et de Russie. Israël n'a plus une faute à commettre. Je suis étonné des adhésions aux thèses de Drumont, que l'on rencontre chez des gens qui ont toujours été très modérés et qui ne lisaient point la Libre Parole. Sans examiner ici les conséquenoes possibles de cet état d'esprit, ni l'intérêt qu'auraient les grands juifs à abandonner ouvertement, publique^ ment, la cause de la révolution pour la cause de l'ordre, et du seul point de vue concernant la gloire posthume de Drumont, je vois là un symptôme intéressant. Non omnis moriar, aimait à répéter mon vieux maître. Il avait raison. La fière devise : « La France aux Français » est plus que jamais d'actualité; et nous connaissons aujourd'hui le moyen politique, très sûr, de faire de cette devise une réalité; sans persécuter, le moins du monde, les Hébreux : en les garantissant, au contraire, contre les réveils, périodiques et irrités, de la clairvoyance nationale française.