LE TESTAMENT
DE
sé N l’an de mon trentiesme aage, Que toutes mes hontes j’eus beues,
Ne du tout fol, ne du tout sage, Non obstant maintes peines eues, Lesquelles j’ay toutes receues Soubz la main Thibault d’Aussigny… S’evesque il est, seignant les rues, Qu'il soit le mien je le regny.
Mon seigneur n’est ne mon evesque, Soubz luy ne tiens, s’il n’est en friche ; Foy ne luy doy n’hommage avecque, Je ne suis son serf ne sa biche.
Peu m’a d’une petite miche
Et de froide eaue tout ung esté ;
Large ou estroit, moult me fut chiche :
Tel luy soit Dieu qu’il m’a esté !
Et s’aucun me vouloit reprendre
Et dire que je le mauldis,
Non fais, se bien le scet comprendre ; En riens de luy je ne mesdis.
Vecy tout le mal que j’en dis :
S’il m’a esté misericors,
Jhesus, le roy de Paradis,
Tel luy soit a lame et au corps!
Et s’esté m’a dur et cruel
Trop plus que cy ne le raconte,
Je vueil que le Dieu eternel
Luy soit donc semblable a ce compte.
Et l'Eglise nous dit et compte
Que prions pour noz ennemis !
Je vous diray : & J’ay tort et honte, Quoi qu’il m’ait fait, a Dieu remis ! »
Si prieray pour luy de bon cuer, a Par l’ame du bon feu Cotart !
V Mais quoy P se sera donc par cuer, 4 Car de lire je suis fetart.
Priere en feray de Picart ; S’il ne la scet, voise l’aprendre, S’il m’en croit, ains qu’il soit plus tart, A Douai ou a l’Isle en Flandre!
Combien, se oÿr veult qu’on prie
Pour luy, foy que doy mon baptesme !
Obstant qu’a chascun ne le crye,
Il ne fauldra pas a son esme.
Ou Psaultier prens, quant suis a mesme, Qui n’est de beuf ne cordouen,
Le verselet escript septiesme
Du pséaulme Deus laudem.
T7 Si prie au benoist fils de Dieu, Qu’a tous mes besoings je reclame, Que ma povre priere ait lieu Vers luy, de qui tiens corps et ame, Qui m’a preservé de maint blasme Et franchy de ville puissance. -- Loué soit il, et Nostre Dame, Et Loÿs, le bon roy de France!
js Auquel doint Dieu leur de Jacob Et de Salmon l’onneur et gloire ; Quant de proesse, il en a trop,
De force aussi, par m’ame ! voire ; ‘ En ce monde cy transsitoire, Tant qu’il a de long et de lé,
Affin que de luy soit memoire, Vivre autant que Mathusalé !
Et douze beaux enfans, tous mâëles, Voire de son chier sang royal, Aussi preux que fut le grant Charles, Conceus en ventre nupcial, Bons comme fut sainct Marcial !
Ainsi en preigne au feu Dauphin !
Je ne luy souhaitte autre mal, Et puis Paradis en la fin.
Pour ce que foible je me sens
Trop plus de biens que de santé, Tant que je suis en mon plain sens, Si peu que Dieu m’en a presté,
Car d’autre ne l’ay emprunté,
J’ay ce testament tres estable Faict, de derniere voulenté,
Seul pour tout et irrevocable.
<= 23 + JT
Escript l’ay l’an soixante et ung, Que le bon roy me delivra De la dure prison de Mehun, Et que vie me recouvra, Dont suis, tant que mon cuer vivra, Tenu vers luy m’humilier, Ce que feray tant qu’il mourra :
Bienfait ne se doit oublier.
Li 4 Or est vray qu'après plainz et pleurs Et angoisseux gemissemens, Après tristesses et douleurs, Labeurs et griefz cheminemens, Travail mes lubres sentemens, Esguisez comme une pelote, Mouvrit plus que tous les Commens D’Averroys sur Aristote.
Combien qu’au plus fort de mes maulx, En cheminant sans croix ne pille, | Dieu, qui les pelerins d’Esmaus Conforta, ce dit l’'Evangille, Me monstra une bonne ville Et pourveut du don d’esperance ; Combien que le pecheur soit ville, Riens ne hayt que perseverance.
+= 24 + Je suys pecheur, je le sçay bien ; Pourtant ne veult pas Dieu ma mort, Mais convertisse et vive en bien, Et tout autre que pechié mort...
Combien qu’en pechié soye mort, À 4 Dieu vit, et sa misericorde, Se conscience me remort,
Par sa grace pardon m’accorde.