HISTOIRE
f^ALCIDALIS ET DE ZELI)rt)E ^'\
A MADEMOISELLE DE RAMBOVILLET.
temps que l'Espagne estoit diuisée^ non seulement entre plu- 5 Roys , mais aussi entre plusieurs Nations ; et que les Gots, ores, et les Espagnols en tenoient chacun vue partie : l'Arra- ;stoit sous la domination d'vn Roy^ qui parmy toutes les guerlont ses voisins auoient esté agitez^ auoit tousiours maintenu ujets en paix ; et qui n'eut rien de mémorable , que d'auoir ^ere de celuy, dont nous escriuons l'histoire. Sa femme, après uoir donné vn seul iils , le laissa veuf ^ en mesme temps h )rés, que la Comtesse de Barcelonne, ieune et vertueuse Prin- , venoitde perdre son mary. Quoy qu'il fût desia assez vieux: uonseil et ses sujets trouuerent, que pour la seureté de sa per- 3, et celle de ses Estats^il estoit à souhaiter, qu'il laissast plus
Le Lecteur sera auerty, que bien que cet Ouurage d'Alcidalis , soit deî imparfait entre les mains de TAutheur : il y auoit trauaillé toutesfois e vingt ans auant sa mort , et depuis Tauoit tousiours laissé sans le luer. Ce qui doit seruir d'excuse au peu de politesse qui s'y peut renconle fragment n'estant quVne légère, mais belle, et agréable ébauche de son n. Et il est aisé de le iustifier par la lecture de deux lettres de TAutheui emoiselle de Rambouillet, imprimées il y a prés de dix ans dans son il. L'vne la 8. page 92. et Vautre la ôO. page 172. où il luy parle de cet ige que dés Tannée 1633. il auoit entrepris et commencé pour elle* iclles , s'il a la curiosité de voir ce qu'il en dit, ie renuoye le Lecteur.
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d'vTi héritier; et le siipUerent, qu'il choisist pour cela dans ses pais, ou dans ceux de ses voisins, vne fenmie quiluy fût agréable. La beauté et la vertu de la Comtesse estoient connues encore plus loin qu'en Arragon. Et outre que la raison d'Estat vouloit que Ton ne laissast pas perdre l'occasion de joindre à son Royaume, viie si importante ville que Barcelonne , inclination du Roy s'y trouua encore entièrement portée. Rosalue (car elle s'appelloit ainsi^) estoit assez belle ^ et beaucoup plus habile qu*elle n*estoit belle; et se trouuantSouueraine,^ il n'eut pas fallu moins qu'vn Sceptre^ pour la tm songer à vn second Mariage. Mais n'ayant qu'vne fille, et le Roy d'Arragon qu'vn fils : elle creut que ce n'estoit pas seulement se faire Reyne, mais que c'estoit conmie laisser vn Royaume héréditaire à sa fille; et qu'estant au milieu de beaucoup de voisins, qui ne pensoient qu'à entreprendre sur son Estât, elle ne seroitpas blasmée de se mettre en seureté, en se mettant vne Couronne sur U teste. Elle demeura donc aisément d'accord, de perdre le nom de Comtesse de Barcelonne, pour estre Reyne d'Arragon; et y fut reçcuë auec toute la joye, et la magnificence du monde. Comme elle estoit ieune, belle et adroite : en moins de rien elle gouuema absolument le Roy; et bien tost après tout le Royaume. Les plus importantes affaires, ne se terminoient plus que par son auis : et le Roy auoit quitté toute sorte de soin, pour n^auoir plus que celuy de luy plaire; Mais dans cette grande puissance, la plus grande pensée qu'elle eut, estoit de marier sa fille auec le Prince : et la connoissance qu^elle auoit de son beau fils, augmentoit en elle tous les Jours le désir de cette vnion. Alcidalis, c^estoit le nom du ■Prince, estoit né si heureusement, et auec tant d'auantages de la Nature , qu^vne des moindres qualitez qui fût en luy estoit d'estre fils de Roy. Il auoit vne beauté qui gagnoit le cœur de tous c^ux qui le voyoient, vn esprit qui dans les premières années de son â^re ne trouuoit desia plus son pareil , et vne hauteur d'ame et de courage, qui donnoit du respect et de la crainte à tout le monde. L'Enfance d'Alexandre ne fut pas plus grande , ni plus nierueilleuse, que la sienne. Il ne se passoit iour, qu'il ne dît ou ne fit quelque chose qui estonnoit toute la Cour. Ceux qui sçauent l'art de juger de la fortune des hommes par les traits de leur visa{i(e, voyoient dans le sien des promesses de plusieurs grands et incroyables euenements. Et ceux qui consideroient ses actions, et les grandes qualitez qui estoient en luy , disoient , que la Couronne d'Arragon estoit trop petite, pour vne teste comme la sienne. Ils prévoyoient bien, que les Mores, qui estoient les voisins de son
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Père, seroient quelque iour contrains de mettre la Mer entre luy et eux; et que l'Espagne ne tarderoit à estre à vn seul, qu'autant de temps qu'il en falloit, pour donner à ce îeune Prince la force de tirer Pespée. Toutes ces qualitez augmentoient de iour en iour pour luy l'affection de la Reyne, qui les connoissoit mieux que personne. Elle souhaittoit auec impatience l'occasion d'effectuer le mariage > qu'elle auoit d'abord projette : et n'estimoit pas vn si grand auantage pour sa fille d'estre Reyne d'Arragon, comme d'estre femme d'Alcidalis. Mais quoy que nous disions.de la Fortune ; il faut auoûer qu'il n^y a point de prudence comifae la sienne. Elle establit ses desseins de si loin, et les conduit par des chemins si cachez : qu'il est impossible à nostre préuoyance de les empescher; et malgré nostre conduite, elle vient tousiours à bout de ce qu'elle entreprend. Elle auoit résolu de combattre la prudence de Rosalue : et voila qu'elle va faire venir de de-là la Mer, vne fille encore enfant, qui estant orpheline et estrangere, renuersera les desseins d'vne Reyne tres-habile et tres-puissante. Le Prince de Tenare, d\ne des plus illustres maisons du Royaume de Galabre, et telle qu'elle auoit donné autresfois des RoysàNaples, et à la Sicile; eut vne grande et importante succession en Arragon, qu'il se résolut d'aller recueillir luy-mesme , pource qu'elle luy cstoit disputée. Mais comme il aymoit extrêmement sa femme, et que luy et elle eussent vne grande passion, pourvue seule fille quMls auoient de l'âge enuiron de cinq ou six ans : ils ne se purent résoudre de se séparer; et passèrent auec toute leur maison en Arragon. Ils y furent receus du Roy et de la Reyne, auec toute la bonté, et la ciuilité, qui estoient deuës à des Estrangers, et à des Estrangers de ce rang, et de ce mérite. Mais quelque temps après leur arriuée le Prince fut prisdViie maladie qui l'emporta en peu de iours; et laissa sa femme dans vn desespoir, où il n'estoit pas croyable qu'elle put viurc long-temps. Elle receut de la bonté de la Reyne, de qui elle s'estoit fait aymer extrêmement, toute la consolation et l'assistance , qu'elle pouuoit souhaiter dans son affliction , et dans ses affaires. Rosalue auoit tousiours trouué la Princesse à sou gré. Maïs depuis son affliction , la pitié augmenta tellement l'affection qu'elle luy portoit, qu'elle commença à l'aymer comme ellcmesme. Elle la fit loger dans le Palais : et auoit tant de soin de la tenir tousiours auprès de sa personne ; qu'il sembloit qu'elle perdist quelque chose, toutes les fois qu'elle se separoit d'elle, et qu'elle ne fut pas toute entière où Camille n'estoit point. G'estoit ainsi que s'appcloit cette Princesse afflif^Tc. Cependant, toutes ces extraor-
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dinaires caresses de la Reyne^ qui peut-estre auroîent esté capables de guérir tout autre mal que le sien : ne firent point d'autre eflet en elle, que de l'adoucir quelque peu; et de luy en, faire porter h doirieur auec moins d'impatience et de desespoir. Et à dire le vray, la mort du Prince son Mary, en vne si mauuaise conjoncture, luy fut vn coup si rude et si difficile à supporter, qqe toutes les bontez et les consolations de la Reyne, n'empescherent pas, quMIe ne fut arrestée elle-mesme, faute de nourriture, et de sommeil, d'vne maladie qu'elle jugea d'abord deuoir estre le dernier de tous ses maux. Gela donna d^extrémes inquiétudes à la Reyne, qui souhaitoit passionnément sa guerison , et qui eust esté bien-ayse de ne point voir arriuer en ses Estats la mort de deux si illustres personnes en si peu de temps. Elle conjura tous les Médecins les plus experts qui Tapprochoient alors, de mettre en pratique les plus grands secrets de leur art. Mais quoy qu'à la sollicitation de la Reyne, ils s'y employassent de toute leur 'puissance, et n'y épargnassent quoy que ce pût estre; le mal de la Princesse Camille, fut plus fort que tous leurs remèdes. Et comme elle se sentoit bien elle-mesme, et connoissoit auec autant de jugement et de sens rassis que ses Médecins, que son heure estoit venue : elle se résolut de suiure le Prince son Mary, auec toute la tranquilité que luy pouuoit permettre le seul soucy qui luy restoit en mourant, d'abandonner sa fille au besoin , et de la laisser orpheline en vn âge si peu capable de raison, et dans vn pais estranger, où elle ne poHuoit espérer d'assistance, que de la bonté de la Reyne, en la Cour de qui elle se voyoit preste de mourir. Durant ces différentes pensées, qui l'agitoient an fort de son mal, la Reyne qui la voyoit le plus souuent qu'il luy estoit possible, luy ayant demandé Testai de sa disposition ; Camille tourna doucement ses yeux sur elle, luy prit la main, qu'elle luy baisa plusieurs fois, sans pouuoir parler. Puis tout d'vn coup luy adressant sa voix ; elle luy dît : Qu'elle auoit des obligations infinies à la meilleure Reyne du monde, de l'interest qu'elle prenoit en sa santé. Que puis qu'elle luy faisoit l'honneur d'en vouloir sçauoir de sa bouche le véritable estât , elle souffriroit qu'elle luy dît, qu'elle se sentoit fort proche de sa tin: mais que la plus mortelle pensée qu'elle eut en Testât où elle se trouuoit, n'estoitpas celle de sa mort; et qu'aymant sa fille beaucoup plus que sa vie , elle auoit bien plus de regret de la quitter, que de laisser le monde. Elle la supplia donc de luy permettre, qu'elle ménageast si peu d'heures qui luy restoient, et qu'elle les employai h verser dans son sein les derniers et plus tendres sentimens
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de son anie. Qui estoieiit, qu'elle beniroil le Ciel de tout son cœur, de la mettre si tost en estai, de suiure au tombeau le Prinro son Espoux , si deuant sa mort elle auoit agréable de receuoir de sa main^ le présent qu'elle luy vouloit faire, de tout ce qui après côt Espoux , lûy restoit au monde de plus cher et plus précieux. Kt comme en disant ces mots elle fondoit en pleurs : après auoir essuyé ses yeux, elle continua; et dist : Que parmy tous ses maux elle ne pouuoit croire, que la'Fortune fût absolument son ennemies, puisqu'elle luy auoit donné l'honneur d'estre connue dVllo ; et que hors le malheur du Prince son Mary , elle estimoit le voyage d'Arragon heureux, quoy qu'elle jugeast assez, qu'aussi bien qu*i\ luy, il luy cousteroit la vie. Que nonobstant cela elle croyoit auoir eu encore à trop bon prix le bonheur d'estre aymée d'elle , qu elle es- • timoit tel, que si le monde auoit quelque bien qu'elle perdît auec regret, c'estoit seulement son amitié. Mais qu'elle s'en consoloit par l'espérance, que sa fille luy succederoit en l'honneur de s(îs bonnes grâces : Qu'elle auroit la bonté de luy seruir de mère; et luy feroit la faveur d'en auoir soin, comme d'vne personne qu'elle luy donnoit en mourant : Qu'elle la supplioit de tout son caunv, d'accepter le don qu'elle luy en faisoit : et qu'en la laissant au(î(! cette nouuelle qualité de fille de la Reyne, elle croyoit la laiss(;r plus riche de cela , que de deux Puchez dont elle demeuroit héritière. Qu'elle mourroit contente ; et croiroit que sa mort seroit en quelque sorte heureuse pour Zelide, puis qu'elle luy procureroit l'honneur d'estre nourrie auprès de la plus sage Reyne du Monde. Apres luy auoir dit ces mots , elle tira de dessous son cheuet vn petit coffret, remply de ses plus riches pierreries, qu'elle luy donna en depost, et la supplia de le garder, pour seruir quelque iour au besoin à sa fille Zelide ; ainsi que dans son voyage elle s'en estoit chargée pour le mesme effet. En l'Est at où estoitla Duchesse, et de la sorte qu'elle parla : quand elle eust demandé à Kosalue le. Royaume d'Arragon; ou qu'elle eût s<,-eu de quelle importance estoit ce qu'elle desiroit d'elle : elle ne l'eût pas refusée. Elle l'embrassa, et luy dist : Qu'elle receuoit auec beaucoup de joye, le don qu'elle venoit de luy faire, à condition qu'elle ne le iK>nm>it jamais reuoquer : Que dés ce moment là, elle croyoit auoir deux filles; et qu'il n'y auroit iamais d'autre différence enlre elles, «inon que Zelide seroit tousiours l'aisnée : Mais qu'elle prist courage; et qu'elle esperoit qu'elle viuroit assez longtemps, fK>ur estre témoin ellemesme des effects de ses prr>messes. O.'la soulagea extrêmement l'esprit de Camille; mais ne diminua en rien sr>n mal. Elle ves^'iit
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encore deux iours :et au bout de ce temps-là, elle sortit du Monde, auec autant de joye que Ton sortiroit dVne prison; et laissa touti» la Cour en tristesse, et la Reyne dans vne affliction qui ne se peut représenter. Ainsi Zelide, en moins de trois mois, vit enterrer sod père et sa mère, dans le Tombeau de ceux dont ils estoient venus chercher la succession : et la voila à Tâge de six ans," esloignée de trois cens lieues du lieu de sa naissance , demeurée en vn pais estranger; et ce qui est plus à craindre pour elle, en la puissance d'vne personne, par qui les Astres la menaçoient de tous les mallieurs de sa vie. Mais la Fortune est la meilleure mère du Monde: et il ne peut arriuer de mal, aux enfans qu'elle veut adopter. Elle prit cette orpheline en sa tutelle; et par de si malheureux cdmmencemens entreprit de luy mettre deux Couronnes sur la teste. Zelide estoit le plus parfait ouurage que le Ciel ait iamais (ait. Comme sa\ie deuoit estre pleine de miracles, sa personne Testoit aussi ; et cette histoire qui est vray-semblable en toutes choses, est incroyable seulement, en ce qu'elle raconte d'elle. Depuis que le Soleil faisoit le tour de la terre, il n'y auoit point veu vne beauté si accomplie que la sienne : et dans le plusieau -corps du Monde, elle auoit vn esprit qui ne peut estre imaginé des nostres : et qui semhloit estre de ceux qui ne doiuent point gouuerner d'antres corps que ceux de là haut , et qui ont esté faits pour conduire les Astres. En vu âgt; où à peine les autres sçauent proférer quelques paroles, elle disoit des choses qui eussent esté admirées en la bouelu» des plus Sajj^es. Personne n'eust iamais vne naissance si heureuse que la sienne. Toutes les estoilles s'estoient accordées ensemble, pour luy (loiiner ce qu'elles auoient de meilleur : et le Ciel auoit mis tant de choses en elle, que la moindre partie qui y fust estoit celle qu^'lle tenoitde la Terre; et elle semhloit vne persouur céleste tombée iey bas par miracle. Ses inclinations la portoient si ])uissamment au bien; (lue pour ce qui estoit de faillir, il sembloil qu'elle n'eut point de libre-arbitre : et toutes les vertus luy estoient si naturelles, qu'il eusi falu qu'elle se fust fait violence , pour n'fn pas exercer (pielqu'vne. Iamais il n'y eut de combat en son aiur- Jamais elle ne fut en doute entre le bien et le mal : et elle suiunit tousiours la luslice et la bien-seancc, en suiuant toutes ses voloiitrz. Outre tant de perfections qui se eonnoissoient : ces qualité/ cachées, et ces grâces secrettes, qui nous font aymer les personnes, sans sçauoir pourquoy ; estoient en elle en vïi si haut point, qu'elle' fut tousiours l'hiclination de tout le Monde. Il y auoit ie ne sray quel charme dans toutes ses actions, qui jettoit l'amour et la joy
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dans le cœur de tous ceux qui la voyoierit : et le son de sa voix auoit quelque chose qui cnchantoit les Ames. Elle auoit vue infinité d'autres qualîtez aymabies, qui ne se peuucnt exprimer : et la moindre part des perfections qui estoient en elle, cstoit celle qui se pouuôit dire.
La voila ce me semble, Mademoiselle, si semblable à vous en* toutes choses, qu'il n'y a personne qui ne la prist pour vostre Sœur. Et pour moy, quoy que îe l'eusse extrêmement considérée, lors que vous me la fistes voir : il y auoit en elle tant de choses à remarquer, que j'auouë, que ie n'aurois pu la peindre de mémoire ; et que ie ne Taurois pas si bien représentée, si ie ne Pauois copiée sur vous.
Auecces armes là, Zelide deuoit conquérir le Royaume [d'Arragon : et il n'en falloit point d^autres, puis qu'il n'y auoit pour cela, qu'à gagner le cœur d'Alcidalis, que toutes les forces du Monde n'eussent pu vaincre. Elle fut reçeuë dans le Palais, auec vne affection et vne réjouissance si générale : que Ton pouuoit tirer vne augure de là, qu'elle y entroit comme Maistresse; et qu'elle y commanderoit quelque iour. La Reyne qui auoit creu ne se consoler iamais de la mort de sa Mère, ne pouuoit estre triste toutes les fois qu'elle la voyoit : et le Roy ne trouuoit quasi plus de différence, entre Taffection qu'il luy portoit, et celle qu^il avoit pour son fils. Alcidalis et Zelide estoient en l'âge, où Ton a accoustumé de peindre les Amours : et tous deux, auec tous les attraits, et toutes les Grâces que les plus excellens Peintres leur sçauent donner. Ils auoient vne beauté si égale, quoy qu'extrêmement différente; et Ton voyoit éclatter en eux des qualitez si extraordinaires : qu'il n'y auoit personne qui ne jugeast qu'ils estoient nez l'vn pour Tautre. Et chacun d'eux eust esté au Monde sans pareil, s'ils n'y fussent venus en mesme temps. Aussi, à dire le vray, quoy qu'ils eussent l'affection de tous ceux qui les voyoicnt : ils n'eussent iamais esté aymez assez dignement, s'ils ne l'eussent esté l'vn de l'autre; et il n'y auoit point d'autres âmes que les leur, qui eussent esté capables d'une si grande passion, que chacun d'eux la meritoit. Aussi l'Amour qui vouloit donner des prennes signalées de sa puissance, en deux si rares personnes, s'y establit de si bonne heure, qu'ils le sentirent long-temps douant que de le pouuoir connoistre; et ne leur laissa pas mesme passer en repos cette première saison de l'Age, que la nature semble auoir affranchie des passions. Zelide ne manqua donc pas dés la première veuë, de faire dans le cœur d'AlcidaUs, les mesmes effets qu'elle auoit accoustumé de faire en tous les autres : et luy aussi de mesme fit naistre dans
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rame de Zelide^ vne émotion qu'elle n'auoit iamais sentie pour 1 fj personne. La Reine^ suiuant le dessein qu'elle auoit projette en 1 1^ Arragon, auoit tousiours fait nourrir le Prince, auec tous les artifices qui le pouuoient induire à aymer sa fille. Dés quMl auoit sçea parler; on l'auoit accoustiimé à la nommer sa IVIaistresse. On le menoit tous les iours la voir : et tous ceux qui estoient auprès de luy^ ne perdoient point d'occasion de luy louer sa beauté^ ou sa gentillesse. Mais les inclinations d'Alcidalis n'estoient point d'accord, auec les volontez de la Reyne. Et luy, qui auoit de la douceur et de la complaisance pour tout le monde, sembloit n'en manquer seulement, que pour la jeune Comtesse; et ne paroissoit iamais si contraint, que lorsqu'il estoit auec elle. Soit que cet esprit glorieux trouuast mauuais, qu'on l'eut destiné à quelque chose, sans s'ii^former de sa volonté; ou que les Astres qui l'auoient fait naistrc pour Zelide, luy donnassent une secrette auersion, pour toutes celles qui vouloient prendre sa place. Aussi dés qu'elle fut entrée dans le Palais, et que la Reyne l'eut donnée pour compagne à sa fille ; son esprit parut estre changé tout à coup. Il ne bougeoit plus de l'appartement de la Comtesse : et il n'auoit point de si bonnes heures, que celles qu'il passoit auprès d'elle. L'Amour, pour eslre bien reçeu dans les âmes, y fait d'ordinaire son entrée, accompagné de la joye et de la beauté : et n'y fait point de mal et de violence, que lors qu'il croit estre maistre de la place ; et qu'il s'est rendu assez puissant, pour ne plus craindre d'en estre chassé. Au commencement ces deux jeunes enfans ne sentirent en eux rien d'extraordinaire, quAU plaisir extrême de se voir. Ils estoient touchez en se regardant d'vne certaine joye et d'vne douceur, qu'ils nV uoient pas accoustumé de sentir : et il n'y auoit personne qui ne jugeast qu'ils s'embellissoient l'vn l'autre toutes les fois qu'ils se voyoient. Zelide, qui jusques-là auoit eu vne enfance assez sombre, commença à estre plus éueillée que de coustume. Et Alcidalis estoit si gay et si agréable, quand il la voyoit, qu'il sembloit, qu'il se reseruast vne humeur et vne grâce particulière, pour paroistre deuant elle. Dans l'innocence où ils estoient, ils furent quelques mois joiiissans tranquillement de ce plaisir, qui fut sans doute le plus heureux estât, où ils se soient veus de long-temps après. Mbîn leur esprit de iour en iour prenant de nouuelles forces, leur passion en prenoit aussi : et l'Amour y deuint si puissant, qu'enfin il se fit sentir, et se rendit reconnoissable. Alcidalis commença à deuenir plus resueur que de coustume : et toutes les fois qu'il ne voyoit pas Zelide, il payoit par vne tristesse extraordinaire le contente-
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ment de rauoirveuê. Il n'y auoit plus de jeux ni de passe-temps pour luy^ que ceux qu'il prenoit auec elle; ni d'autre plaisir que celuy de la voir : et si quelque chose en son absence le pouuoit toucher; c'estoitd en parler et de s'en faire entretenir. Ce cœur, qui dés son enfance s'estoit proposé d'assujettir tout le monde, ne songe plus, qu'à la conqueste de Zelide : et s'il luy reuient encore quelque pensée de sa première ambition; ce n'est qu'auec le dessein de se rendre plus digne d'elle; et de mettre à ses pieds autant de couronnes qu'elle en mérite. Toules les fois qu^il sortoit,de sa présence, il luy sembloit qu il fust tombé du Ciel en terre : et au sortir de sa compagnie, il ne pouuoit souffrir que la solitude. Là il repassoit exactement dans son esprit toutes ses paroles, et toutes ses actions : et considérant chacune d'elljes par tous les biais, dont on les pouuoit prendre ; il en tiroit des conjectures fauorables, ou désavantageuses. Puis songeant à tout ce qu'il auoit dit, et à tout ce qu'il auoit fait; il se repentoit tousiours de quelque chose. Tantost il se blasmoit d'auoir esté trop timide ; d'autresfois, d'auoir paru trop hardy; et demeuroit tousiours aussi mal- satisfait de Inyinesme, qu'il estoit satisfait d'elle. 11 commença petit à petit à quitter tous les plaisirs qui le touchoient auparauant. La chasse, pour laquelle il auoit une extrême passion, ne luy plaisoit plus, si elle n'y estoit présente : et s'il auoit encore quelque soin de ses exercices; ce n'estoit que pour luy paroistre plus agréable. Enfin il ronsideroit Zelide, comme si elle eut esté toute seule au monde : et toutes ses pensées et ses desseins commençoient par elle, et y finissoient. L'Amour d'autre costé, estoit bien dans le cœur de Zelide; mais il n'auoit pas encore fait tant de progrez, ni estendu sa puissance si auant : soit que connoissant sa fierté, il n'osast pas encore se faire connoistre à elle, ou qu'étant plus jeune de deux ans, elle fut moins capable de cette passion. Elle ne laissoit pas pourtant, de sentir en elle quelque émotion, toutes les fois qu'elle voyoit le jeune Prince. Elle auoit plus de soin de sa beauté et de sa parure, qu'à l'ordinaire. Elle aymoit moins la jeune comtesse, à cause qu'elle luy estoit destinée : et les deuoirs, que par force il luy rendoit, quoy que ce fut plus froidement, que de coustume; ne laissoient pas de la toucher. Cependant, comme elle auoit l'ame grande, forte, et viue, et par conséquent capable d'vne passion qui eust toutes ces qualitez : le mérite d'Alcidalis, et les Astres qui rinclinoîent â cela , y firent auec le temps, vne impression que rien ne pût iamais effacer : et y formeront vne affection aussi l)elle, et aussi imrfaite, qu'elle-niesme.
<;:ii HISTOIRE D'ALCIDALIS
L*amour entre les personnes de haute condition^ est comme vu feu sur une tour^ qui ne se peut cacher, et qui est veu de bien \m, [/affection d'Alcidalis et de Zelide, fut bien tost reconnue de tdut le monde : et plusieurs auoient remarqué, qu'ils estoieut amoureux l'vn de l'autre, deuant qu'ils s'en appçrçeussent euxmesmes. Au commencement, lors que Tenfance rendoit leurs actions moins considérables : quelque plaisir qu'ils eussent à se voir, on ne croyoit pas qu'il y eustd'autre Amour entr'eux, que celuy du ]eu et des passe- temps, qu'ils prenoient ensemble. Mais lors qu> uec le temps Zelide deuint plus sérieuse, et qu'Alcidalis faisoit desia paroi stre en toutes ses actions, vn iugement qui eust pu gouuerner le Royaume de son Père : il n'y eut plus personne dans la Cour, qui ne jugeast, que ces deux ames-là estoient attachées ensemble d^'ne véritable passion; et qu'il y auroit beaucoup de peine à les séparer. La Reyne, qui estoit extrêmement hal)ile, et à qui rien n'estoit si considérable que le jeune Prince, eut de bonne heure les grâces de Zelide pour suspectes; et fustvne des premières qui prit garde à cette affection. Mais, comme elle auoit une grande confiance en son autliorité et en son esprit, elle pensa qu'il n y auroit de la peine que pour eux : et ne creut pas, qu'elle put trouuor de la résistance en deux jeunes esprits, et sur qui elle auoit pouuoir; elle qui auoit fait lléchir les plus grands et les plus habiles du royaume. Cependant, la beauté de Zelide croissoit de iour en iour : et au lieu, que jusiiues-là elle n'auoit fait, pour dire ainsi, (jue commencer à poindre ; elle s'auançoit auec tant de lumière i*t (réclat, qu'il sembloit, qu'elle se declarast ouuertement contre la Ueyne ; et que malgré elle, elle voulust gagner tous les cceurs dt* son lloyauuie. D'autre part, le jeune Prince sentimt sa naissance et sa force, connnençoit à se lasser de viure sous la Loy des Goiiuerneurs, et sous la conduite d'vne femme. Ce cœur naturellemen! grand et Royal, estoit encore enllé et grossi de la passion dont il estoit plein ; et ne pouuoit plus reconnoistre d'autre Empire qiu' (•(îluy de Zelide. 11 commença à faire parestre ouuertement raiïettion qu'il auoit pour elle, (^t n'accordoit plus de faneur que par sa reconunandation. Il ne s'habilloit plus, (^ue de ses couleurs aux courses de bagues : et aux balets, toutes ses deuises parloient d'elle : et ne pouuoit souffrir qu'on s'iniaginast qu'vn autre ([ik' luy pût iamais auoir. part en son Ame. Il n'y auoit personne (lui en son cœur ne fauorisast leur affection. Chacun faisoit des vu ux secrets pour eux. Leur passion estoit celle de tout le monde : t't hnu's désirs estoient suiuis d<» ceux de tous les autres. La Revin'
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dors commença à craindre, et à s'apperceuoir, qu'elle auoit attendu trop tard, à s^opposerà vn si grand feu; qu'il luy cousteroit lu soin pour l'esteindre ; et qu'elle seroit obligée à se seruir de remèdes violens. Cependant, elle voulut premièrement tenter tous :es autres. Elle essaya par toutes sortes de moyens à regagner l'es- [>rit d'Alcidalis, qui sembloit estre deuenu plus farouche pour elle. [1 n'y auoit point d'artifice dont elle n'vsast pour diminuer la beauté le Zelide, et pour augmenter celle de sa fille. Elle Tinstruisoit oUenesme de tout ce qu'elle auoit à dire et à faire. Elle ne paroissoit pluSj qu'auec éclat et auec pompe. On ne la voyoit que parée et ?ouuerte de pierreries. Mais Zelide toute négligée brilloit dauanbage. Ses yeui et son teint ostoient Téclat aux Diamans ; et la blancheur aux Perles; et les richesses que le Ciel luy auoit données], BfFaçoient toutes celles de la Terre.
La Reyne voyant donc, combien sa présence estoit contraire à ses desseins, et que d'vne seule œillade elle renuersoit tous ses conseils; se résolut enfin de les séparer et d'esloigner Zelide : espérant, que l'absence pourroit effacer les impressions, que l'Amour auoit fait en ces deux Ames, jeunes et tendres encore; et que ceux qu'elle auoit mis auprès d'Alcidalis pour le gagner, le trouueroient plus capable d'estre persuadé, quand il ne verroit plus l'objet de cette naissante passion. Elle feignit donc, que pour la santé de sa fille, elle vouloit aller passer deux ou trois mois^ en vue maison, qu^elle auoit en Catalogne : et après auoir communiqué son dessein au Roy, elle commanda, que toutes choses fussent prestes pour son partement; et dit qu'elle ne vouloit estre suiuie, que de ses femmes. L'estonnement que receurent nos Amans de cette nouuelle, n'est pas vue chose qui se puisse représenter. lusques-là ils n'auoient senty pas vne des amertumes de l'amour; et n'en auoient eu que les douceurs et les roses. Us auoient joûy en repos et doucement de la présence l'vn de l'autre : et hors quelques appréhensions pour l'auenir, qui ne pouuoient estre bien fortes en deux âmes jeunes et pleines de confiance, leur joye auoit esté sans trouble et sans nuage. Alcidalis fut celuy que ce déplaisir toucha dauantage; ou au moins qui le sçeut moins dissimuler. Il n'y eut rien qu'il ne tentast pour rompre ce dessein : et toutes choses , mesme les plus extrêmes, luy passèrent par l'imagination. Mais voyant que ce mal estoit sans remède, et qu'enfin le temps s'approchoit, qu'on lui deuoit enleuer Zelide : il se résolut au moins de ne la point laisser i>artir, sans luy déclarer ouuertement son affection, et luy faire voir de quelle qualité elle estoit. lusques-là
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il auoit vescu auec elle^ sans luy rien dire de sa passion : et toutes ses actions luy en parloient à toute heure^ sans que ses paroles luy en eussent iamais rien témoigné; soit que la honte qui est ordinaire à cet âge Ten eut enipesché ; ou qu'estant entièrement remply et satisfait du plaisir de la voir^ il ne pût songer à autre chosn. Enfin, le dernier soir deuant son parlement, il alla chez la Reyne : où après auoir demeuré quelque temps, il trouua moyen de se rencontrer seul auprès de Zelide. Ce fut la première fois, qu'Alridalis esprouua ce que c'estoit que la peur. Il essaya deux ou trois fois de lui dire ce qu'il auoit résolu : et ayant ouuert la bouche^ il disoit autre chose, n'ayant pas assez de resolution pour cela. Au lieu que les autres fois il estoit tout de feu en voyant Zelide; il se sentoit alors tout de glace auprès d'elle. Mais enfin , après quelques discours indifferens, auec vn battement dé cœur^ et vne voix basse et tremblante, il lui dist : le ne doute pas, Zelide, que vous ne sçachiez bien, que ie vous ayme. Mais ie suis asseuré que vous ne sçauez pas combien. Et pour ce que cette absence de quelques iours, doit estre pour moy de beaucoup d'années; et que ie nesçay pas si ie viuray si long-temps : ie vous veux faire connoîstre mon affection ; afin que si vous ne me trouuez plus à vostre retour, vous sçachiez au moins combien vous me deurez plaindre. Si vous-vons considérez Zplide, et que vous me considériez aussi : voua jugerez bien, que vous ne pouuez faire naistre de médiocres affections, et vous croirez de moy que ie n'en puis receuoir de petites; et s'il y a quelque chose en ma personne hors du conmiun, vous penserez aysément, que c'est principalement l'affection que ie vous porte. Par la connoissance que vous auez de vous et de moy, vous pouuez bien imaginer combien elle est sincère, tidelle, et respectueuse. Mais combien elle est grande, vous ne sçauriez. C'est vne chose qui est au de-là de toute imagination : et moy-mesme qui la ressens, ie ne la puis exprimer ; et souuent ie ne la puis comprendre. Dés le moment que ie vous eus veuë, la passion que j'ay pour vous fut au [>ohit, où après beaucoup de temps, les plus grandes ont accoustunié d'arriuer : et depuis ce temps-là il n'y a pas vn seul moment qu'elle ne se soit augmentée. Tant que j'ay esté enfant, ie u'ay pu vous la dire, et depuis, ie n'ay pas osé. Encore à cette iieure, ie tremble, en vous disant que ie vous adore : et si vous ne me r'asseurez auec vn regard fauorable; ie n'auray pas assez de force, pour achcuer ce qui me reste à dire. Là-dessus, elle qui auoit tousiours tenu la veui* baissée, le regarda doucement. Il sembla à Alcidalis qiril auoit veu les T/hmix ouuorts dans les veux de
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de; et reprenant courage, il continua/ainsi. Il est vray, Zelide, ie connois que la passion que j'ay pour vous est la plus gi»ande I plus parfaite qui fut iâmaîs. Mais que sçay-je s'il est permis
hommes d'-en aùoir pour vous? le vous le diray franchement, milité est vne vertu que .vous seule m'auez fait connoistre. Fay I tousïours,' que toute la terre estoit trop peu pour moy. Mais ie f aujourd'huy, que moy-mesme suis trop peu pour vous : et aur que j^estime au dessous de moy toutes choses, ie me tiens au »ôus de ce que vous méritez. le sçay bien, que c'est la dernière se que vous considérez en ma personne, que ma fortune: et ie ne pas si malheureux;, que vous ne trouuiez en moy quelques qua- : que vous estimerez dauantage, que celle que ma naissance me ne. Mais s'il y a quelque chose qui soit digne de vous. : c^est e Ame, de laquelle ie vous fais don ; et que ie vous puis dire estre a grande et assez noble, pour estre reçeuê de la vostre. le ne la îrois pas si hardiment, si elle estoit encore à moy : et j'en parle Qtageusement comme de toutes les choses qui vous appartient. Depuis qu'elle a quelque connoissance, elle n'a iamais eu que IX desseins : le premier, et qui a entretenu sa première enfance, a I la conqueste du Monde ; et depuis qu'elle a esté plus hardie et y raisonnable, elle a désiré Zeiide. Si cette adorable Zelide ne st point contraire, l'autre dessein me sera bien aisé à exécuter : i Couronne d^Arragon, que ie luy promets dés cette heure, et
tous nos ennemis ne sçauroient empescher que ie ne luy donne; ^ra qu'vne petite partie de celles que ie mettray quelque iour à pieds. Alddalis se teut attendant la response de Zelide, qui dans ;rouble où elle estoit, eut à peine assez de force pour proférer »eu de paroles. Monsieur, ie suis si estonnée de vous entendre er si sérieusement d'vne semblable matière, et de voir de quelle e tout le monde considère nostre entretien; que ie ne sçay que
à cette heure : et vous supplie de me permettre de différer à s respondre jusqu'à nostre retour. Cependant, ie vous prie de re, que ie seray bien-aise que Tonne me donne gueres de temps r cela. Durant tout ce discours, il n'y eut personne, qui ne tint yeux attachez sur Alcidalis et Zelide; et qui ne remarquast qu'il loît à elle auec plus d'attention que de coustume. La Reyne qui ant tous les autres y auoit pris garde, et à qui cette conuersa-
donnoit beaucoup d'inquiétude, se leua dj sa place , et s'ap-
chant d'eux, dist en souriant à Alcidalis. Monsieur, vous parlez
^lide auec tant d'action, et auec un visage si sérieux; quHi
ible que vous ayez quelque différent auec elle. Si cela est, plai-
C5S HISTOIRE D'ALCIDALÏS
gnez-vous-en à moy . Car ie me inetlray de vostre party ; et deuadl qu'elle parte, ie vous en feray faire raison. Alcidalis, qui après auoir fait le premier effort^ et pris la hardiesse de parler de sod affection à Zeiide^ s'eslott r^asseuré^ et eust esté bien aise de codtinuer plus long-temps sa conuersation; fut au desespoir de se voir interrompu : et sans regarder quasi la Reyne^ hiy respondit fièrement. Madame^ ie tiens Zelide si juste^ que quand elle nfauroit Ut quelque tort^ ie ne voudrois point en cela d'autre juge qu'elle. 0 ne sera pas besoin que personne se mesle de nos differensret quelque querelle que nous puissions auoir ensemble, ie ne sçanny gueres de gré à ceux qui se mettront en deuoîr de nous séparer. Cette response fiere fut remarquée de tout le monde : et la Reyne qui la sentit mieux que personne^ fut celte qui fit moins de semblant de l'auoir entendue; et chimgea aussi- tost de discours. Le lendemain Zelide partit de grand matin^ sans qu'Âlcidalis pM pa^ 1er à elle ; et laissant le Prince dans vue tristesse mortelle^ elle estoit en cela plus malheureuse que luy ; qu'outre qu'elle en sentoit une pareille^ elle auoit de surplus la peine de la cacher, et d'estre obligée de rire deuant le monde^ lors qu'elle pleuroit dans Pâme des larmes de sang.
De tant de déplaisirs que TAmour traîsne auec soy, Tahscnce est vn des plus sensibles* Il y a bien quelques douleurs aiguës, comme celle de la jalousie, qui percent et poignent dauantage. Mais il n'y en a point de si pesante et de si dure à supporter, ni qui accable tellement toute sorte de vigueur» La première chose que fit Alcidalis après auoir veu monter Zelide en Garosse, et l'auoir conduitte de veuë autant qu'il put ; ce fut de se retirer seul en sa chambre : et là, après s'cstre enfermé, il se jetta sur son lit, où fondant en larmes et en soupirs, il fit les mesmes regrets, que si Zelide eust esté morte, et non pas absente. Dequoy vous plaignez vous Alcidalis? vous auez joùy paisiblement toute vostre vie de la veuo de Zelide : et vous ne sçauriez souffrir huit iours d'absence î L'Amour a accoustumé de prester toutes ses joyes à grosses vsures. Il se fait payer de tout à point nommé : et ce n'est pas son ordinaire, de laisser si long-temps en repos ceux qui luy doiuent. Vous estes vn de ceux quil a traittez le plus fauorablement. Reseruez donc ces larmes à vne autre occasion, où elles seront mieux employées. Il viendra bien-tost vn temps^ où vous aurez plus de raison de vous plaindre : et le iour s'approche, que Zelide et vous, serez bien plus cruellement séparez, et sans espérance de vous reuoir iamais. Il passa tout ce iour, sans voir personne : et les aulrcs
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suiuans sans parler à qui que ce fut ; si ce n'estoit lors qu^il alloit voir le Roy, et qu'il ne pouuoit éuiter de luy respondre. Encore estoi<rce auec tant de langueur, et ses paroles sortoient auec tant de peine ; que Ton voyoit bien que son ame estoit bien loin de luy. Enfin^ après auoir passé huit iours dans toutes les tristesses^ et les impatiences du monde : il creut estre à la fin de sa vie; et qu'il y Auoit mille ans qu'il n^auoit veû Zelide. De sorte qu'vn soir qu'il .estoit tout seul dans sa chambre, à entretenir ses pensées; sans prendre conseil que de ses désirs et de ses inquiétudes^ il résolut d'aller où estoit Zelide : et puisque de ne la point voir il preuoyoit sa mort infaillible ; il creut qu^il ne luy pouuoit arriuer pis de l'aller voir, et s^approcher du lieu où elle estoit.
Après que l'Hebre , qui est vn des plus célèbres Fleuues d^Espagne a passé au long des murs de Saragosse : comme s'il n^y auoit plus rien digne de luy en Arragon, il prend le chemin de Catalogne; où ayant reçeu en passant beaucoup de petits ruisseaux pour entrer plus magnifiquement dans la Mer, il s'y va rendre enfin à demy-lieuë de Tortose. Toute la Terre qu'il arrose est extrêmement fertile et couuerte d'arbres; et d'autant plus agréable, que le reste du païs consiste en des plaines sèches et nues; ou en des montagnes toutes noires et bruslées de l'ardeur du Soleil. A quinze * lieues de son emboucheure : il passe par vne vallée, qui peut auoir deux lieues de longueur et deux de large : et qui est ceinte A\n costé et d'autre de montagnes. En O/ét endroit, le Fleuue coule fort doucement par la rencontre de quelques Rochers, qui à quatre lieues plus bas s'opposent à son cours ; et fait plusieurs replis dans la |daine, se tournant d'vn costé et d'autre, comme douteux du chemin qu'il doit prendre par les montagnes. Ses riues sont extrêmement ombragées et fleuries : et ses eaux si claires et si nettes, qu'il n'y a pas vn arbre sur le riuage, ni mcsme quasi pas vne fleur, qui ne s'y voye deux fois, et qui ne paroisse dans l'eau aussi belle et aussi distincte que sur la Terre. Les plantes ordinaires de ce païs sont les Chesnes verds, les Oliuiers, et les Pins: et outre qu'il n'y fût quasi iamais de froid, il n'y a gueres que de ces arbres qui ne le craignent point. Les monts de Catalogne tiennent toute la vallée à l'abry des vents du Septentrion, De sorte qu'en tout temps elle est couuerte de verdure : et l'on n'y sent iamais Thyuer, que l'on voit tousiours sur les montagnes voisines. G'estoit en ce Paradis, que Zelide faisoit son enfer ; et où estoit la maison où la Reync l'auoit emmenée. L'on eust dit, que les Eaux, les Fleurs, et les Plantes^ s'estoient embellies par sa présence. Elle seule estoit triste
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parmy tant d'objets agréables; et i>erdoit de iour en iour le lustre et la beauté^ qu'elle sembloit donner à toutes choses. L'absence d'Alcidalis l'affligeoit extrêmement. Mais sur tout les desseins de b lleyne la mettoient en peine : et son imagination luy representoit si bien tous les maux qui luy deuoient arriuer ; que souuent la crainte de ceux qui estoient à venir ^ luy ostoit le sentiment des presens. Elle voyoit que ses biens^ sa fortune et elle-mesme estoient au pouuoir de la Reyne; et, ce qu'elle sentoit dauantage^ qu^Âlddalis y estoit aussi : luy^ qui luy estoit plus cher qu'elle-roesine, que ses biens ^ et que sa fortune. Elle consideroit^ Que Faffection du Prince n'estoit point médiocre : que son courage estoit trèsgrand ; mais que son authorité estoit encore bien foîble. Que Ton ne souffriroit pas qu'il méprisast la Comté de Barceloïme, que la Fortune luy offroit si heureusement, auec la fille de la Reyne; pour prendre vne Orpheline et vne Estrangere , qui n'auoit de biens, de Parens, ni de support, que de-là la Mer. Qu'il ne pourroit pas résister seul au Roy, et au Royaume. Que la Reyne gouuemoit absolument tous les deux. Que tant qu'ils auoient esté enfans, tout le monde auoit approuué leur affection; mais que personne n'approuueroit leur mariage : et que quelques-vns la regardoient desia comme l'Ennemie de TEstat, et le flambeau qui deuoit vn iour mettre le feu dans la Maison Royale. Ces pensées, et d'autres seinblables luy agitoient l'esprit de mille troubles. Tant loin qu'elle portast la veuë dans Tauenir, elle ne voyoit point de iour à ses (»sperances : et sans sçauoir dans ce labyrinthe quelle fin pourroient prendre ses auentures; elle jugeoit bien qu'elles ne pouuoienten auoir d'heureuse. Vn iour entre autres, qu'elle accompagnoit la Reyne, qui se promenoit dans vn bois extrêmement couuert, dont les allées alloient jusqu'à la prairie, qui seruoit comme de bordure à la riuiere : elle fit en sorte, que suiuie seulement d^•ne de ses filles, elle se sépara du reste de la troupe; et, ce qui n'estoit pas vn petit soulagement pour elle, qu'elle se vit en liberté d'esta» triste, et delaparoistre. Se représentant les fortunes de sa vie, songeant à ses disgrâces passées, aux présentes, et à celles qui la nienaçoient : ses resueries l'entretinrent si bien , que sans penser au chemin qu'elle auoit fait, elle se trouua sur le bord de l'Hebre; et en vn endroit si agréable, qu'il eust pu diuertir toute autre tristesse que la sienne. Le Soleil qui se couche dans l'Océan vers cette contrée, et s'y fait voir plus beau qu'en pas vn lieu du monde ; estoit k Pheure prest de se cacher dans ces nuées d'or et d'azur, dont il s'enveloppe quand il va voir les Nymphes de la Mer. Mais n'ayant
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rien veu depuis qu'il s'estoit leué de si beau que Zelide; il sembla que pour la voir plus long-temps, il se hastast moins de tomber <lans les flots : et il jetta tant d'or sur toutes les fueilles des ar* ■bres , et sur toutes les ondes du Fleuue, que ses rayons sembloient se r'allumer pour continuer le iour en faueur de cette Princesse; Penuironnant de telle sorte, et s^accordant si bien auec le reste de sa beauté, que Ton pouuoit douter, si ces rayons estoientceux du Soleil, ou ceux de Zelide. Les charmes de ce lieu délicieux, la douceur de Tair, et le plaisir qu'elle prenoit à estre seule; la conuierent à continuer sa promenade dans la prairie. Après s'y estre •arrestée quelque temps, elle reprenoit desia son chemin pour aller retrouuer la Reyne ; quand le bruit d'vn cor, qui sembloit ne venir pas de fort loin , luy fit tourner la teste vers- la montagne prochaine : où ayant quelque temps arresté la veue, elle vit, ce luy «embla, deux hommes embrassez ensemble, qui rouloient du haut <l'vne Roche : et qui ayant esté arrest^ par quelques ronces en vn endroit où elle estoit moins droite; elle apperçeut que ce qu'elle auoit creu estre deux hommes, estoit vn homme et vn Ours, le plus grand qu'on ait iamaîs veu, qui lutioient ensemble; mais auec ie desauantage qu'on se peut imaginer, dans vn combat si inégal. Au mesme temps, elle vit à peu prés au mesme endroit de la montagne, d'où l'autre estoit tombé, vn jeune Cheualier auantageusement monté, portant vn cor en écharpe, et vn jauelot en la main : qui s'estant arresté, et voyant le péril , où estoit celuy qui sembloit estre de sa troupe, poussa son chenal vers luy, ou pour mieux dire, se précipita en bas de la montagne. Cependant la force du cbeual fut telle, ou l'adresse du Cheualier, ou la fortune de tous les deux : que comme s'il eust couru en vne pleine campagne, il se trouua sans aucun mal auprès de l'Ours; et luy porta si auant dans les entrailles le jauelot qu'il tenoit en la main , qu'en mesme temps il perdit la vie et sa prise. Tout cela neantmoins, de fondre du haut de la montagne, de tuer la beste , et de deliurer son amy, se fit si fort en vn instant : que Ton peut dire que la foudre ne tombe pas plus viste, et ne fait pas son effet plus promptement. Il déplut à Zelide, qu^vn autre qu'Alcidalis eust fait ce coup-là : et elle fut faschée, d'auoir veu en vn autre que luy , quelque chose qui luy pût plaire. Mais le Cheualier prenant son chemin vers elle; et ayant poussé son chenal dans le Fleuue qu'il passa à gué : elle commença à douter, si ce n'estoit pas luy-mesme. Et comme il fut plus prés, ayant acheué de le reconnoistre, mais ne s'en pouuant asseurer : elle se retourna vers sa Demoiselle, et luy demanda, si
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elle connoissoit ce Cbeualier. Madame ^ ce luy dit-elle , lors qui ■ ' estoit plus loin^ nous le deuions reconnoistre par ce qu'il auoit fait; mais maintenant nous voyons que c'est le Prince. Il estoit à celte heure-là à vingt pas d'elles. L'estonnemâit , la crainte, et lajoje vinrent si à coup tout ensemble dans l'esprit de Zelide^ qu'àoft abord elle ne trouua point de paroles pour les pi'emiers eomplimens. Le Prince qui s'estoit préparé à cette rencontre, quoy quV uec beaucoup d'émotion de son costé, fut plus assuré qu'elle; et luy dist : quand ie n^eusse point sçeu. Madame, que c'estoit icy le lieu où vous estiez; à voir ces prairies si vertes et si fleuries^ et ces riues si belles et'ombragées, il estoit aisé de deuiner, que Zdide n'en estoit pas loin. Il n'y auoit que vous qui pussiez faire naistie tant de fleurs en vn pais si désert^ et qui sçeussiez faire ce miracle dans les montagnes de Catalogne. Monsieur^ ce luy dit Zelide, qui auoit eu le loisir de se rasseurer vn peu, vous estes ingrat enuers l'Hebre, sur les bords duquel vous estes, et qui semble s'estre baissé tout exprés pour fauoriser vostre passage ; de me donner vne gloire qui est deuë à la fertilité de ses ondes : qui arrousent et embrassent cette vallée auec tant de soin^ que quand vous aurez bien considéré la beauté de ces prés^ de ces bois et de ce parc^ dans lequel nous allons entrer ; vous auoûerez, que les Palais de Saragosse, et les magnificences des Roys Mores peuuent eslre quelquesfois laissez pour cette solitude. Mais après tout cela, ie vous asseùre. Monsieur, luy dit elle en souriant, que nous n'avons encore rien veu dans ce valon de si beau, que ce que vous nous auez fait voir sur cette montagne. Et moy , luy dit le Prince, qui vouloit changer ce discours : ie vous jure que quand de cette montagne on découuriroit toute la Terre, on n'y verroit rien de si beau, que ce que vous nous faites voir dans ce valon. Cependant ils auoient repris le chemin du bois où estoit la Reyne ; et la fille qui les suiuoit, estant vn peu demeurée derrière, Zelide baissant la voix, luy dist; Monsieur, vous venez de faire deux choses bien pleines de hardiesse, Tvne de vous estre précipité de ces Roches en bas, pour combattre vn animal si saunage; et l'autre, d'estre venu voir la Reyne en vn temps, où elle vous attendoit si peu. Madame, respondit Alcidalis, j'eusse eu beaucoup plus de hardiesse de demeurer à Saragosse. Car c'eust esté de pied ferme attendre la mort, que ie ne pouuois éuiler , si j'eusse esté plus long- temps sans vous voir. De sorte que ce qui vous semble vne témérité, est plustost quelque défaut de courage : puisque ie suis venu icy pour éuiter vn péril bien plus grand, que les deux où vous dites que ic
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me suis mis. le ne Feusse pas creu ainsi, luy dit-elle : et pour moy^ ie vous auoué, que ie n'eusse pas osé combattre TOurs; et que i'osepois aussi peu déplaire à la Reyne. Mais j'aurois, ce me sesable, asses de courage, pour souffrir vne absence. Pour sçauoir ce que c'est qu'vne absence, répliqua Alcidalis, il faut sçauoir ce que c'est qu'affection : et vous ne sçauriez estre en cette peine, vous Madame qui ne deuez aymer que vous-mesme ; et qui portez tousiours où *ous estes, tout ce qu'il y a d'aymable au monde. Alcidalis, respondit Zelide , vous ne croyez pas ce que vous venez de dire : et si vous me pensiez si ingrate, et si vaine, que de ne pouuoir aymer que moy-mesme; vous n'auriez pas tant d'impatience de me reuoir. Mais afin que vous en soyez éclaircy dauan- Cage, escoutez moy : et me donnez loisir de vous faire la response que ie vous promis en partant de Saragosse. Et pource qu'en disant cela, elle se sentit rougir extrêmement , et vit qu'il y auoit pris garde; elle commença ain*si. La couleur qui me monte au visage, me vient plustost de ce que ie vais dire vne chose que ie n'ay point accoustumée; que de la pensée que j'aye, de rien faire en cela contre mon deuoir« le ne sçay, si c'est tousiours vne honte à vne fille de confesser qu'elle ayme. Mais ie sçay bien que s'il y en a qudqu'vne qui puisse estre excusable, c'est moy plus que pas vue autre. Te ne diray point que les Estoilles ni'ayent fait violence, ou que vos qualitez m'y ayent obligée. C'est vn prétexte, dont toutes les autres se peuuent couvrir : et j*allegueray seulement ce qui est de particulier pour ma défense. Deuant que de sçauoir qu'il'ne falloit pas aymer, ie vous ay connu aymable, Alcidalis, et j'auois reçeu vostre affection en vn temps, où ie ne pouuois pas Gonnoistre ces loix, qui défendent à nostre sexe d'en reçeuoir. On ne me peut pas blasmer d'auoir donné entrée à vne passion, que ie puis dire auoir trouuée en mon ame, et non pas que ie l'y aye reçeuê; et qui y est tellement de tout temps, que ie ne me puis 4QW)n plus souuenir de sa naissance , que de la mienne. Le premier sentiment que j'ay eu dans le monde, a esté celuy qui m'a touché pour vous : et l'Amour propre , que nous sentons si tost , et qui est si naturel à tout le monde ; est venu en moy plus tard que l'amitié que ie vous porte. Ma raison qui n'a paru que long temps après, l'y a trouuée si bien establie, qu'elle a creu, que c'estoit vne partie de moy-mesme : et de plus, elle luy a semblé si innocente, et si juste, qu'elle s'est employée à la fortifier, plustost qu'à la destruire. le dis tout cecy, pour m'excuser enuers vous, et enuers moy-mesme; et vous faire voir, que l'ame la plus forte, et la pius
iuste du monde j eiist esté prise comme la mierme. Si donc vmw 1 ^ estes bien-aise^ que ie vous ayme ; ne m'^ea sçachei point de gré. I * Mais remerciez-en les Dieux qui Tont voulu : et si vouâm'esl^s 1^ obligé de quelque chose; que ce soit de ce que j'ay bien voulu 1^ vous le dire- Si ie n^anois pas assez de force^ pour esteiiHire Tafféo |J lion que j'ay pour \^us , j'en auois assez pour la cacher ; et il es- | toit en ma puissance dek dissimuler toute ma vie, ou^ mmm font celles de mon sexe, de vous la témoigner peu à peu, âpres vous Tanoir fait désirer long- temps* Mais si elle estoit desraisoficable et indigne de vous ^ et de moy ; il ne seroit ianiats temps à vous la descouurir ; et si au contraire, elle est telle que ie la dois auoit pour estre digne d'AlcidaliSj et de Zelide; pourquoy ne vous pas donner dés cette heure la joye de la connoistrej et d'en estre asseuré^Je vous le dis donc, AkidaliSj ic vous ayme : et quoy qiieie le die auee rougaifj ie vous le dis pourtant saus honte ; ie reçois dt bon cœur cette ame que vous dites que vous m'auez donnée. Pour ce qui est de la Couronne que vous me promettez auec elleja Forlune en disposera. le fuis bien plus d^estat de ce que vous mV uezdonnéj que de tout ce qu'elle me peut offrir : et j'estime bien dauantage vostre cœur^ quevostre Boyaunie. le suis bien-aise d« voir, qu'il n'y ait pas vne qualité en vous qiu ne soit Royale. Mais ie voudroi& que vostre naissance ne le fut point. Cette Couroimo, que vous me promettez comme le comble de ma félictté, sera la cause de tous mes malheurs : et pour m'oster ce que }^esttme le moins en vous , on iera toutes sortes d'efforts de m'en rauir le reste, le voy dés celte heure, mais d'vne veuë asseurée, tous les déplaisirs qui me menacent. Te sçay, que vostre affection me donnera la hayne de tous les autres ; et que pour me vouloir beaucoup de bien, vous me fesez beaucoup de mal. Mais vne personne^ qui auec le cœur de Zelide, a encore celuy d'Alcidalis, ne doit rie» craindre. le resisteray à tout, auec vne résolution qui vous estoDnera : et puisque le Ciel a voulu que pousse vne affection; ie Fao compagneray de tant de constance, de force, et de vertu, que ce qui est d'ordinaire blasmé ea celles de nostre sexe, sera en moy vn sujet d'estime et de louange. Alcidalis, qui dés que Zelide commença à parler fut transi de crainte, comme vn homme qui alloit entendre l'arrest de sa vie, ou de sa mort: entendant de quelle sorte elle luy parloit, et voyant que c'estoit beaucoup plus fauorablement quil n'eust osé souhaiter ; n'osoit presque croire à ses oreilles. Mais enfin, s'estant r'asseuré ; et voyant qu41 ne se troinpoit pas; Use trouua dansvn tel rauissement, qu'il fut long-temps
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sans rien dire; et ne pût trouuer de paroles. pour la remercier. A la vérité, il n'y en auoit point pour cela : et c'estoit vn effet du trouble, où il se trouuoit, que de se mettre en peine d'en chercher. U luy respondit bien mieux par son silence, et par les larmes de joye qu'il respandoit en la regardant. Mais ayant tourné dans vne autre allée; et voyant qu'ils estoient hors de la veuë de celle qui les suiuoit : il mit vn genoûil en terre. Et comme il commençoit à vouloir parler : ils virent paroistre la Reyne à l'autre bout, qui ayant sçeu l'arriuée d'Alcidalis, venoit pour le receuoir. L'allée n'estoit pas si longue, que d'vn bout à l'autre on ne pust voir distinctement tout ce qui s'y faisoit. Alcidalis se leua le plus prompte* ment qu'il put : et Zelide troublée extrêmement de cette rencontre, luy dist; Monsieur, il vous coustera bien cher, d'auoir fait vne humilité que vous ne deuiez pas; et voicy vn commencement pour voir bien-tost réussir mes prophéties. Madame, respondit Alcidalis, ie ne puis rien craindre, puisque vous estes pour moy : et nous serons plus forts que tout le reste du monde, tant que nous serons ensemble. C'est pour cela^ répliqua- t*elle, Monsieur, que l'on trouuera bien-tost le moyen de nous séparer. Us disoient tout cela auec l'action dont on a accoustumé de dire les choses indifférentes; et tenant tousiours la veuë attachée sur la troupe, qui venoit deuant eux. La Reyne estoit desia fort auancée : et comme Alcidalis fut prés d'elle, elle le reçeut auec vn visage si ouuert et si riant, que Zelide ne luy eut pas pu faire meilleur. Apres que les premiers complimens furent acheuez ; et que le Prince eut dit, que la chasse l'ayant amené jusqu^à sept ou huit lieues de sa maison, il auoit creu estre obligé de luy venir baiser les mains : la Reyne témoigna de sçauoir beaucoup de gré à la Fortune, de l'auoir conduit chez-elle. Mais, Monsieur, ce dit-elle, ie croy que vous estes desia payé de la peine que vous auez prise en cela. Car il est à croire que la grâce que Zelide vous a accordée à cette heure , n'est pas médiocre : puisque vous auez esté obligé, pour l'en remercier» de vous mettre à genoux deuant elle, comme nous auons veu. Et certes, au commencement cela a fait que ie vous ay méconnu, et quej'ay crû, que c^estoit vn des vostres. Mais ie suis bien-aise que ce ne soit pas vn autre que vous qui ait eu ce contentement. Dites nous, ie vous prie, quel il est? et ce qu'elle vous a promis ou donné? afin que j'y prenne part, ou que ie l'en remercie auec vous. Zelide ne rougit point, pource que depuis le discours qu'elle auoit eu auec Alcidalis, elle n'auoit point dérougi. Et craignant qu'il ne se pût pas bien démesler de ce discours : comme dans ces surprises, les
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esprits des femmes sont plus prompts; elle s'auança de responfa !« pour luy, et dist. le demandois^ Madame^ k Alcidalis des nomieBei |I^ de Saragosse : et luy> qui denoit songmr sans doute k sa Cbasseyiâ |i m'a pas respondu. Et Iny ayant reprodié sa lesuerie et son âlaDn,^ |i il amis vnrgènoûil en terre pour me satisfaire : et a creuianec me cioilité dér^iée^ et hors de mesure^ reparer le peu de ecmte qnl auoit fait de me répondre. C'est estre tûen ciuil^ dist froidement it Reyne : et pource que vous craigmez, continua -felle, qœ lé Prince ne réuast encore; vous -vous estes auanoée de reqpoodn pour Iny. Zelide commençoit à se deffaire^ voyant que la Rejneli pressoit si fort : et croyoit que ne pouuant plus cacher la hijM qu'elle auoit oontr'elle^ elle alloit édater^ et la témoigner demttt tont le monde. Biais Alcidalis voyant la peine où elle estoit^ vint i son secours, comme elle estoit venud au sien; et rompit, en se mettant sur le discours de sa Chasse. La joye extrême qu'il ansit des paroles que luy auoit dites Zelide, fit qnll entretint tout ce iour la Reyne auec vne complaisance merudlleuse; et quH paria k sa fille plus soigneusement qu*il n'auoii iamais &it. Mais ces deo jeunes perscHmes, n'estoient pas assez fines pour la tromper. Eh remarqua aussi-tost ce changement, par hi gayeté d'AlciddiB: et l'assiduité extraordinaire qull rendoit auprès de sa fille, Iny fit juger qu'il deuoit estre content^ et asseuré de Zelide. Elle vit donc par là, qu'il n'y auoit plus de temps à perdre : et prit dés ce iour, la résolution qui cousta depuis tant de larmes et de peines à ces deux Amans. Préparez-vous, Alcidalis ^ aux malheurs dont vous estes menacé : et prenez ce contentement que vous auez receu aujourd^huy comme vne dernière main que la Fortune vous a laissé tirer. N'attendez plus d'amitié d'elle : et contentez- vous de celle de Zelide. Le prince partit le lendemain pour aller en S.ai'agosse. Et la Reyne, sans la présence de laquelle on ne pouuoit rien faire, fut contrainte d'y aller huit iours après. Alcidalis auoit souffert cette absence plus patiemment que l'autre; ayant eu cette fois-là des pensées si douces et si agréables , qu^auec elles il ne pouuoit estre que bienheureux. Mais comme vn beau iour, est tousiours plus beau que la plus belle nuit; et comme il n'y a point de contentement parfait dans les ténèbres : il sembla que la présence de Zelide luy r'apportast vne nouuelle joye dans Tame; et redonnasl vne autre force aux plaisirs, que sans elle il ne pouuoit pas gouster bien entiers. Ils passèrent ainsi quelques mois, auec tant de repos, et vn contentement si extrême , et si parfait : que de là seulement il estoit aisé déjuger, qu'il ne dureroit pas long-temps; et que
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celte grande bonace y seroit suiuie d\ne tempeste extraordinaire; La satisfaction et Fasseurance qu'auoit Alcidalis ^ le faisoit vinre auec plus de discrétion qu'il n'auoit fait^ et auec plus de crainte de déplaire à la Reyne. Il seruoit sa fille auec beaucoup plus de soin. Il parloità Zelide moins que de coustume : et se contentoit de la liberté de la voir. Elle aussi , qui dés son enfance auoit esté sérieuse^ commença à Testre dauantage ; à parler au Prince auec plus de respect; à luy donner moins d'occasion d'estre auprès d'elle; et à craindre dauantage que l'on imaginast quelque chose de leur affection. Mais cette discrétion^ comme la pluspart de celles des Amans^ estoit venue trop tard. La Reyne^ ne se laissoit pas abuser par là : et auec beaucoup de soin, de secret^ et de diligence^ donmÂi ordre à exécuter les desseins qu'elle auoit projetiez. Gomme ceux qui sont dans vne place ^ que Pon mine secrettement^ ont' pour Tordinaire plus de crainte de tous les autres périls , que de celuy qui les va perdre ; et demeurent en repos tandis que Ton creuse leur tombeau^ et que Ton prépare sourdement la ruine qui les doit accabler en vn moment : ainsi ces deux Âmans^ ne se doutans point de la trahison qu'on leur tramoit^ estoient dans vue profonde tranquilité; et si la mauuaise volonté de la Reyne^ leur faisoit appréhender quelque infortune^ ils ne se Timaginoient^ ni si grande^ ni si présente, ni de la sorte qu'elle deuoit arriuer. A cette heure vont paroistre les infortunes de Zelide et d'Alcidalis. Icy ont leur commencement des malheurs, qui semblent ne deuoir iamais auoir de fin; et des auanturcs si estranges et si meslées, que s'il est peu croyable qu'elles soient arriuées, il n'est pas moins difBcile de croire, que l'on ait pu les inuenter, et qu'elles ne soient que des effets de l'imagination.
Il sembla à la Fortune, que l'Arragon et la Catalogne, estoient vn trop petit Théâtre; pour représenter la plus belle pièce qu'elle ait iamais jouée dans le Monde. Elle en voulut prendre vn plus spacieux. Et changeant tout à coup la face de celuy qui a paru : au lieu qu'elle ne nous y a fait voir jusqu'icy, que Saragosse, et Barceionne, des montagnes, des prairies, des chasses, et des promenoirs ; elle va faire paroistre à nos yeux, la Mer, l'Europe et l'Afrique, des personnes inconnues, des Peuples qu'à peine auons nous iamais oûy nommer, des Vaisseaux pillez et bruslez, des duels, et des batailles; et ce qui est de plus estrange, en vn mesme temps, et en vn mesme sujet, des fers, et des Couronnes.
Quatre mois après que la Reyne fut reuenuë de Catalogne, elle prit occasion sur le commencomeul du Printemps, d'y retourner:.
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el lie rayant, fait sçauoir qii'\ii iour deuant; Alcidalis et Zelklr^ 1i< ' furent Mlemeut surpris, qu^à peine eurent*ils le loisir de ï>e fe L Adieu, Et €Ommcî le prince luy témoigrioit le regret qu'il auoitdp |î ^ndépartj elle luy dist. Mousieur^ souuenez-vous de ce que?ûDs w lue disles en Catalogne^ qu'il n^y auoit rien dans le Monde, que f vous pussiez craindre^ tant que ie serois pour vmis* Nous aumns d'autres malheurs à souffrir plus grands que cehiy-ci. Mais dans tous vos nvauxj souuenez-vous tousîourSj que vous ne pouuezeslfe malheureux^ estant asst^uré que ie vous ayme. Vous n'en soiiurieî douter^ puisque ie vous le dis ; et si cela n'est assez, receuez cette bagiie^ qu'en présence des Dieux ie vous donne auec mon eofiir, Alcidalis la prit : et après lui en auoir donné vne autre auec les mesmes paroles; ils se séparerentj n*osant pas demeurer plus longtemps ensemble» La Reyne partit le lendemain : et n'ayant demeuré qu- vu jour chez elle, elle feignit d'auoîp reçeu des nouuelles de Barcelonne^ qui Tobligeoient d'y faire vn tour* Elle laissa donc là sa fîllejauec une partie de son train : et emmenant Zelide auec elle; elles arrivèrent en cette belle ville, qui non nioîns pour la beautfi
»^e son assiette, que pour la fertilité de sa coste^ est vne des plu^ célèbres d'Espagne, Zelide s'estoit eslonnée, que la Reyne n'ayant pas amené sa fdle^ elle ne l'eut pas laissée auprès d'elle : et auoil bien remarqué cette nouueauté, et jugé que cela se deuoit taire pour quelque raison. Mais de quelque costé qu'elle jetast la veoê, elle ne se pouvoit rien imaginer : et ne voyant pas quelle chose elle auoit particulièrement à craindre^ elle les craignoit toutes. La Reyne ayant employé le reste du iour, qu'elle estoit arriuée^ à voir les magnificences que Ton fit à sa réception; donna le iour suioant aux affaires^ que Ton croyoit qui l'auoient amenée.
Le lendemain, comme on luy dit à son leuer, qu'vn vaisseau qui portoit son nom^ et qu'elle auoit fait faire^ il n'y auoit que six mois, estoit entré cette nuit-là mesme dans le port : elle dit qu'elle vonloit l'aller voir à l'heure mesme. Il y a d^ordinaire cent vaisseaux dans le port de Barcelonne, qui dés que la Reyne parut, firent vne salve de toute leur artillerie : De sorte que d'abord, on ne vit, que du feu, et de la fumée, dont les vaisseaux entourez comme d'vne nuée épaisse, ne pouuoient estre apperçeus. Mais ils se firent bientost entendre, non seulement par la bouche de plusieurs canons, mais encore par vne infinité de trompettes, de fiffres et de hautbois : et la fumée peu à peu venant à se dissiper, on vit paroislre vne infinité de mats, de voiles, de cordages, de banderolles, et toute cette pompe de la Mer, qui est si agréable à voir, lors que
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on ne la voit que du riuage. Ces festes, et ces magnificences, et 1 veuë de cet élément, qui pour la première fois arreste auec uelque admiration les yeux et Tesprit de tous ceux qui le voyent; * le pouuoient diuertir Zelide. Le cœur luy disoit, que les malheurs, [u'elle auoit preueus de si loin, commençoient à la talonner : et le toutes parts elle craignoit des embusches. La Reyne estant sur e bord de la Mer, se mit dans un esquif, pour voir le vaisseau dans equel elle disoit qu'elle vouloit entrer : et ayant dit à Zelide qu elle a suiuist, et ne menant que trois autres personnes auec elle ; elle lefendit à tous les autres de la suiure. Elle trouua dans le vaisseau lO Capitaine, et sa femme, qui s'estoient préparez en quelque sorte [jour la receuoir. Et après auoir veu légèrement le vaisseau; elle s*enferma auec eux seuls dans la chambre de poupe. Cela augmenta les soupçons de Zelide : et ayant les larmes aux yeux elle les tourna vers la terre d'Espagne ; et commença à douter si elle y retourneroit iamais. Après une heure de temps, le Capitaine et sa femme sortirent; et dirent à Zelide, que la Reyne la demandoit. Tout le sang à cette heure là, se glaça dans ses veines : et elle la fut trouuer si tremblante, si pasie, et si deffaite, qu'elle eust fait pitié à toute autre, tant elle estoit mèconnoissable. La Reyne, après auoir dit qu'elle fermast la porte, luy parla ainsi.
Quoy qu'il y ait long-temps, Zelide, que nous perdismes ensemble, vous la meilleure mère du monde, et moy la meilleure amie : l'affection que j'auois pour elle, ne se perdra iamais en moy, ni la mémoire des dernières paroles, auec lesquelles elle me pria d'auoir tousiours grand soin de vous. Quand cette considération ne m'y engageroit pas, vostre beauté, vostre esprit, et vostre sagesse m'y auroient obligée. Et vous ayant nourrie &i long-temps, et ayant trouué en vous, encore auec plus d'éclat, toutes les qualitez qui luy firent gagner mon affection : ie ne serois pas raisonnable, si ie n'en auois pour vous, autant que pour elle. Aussi puis-je dire, qu'en cela j'ay fait plus qu'elle ne m'auoit demandé. Elle me pria, que ie vous aymasse comme sa fille : et ie vous ay tousiours aymée comme la mienne. Celle que le Ciel m'a donnée seule au monde, perdit le tiltre d'vnique, dés le iour que vous vinstes auec moy. i'ay eu la mesme affection, et la mesme tendresse pour vous, que pour elle : et ie vous ay tousiours considérées l'vne et Tautre, comme estant également toutes deux à moy. Cela estant, et pas vne de vos actions, ni de toutes les choses qui vous regardent, ne m'ayant esté indifférentes : vous pouuez croire, qu'il est difficile, que ie n'aye point eu quelque connoissance, de la passion, que
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vostre beauté, sans vostre consentement, a fait naistre dans l'esprit d'Alcidalis ; et qu'aussi bien que vous, le n'aye esté beaucoup de fois en peine, du tort que cela vous pouuoit faire. Vous sçana quelle asseurance il y a aux paroles des personnes de son ège, et de sa condition, qui ont également le prjuilege de tromper, et de se dédire. Et ie vous fais iuge, s'il est possible que Paffection' qu'il a pour vous, vous soit iamais auantageuse. Vous voyez aussi-bien que moy toutes les raisons qui ne le permettent pas. Voas estes assez hai)ile, pour ne Tauoir point espéré : et qustnd il seroit en son pouuoir et au vostre, vous estes assez juste, et assez reconnoissante, pour ne le pas désirer. le connois vostre vertu, Zelide : eiie sçay qu'il n^y a rien au Monde qui luy puisse faire courre de hazard. Mais quelque grande qu'elle soit, vous ne pouuiez oster au Prince les occasions de vous voir, ni aux autres de parler de vous. Tout ce que vostre vertu pouuoit en cela, c'estoit d'empescher le mal ; mais elle ne pouvoit empescher le bruit : et ie sçay de quel préjudice est ce bruit aux personnes de vostre sexe; et 'particulièrement quel déplaisir cela donne à celles qui sont aussi sages, et aussi glorieuses que vous. Tay donc creu que c'estoit à moy à vous tirer de cette peine ; et qu^il estbit temps d'accomplir les promesses que j'auois faites à vostre mère. Le Duc de Tarente est un Prince sage, vertueux, et habile, estimé de tous ses voisins, et un des grands Seigneurs d'Italie. Celuy-là par ses lettres et par ses Ambassadeurs, me témoigne il y a longtemps, une grande passion pour vous : et ie ne vous en ay point voulu donner la connoissance, que la chose ne fust asseurée, et en estât d'exécuter. Aujourd'huy j'apprens qu'il vous attend, Zelide, pour vous donner la possession de ses Estais et de sa personne. Il n'y a que quinze iours, que celuy qui commande ce vaisseau l'a laissé; et luy a promis de ma part de vous mener dans autant de temps, au lieu où il vous doit receuoir. La diligence et le secret, pour des raisons que ie ne vous puis dire encore, sont si importans en cette affaire, qu^il est nécessaire que vous partiez à ce moment; et que ie n'ay pu vous en donner plustost auis, ni vous enuoyer auec plus de train, le ne doute point, que vostre bon naturel, ne vous donne à cette heure quelque ressentiment de nous quitter. Mais quoy que nous soyons séparez de là Mer, nos affections n'en seront pas moins vnies : et j'espère que vous nous viendrez voir vn jour en Espagne, auec plus de magnificence et de gayeté que vous n'en sortez. Enfin vous deuez estiv bien- aise, de retourner en vn pais, où vous retrouuerez vos biens, vos parcns, et le lieu de vostre naissance. Mais quand ce ne s(M'oii
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pas voslre volonté : c'est assez de vous dire que c'est la mienne. Outre le pouuoir que ma qualité me donne sur vous, j'ay encore, pour vostre regard, celle de mère, qui me donne plus d^authorité. Ck>nsentez donc, et vous accordez volontairement à vne chose, qui, outre qu'elle est juste, est pareillement nécessaire : et en obéissant volontiers à ce que ie vous conseille, et ce que ie vous commande tout ensemble; faites paroistre la modestie que vous vous deuez à vous, et le respect que vous me devez à moy. En acheuant ces paroles elle l'embrassa : et feignant dé ne vouloir pas faire vn plus long Adieu, de peur de s'attendrir, et de s'affliger trop, elle sortit en mesme temps de la chambre.
La tristesse, le dépit, la honte, la colère, et Texces de son malheur, accablèrent tellement l'ame de Zelide, que sans pouuoir dire vne parole, ny faire vn pas, elle demeura en Testât, où la Reyne Pauoit laissée : et ce fut certes le meilleur où elle se trouua, de long-temps après, puisqu'il est vray, qu'à ce premier choc elle ne sentit rien. Toutes nos puissances sont si foibles et si limitées, que nous ne sommes capables que des choses médiocres : et comme vne grande lumière nous aueugle, et qu'vn grand bruit nous assourdit; les grandes douleurs, non plus que les grandes joyes, ne se sentent point. Apres auoir esté ainsi sans mouuement l'espace d'vn quart d'heure : comme enfin ses esprits accablez d'abord sous vne si soudaine ruine de toutes choses commencèrent à reuenir, et qu'elle jugea qu'il n'y auroit iamais de remède à son mal, si elle n'en trouuoit en cet instant; elle sortit de la chambre, dans le dessein de s'aller jetter aux pieds de la Reyne, et voir s'il n'y auoit point quelque espérance de fléchir son esprit. Mais comme on luy eut dit qu'il y auoit long- temps qu'elle n'y estoit plus; et qu'elle eut veû que le vaisseau estoit desia si auant en mer, qu'à peine on voyoit paroistre les pointes des Tours de Barcelonne : alors elle jetta sa veuë de ce costé-là, et sa pensée sur ce qu'elle y laissoit : et ayant ainsi resué quelque temps, tout à coup elle prit vne resolution qui sembla l'auoir mise en repos. Puis se tournant auec vn visage plus serein vers ceux qui l'accompagnoient, elle leur dit quelques paroles : et témoignant d'auoir reçeu les consolations qu'ils luy donnoient, elle s'alla mettre au lit, et les pria qu'on la laissast reposer. Misérable Alcidalis ! tu contes à présent tous les momens qui passent : et quand tu songes que de huit iours tu ne verras Zelide, ce terme te paroist infini. Cependant elle s'esloigne de toy pour plusieurs années. Dans peu de iours la Mer sera entre toy et elle. Le vent emporte toute ta joye, et toutes tes espérances :
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et va mettre au pouuoir d\n autre le seul bien que tu désires an monde, et le seul qui y soit digne de toy. La crainte et l'espérance sont deux vents de nostre ame^ qui ne cessent quasi iamais : et il n^y a guéres de tempestes en elle^ quand Tvn des deux ne l'agite pas. Le présent n'estant iamais qu'vn points ne nous seroit quasi pas considérable, si Tvne ou Tautre de ces deux passions né nous faisoit encore sentir Tauenir. Zelide creut que la Fortune Fanoit mise-dans \ii estat^ où il n'estoit plus eu sa puissance de la secourir ni de luy nuire. Ainsi elle estoit dans cette funeste tranquillité, où sont ceux qui ne craignent et n'espèrent plus rien ; et qui s'attendent de finir leurs maux en acheuant leur vie. Et parmy tant d'infortunes elle n'auoit pas au moins le trauail de chercher des remèdes, qui est vue des plus grandes peines des malheureux. Estant bien résolue de ce qu'elle auoit à faire, et sçachant à peu prés le temps, que pouuoient encore durer ses malheurs : elle passa la nuit à penser au sentiment qu'auroit Alcidalis , et de quelle sorte il viuroit après sa perte. Et quoy qu'elle eust un extrénie regret de se séparer de luy : au milieu de tous ses maux, elle estoit flattée de quelque plaisir, quand elle songeoit à l'insigne prenne qu'elle luy alloit donner de son affection et de son courage. Le Capitaine du vaisseau et sa femme, outre qu'ils aymoient et honoroicnt Zelide pour Pauoir voue à la Cour; en auoient encore plus de soin, à cause qu'elle estoit sous leur conduite. Dés qu'ils creurent, qu'elle estoit éueillée ; ils entrèrent dans sa chambre : et luy ayant demandé si elle ne vouloit pas manger, elle leur répondit, que non seulement elle ne mangeoit point, mais qu'elle ne mangeroit plus. , Ils demeurèrent fort estonnez de cette response : et jugèrent, qu'elle estoit retombée dans la tristesse du iour précèdent ; et qu'il luy falloit donner du temps pour la passer. Mais au bout de quelques heures, voyant qu'elle n'appelloit personne, ils retournèrent, et employèrent toutes sortes de paroles et de prières pour luy persuader de manger. A tout cela elle ne respondit qu'auec vn silence opiniastre, et vne mine si froide, et si résolue, qu'il ne sembloit pas seulement qu'elle les oûist. Ils sortirent donc pour la seconde fois extrêmement affligez : et commencèrent de craindre quelque fin tragique de cette estrange resolution. La nuit venue, ils retournèrent : et auec vne nièce qu'ils auoient de Tâge de Zelide, ils se mirent à genoux à l'entour de son lit; la conjurèrent [)ar toutes choses; et la prièrent d'auoir soin de sa'vie, auec autant de larmes, que si c'eust esté la leur, qu'ils luy eussent demandée. Ils ne purent pourtant auoir de responso : et
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ie retirèrent enfin pour ne hiy point osier le repos, qui sembloit ^tre le seul bien qui luy estoit demeuré. Trois iours se passèrent^ sans que prières^ larnf)es, renioastrances, peussent esmouuoir le cœur de Zclide^ n^* l'obliger seulement à dire vue parole Enfin le quatrîesme iour^ ces bonnes gens auec leur niepce furent pour faire un dernier effort : et s'estans mis h genoux à l'en tour d'elle, fondant en larmesy et luy offrant toutes choses; la conjurèrent d^auoir pitié d'elle, et d'eux aussi. Zelide après auoir escouté longtennps leurs plaintes, fit vn soupir; et auec beaucoup de peine se mit en son séant. Alors s'eslant mieux montrée à eux, ils connurent dauantage l'extrémité où elle estoit. Dans le plus beau visage du monde, ils virent* vne image affreuse du desespoir, et de la mort prochaine; et quelque chose qui faisoit peur et pitié tout ensemble. Apres les auoir regardez quelque temps les vns et les autres; enfin «lie rompit le silence, qu'elle auoit gardé si long-temps, et elle leur parla ainsi.
Mes Amis, vous me demandez yne chose, qu'il n'y a que vous qui me puissiez donner. Vous me priez que ie viue. le vous demande la mesme chose. Et cela est en vostre puissance, et non pas en la mienne. Fay résolu de n*arriuer iamais viue en la terre d'Italie : et ie le jure encore aux Dieux de là haut, par le feu et par la lumière; et à ceux d'embas, par les ombres de mes Pères. 11 n'est donc plus en moy d'en disposer autrement : et puisque voua pou* uez m'y mener, ou ne m'y mener pas; il est en vous que ie viue, ou que ie meure. Me refuserez vous à présent, ce que vous m'auez demandé auec tant de larmes? et serez vous mes nteurtriers, vous qui auez esté choisis pour mes conducteurs? Le Duc de Tarente m'attend, et ne m'a iamais veuë. Voua auez icy vostre nièce, qui est de mon âge, de ma taille, et à peu prés de mon visage. Vous la pouuez mettre en ma place ; et luy procurer ce bonheur, en me saunant à mon esgard du plus grand malheur du monde. Il est vray quQ vous eu supposerez au Duc vne autre, que celle que Ton luy a promise. Mais quand vous m'y pourriez conduire, en l'estat où ie suis, seroil-ce Zelide que vous luy mèneriez? et celle que ie vous conseille de luy donner, ne ressemble-t'clle pas plus à celle que j'eslois^ que ie ne fais à cette heure moy-mesme? Le Duc ne serat'il pas plus heureux d'auoir vne fenuue qui sera contente , et qui le souhaiite, qu'vne qui a délibéré long-temps, lequel elle auoit à elioisir, de la mort, ou de luy? et qui a enfin préféré la mort à sa personne ? Mais ce n'est pas la mienne qu'il ayme, puis qu'elle luy est tout à fait inconnue. C'est la Duché d'Otrante, et les Comtez de I. ^
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Sozolo et de Teriarc qu'il désire. Et ie les donne dés cette heures vostre nièce, auec le nom de Zelide : et prens à témoins cesmesmes Dieux, que ie viens de jurer, que par moy personne n'en aun connoissance, et que ie ne m'en repentiray iara^îs. La Reyoevous a commandé^ ie l'auouë, de me conduire^ où il m'attend; mais n^estes vous pas plus obligez de suiure sa volonté^ que ses paroles? et ne croyez vous pas, que si elle estoît icy à cette heure , et qu'elle vist le péril où ie suis, elle n'aymast mieux me voir sauue en quelque lieu que ce fust, que de m'enuoyer morte en Italie! Vous at'elle commandé de me mettre morte ou viue entre les maios dn Duc de Tarente? Ne pensez-vous ims, que c'est pour mon bien et tnon auancement, qu'elle a creu faire ce mariage? et que o^lle qui a eu le soin de ma Fortune, auroit soin de ma vie ? Quelque ionr quand toute la Terre luy reprochera cette cruauté , ne pourra-relle pas dire iustement qu'elle n'en est pas coupable? que ne luy ayant point fait connoistre ma volonté, elle ne croyoit pas me contraindre en cela, ni que ie me deusse porter à cette extrémité ? et n'anrat'elle pas raison de remettre toute la faute sur vous ? Mais qui vous oblige, si vous rie voulez, de retourner à Barcelonne, et de luy rendre compte de ce que vous aurez fait? Ayant à vous ce vaisseau, vous pouuez aller par tout où vont les vents, et vous auez à choisir de toute la Terre. Alors tirant de dessous son cheuet vn petit coffre que la Keyne luy auoit laissé, où estoient toutes les pierreries de sa more , et quelques autres, dont elle luy auoit fait présent, elle leur dist : Les pierreries qui sont dans ce coffre, d'vn prix infini , valent mieux que tout ce que j'ay en Italie : et la Reyne ne vous sçauroit donner dauantage, si elle ne vous fait présent de Barcelonne. le vous les donne toutes. pour la rançon de ma vie, et de ma liberté : et d'autant que ces deux choses passent en valeur, ce que ie vous présente; et que la liberté seule vaut mieux que toutes les richesses du monde : vous nl'aurez donné beaucoup plus que ie ne vous donne, et ie croiray vous estre redeuable. Auec cecy , vous trouuerez par tout des amis, des parens, et vne patrie. Beaucoup de gens seroient tentez d'oster la vie à Zelide, pour auoir ce que ie vous offre , pour la luy sauner : et ie vous incite à faire vne bonne action, par vn prix capable d'en gagner d'autres, à en faire vne mauuaise. Que si vous estes touchez du scrupule do désobéir à la Reyne : n'aurez vou^ pas plus d'horreur de faire mourir vne innocente ? Vous résoudrez vous plustost à tuer vne dr ses amies, qu'à rompre vn de ses commandemens? Ne craindrez vous pas autant d'irriter les Dieux, que d'offenser les hommes en
KT DE ZELIDE. CiTK
la personne d'vne femme? Et si la peur de sa haine, ou de s^ vengeance, vous retient, ne deuez vous pas considérer, qu'il y aura bien-tost en Arragon quelqu'vn plus puissant qu'elle, qui vous cherchera par tout le Monde, et vous fera rendre compte de ma personne et de ma vie ? ISlàis après tout , quand toutes ces raisons ne seroient point : ie vous conjure par l'amitié que vous m'auez tousiours portée , par la pitié.que vous auiez tantost de moy, et par ces larmes que vous répandiez à cette heure, de me tirer de la peine où ie suis; et vous y resoluant promptement, me témoigner, que c'est pour l'amour de moy, plustost que pour vostre considération, que vous le faites. Mais si mes raisons , mes prières, et mes ofTres ne vous peuuent toucher ; et si ie ne vous puis persuader, à faire vne action qui est juste, seure, et vtile tout ensemble : ie m'en vais fermer la bouche pour ne l'ouurir iamais ; et malgré vous, la mort me donnera dans vn iour la liberté que vous m'auez refusée. En acheuant ce discours Zelide oiiurit son coffre où estoient tous ses trésors; et les fit briller à leurs yeux. Ce ne fut pas à la vérité vn des plus foibles moyens dont elle se seruit, pour les persuader. Ils estoient touchez de ce qu'ils venoient d'ouïr. Mais ils Testoient encore dauantage de ce qu^ils voyoient : et il estoit dîfifiâle qu'ils résistassent à la fois à tant de violences.
Le Capitaine estoit homme fort soldat , et de beaucoup de cœur : qui auoit passé la moitié de sa vie sur la mer; et qui y auoit couru beaucoup de fortunes, sans y en pouuoir faire. Il creut à cette heure-là, qu'elle le vouloit payer tout à la fois : et estoit estonné, de voir en vn si petit espace, plus de richesses, qu'il n'en auoit veu en toutes les Indes. Aussi-tost, il supputa combien on pouuoit faire de vaisseaux, et combien on en pouuoit armer, auec vne partie de ce qu'il voyoit. En suite de cela, toutes les raisons de Zelide luy parurent bonnes. Il luy sembla que la générosité l'obligeoit à secourir vne Princesse si aymable et si injustement affligée : et jugea de plus, que s'il la pouuoit mener en vn lieu d'où il la pût rendre vn iour à Alcidalis, il retourneroit en Espagne auec plus de faueur qu'il n'en auoit iamais eu; et auroit lieu d'espérer vne aussi grande recompense à l'auenir, que celle qu'il voyoit présente. Après auoir^escouté attentiuement Zelide, il fut long-temps sans parler : et résolu de ce qu'il auoit à faire, il ne songeoit plus, qu'à ce qu'il auoit à dire, et de quelle façon il répondroit. Elle croyant qu'il doutast de la resolution qu'il auoit à prendre, adjousta tant de prières et de promesses à ce qu'elle auoit dit; et le sçeut presser de telle sorte : qu'enfin témoignant de se rendre à ses raisons,
ft7() IIISTOIHK b'ALClDALlS
et à la pitié, il iura par les sermens les plus solennels enli^eux, de fiiire tout ce qu'elle luy auoit demandé. Et elle iura réciproquement, de se retirer dans tel Temple de Vierges qu'il la voudroit mettre; et de n'en sortir iamais, que par sa volonté. Zelide, qui jusques là dans le fort de ses maux, et de son desespoir, n'auoit pas jette vne larme : se sentit alors attendrir de joye, et do pitié, qu'elle eut d'elle-mesme, songeant au malheur où elle s'estoît veuë ; et commença à pleurer abondamment, comme les misérables ont accoustumé de faire, lors que dans leur tristesse, ils voyent luire quelque sorte d'espérance. Elle ne songeoit pas tant qu'on l'auoit arrachée, par manjere de dire, des bras d'Alcidalis; comme elle songeoit, qu'elle se venoit de sauuer de tomber entre ceux du Duc de Tarente. Auec cette joye, elle reprit en moins de rien ses forces; et restablit sa santé en autant de iours, qu'elle l'auoit perdue, ils demeurèrent pourtant d'accord, qu'elle ne se monstreroit point; de peur que sa beauté ne la décelast : et que cependant on feroittoiisiours entendre qu'elle estoit malade. Durant tout ce temps Erminie fut enfermée dans sa ctiambre : et on luy donnoit tous les iours des leçons, pour représenter le personnage de Zelide. Enfin, comme elle fut bien instruite, et qu'ils approchoient de la coste d'Italie; on la laissa voir aux Principaux de ceux qui estoient sur les Galères : et elle répéta douant eux, ce qu'elle auoit h jouer après sur vn plus célèbre Théâtre. Quoy que Zelide vist toutes choses bien disposée^ , et l'extrême passion que ses conducteurs auoientde faire réussir son dessein ; elle se sentit neantmoins glacer le cœur, quand elle vit la Terre : et elle auoit vne extrême impatienro qu 'Erminie fust entre les mains du Duc , afin de se voir bien-tost loin de-là. Pour ne point exposer cependant la fausse Zelide aux yeux de tant de peuple, qui raltendoit sur le riuage : en la desembarquant, sous prétexte de son indisposition, on la fit mettre dedans vne chaise fermée, dans laquelle elle fut portée jusqu'au Palais. Et sous le niesnie prétexte, on l'auoit conseillée, qu'elle éuitast au commencement d'estre veuë de beaucoup de gens, et de garder le lit; jusqu'à ce qu'elle "feust asseuré son action, et son visage, et qu'elle se tut bien accoustumée à estre Duchesse. Ainsi elle ne se laissa bien voir à personne, qu'au Duc : qui bien qu'il ne trouuast pas en elle, cette grande beauté, qui auoit fait tant de bruit; ne laissa pas d'en estre content; et attribua ce deffaut à sa maladie , et au trauail de la mer, ou mesme à la tromperie de la Renommée. Cependant le Capitaine et sa femme après auoir rcçou de grands presens, prirent congé du Duc, et se mirent en Mer:
. ET DE ZELIDE. 577
s^excusans sur ce qu'ils disoient, qu'ils se vouloient haster^ pour
aller donner à la Rcyne les noauclles de Theureux voyage de la
Duchesse. Zelide estoit demeurée seule dans le vaisseau^ tandis
qu'on la marioit, et que toute la Cour pensoît à la bien receuoir.
Mais quand elle vit le Capitaine et sa femme de retour^ qu'elle vit
bftusser lès voiles, et qu'elle se sentit esloigner de ce funeste riuage
qu^elle auoit tant appréhendé : elle eut vne telle joye^ qu'il ne s'en
fallut gueres, que le plaisir de sortir d'Italie, ne payast toute la
tristesse qu'elle auoit euê^ en abandonnant l'Espagne. Mais que
sert d'échapper dVn malheur à vne personne malheureuse? et
quelle asseurance y a-t'il nulle part^ pour ceux que la Foilune veut
poursuiure? Toute la Terre sans doute est de son empire. Mais la
Mer particulièrement semble estre son domaine. C'est là qu'elle est
le plus à craindre, qu'elle fait ses plus grands miracles^ et ses plus
grandes perfidies. Cependant, comme s*il n'y àuoit plus de malheurs
à craindre , Zelide remercie les Dieux : et estant sur l'Elément le
plus infidelle de tous, dans vn foible vaisseau , et auec des gens de
qui elle ne pouuoit rien attendre, n'ayant plus rien à leur donner;
elle est dans la mesme asseurance , que si elle eust esté en terre,
dans vn Palais, et auec ses Amis. Ils tenoient la route de Sardai-
gne, où le Capitaine auoit fait dessein de mener la jeune Princesse
Zelide, et de la donner en garde à vne sienne sœur; jusqu'à ce
qu'il eût trouué le temps et le moyen de la mettre au pouuoir
d'Alcidalis : et en cette route auoient cheminé trois iours entiers
auec vn vent fauorable ; quand sur le soir deux heures deuant que
le Soleil se couchast, celuy qui faisoit le guet au haut du mast,
cria qu'il voyoit trois voiles en Mer.
Il n'y a point de lieu, où on viue auec tant de deffiance que sur cet Elément. L*eau, la terre, l'air, et le feu sont ennemis de ceux qui nauigent. Mais les hommes, le sont encore dauantage : et entre tant de dangers , il n'y a rien qu'vn vaisseau craigne tant , que la rencontre d'vn autre. Cela resueilla tout le monde. Le Capitaine, et les matelots accourus sur le tillac , portèrent la veuë du costé que l'on disoit que paroissoient les voiles : et au bout de quelque temps, ils en, virent lés pointes qui sembloient estre à six lieues deux. Au bout d'vne heure ils les virent plus distinctement : et connui^ent que c'estoit trois voiles bastardes, qui tâchoient à leur gagner le vent. Ceux de nostre vaisseau n'auoient pour lors que deux voiles tendues; pource qu'ils auoient vn peu trop de vent; mais à l'instant elles furent toutes déployées : et on n'entendit plus à autre chose qu a Taire toute la diligence possible.
678 HISTOIRE D'ALGIDALIS
La nuit vint cependant^ qui bien qu'elle fust fort noire^ et h Mer fort grosse» on n'abbatit pas' vne'des voHes. H soufflait alonm vent qui portoit le vaisseau d'vne vitesse Incroyable. De sorte qA faisoh plus de dix milles par heure. Hais te malheur esloit; qn^ œnx qu'ils fùyoient , auoient le mesme auantage. Hs passèrent toute cette nuit auec beaucoup de crainte et de soin , pour faatdè' dangers qui les entouroîenl. Mais le matin estant venu^ ils virent, après que l'air se fut éclaircy, que cent qui esloient derrière eux le soir, estoient alors à cosié, esloigne^ d'eux seulement es doqm six milles. Alors, et saluant le chemin qu'ils auoient gagné sureiix durant la nuit; ils jugèrent que deuant la moitié du iour, ikm^ poient h la portée du canon. Dés-16rs r^stoniiement aaisit tous cw qui estoient dans le vaisseau. Les ptus.tiiiiides se mirent aux fdsflt aux larmes. Les plus résolus prirent les armes.. Et les phn sligei^ jugèrent, qoe l'vn et Tautife, seroit également inutile. Quoy qoft h Capitaine oust assez d^experience, pour juger qu'il ne se poodoît défendre : néanmoins le regrcft de perdre tant de biens^ et de vèir que la Fortune luy alioit arradber des manis ce qu'elle venoif de kiy donner^ le mettoit au désespoir; et le fit. résoudre dr mourir, plnstostqne de se rendre. Parmytelte alarme et ceM»' confusion de tous, Zeii<le seule n'estoît point estonnée :et tandi» que les antres craignaient pour leurs biens, leur vie, et leur liberté, elle à qui toutes ces choâes estoient iiidifferentes; songeoit à ga^ der ce qu'elle estimoit plus que tout cela. Après auoir regardé d*vn esprit ferme et arrcsté le péril où elle estoit, et les remèdes qui! pouuoit y auoir; elle s'enferma dans sa chambre avec la femme du Capitaine. La première chose qu'elle fit , ce fut de prendre d'entre ses mains, le coffre on estoient ses bagues et pierreries : et le jetta dans la mer, srachant que s'il estoit trouué , il la feroit infailliblement connoistrc. Après cela, elle la pria de luy couper les cheueux : et en suite, ayant les larmes aux yeux , de voir ce que la Fortune la contraignoit de faire; elle fit qu'elle luy apporta vn des habillemenB de son mary, dont elle se vestit. Cependant les trois vaisseaux, qu'ils auoient connus estre de la coste d'Afrique, s approchoicnt d'eux auec vue merueilleuse vitesse : et estant à la portée du canon, ils déchargèrent vne de leurs pièces, pour voir si ceux de no^re vaisseau baisseroient leurs voiles. Mais ayant veu, qu'ils n'en faisoient rien, et jugé à leur contenance, qu'ils pretcndoient se défendre ; ils s'en approchèrent dauantage ; et comme ils en furent à deux cens pas, ils mirent le feu en mesmc temps à toutes leurs pièces. Les nostres en mesme instant firent le mesme:
ET DE ZELIDE. 07»
mais auec vn bieu différent succès. Car n^ayant fait aucun dommage aux Ennemis ; leurs mast auec deux de leurs voiles fureiit mis en pièces; le vaisseau percé en plusieurs endroits; et beaucoup de leurs soldats emportez. A ce bruit Zelide sortit de sa chambre^ ^t ayapt pris la première arme qu*elle trouua : elle se mit auec le» plus résolus, où il y auoit le plus grand danger; croyant de cette sorte 9 oq qu^elle mourroit plustost, ou qu'elle se déguiseroit mieux. Le combat estoit si inégal, qu'il ne pouuoit pas durer longtejcnp9u. Quelque résistance que fissent les nostres, ils ne purent empescher, que les Corsaires n'entrassent dans leur vaisseau : qù après auoir tué dix ou douze des plus animez , et entre autres le Capitaine; tous les autres mirent les armes bas, et demandèrent la vie. Le Capitaine de ces vaisseaux estoit du Royaume de Barcha, partie d'Afrique, qui confine d'vn costé auec l'Egypte, et de Pautre auec la Nubie. Ces peuples extréme^ment saunages, ne sçauent ce que c'est que de commerce : et n'ont point d'autres moyens de communiquer auec les Estrangers , que de les vaincre, et d'emmener tout ensemble les marchandises, et les marchans. Ce que nous appelloDS voler, ils disent que c'est gagner sur les Ennemis ; et appellent estre vaillant ce que nous appelions estre Corsaire. Tout ce qu'ils peuuent auoir au prix de leur sang, ils auroient honte de Tauoir autrement : «et prendre vne chose par force, et auec péril ; est la plus honneste sorte d'acquérir entr'eux. Celuy-cy estant des plus nobles, et des plus puissans de sa nation; estoit dés long-temps îa terreur des costes de Grèce, et d'Italie , habile , et vaillant extrêmement, pitoyable, et humain plus que son pays et son mestier ne le pennettoieot, bon et généreux , sans sçauoir ce que c'estoit de bonté et de générosité. Comme aux lieux les plus froids du Sept^itrion, il se trouue quelques veines d'or, aussi fin que celuy des Indes» quoy que non pas en si grande quantité : ainsi en toutes sortes de climats, la Nature se plaist quelquesfois à produire des naturels riches, qu'elle instruit et dresse elle-mesme, et à qui elle donne sans estude toutes les lumières nécessaires. Comme Orcant, c'estoit le nom du Corsaire, regardoit ses captifs, et le butin qu^il auoit fait : la beauté et la majesté qui brilloient dans le visage de Zelide, luy donnèrent dans les yeux : et luy ayant demandé qui elle estoit, elledist, qu'elle estoit Espagnol de nation, et se nommoit Zelidan neueu du Capitaine du vaisseau , qu'il venoit de prendre ; qu'elle auoit regret de n'auoir pu le suiure; et qu'elle restimoit heureux, d'auoir perdu la vie, plustost que la liberté. Elle dist cela auec vne mine c|ui n'estoit point de captiue, ^ns larmes, sans
fi80 FÏISTOIHE D'ALÇIDALIS
prières, sans soumission , commcs les autres. Mais malgré qu'ello en eust, son visage et sa grâce prioient pour elle ; et sa conslancc et son courage la reconimandoient assez. Ainsi Orcant estima son orgueil , et ce qui eust attiré en vn autre la cholere , fit naistre en luy l'admiration. II l'exhorta à aiioir bon courage : Que la seniitude où il estoit tombe seroit si douce, qu'il y auoit beaucoup dé libertez qui ne l'estoicnt pas dauanlage : Qu'il pouuoit espérer, qu'elle ne dureroit gueres, puisqu^il auoit vn Maistrc, qui ne tenoit pour serfs que ceux qui meritoirnt de Testre : Que pour luy il ne co«roit point la mer comme maichand ; qu'il y cherchoit plustost de la gloire, que du profit; et qu'il prenoit plus de plaisir à faire des libres, que des esclaues : Que pour sa part du butin, ilnevouloit que Zelîdan ; qu'il laissoil le reste de laproye à ses soldats: Qu'il seroit en luy de se rachepter quand il voudroit; qu'vne seufc bonne action suffisoit pour cela; et que si le reste de sa personne respondoità ce qui se voyoit en son visage, il croyoit qu'il seroit bien plus long-temps son amy, que sou captif. Zelide qui n'altendoit r|en de semblable d'vn Barbare, et d'vn Corsaire, fut estonnéc tout ensemble, et réjouie, de ce discours; et jugea sa captiuité beaucoup plus supportable^ Cependant, après auoir csuité aoectant de peine d'estre femme d'vn Prince qui Taymoit; la voila esclaue d^■n Corsaire : et elle jugeoit toutes fois cet accident beaucoup moins fascheux, que l'autre, pource (ju'il pouuoit auoir plus de remède. Il n'y auoit de bonheur pour elle, que d'estre à Alcidalis; ny de malheur que dVstre à vn autre. Hors cela, elle ne connoissoit ny bien ny mal dans le inonde ; et toutes choses luy estoient indifférentes, Ainsi elle qui meritoit de commander à toute la Terre, se rosolul de seruir : et ce cœur qui estoit si grand et si haut, que les Cieiix ne festoient pas dauantage, se soumit à la plus basse de toutes b infortunes; auec plus de patience, que ne faisoient les matelots qui auoient esté pris auec elle. Mais il estoit impossible, (jue Zelide scruist long-temps. Ce desordre et cette violence ne pouuoient pas durer dans la nature. Il eust esté plus aisé de soumettre la SpluT.» du feu à celle des Klemens : et il estoit impossible , que les diuine> qualitez qui estoient en elle, ne fussent pas bien-tost connues et admirées. Outre que le Ciel luy auoit donné en perfection tout»^ les beautez, et les charmes du corps, et de Tesprit, et toutes If s grâces qui font naistre l'amour, et le respect : elle estoit née sous vue si forte constellation d'empire et de commandement; qu'elle' se fust faite obeïr par les plus saunages animaux; et qu'elle gagnoit (l'abord l'aulhorité sur les âmes raisonuables. De sorlo qnc' Zrlidan.
ET DE ZELIDE. 681'
car il nous faut arcoiistumer de l'appeler ainsi^ deiiint bieiHost maistre dô soo maîstre. Les esclaues, les matelots^ elles soldats, l^aymoient également, et Thonnoroieiit eomine leur Capitaine : et il commandoit absolument dans le vaisseau où Ton l'emmenoit priaonnier. Gonnoissant la passion qu'Orcant auoit pour luy, il jugea combien aysément cette amitié se changeroit en amour , s'il v(»noit à le reconnoistre ; et qu'en ce cas-là , son affection, qui autrement luy pouuoit estre de quelque secours, seroit vne cause méuilaMe de sa perte. H songea donc, auec plus de soin que jamais, h cacher ee qu'il estoit : et pour le pouvoir mieux faire; il résolut d'affermir son courage contre toutes sortes de dangers, et de s'accoustumer à toutes les choses, dont ce sexe semble n'cstre pas capable.
Ils passèrent le reste de cet Esté, sans prendre terre, (|u vne fois ou deux, pour.se raffraichir d'eau ; changeant souuent de route et dé dessein, suiuant les vent^ qui souffloient, et le chemin qu*ils jugeoientque deuoient tenir les vaisseaux. Durant tout c(! temps, Zelidftn se signala en toutes les occasions (|ui s'offrirent. On ne prit point de vaisseaux, où il n'entrast le premier en i>ourpoint, et sans annes. Car il n^auoit pas encore la foice d'en porter. Il se jetloit où le péril estoit plus apparent : et les plus téméraires demeuroieut tousîours beaucoup derrière luy. Il n'y a point de caractères, (*()mme ceux de la bonne Fortune, ni de bouclier (|ui couuie si bien (|ue li* sien. Ceux qu'elle garde; peuuent aller niids au milieu des i'spé(*s: et pour ceux à qui elle en veut, il n'y a point d'armes à lVspn»ime, dont elle ne trouue le deflkut. Ainsi, il se rtiK'ontra en |xui lU temps en beaucoup de combats, dont il rem|X)rta toute la ^Uyivo : et l'esperauce qu'Orcant auoit conçeuë de luy, deuiut vne opinion confirmée, et vne estime solidement establie. Il conanenva à l'honorer autant qu'il Ten auoif asseuré : et l'iiyuer estant \enu. et ayant pris port à la première ville maiilime de Banha; ils y laissèrent leurs vaisseaux. Il y donna solennellement la iil)«i1é à Zelidan ; et luy confiroia de nouueau son amitié, il U' mena aussi à la Cour auec luy : disant qu'il vouloit faire voir au Koy sa conqu<>t«\. et le plus riche butin qu'en toutes ses courses de mer, la l'oituhe luy eut iamais donné.
Il a esté nécessaire de ne parler pas si-lost d"Al<idalis; el Av le laisser aussi long-temps que nousauons fait. Car sa pix^aiere douleur ne pouuoit pas se desc^rire : et à (^e ( omuKtncement, il estoit impossible de représenter tant de soupirs^ tant de lai'incs, tant de cris, de rages et de furies. Ayant veu la Keyiie de letuur sans /<•lid^;f't ayant esté huit iours sans {/«muoir desroiiurir ^f* «|U*»'IU
De» îilSTOlKK D^\LCIl)ALIS
esioit deueuuê : il passa tout ce temps dans vne tristesse et une
inquiétude mortelle. Mais comme il vint à sçauoir toute Thistoire
de son malheur; qu'il connut que le mal estoit sans remède; qa'il
peosa qu'elle «stoit dans les bras d'vn autre; et que son imagioa-
lion luy eust représenté en cela tout ce qui le pouuoit tourmenter:
alors les laroies cessèrent, et le desespoir le prit ; alors il perdit
toutes sortes de respects et de craintes; il menaça hautement la
Reyne; et témoigna tous les ressentiments, que la dernière des
ofl'enses pouuoit faire naistre, dans le plus grand cœur du monde.
11 délibéra deux iours, s'il deuoit premièrement se venger de h
Reyne, ou aller rauir Zelide d'entie les mains de celuy -qui la le-
noit; ou plustot se deliurer de ses malheurs, par vne mort votefi-
taire. Mais enfin son corps, qui depuis quelque temps ne se noll^
rissoit que de poison; succomba. à tant de maux, et arrestab
violence de son esprit. Vne iiéure le prit, qui dés le premier iour
estant accompagnée de furieuses resueries, donna à tout le moode
beaucoup de crainte : et ceux qui sçauoient la cause de son ma,
ereurent que cette maladie en seroit la fin. 11 se trouua en peu de
iûiirs sans aucune force; et, ce qui estoit le mieux pour luy, sans
aucune connoissance, et sans jugement. Ainsi toutes les pensées,
que tant de différentes passions luy auoient mises dans l'esprit,
furent arrestées : et celuy qui vouloit en vn instant passer la Mer,
et sembloit vouloir courre toute la Terre ; fut arresté quatre mois
dans vn lit. La fièvre, l'amour, et la jalousie, c'est à dire les plus
grands maux du corps et de l'esprit, consumoient également Alci-
dalis : et chacun d'eux estoit en luy en vn tel point, et auee tant de
circonstances; qu'il n'y auoit point d'apparence, que pas vn des
trois pust receuoir de remède. Mais la Nature ne vouloit pas laisser
perdre si tost vn des plus beaux ouurages, qui fust iamais sorty de
ses mains : et elle eut en luy tant de force et de vigueur, que
contre toute sorte d'apparence et de raison, et contre sa volonté
mesme, elle lui redonna la santé. Alors ayant riioins de maux, il
eut beaucoup plus de peines : et ne les pouuant plus souffrir, sans
attendre que ses forces fussent encore bien reuenuës, et sans auoir
communiqué son dessein à personne ; il sortit vne nuit de Sara-
gosse. Et s'estant mis par des chemins détournez dans le Royaume
de Valence : il s'embarqua au premier port qu'il pût trouuer; et
passa en Italie, auec quelque ombre de joye, de songer, qu'il sor-
toit d'entre les mains de ses Ennemis, et qu'il alloit.sur les traces
de Zelide.
]jH finisse Zelide auoit eu la Fortune plus fauorabU» (|ue l'autn'.
El^ DE ZLLIUE. G8.T
et ses desseins auoient beaucoup mieux réussi. Eltc aiioit, comme ncnis auonsdit^ Tue beauté médiocre, et cette sorte d'esprit qu'il faut auoir, pour estre fme et adroite. Voyant combien l'entreprise qu'elle auoît faite estoit dangereuse : elle taschoitfpar toutes sortes de moyens à gagner place dans le cœur de son mary^ et s*y fortifier contre les accidens qui luy pourroient arriuer. il estoit dans cet ftge, où les approches de la vieillesse commencent à donner aux hommes des deffiances d'eux-mesmes ; et on les plus sages ne doîuent plus es|>erer d'estre aynioz des femmes^ si ce n'est de celles^ que le deuoir y oblige. De sorte que la beauté, la conduite et les caresses de la sienne le gagnèrent aysément. Comme les fleurs ne nous sont iamais si agréables^ qu'au commencement du Printemps, ou sur la fin de l'Automne ; les vues pour leur nouueauté, et les autres, pour ce que nous pensons que nous les allons perdre : les plaisirs de Tamour ne nous touchent aussi en nulle saison si sensiblement^ que dans la première jeunesse, ou sur le déclin de nostre âge. C'est vne si grande satisfaction, et \n plaisir si rare à vn vieillard, d'estre aymé; qu'il n'y en a point, qui sur cette opinion ne deuienne jeune, et ne r'allume ses cendres. Mais de la mesme sorte que le Soleil luisant loin de nous, fait les ointoes plus grandes : lors que l'amour éclaire cet âge, dont il est naturellement éloigné, il y fait ;iaistre de grands ombrages. Le Duc ne -se sentit pas pluslost amoureux, qu il deuint jaloux. Cette passion, qui est ailleurs vn effet fortuit de l'Amour, en est vn accident inséparable, en tous les hommes de ce climat, ils ne croyent pas qn'vB grand désir puisse estre sans vne gi*ande crainte : et l'Amour et la jalousie, sont là deux jumeaux, qui naissent toujours ensentie. Soit donc, que l'excès de son affection fist cet effet, ou l'air du pays, ou l'humeur soupçonneuse que les années apportent ; ou qu'il eust sçeu quelque chose de la passion d^Alcidalis : sa deffiance vint à vn tel point, qu'il n'estoit en seureté, que lors que la Duchesse estoit en su présence. Et encore en cet estât il souffroit auec impatience, que d*autres yeux que les siens la regardassent. Elle, qui par Mie autre raison ne craignoit rien tant que d'estre vcuë, s'accorda aisément à son humeur : et feignant de luy vouloir complaire, elle luy dist, qu'elle aymoit également tous les effets de sa passion; que la crainte où il estoit pour elle, luy estoit Agréable, puis que ce luy estoit vne preuue de son amour; qu'au reste il songeast par toutes sortes de moyens à s'asscnrer; et qu'il l'eust éj^rd à rien, qu'à se mettre en repos. Pour elle, qu'elle «eroît tousîourR assez rontenle^ pounieu qu'il le fiist : el puisque
Ml HISTOIRE D'ALÇIDALIS
luy seul luy tenoit lieu de toutes choses^ elle eroyoit les auoir toutes quand elle Tauoit. Il receut ces offres auec beaucoup <k joye : et vsa de la liberté qu'elle luy donnoit^ en luy ostant toute la sienno. De sorte que luy retranchaot tous les iours quelque chose d\n grand Palais qu'elle tenoit, et d'vn nombre infiny de ses gens qui la seruoient : elle se vit r'enfermée dans vne chambre, quelques cabinets, et vne galerie ; et réduite à ne voir plus, que cinq ou sii femmes qui luy estoient nécessaires. Comme le Duc luy donnoit des prèuues de sa jalousie; il luy en rendoit aussi de son amour: et se satisfaisant, il sWforçoit {lareillement (Je la contenter. Il n'y auoit rien dans l'Europe, ni dans les Indes, qu'il ne luy fist venir. La Terre ni la Mer ne produisoient rien de rare, qui ne fut pour elle. Tout ce qu'il y a de précieux dans le Monde, les plus lîches ouurages de la Nature, les plus accomplis cbef-d'œuures de l'art, paroient ses cabinets. Elle auoit enfin la plus belle prison qui se puisse imaginer; si l'on peut dire qu'il y en ait quelque belle : et elle voyoit tout ce qu'elle pouuoit désirer, si'" ce n'estoit des lK)mmes. Mais comme la plus agréable solitude.a tousiours quelque chose de mélancolique, il vouhit aussi remédier à cela. Il fit chercher p^U'tout, auec beaucoup de soin et de despenee des esclaues, les plus forts, les mieux faits, et les plus beaux qui se rencontrassent Et en ayant amassé vn grand nombre, il les fit instruire auec beaucoup de diligence, et par les meilleurs Maistres d'Italie, dans tous les exercices où les plus nobles ont accoustiimé d'exceller. Ceux-ci estoient appelez les esclaues de la Duchesse, et estoient tous vestus richement, niesme de ses couleurs. Us n'auoient autre marque de seruitude, qu'vn cercle d'or à Tentour du col, d^où pendoit vne chaisne de niesme, auec vne médaille des armes de leur Maistresse. Trois fois la semaine, on les faisoit entrer dans vne cour sablée, et fort spacieuse, qui respondoit sous les fenestres de sa galerie : et là ils s'excrçoient, les vns à la lutte, les autres à la course, d'autres à piquer des clieuaux. Quelques fois ils faisoient des courses de bagues, ou des combats de barrière; et se separans en deux troupes, entreprenoient des tournois. Le Duc auoit inuenté cecy à deux tins, l'vne de diuertirla Duchesse, qu'il aymoit extrénienient; et l'autre de luy faire mespriser toufi les hommes, eu luy faisant voir en des esclaues, c'est à dire dans les plus viles personnes d'entr'eux, les mesmes qualitez qui se trouuent en ceux qui sont les mieux -nez, et qui rendent les plus nobles recommandables.
Alcidalis en arriuant en Italie apprit d'abord tout cela : et ayant r^'stié (juclqurs ionrs sur ce qull îuiojt à faire; il jugea qu'il n'}
IT bE ZKLihK. ns,%
luojt point de qualité qui luy conuint si l>ion que orllo liVsi'Iauo \\o
Zelide ; et que la grandeur de sa ForUmo, ayant os(<' onuso di^ tous
les malheurs où il estoit tonihé^ il n'y |H>uuoit mieux riMurtlior,
qu'en se mettant dans la plus basse condition do toutou. Il «imu-
muniqua son dessein h celuy qui Tanoit tousiours aoroni|>n|{ni^ :
qui se déguisant en Marchand fut trouuor (vux ({ui i^oiniornoiiMit
cette troupe de gens : qui voyans en AIridalis toutes \oa quallli'y.
qu'ils cherchoîent, mirent bien-tost à pris vue» personne (|ui n'i»u
auoit point; et auec peu d'argent aeiicpterml |H)ur rsrlaui* lo 111k
d'vn Roy, et l'homme le plus accomply de la U*riv. D'alninl il fut
escolier de ceux^ dont il pouuoit e^trc h^ Maistn*; «1 .sn liiÎHHn
montrer, ce qu'il sçauoit beaucoup mieux qu'eaux , uy i\\w \m'~
sonne. Ainsi feignant d'apprendre tous les iours r|ncl(|ni» v\um*
des exercices qu'on lui enseignoit : il y fit vn ti*I progn*/. vu |h>u
de temps^ qu'il fut admiré de tout le monde ; et rpin les MniHtrpm
s'estonnoîent de luy auoir montré, l>i!aucou|) di; rlM»Hf'M (|u*ih un
sçauoient point. Soit qu'il falust piquer, lutt<T, ou shuIit; il irioii-
troit en tout tant d'adresse, de forre et de di.s[K>Hitioii, t\iw ei'lii
alloit jusqu'au prodige. Il sembloit, que naturfllrm^nt h"; rlii'iiiMii
luy obeîssoient; et que sansaucim monuem^^nt il leur fit rntciidt-e
sa volonté. Si quelques-vns le d^ffioi'-nt h la liiti'? on h hi miir^n :
il jcttoit si aisément les vus par t/:rre, et d^-imncoif U'Wi'uu'ui h'«;
autres, qu'il paroissoit, qu'il estr/ji né piur ^-nfre U'ur MMi*;W" ; *»f
qu'ils ne deuoient iamais estr" qu'a vs i>'nfh, ou be;Mi' oiip lU'i-
riere luy. Quand il co»jroît a pi^rd, Ur-, rh/fi;»»/ #*.toi"iit i^jn:; i$iti$in^,
qu'iï n'estoit : et quanti il ^/oîi d's^u^, \h 'st/,i«frif ^li^ vKt««s mit,
les oyseaux. Enfin, on uf; py.y^^rA p!ij=: d" prix qui w tu* jf/<»»r
Aicidalis : et il n'y iioî; pl^^ ruoyfrrt fU-. f;»ir'? vr»'- p;iMi'' t'intU-,
quand il en esti-zit. h.\ :/>-v>it %/ ^^r-,; rj „/, //,ï.v- <» lu^nn- d»
cette sorte, il ne îa!rv,r: p^s 'U: '*^>yr':. ^'f/<■od;#r»> \turihi «'inhi.
les louanges qu'or; i-v O'.r.r.^-. ,; .^r,*/// ^*<;r>"/'#p /k f/^of#. tit
Iny-mesme de dts^ir^r *rié:r- ^r^^ F,-/.;i::/s ^..*f A tiituni* it:i:f \t.
cœur moins ^rkrA, ':■.♦=: ^^.rj -:';■ -> --Vr'.f* *'f^fff *yî.v\** iht
Rots. Mais c^U e-tM- r.t^'*^-«^ .'^ ç/.n.* v,r, 'î- ^T/^r, '/nv/ '|*i A U-^
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«86 IIISTOIKI': IJ'ALCIDALIS
soit, et que taisoient les autres^ ne l'en pouuoient diueitir. A quels auetiglements les hommes sont-ils sujets? le plus fidelle de tous les amans idolastre vne beauté, qu'il n*a iamais veuê. 11 soupire deuant Me, il luy enuoye son cœur par -ses regards : et ayant vne maistresse^ qu'il aymecent fois plus que luy-mesnie^ il s'est vendu volontairement à vne autre. Alcidalis, qui eust esté remarquable parmy les Princes les plus accomplis du monde, le fut aisém^t imrmy des £sclaues. Dés le premier iour qu'il y cntra^ sa beauté et. sa grâce attirèrent les yeux de la Duchesse, Bien-tost après il gagna son estime et son admiration : et l'ayant considéré dauantage, il luy sembla voir en la fierté de son port quelque chose d'extrao^ dinaire, et qui n'estoit pas de la condition où il se trouuoit. £lle prit garde à l'attention auec laquelle il la regardoit tousiours. Elle remarqua ses soupirs^ lapasleur et la tristesse de son visage: et comme dans les louanges et l'applaudissement qu'il receuoit de tous costez, rien ne ]e pouuoit resioûir. Tout cela luy donna premièrement de la curiosité^ de la pitié en suite, et enfin de l'amour, le vous ay tousiours ouy dire, Mademoiselle, qu'elle ne fut point touchée de cette dernière passion; et qu'elle eut seulement la curiosité de sçauoir qui pouuoit ëstre vne personne , qui dans vue si basse fortune montroit de si hautes qualitez. Mais vous me permettrez de ne me pas arresler à ce que vous en dites. le vous en ay oiiy quelquefois excuser de moins excusables qu'elle : et ie sçay que vosire scrupule peut aller jusqu'à craindre de scandaliser vne personne qui ne fut iamais. Que si vous considérez, que le Duc estoit vieux et jaloux, la Duchesse ieune et enfermée, et ce Prince le plus beau et le plus aymable du Monde : vous trouuerez, que ce n'est pas un soupçon fort téméraire, de croire qu'elle en fust amoureuse.
Enfin, vn soir, comme ce bel Esclaue sortoit auec les autres du Palais du Duc, dans vn passage où il y auoit peu de lumière; il se sentit tiré par vne femme qu'il ne connoissoit pas : et s'estant séparé vil peu des autres, sans attendre qu'il luy parlast, elle luy dist : Glariant^ car c'estoit ainsi qu'il se faisoit appeller, si vous estes aussi braue que vous le paroissez, trouuez vous demain seul à lu seconde veille de la nuit, au pied de la Tour des Grecs. Estant là, si vous vous seruez de l'occasion qui se présentera, vous serez plus heureux, que vous n'auez iamais espéré de l'estre. Elle dist cela à la haste : et s'en alla sans attendre de response. On n'a iamais peu sçauoir comment la Duchesse estant si bien gardée, et veillée de tant de personnes, put trouuer moyen de faire dire cela à Alci-
ET DE ZEUDE. fî87
latis. Vous-mesme, Mademoiselle, ne m'ea aues pu rendre raison : 3i il me sondent qu'icy. Madame vostre mere^ qui n« pert iamais l'occasion de dire vne jolie chose^ vous loua d'auoir manqué d'îniiention en cet endroit de l'histoire. 'A la vérité il est très-remar- ({uaMp^ que n'en ayant point manqué pour sanuer Alcidalîs de tant d'aceidens^ pour conseruer Zelide très- pure entre les; mains des Pyrates^ et pour les remettre tous deux après tant d'erreurs, dans leur Royaume : vostre imagination se soit seulement trouuée courte en cette occasion; et que vous n'ayez sçeu trouuer le EDoyen^ de faire porter vne parole à vn homme.
Depuis le malheur d'Alcidalis il n^auoit encore veu luire aucun rayon de joye^ qu^en ce moment. Il creut d'abord que ce message venoit de Zelide : et ayant les larmes aux yeux^ il remercia le Ciel^ de ce qu'il sembloit commencer à auoir pitié de.luy. Toutesfois, soit que les âmes des grands hommes voyent quelque chose dans les ténèbres de l'auenir; on que les malheureux, n'osent se fier aux promesses de l'espérance^ dont ils ont esté tant de fois abusez : il n'osoit s'asseurer de son bonheur; et commençant à espérer, H commença à craindre dauantage. En cet endroit. Mademoiselle, vn plus éloquent escriuain que moy, ne manqueroit pas de dire, que tontes les heures luy durèrent des iours, que les iours luy sem- Moient des années, et que son amoureuse impatience luy fit conter tous les momens, accuser la lenteur du temps et du Soleil, et prendre tout le Ciel à partie. Mais sauF dire tout cela, on imaginera aysément l'inquiétude d'Alcidalis, par les causes qu'il en aucHt. Le iour, ou plustot la nuit de l'assignation, qu'on luy auoit donnée, vint à la fin : et deuant qu'elle eust bien épaissi les ombres, il estoit desia au pied de la Tour. C'estoit.vn vieux bastiment que Ton croyoit àuoir esté fait par les Grecs, et qui estoit attaché tu Palais. Tl estoit battu au pied des ondes de la mer, dans laquelle il entroit quelque cinquante pas. Le Prince qui auoit pourueu à toutes les choses nécessaires pour cela , s*y rendit dans vne barque de pescheur, laquelle il lia à quelques anneaux, qui estoient attachez dans le mur. Et là attendit le succez que la fortune voudroit donner à cette auenture dans les- ténèbres, et le silence de la nuit, qui n'estoit interrompu que du bruit de la mer. Il de^ meuravne heure, sans que rien parût, agité cependant diuersement d'espérance et de crainte; qui estant deux passions contraires^,. ne laissent pas de se trouuer souuent ensemble. Il se forma toutes les imaginations, que quelque autre peut penser; mais que ni vous ni nioy> Mademoiselle, qui n'auons iamais aymé, ne scaurions dire.
m» lilSTOllŒ D'ALCIDALIS
Il s'estoit éleué vn vent de terre qui enfloit les vagues si haotes, quà peine la corde qui tenoit ta barque y pouuoit résister; et qo! n'attendoit que l'heure de se voir détaché. Enfin comme il corn- .niençpit à désespérer de son bonheur; et qu'il estoit dans des prisées plus noires et plus espouuanlables, que la nuit et la mer qâ : Tentouroient : vn bruit qu'il entendit au haut de la Tour^ luy re- . donna Tesperance^ qu'il auoit perdue. Il luy sembla oûir quelques ^paroles^ qu'il ne put pas bien entendre : ausquelles ayant res|ionAr par vn bruit qu'il fit de son costé; il oiiit bien-tost après tomber quelque chose dans la mer. Et ayant regardé auec plus d^attention, il apperçeùt ie ne sçay quoy de blanc qui paroissoit sur Peau : et s'en estant approché, et Tayant tiré à soy; il reconnût, que c'eitoit vne échelle de corde, qui descendoit de la tour, au bout de .laquelle on auoit attaché du liège, et du linge, afln qu'elle se pât voir. Alors Alcidalis se laissa tromper à Papparence de sa honoe forlune : et il creut qu'elle luy vouloit rendre quelque chose de Zelide. Aussi-tost, sans considérer les dangers où il se jettoit;et que dans les ténèbres, et malgré les vents qui soufloient horriblement, il entreprenoit par vn chemin si périlleux de monter à vne hauteur extrême, sans sçauoir où il alloit, de qui, ni comment il seroit receu : il monta sur l'échelle; et commença à cheminer aiiec plus de légèreté et de joye qu'il n'eusl fait par le plus riche | escalier du monde. Après auoir monté plus de cent échelons, il se | trouiia à vne feiiestre; où il apperceut vne personne qui luy tendit j la main, et qui sans luy dire mot, le conduisit par plusieurs détours ! et passages : au bout desquels, il se trouva dans vn cabinet éclairé de trois lampes d'or, le plus richement paré qu^il eut veu de sa vie; et qui passoit toutes les richesses et les ornemens du Palais de son père. A la lueur de la lampe, il vit que c'estoit vne femme qui l'auoit conduit; et qui luy ayant dit qu'il se reposast, et qu'il altendist, sortit en mesme temps, et l'enferma. Il luy sembla, que c'estoit la mesme, qui luy auoit dit le iour d'auparauant, qu'il se trouuast au pied de la Tour des Grecs. Alors, considérant toutes les choses qui s'esloient passées, et celles qu'il voyoit ; il se confirma dauantage dans Popinion qu'il auoit, qu'il estoit appelle de Zrlide: et au milieu de tant de périls, qu'il se pouuoit imaginer, par vn secret pressentiment de son mal, il ne craignoit rien tant, que de ne la point voir. le ne puis dire les diuerses pensées qu'il eut, les impatiences, les desiri^et les craintes, les def'fiances, les soupçons, les sursauts, les alarmes, et mille différentes passions, dont il estoit agité en mesme temps. Tout cela ne se peut représenter sur le
£T IC ZKLlDbl. <M>
pii|Mer : et il n\ a qae Tesprit humaiii qui s«ùt cu|ial>lo ilc votto csonfusion.
. n fîit vne heure aiosi dans le plus priifoiul siloiu-o du nunulo.
sans entendre aucun bruit de nulle part ; mais s\mi iuin^iimut A
chaque moment auec des agitations estran^rs. Kiilin il lu> mmuI»Iii
oQir despas, et le bruit d vne clef : auquel ayant tiiurm^ la \vM\\ il
vit courir vne autre porte que celle psir où il t^stoit venu, qui \ynU\\\
couuerte' d\ne tapisserie; et entrer en ce litMi lu iiicHiiMt inmnoiiihi
quiVy auoit conduit, qui s'estant appr(H*liêe de luy aiiee vu vi«iMHn
liant, lui dist : Vous me pardonnerez. hien-tdHr. r.lnriaiil. de voiu
auoir fait attendre, et connoistrcz, que riioniietir qm^ voim itlliw
receuoir^ meritoit biend'estre attendu. Alors l(^ l*ntii-e ravaiit le
merdée, et priée de luy dire quel estoit cet. Iinniif Mil' tlmil rllu ln^
parloit; après s'estre arrestée et aiioir pciiMi qiiplqim liiin|in, iilln
luy dist:Clariant, si on ne croyoit eoniioistre. hiiIIIrhiimiiiiiI In Imimi«
et la grandeur de vostre ame, par re qm^ l'on ii \r\\ fin vimm , mm
ne vous'declareroit pas vostro Ikuuu; frirtiinn foui fi «oMp, ri mi
vous donneroit du temps pour vous y HCj'jtinUitwr, t\ voir i nfuMM-
vous la 'pourriez porter. IVlais il r:st a t.rtftn*, il<' von*.. qiM ^'hi'i fn-
vous estonnerez pas de vostre UhiIkjm', qif<l qn il |iin >: f.iM:.i.i
que vos pensées ne sont pas inoiiM h;fijt«", i \. nu. ni:'. (ii«ih<li:.t qur-
vos actions. Sçachez doue, quo von^v t'^^U:-, iJ.im.: I' mltiwi lU:
Zelide; et que dans vn moment \oii*. v-m/ d.inr, ..d i liiiiiilii<; lu
Duchesse a remarqué tout^r<> le*, quifiiii/ qui v/ii-- nmUni «...o
aiable : et voyant qu'il n'y a mn efi v/ii?, 'Jr hii.-. q«i' v#/. in. Im
tune, elle en vent auoir y^in <îMf-»i«-.Miii-. <* ïa ttmïn: nntWi.u^u .
et pour cela elle vous \hu*. ^'^nuorhi-. .'/v/ tU^ %t,..\it: ti,.\r h
vous bien seniir de <:^tî^ (yjji>.j/u : '^ i/*'/oUi./. iji 'ii*ij.i.^ .iiji.ijé
de discrétion et de fxiad\-rt*:. q'^e vo.j... a *-/ t^.,! .i..i j-i ^n n j ij .•
dresseetde valeur. Ayaixt C;*. «>î>,- «'*.' .v^i-.i j,.. .1 .i*» **i» j-iijh:
parcùelle est^t errj«5*: : (î'v^ «;-*'■ •' ?f.':f-c 'jv»** i.: * »..ij<iïi.« «i' »:•»
Maistresse.
Que la foîbkrV^e «it ii*>h îiaj»-£ <:^' <:V.laf:/,< /.li.ij.fli. ijui J.i
mort, et tout oe qui. y a a»: v»^" i-vihi;:* . i« c^v- |.ii 1 |..Hiii.iiii. 1 . qui malgré le v*5ir. it uur .. *'* i<i "«*■-» , '"'^* '^* h;:i^. ■ * • lu l'iii-- «J» corde, estoh mou;*: >. |ifc>eiu*rii* «u ii*xj" o. lu «-'.•w * ' m'»' • "•■• entrepris en pien. lou* . ot (-«rhutin .>*:a. i.. 1ji«'.i.« ...•. •I'j.Ji» imains et k- i#ou^Oi? oi îj'i'. vti:iiii>.*: •;»■ m :.• -.. -vo ii .• ^j «jj «iii .,
d'ennexsési es: a*:!;- e: \!aix?. Ui. y^:ui . . i ui^i^j-.' ■ •'• J- • "'■ pery>cr^ qu'L ayiu*-. •?■. oou 1 s*,*»» q-' > * '» •-.-'i-*