MA.DEM01SELLE
ay leu à toutes les heures du iour la Lettre que vous m^auez ite à minuit : et quoy que ie n'aye pas accoustumé de trouuer agréables les biens que l'on me fait à ces heures-là , i'ay receu y-cy auec plus de contentement que ie ne le puis dire. Apres )ir bien considérée , ic n'ay pas Irouué qu'elle fust d'vne perle endormie : et j'ay confirmé le jugement que j'auois fait de ; autresfois , que ce temps-là est cehiy où vostre esprit ost le 1. V\
plus esueillé , et le plus clair^ et qu'il reprend de nouuelles forces. En cherchant la cause de cela^ ie ne veux pas , Mademoiselle^ soupçonner de vous^ rien de mauuais; ni remarquer que cela est asseï estrange, que Theure des Lutins soit la vostre. Fayme mieux croire, que c'est qu'il ne peut y auoir de nuit dans vostre esprit^ et qu'estant comme il est^ vne source de clarté , les ténèbres qui appesantissent les autres, ne luy peuuent nuire. Lors qu'elles couurent toute autre chose , on le voit briller auec plus d'éclat : et l'ombre de la terre ne peut monter jusques aux Astres, ni jusqu'à luy. Quand j'en parierois auec des termes beaucoup plus magnifiques, ie vous supplie, tres-humblement, de croire, que ie ne dirois pas encore de loy autant de bien que j'en ay receu. Le choix qu'il vous a fait faire (k trois ou quatre paroles , auec lesquelles vostre dernière Lettre m'a semblé plus obligeante que les autres : a produit en moy des cootentemens inesperez, et m'a donné vne joye que ie fais scrupule d'auoir, et dont ie ne deurois estre capable, qu'en vostre présence. Mais voyez, s'il vous plaist, Mademoiselle, jusques où s'estad vostre pouuoir. Au moment que vous eustes escrit que vous souhaitiez la fin de nos malheui*s , les Elbenes partirent , pour y chercher du remède. Le Ciel commença à se débrouiller, et nous fit voir de plus belles apparences que iamais. Puisque cela est ainsi, et que c'est en vous quasi la mesme chose de désirer du bien , et d'en faire: continuez, ie vous supplie tres-humblement, à auoir de bons désirs pour nous. le m'imagine que cela suffira à faire nsdstre quelque heureux effet. Vostre bonne fortune vaincra la malignité de la nostre : et vous pourrez contribuer plus que personne, à cet accommodement, auquel tant de gens trauaillent. Mais, s'il vous plaist, Mademoiselle , que ce soit bien-tost. Car en vérité ie meurs d'enuie de voir les merueilles qui sont à Paris. le ne crois pas que ce soit la Demoiselle , dont vous parlez à Monsieur de Chaude-bonne, qui montre les plus rares; quand le Singe à qui on a appris à jouer de la guiterre sçauroit encor chanter auec cela, le sçay où il y a des choses plus extraordinaires, et où ie pourray voir de plus beaux miracles. l'espere aussi que de mon costé ie vous en feray voir vn merueilleux dans le changement de mon humeur : qui sera, ie vous promets, sinon aussi belle , au moins aussi égale que la vostre. Ne craignez donc point. Mademoiselle, qu'vn chagrin que vous dissipez de si loin, puisse arriuer jusques à vous : et n'ayez point de regret de perdre mes Lettres en me retrouuant moy- mesme. le vous feray auoûer, que ie vaux mieux qu'elles : et vous verrez que ie n'ay pa^ écrit mes meilleures pensées. Enfin , ie vous asseure, que hors vne
DE MONSIEVR DE VOITVRE. 19o
[inde quantité de cheueux blancs qui me sont venus , il n'est point riué en moy de changement qui ne soit en mieux. Encore j'espère le ceux-là tomberont auec les soins qui les ont fait naistre : et ie iuiendray, sans doute , tout autre que ie ne suis , quand ie vous >urray dire moy-mesme, auec quelle passion ie vous honore , et >mbienie suis,
Mademoiselle , Vosire, etc.
A Bruxelles le I5 Octobre 1634.
A LA MESME
LETTRE LXIL
Mademoiselle,
le ne sçay pas qui sont les Abencerrages que vous me préférez. Mais ie m'imagine qu'ils ne sont point nez dans Grenade , non plus que moy. Peut-estre que le seul auantage qu'ils ont sur moy, est d'estre auprès de vous^ et que tout mon crime est d'en estre éloigné. Certes vous auez sujet de croire , que ie suis coupable d'vne grande faute ^ puis-que le Ciel me donne vn si grand chastiment : et ie ne m'estonne pas que vous me condamniez là dessus; ni que TOUS n^entendiez pas les raisons d'vn homme ^ qui se deffend de si loin. Toutes les Demoiselles, tant les Mores, que les Chrestiennes, ont accoustumé d'en vser ainsi. le voudrois seulement, qu'en m'ostant vostre amitié, vous ne voulussiez pas encore me deshonnorer : et que vous ne vous missiez pas en peine de m'accuser, pour vous deffendre. Vous pourriez auec plus de douceur, suiure l'exemple de Madame de Clermont, et de Mademoiselle Paulet : dont la première, sans alléguer aucune cause, rompit d'abord tout commerce auec moy, iugeant qu'aussi bien auec le temps, il en fau- [Iroit tousiours venir là, et l'autre m'a laissé depuis peu honneste- Tient, et sans bruit, et se taisant de pure lassitude, ne parie plus le moy, ni en bien ni en mal. Que si , pourtant. Mademoiselle, DUS auez encore ce reste de iustice dans l'esprit, de croire qu'il aille quelque prétexte pour abandonner ses amis : ie m'estonne que ous n'en auez trouué vn meilleur, que celuy que vous prenez; ous qui inuentez si heureusement , et qui auez tousiours donné rint de vray-semblance à vos Fables. Il me semble, au reste , Made-
moiseilc ^ que vous ne iugez pas assez fauorablement des lettres qœ vous auez veuës de moy^ si vous croyez que Monsieur Mandatait ea les plus belles; le fais vn autre iugement des vostres : et sans ries sçauoir des autres que vous auez escrites, ie iurerois que vous n'a fistes iamais de meilleures. Il faut vne bonté oonune la memej pour en parler de la sorte : et il n'y a que moy qui peut louer la Satyres que l'on fait contre luy. Sans mentir^ vn homme qui souflre si doucement le mal^ mérite que l'on luy fasse du bien : et vont deuez auoir regret de traitter auec tant de rigueur^ vne p^^onne ] qui le souffre auec tant de patience , et qui est si constamment,
Mademoiselle, Vostre , etc»
A LA MESME
LETTRE LXJII. ^
Mademoiselle ,
rauix)is effacé cette lettre après auoir receu la vostre^ si j'a4)0UStois assez de foy à. ce que vous me mandez. Mais ie suis si accoostumé h ne receuoir de vous que du mal , que ie n'en puis plus att^idre autre chose : et la paix mesme m* est suspecte ^ quand vous me la présentez. le voudrois bien qu'il y eust quelque signe de réconciliation entre vous et moy, conmie il y en a entre le Ciel et les hommes, et que vous eussiez vn moyen de m'asseurer autant de vos promesses , que vous me faites craindre vos menaces. le tiens pourtant à bon augure, de ce que Mademoiselle Paulet qui m'auoit abandonné ces iours passez, a recommencé à m'escrire. Il me semble qu'elle est vostre Iris, et que c'est comme vn Arc en Ciel qui paroist après l'orage. Elle ne s'est point montrée lors que le Ciel estoit courroucé contre moy, et qu'il tonnoit et esclairoit. A la vérité, dans vn temps si orageux , il n'y auoit rien qui me pûst secourir : et ie m'estois abandonné moy-mesme. Apres cela. Mademoiselle, vous ponuez iuger, auec quelle joye j'ay ouuert les yeux aux rayons que vous me faites voir parmy tant de ténèbres. Mais j'auoûe que ie ne me puis encore r'asseurer. le sçay que souuent vous vous accommodez, pour auoir le plaisir de rompre encore vne fois. le crains que \e ionr que vous nie montrez, ne soit vn faux iour : et que cette lumioro ne soit que colle d'vn csclair, et que la lueur du coup qui mo
DE MONSIIlVH 1)1:: VOIÏVRt, \\M
frap|)era peut-e$ti*e bien-tost. S'il en est autrement, et si <> est vno vrayepaix que vous me voulez donner : ie la reçois^ ie vous asseure* auec le cœur que vous pourriez désirer , et auec toutes les conditions que vous y sçauriez mettre. Mais, Mademoiselle , ie voudrois bien après cela^ que vous voulussiez reconnoistre mon innocence, et auoûer que vous ne m'auez point soupçonné des crimes , dont vousauez fait semblant de m'accuser. lusqu'à ce que cela soit, et que vous m'ayez bien remis : ie ne puis pas respondre à ce que Ton me demande du Chocolaté; ni parler des Comédies, lorsque ie n'ay que des Tragédies en l'esprit. le n'ay pu pourtant m'empesrlier de rire ^ quand j'ay leu ce que vous dites, que M. de \{***^erl et frappe ainsi que Monseigneur Amadis, Quelque haut que soit montée vostre Eloquence, ie n'en ay pas tant d'estonnement. Car ie Tauois tousiours preueue. le m'estonne bien plus de ce que vous estes deuenuê extrêmement plaisante : et cela me surprend dauantage. Quoy que vous me disiez de Madame de Sainctot : ie ne puis rien appréhender de sa fidélité. Ce sont de grandes recx)mmandationspour son Amant, d*estre beau, ieune , et Gascon. INIais aue(*. tout cela, vous verrez qu'elle sera assez niaise, pour ne me point quitter pour luy. U y a dix ans (1) que ie sçay moy mesmc, comme elle traitte les beaux et les ieunes : et pour Gascx)n , c'est vue qualité que vous ne mettriez point entre celles qui se peuuent faire aimer d'elle, s'il vous souuenoit que ie vous ay conté autrefois, qu'elle m'auoit dit de quelqu'vn, qu'il estoit Gascon, ou Picard, le ne m'estonne point qu'il y ait épri.s en son anagramme. Mais j y trouuo aussi prise : et cela est plus fasclieux. Au pis aller, Mademoiselle , ie puis icy auoir quand ie voudray vue maistresse , Ixîlle, cx)mm(' llnfonte Briane, amoureuse comme Mademoiselle Arlande, et forte et membruë, comme Madame Gradatilée. Tout de Inm, vno ' des plus puissantes filles qui soit dans toutes les dix-Si>pt Prouinces, a enuie de faire amitié auecque moy. Mais Monsieur de Chaudebonne ne me conseille pas de m'y hazai'der. Cependant , ie fais cette lettre trop longue , oii ie pensois ne vous dii-e i|u'un mot : et Mademoiselle d^Attichy ne la trounei-oit gueres galante, puisque j'y parle de tant d'autres personnes que de vous. Mais, Mademoiselle, que vous seriez bonne , si vous me vouliez faire vne jolie h^ttre pour <'lle! Si vous me refusez cette grâce, au moins acc^ordez-moy Pautre
{1} Los preniiorcij l'olatious de Voiture et de madaïuode Sainclol dataienl oi\ ^'îh^ de 102 i.
que ie vous demande; de me faire entendre de quelle sorte ie suis auecque vous^ et si vous auez prolongé les quatre ans quevoos m'auiez donné à viure. Vous en ordonnerez comme il vous plain. Mais sans mentir^ vous deuez estre plus humaine pour moy^ car ie suis infiniment , Vostre, etc.
Ce panure Diable se portera bien, et est tantost guery. le remo^ cie tres-humblement la sage Enchanteresse, qui m'a fait enlaidre ; VAuenture d'Anastarax (1). le ne croy pas qu'il y ait iamais rien eu \ de si horrible, que doit estre son Enfer : et ie m'imagine d'y voir . " Cerbère, les trois Furies, et toutes les couleuures en vne seule p»- i sonne : Mais quel personnage joue la panure mademoiselle Aubry t parmi tous ces damnez ? ^
A LA MESME
LETTRE LXIV
Mademoiselle ,
Ayant de si grandes obligations à Madame de Combalet , i'aurois grande honte de n'auoir point parlé d'elle. Mais dans vne lettre oà ie n'ay rien dît de Madame vostre Mère , il me semble qu'il m'est permis d'y oublier tout le monde. le croy que c'est elle qui a mis les quatre lignes Espagnoles du Roy Chiquito. le ne connois pas asseurément son escriture. Mais ie reconnois Tair dont elle a accoustumé d'escrire : qui est si galant, et qui luy est si particulier, que Fon n'y peut estre trompé , et que personne ne le sçauroit imiter. Pour ce qui est de vous , Mademoiselle , ie vous dis icy tout bas, et d'un stile moins releué que le commencement de cette lettre, et ainsi plus croyable, que toutes celles que ie voy à cette heure, m'estonnent. Elles sont beaucoup meilleures, que celles pour lesquelles ie vous admirois tant autrefois, et que ie croyois les plus belles du monde : et quoy que ie ne sois guère enuieux, j'aurois beaucoup de dépit qu'il y eust vn homme en France, qui sceust
(1) L'Enfer d'AnaslaraXy c'étoit la peine où étoit monsieur de Montausicr par les bizarreries de madame Aubry. (Noie de Tallemant.)
DE MONSfEVR DK VOITVUK. IW
escrire aussi bien ((ue vous, il n a pas plù à Mudouioisi^Io Taulol , me faire l'honneur de m'escrire. ie voy bien que cesgi'andes Irttit^s que ie luy escriuois d'Espagne ^ l'ont lassée. le me coniporay (iwilement de cela : et il me sera bien plus aisé de nfcmposohor d(^ luy escrire trop, que de Taimcr trop. Le seul honnne, dont iv. n ay iamais parlée m'a semblé le seul dont ie ne deuois iamais parler : et qu'il estoit plus nécessaire y de luy donner des prennes de ma discrétion, que de mon affection. Parlant si souuent de tous ceux (|ui sont à l'entour de luy : j'ay creu qu'il jugeroit bien , (pie ce nVstoit pas oubly, que le laisser seul sans luy rien dire, et qu'il ne sçauroit croire de moy que ie puisse oublier vne personne , que ie dois respecter et seruir sur toutes celles du monde, pour tant de differont<;s raisons. Mais ie ne sçay pas pourquoy il dit, que nous aurons Ixfaucoup de disputes sur l'Espagnol : si ce n'est qu'ayant tousioiirs eu Tanantage sur moy en toutes celles que nous auons eues ensembki par le passé , et sçachant quel plaisir c'est que de disputer et de vaincre, il me veuille préparer ce contentement pour mon retour, en m'attaquant sur vn sujet, où ie ne puis auoir que toute sorte d'auantage. le croy, Mademoiselle, que vous me pardonnerez tout ce que j'ay adjousté dans cette lettre : puis que c'est pour des [)ersonnes, que vous n'aimez pas moins que vous-mesme. Permettezmoy, s'il vous plabt, de dire encore à Monsieur votre frère, que ie l'aime autant, que quand ie luy dis adieu : et que ie suis son trèshumble et tres-obeïssant seruiteur. Encore vne fois, Mademois^^lle, je vous baise tres-humblement les mains de l'honneur que vous m'auez fait de m'écrire. le n'ay pas tant eu de joye de me trouuer icy, que d'y trouuer vostre lettre. Mais s'il vous piaist auoir enœn? me fois cette bonté pour moy : j'aimerois mieux qu'elles fussent vn peu moins éloquentes, et qu'elles {usattui plus aimables. Tout (U* bon, vous me faites peur : et quand ie voy vostre esprit si haut, il me semble, qu'il n'est pas possible que j'y pui^^se jamais att'rindrr;, ny que j'y ave plaœ. Parrny tant de MU:s par^^Ur» qu'il y <rn ait quelques-vnes de bonnes! R'asseurez-m.y d*.- utn rraint/î. ijAr,>iiim mentir, j'«ï ay bevjin : et ie rneritip- ^n qu'lqiïf' v-iV- qu^j voii>»a><'/ vn peu soin de moy.
A MONSEIGNEVR LE DVC DE BELLE-GABDE.
LETTRE LXV
MONSEIGNBVB ,
G^est Monsieur de Chaude-bonne ^ qui me fait prendre la hardiesse de vous escrire : et dans l'ennuy dont il me voit accablé, fl m'a voulu donner cette consolation. Il est vray, Monseigneur, qu'entre les plus grands sujets d'affliction que j'ay receus en ce pais , ie mets le desplaisir de ne vous y auoir point trouué. le m'estois préparé à cet exil, sur Tesperance de le passer auprès de vous: et ie croyois que ie trouuerois tousiours la France en quelque part où vous seriez. Mais c'eust esté vn trop grand soulagement pour n homme qui estoit destiné à estre mal-heureux : et la fortune n'a pas accoustumé de faire tant de grâce à ceux qu'elle persécute. Cependant, Monseigneur, ie prens à bon augure, de ce qu'elle nous r'approche du lieu où vous estes : et ie croiray qu'elle se veut réconcilier auec nous, si elle nous rend le bonheur de vostre présence. Car pour dire vray. Monseigneur, ie ne puis penser qu'elle vous ait entièrement abandonné : et c'est assez qu'elle soit femme, pour croire qu'elle ne vous peut haïr, et qu'elle reuiendrabien-tost à vous. Au moins, à son défaut, aurez-vous tousiours cette extrême sagesse, et cette grandeur de courage qui vous ont accompagné par tout, et dont vous auez depuis quelque temps donné de si bonnes prennes, que ie doute si ces années de mal-heurs ne vous ont pas esté plus auantageuses que les autres, le continuërois icy, Monseigneur, bien volontiers ce discours. Mais ie crains de n'vser pas assez discrettement de la liberté que l'on m'a donnée. ***
A MONSEIGNEVR LE CARDINAL DE LA VALEriE.
LETTRK LXVI.
MONSEIGINBVH,
Dites la vérité : combien y a-t-il que vous n'auez sonj^é si les quatre derniers Hures de TEneidc, sont de Virgile ou non, cl si k Phormion est de Terencc? lo ne vous interrogerois pas si librenient,
s vous sçauez , que dans les triomphes , les soldats ont accouslé de railler avec les Empereurs^ et que la joye de la victoire me des libériez, que' sans cela Ton n*oseroit iamais prendre. 3ûez-nous donc franchement, combien il y a que vousn'auez isé à la petite Erminie, aux vers de Catule^ et à ceux de Monsieur ieau. Si est-ce^ Monseigneur y que quand vous auriez oublié tout este^ vous deuez vous souuenir toujours de son Benedicite. Car "Sonne n'eut iamais plus de raison de le dire^ que vous, et ne fut t obligé de rendre grâces au Dieu des armées. A dire le vray, la iduite et la fortune auec laquelle vous auez sauué la nostre^ est des pins grands miracles qui se soient iamais veus dans la guerre : toutes les circonstances en sont si estranges , que ie les mettrois chapitre des menteries claires : si nous n'en auions tant de tesios, et si ie ne sçauois qu'il n'y a point de merueille, que l'on ne lue receuoir de vous. La joye que cela a donnée icy à tout ce que js aymez^ n'est pas vue chose qui se puisse représenter. Mais js pouuez vous imaginer , Monseigneur , que les personnes qui oient autref<HS rauies de vous ouïr chanter^ ou de vous faire voir i vers^ doiuent estre infiniment contentes^ à cette heure, qu'elles tendent dire^ que vous faites leuer des Sièges, que vous prenez s Villes^ que vous battez des années, et que la principale espeice du bon succez de nos affaires^ est fondée en vostre personne, vous asseure, que cela est escouté en ce lieu^ auec tons les senlens que vous sçauriez désirer : et que sans que vous y pensiez , s armes font icy des conquestes, qui sont plus à désirer que toutes les que vous pourriez faire delà le Rhin. Quelque ambitieux que tis puissiez estre , cela vous doit donner enuie de reuenir. Car en *ité^ Monseigneur, ce n'est pas vue bataille qui est aujourd'huy plus belle chose du monde à gagner : et vous m'auouerez vousîsme, qu'il y a telle rose de soulier, qui vaut mieux que neuf mettes Impériales, le suis .
MoKS£i(!N£VB, Vostre, etc.
A Paris le 12 Octobre 16i5.
202 LErrRES
AV MESME
LETTRE LXVIK MONSEIGNEVB ,
Pay fait voir à M^ de Sainct H**% à Monsieur de S. R*** Monsieur de S. Q***, l'endroit de vostre lettre, où vous parb Domestiques de Monsieur. le vous respons qu'ils ne l'ont tr nullement bien : et ie sçay que Monsieur des Ouches, à qui i( ay pas encore voulu parler , ne le trouueroît guère meillei sorte , que si ie me voulois préparer contre les menaces qu< me faites^ vous pouuez iuger que je ne manquerois pas d'an que si ie vous écris à cette heure, ce n'est pas tant par craini par vne véritable affection , et vne inclination naturelle que vous obeïr. Outre ceux que ie viens de nommer, il y a encc d'autres personnes plus braues , et auec qui il seroit plus dan^ d'auoir querelle, qui n'approuuent pas que ie me trauaille vous donner du plaisir, et qui ne trouuent pas raisonnable qu en puissiez receuoir quelqu'vn en ne les voyant pas. A la \ Monseigneur, puisque vostre absence trauerse toutes leurs j il seroit assez juste que vous n'en souhaitassiez point d^autn celle de les reuoir, et qu^en attendant celle-là, vous ne fussies capable d^aucun diuertissement. le suis tesmoin, que tous cei Fon reçoit icy en cette saison, ne les empeschent pas de se so de vous, et de souhaiter continuellement voslre retour. Le f les neiges des montagnes d'Alsace les transissent, et les font bler tous les îours dans les plus grandes assemblées : et la ( des embusches des Crauates , leur donne l'alarme à toute he milieu de Paris. Mais, ce qui est le plus estrange , et qui peu ne vous semblera pas croyable : j'ay veu M. de Bourbon et Rambouillet estre tristes pour l'amour de vous dans le bal , e pirer en attendant des Violons. le ne sçay pas, Monseigneur, vous jugerez de là : ni quel auantage vousen tirerez. Maispoi ie suis asseuré, que quoy qu^elles puissent faire pour vous à nir, elles ne vous pourroient iamais donner vne plus grande ] de leur affection. L'autre iour que ie monstrois la dernière que vous m'auez fait l'honneur de m'escrire : comme j'c l'endroit où vous me mandiez que vous estiez prest de par lieu de lire en Alsace , ie leus en Tliracc : Bras défera qui i accoustumé , comme vous sçaucz , de sVmouuoir de rien ,
pasle comme mon collet : et dit dVne voix estonnée : En Thracc , Monsieur ! Et vne autre personne qui estoit proche^ et qui sçait vn peu mieux la Carte, ne laissa pas d^estre vn peu esmeuë. le voudrais bien. Monseigneur, vous entretenir de votre Espouse. Mais ie n'en sçaurois parler. Car on n'en peut dire que des choses incroyables : et il n'y a plus rien en elle que Ton puisse décrire. Ce que vousyauezveud'aymable, d'admirable, et de charmant, a tousiours augmenté d'heure en heure : et on découure tous les iours en elle de nouueaux trésors de beauté, de générosité et d'esprit. Au reste , ie vous puis iurer , qu'elle a eu en vostre absence toute la conduite que vous sçauriez souhaiter. le sçay qu'il court vn certain bruit, qui sans doute vous aura donné quelque soupçon d'elle. Car vous autres Afriquains ie vous connois. Et il est vray , qu'il y a vn galant de bonne maison, et qui peut auoir vn jour beaucoup de bien, qui la voit assez volontiers. Mais ie vous asseure, que parmy cda, elle a tous les sentiments que doit auoir vne femme très -sage et tres-prudente, et que vous luy auriez inspirez vous-mesme. Sans mentir. Monseigneur , si vous ne vous estes bien endurcy le cœur parmy les Suédois, le souuenir de toutes ces personnes vous doit donner vne extrême enuie de reuenir : et quelques charmes qu'aye la gloire , vous ne deuez pas trouuer qu'elle en aye tant qu'elles* Basiez donc vostre retour le plus qu'il vous sera possible : et faites, qu'au moins pour quelque temps, vostre ambition se tourne de leur costé. Aussi bien quand la fortune vous meneroit victorieux iusques dedans Prague, ie ne m'imagine pas qu'elle vous puisse estre véritablement fauorable, en vous éloignant d'icy. Il n'y point de conqueste de là le Rhin , ni delà le Danube, qui vous deust pleinement satisfidre : et toute l'Allemagne ne vaut pas vn faux-bourg de deçà, le suis,
MoNSEiGNEVfi , Vostre , etc.
AV MESME
LETTRE LXVIII
MONSEIGNEVR
Uvous semble qu'il n'y a qu'à cscrire : et vous en parlez bien à vostre ayse, vous qui n'auez rien à faire qu'à commander à douY.c
mille hommes^ ci à résister à trente mille autres. Mais si vous auiex. à voir et à considérer trois ou quatre personnes qui sont içy : vous trouueriez que Ton a bien d^autres choses à penser. Si vous estiei en ma place ^ je suis asseuré^ qu'il ne vous resteroit pas plus de loisir qu'à moy. le mem's d'enuie, que vous y soyez, pour voir comment vous vous en pourriez démesler auecque cette conduite^ dont on vous loué tant, et cette merueilleuse prudence qui vous a desia tiré de tant d'autres périls. Car ie vous aduertis, Monseigneur, qu'au retour de la guerre qui vous occupe maintenant , vous aurez à en faire icy vne plus dangereuse. Vous y trouuerez des ennemis beaucoup plus/raues et plus fiers, que les Allemands : et vous^ qui par vostre adresse venez de sauner tant de millions d'ames, vous aurez bien de la peine à eschapper vous-mesme. 11 n'y a point de retraite à faire deuant eux : et c'est assez de les voir pour estre défait. 11 y a, entre les autres, vn certain Bras de fer, qui est la plus redoutable créature, que le Soleil voye aujourd'huy. 11 n'y a point d'armet qui puisse résister à ses coups. Il brise tout ce qu'il touche, et toutes les cruautez des Croates, ne sont point comparables aux siennes. le sçay. Monseigneur, que vous connoissez ceux dont ie vous parle, et que desia en quelques occasions vous- vous estes rencontré auec eux. Mais ne vous imaginez pas de les trouuer comme vous les auez laissez. Leurs forces sont augmentées depuis quelque temps : et leur puissance est venue à vn point qu'il n'y a plus rien qui leur resisle. Il ne se passe iour qu'ils ne fassent des prises îusques dans les portes de Paris. Ils prennent, ils tuent, ils saccagent tout ce qu'ils rencontrent, et tandis que vous vous amusez à défendre la frontière, ils mettent en feu le cœur du Royaume. Que c^ que ie vous dis pourtant, ne vous fasse pas appréhender de reuenir : et n'ayant pas eu de peur en tant de rencontres, où tout autre que vous en auroit eu, ne commencez pas à craindre en celle- cy. Car encore qu'ils ne prennent personne à mercy, ie crois qu'il y aura quartier pour vous : et que si vous tombez entre leurs mains , ils vous traitteront auec toute la douceur, que l'on doit auoir pour vn prisonnier de vostre mérite. Selon que ie puis juger, ils espèrent de vous monstrer en cet estât : et il me semble, qu'ils ne pourroient pas auoir tant de joye de vos victoires, comme ie voy qu'ils en ont, s'ils ne croyent qu'elles doiuent honorer les leurs. Mais ils seront rauis de voir à leurs pieds le dompteur de Galas, et de faire connoistrc que celuy qui a esté le bouclier de toute la France n'aura pu se mettre à couucrt de leurs coups. Aussi connois-je en eux vne incroyable impatience pour vostre retour : et ie suis asseuré (ju'il n'y a point
DE MOiNSIEVR DE VOITVRE. 20:i
l'homme en France, qu'ils désirent tant de tenir que vous. le vous
lonne cet aduis. Monseigneur : afin que là-dessus vous preniez vos
mesures, pour vous défendre, ou qu'au moins, vous ne chérissiez
pas si fort le titre de Victorieux , que vous ne vous résolviez de le
perdre îcy. Pour moy, quoy qu'il vous puisse arriuer, ie vous
aaouêray que ie souhaitte fort que vous y soyez. Car ie n'auray point
de joye, jusqu'à ce que j'aye Thonneur de vous voir, et de vous din^
au coin de vostre feu, les soins, les inquiétudes et les alarmes , que
voas auez données à toutes les personnes qui vous aiment. le suis,
MONSEIGNBVB , VostrC, Ctc,
AV HESME.
LETTRE LXIX
MONSEIGNEVB,
Encore faut-il que vous ayez quelque mortification dans vos triomphes : et qu'ayant à toute heure ie plaisir d'entretenir des gens de guerre tout vostre saoul , vous preniez pour \n moment pu patience, l'entretien d'\ii homme de lettres. Nous ne s^-aurions souffrir à Paris, que vous soyez si aise à Mets : et ne pouuant pas empescher vos joyes, nous voulons au moins les intem^mpre. !<■ n'aurois pourtant pas esté si hardy que de Tentreprendre : s'il m* m'auoit esté commandé par vne Dame, à qui rien ne se peut refuser : et à laquelle, ceux mesmes à qui se soumettent Ir^ armées, et leurs Généraux, ne feroient pas de difficulté d'olieir. Il est vray, Mons^;igneur, que toutes les fois, que ie mïma^^ne de vous voir auec huit ou dix Mestres de Camp à l'entour de vous : j'ay pitié de Terenco, de Virgile et de moy, ie plains extrêmement ceux qui défirent icy que vous-vous souueniez souuent d'eux , et ie suis riss^Mjré, qu'il u\ a point de si petit bastion en vostre place, qui ne vous M^iit plus cousiderable, et que vous n'aymiez beaucoup plus que moy. Tout/^foi ., ien'osois pas en murmurer. le considerois, qu'il y auoit qur^lqu^'. personnes, qui auoient plus de droit de s'en plaindre : et w. tu: votj lois pas auoir de différent aueo vn homrne, que Ton dit qui i,tti\ disposer de toutes les troupp^:.s du M?irev:hal de la lorM;. M;n. „ cette heure que l'on m'a donn»; la hàrdi^;«t->; tU- ^fUiU.i. <l qu'il s .. iry des personnes qui nvanon-r^»n» dr- *oft* f.. /i.m- j wni.r. \i \;.
craindray point de vous dire^ que c'est vne chose extrêmement pitoyable^ que vostre affection qui estoit il y a peu de temps partagée entre les plus aymables personnes du monde ^ soit maintenant comme donnée au pillage aux gens-d'armes. le ne suis pas bien maistre de moy^ et tout*mon esprit se renuerse : quand ie songe que la place qu^auoit en vostre cœur la plus adorable créature ({) qui fust iamais, est peut-estre à cette heure tenue par le Colonnd Ebron (2); que Madame de Combalet, et Mademoiselle de Ranh boûillet^ ont quitté la leur à un Ayde de Camp^ ou à vn Sergent Major^ et que vous aurez donné la mienne à quelque misérable Anspesade. Cette pensée. Monseigneur, nous met tous icy dans vne tristesse, qui ne se peut exprimer. 11 n'y a qu'une personne qui est plus constante que les autres, et qui asseure que l'on ne doit pas croire de vous vne si grande injustice. Celle dont ie vous parle est vne Demoiselle ***, blonde, blanche, et grasse, plus gaye, et plus belle, que les plus beaux iours de cette saison , et telle qu'à peine en trouueriez-vous trois en tout le pais Messin, si bien faites qu'elle. Elle a des yeux, dans lesquels il semble que toute la lumière du monde soit renfermée : vn teint qui obscurcit toutes choses : vne bouche que toutes celles du monde ne sçauroient assez louer, pleine de traits et de charmes, et qui ne s'ouure et ne se ferme iamais, qu'auec esprit et jugement. Selon que ie la viens de dépeindre, vous jugerez bien que c'est vne beauté fort différente de celle de la Reyne Epicharis. Mais si elle n'est pas si Egyptienne qu^elle, elle ne laisse pas d'estre pour le moins aussi voleuse. Dés sa première enfance , elle vola la blancheur à la neige , et à Tyuoire , et aux perles, l'éclat et la netteté. Elle prit la beauté et la lumière des astres : et encore il ne se passe guère de iours, qu'elle ne dérobe quelque rayon au Soleil , et qu'elle ne s'en pare à la veue de tout le monde. Dernièrement, en vne assemblée qui se fit au Louure : elle osta la grâce et le lustre à toutes les Dames, et aux diamants qui les couuroient. Elle n'épargna pas mesme les pierreries de la Couronne sur la teste de la Reyne : et elle en sceut enleuer ce qui estoit de plus brillant et de plus beau. Cependant, quoy que tout le monde connoisse sa violence, personne ne s'y oppose. Elle fait auec impunité ce qui luy plaist. Et bien qu'il se trouue à Paris des gens qui prennent les Ducs et Pairs dés le lendemain de leurs nopces, il n'y
(1) Madame la Princesse.
(2) Le colonel llébron était un Écossais au senicc de France.
tas d'hommes assez hardis^ pour entreprendre de Tarrester. Mais oy qu'elle soit cruelle pour tout le monde, elle me semble assez uoe^ pour ce qui vous regarde. Elle m'a commandé de vous dire^ l'elle n'a point les défiances que les autres ont de vous : et qu'en «onnoissance de cela^ elle vous prie de luy renuoyer six arcs iomphaux, du reste de vostre entrée^ quatre douzaines d'exclama- Qfùs publiques^ et les œuures poétiques du Landgraue de Hesse. le DUS conseille de faire exactement tout ce qu'elle désire^ et d'éuiter iir toutes choses de vous mettre mal aiiec elle. Car si elle entre > rend de vous faire du mal^ vostre compagnie de Gendarmes^ et elle de vos Cheuaux-legers, ne vous empescheront pas d'estre pris, fets n'est pas vne assez bonne place ^ pour vous défendre contre on pouuoir. Mais^ Monseigneur^ ie ne considère pas que ie vous inlretiens trop long-temps panny tant d'affaires que vous auez : et i ie fais ma lettre plus longue/ ie crains que vous remettiez à la lire quand la paix sera faite. le serois pourtant bien fasché que vous n'en vissiez pas la fin : puis que ce qui m'importe le plus^ est que vous n'y leussiez pas les protestations tres-serieuses que ie vous fais, que de tant de personnes qui ont receu de vos bien-faits, il tfy en a point qui soit auec plus de zèle et de respect que moy,
Vostre, etc.
A MADEMOISELLE DE RAMBOVILLET,
en luy envoyant douze galans de ruban d'Angleterre, pour vne Discrétion qu'il auoit perdue contre-elle.
LETTRE LXX
Mademoiselle,
Puis-que la dicretion est une des principales parties d'vn Galant : ie croy qu'en vous en enuoyant douze , ie vous paye bien libéralement ce que ie vous dois. Ne craignez pas d'en prendre vn si grand nombre, vous qui jusques icy n'en auez voulu reccuoir pas m. Car ie vous asseure que vous pouuez vous fier en ceux-cy, et ]u'ils se sçauront taire des faneurs que vous leur ferez. Quelque ?loire qu'il y ait à receuoir des vostres : ce n'est pas peu de chose , j'en auoir tant trouué de cette humeur, en vn temps, où ils sont ous si pleins de vanité. Aussi a-t-il fallu les aller quérir bien-loin ,
et les faire venir de delà la mer. Vous sçauez bien , Mademoiselle^ que ce ne sont pas les premiers de ce paîs-là^ qui ont eslé bien receus en France. Mais voicy^ sans doute , les plus heureux de tons ceux qui en sont venus : et si vous les receuez , ils ne doiuent p» enuier ceux qui ont seruy les Princesses, et les Reynes. Car, sans mentir, Mademoiselle , il n^y a rien sur la Terre au dessus de vous: et quiconque auroit part en vostre esprit, se pourroit vanter d'estre en la plus haute place du monde. le parle beaucoup^ pour vn homme qui paye une discrétion. Mais considérez , s'il vous plaist, que ce n'est pas trop , qu\n poulet pour douze galans : et que ceux pour qui i'escris , au moins ceux de leur païs, ont vue si estrange façn de se faire entendre, qu'il semble qu'ils parlent d'amour quand ili ne font que des complimens. Ne trouuez pas estitmge, qu'estant leur Secrétaire, i'aye en quelque sorte imité leur stile : et soyex asseurée, que si ie n'eusse eu à parler que pour moy^ ie me fusie contenté de dire que ie suis, Mademoiselle, auec toute sorte de respect ,
Vostre, etc.
A LA MESME
LETTRE LXXI
Mademoiselle ,
le ne croyois pas qu'il pust iamais arriuer que ie fusse plus affligé, pour auoir receuvne de vos Lettres, ni que vous me pussiez donner de si mauuaises nouuelles, que vous ne m'en sçeussiez consoler en mesme temps. Il me sembloit , que mon malheur estoit en vn point , qu'il ne pouuoit plus croistre : et que puis que vous auiez pu quelquesfois me faire endurer patiemment Pabsence de Madame vostre Mère , et la vostre , il n'y auoit point de mal que \o\xs ne pussiez m'apprendre à souffrir. Mais pardonnez-moy, si ie vous dis , que j'ay trouué le contraire de tout cela , dans l'affliction que j'ay eue de la mort de Madame Aubry : laquelle , sans mentir, a esté assez grande , pour acheuer de m'accabler , et a pensé consumer les restes de ma patience. Vous pouuez juger, Mademoiselle, quelle extrême douleur ce nie doit estre, d'auoir perdu vne Amie
DE MONSÎEVR DE VOITVRE. ûi)0
K)nne^ si estimable, et si parfaite que celie-h^ : et qui ni'uyaul isîours donné tant de témoignages de bonne volonté , m'en a en- "e voulu rendre dans les dernières heures de sa vie. ]\[ais, quand .le considererois point mes intérêts : ie ne me pourrois cmposchor regretter infiniment vne personne, de qui vous estiez infiniment née 9 et laquelle , entre beaucoup de dons particuliers, auoit luy de vous sçauoir connoistre autant que cela est possible , et do »us estimer sur toutes les choses du monde. l'auoûe pourtant, que ie puis receuoir quelque soulagement dans ce desplaisir, c'<>st de ofisîderer la constance qu'elle a tesmoignéc^ et auec quelle force le a souffert vne chose dont le seul nom l'auoit tousiours fait embler. Ce m'est vne extrême consolation , d'apprendre qu'cille a 1 à sa mort les bonnes qualitez qui luy auoient manqué durant sa e^ et qu'elle a sceu trouuer si à propos de la resolution (;t du »urage. Certes, quand j^y songe bien, ie fais consciencîe de la gretter : et il me semble que c'est l'aimer d'vne affection trop teressée , que d'estre triste de ce qu'elle nous a quittez pour estre ieux, et qu'elle est allée trouuer en l'autre inonde, le rei>os l'elle n'a iamais eu en celuy-cy. le reçois de tout mon cœur les ihortations que vous me faites là dessus, d'estudier souuent \n(t çon si vtile , et si nécessaire , et de me préparer à en faire autiint lelque leur. le sçay profiter de vos remonstrances : et ce ne s^^ra is la première fois qu'elles m'auront fait deuenir homme de bien. e mal-heur qui nous a tant pressez jusques à œtte heure, ne nous repare pas à cela. Il n'y a rien qui exhorte tant à sçauoir iiien iourir, que de n^auoir point de plaisir à viure. Mais si les espérances ue la fortune nous monstre , doiuent réussir; si après tant de mal- «ureuses années, nous deuons auoir quelques lieaux iours; ouffrez, ie vous supplie, Mademoiselle, que j'aye de plus frayes censées que celles de la mort : et s'il est vray que nous deuion^^ tiien-tost vous reuoir, permeltez-moy de ne haïr pas encore la vie. Urs que vous dites que vous jugez que ie suis destiné à de grafjdes choses, vous me donnez de si lx)ns auguies de la njienne^ et des tuentures qui me doiuent arriuer : queie seray bien-aise, qu'elle nes'acheue pas encore si tost. Pour uioy, ie vous puis asseiuer, ÏDesi le Destin me promet quelque chose de bon . ie ne luv nianlueray pas de mou costê. le feray tout f.e qui rrje «Ta j>ossil>le pour coopérer auec luy , et pour las^her a rne renrire tlr^m- di •os prophéties. Cependant, ie vous supplie ties-ljurnbleinent (Ji: •roire, que de toutes les faueurs que ie puis demander a la fortune : tîlles que ie désire plus pa>sionjiénient . r;e>i quV))i^ ia^^A- y^yw
vous ce qu'elle doit^ et que pour inoy, elle me donne le moyen de vous faire connoistre la passion auec laquelle ie suis,
Madbmoisellb , V<osire^ etc.
Mademoiselle, permettez-moy, sll vous plaist» de remerdcrief Madame vostre Mère , de l'honneur qu'elle me fait de se souneoir de moy, en me faisant dire, qu'elle admire en se taisant. EUeiDie veut apprendre , comme il faut que ie la reuere.
A MADAME
LETTRE LXXIL
Madame ,
Il me semble que ie vous dois pour le moins vne lettre , pour m Breuet. Et quelques belles paroles que j'y puisse mettre : elles M seront pas si riches que celles du pu^cheœin que vous me veiMi de faire obtenir, puis qu'il y en a pour dix mille escus. Moaàtat de Puylaurens me Ta fait expédier auec tout le soin et PaffectioD qui se pouuoit désirer. le me doutois bien que luy qui a âdtensa vie tant de choses pour les Dames , ne manqueroit pas de seniireo ce rencontre-là, la plus parfaite de toutes, et que la plus belle bouche du monde n'auroit pas esté ouuerte inutilement en ma fiueur. Ce bonheur m'estant arriué, ie m'imagine qu'il n'y en a point qui me puisse manquer : et il me semble^ que le moindre bien qui me puisse échoir^ est d'estre riche , puis que vous desirei - que ie sois heureux. Cependant^ quoy que ie n'aye pasaccoustumé d'estre fort sensible aux choses qui regardent mon establissemeot, j'auouë que j'ay receu celle-cy auec vne extrême joye : et ie rae j serois trouué moy-mesme trop intéressé en cette occasion^ si ie ne j connoissois^ que ce que ie considère dauantage en ce bienfait^ est] de ce que c'est vous qui me l'auez procuré. Aussi, à dire le vray, i ceux qui mettent les richesses entre les choses indifférentes^ ne mettroient pas vostre bienveillance en ce rang-là : et pour moy, ie pense que ie ne dois pas tenir entre les biens de la fortune, ^n bien que la Vertu m'a fait auoir. le crois, Madame, que sans mal parler, ie vous puis appeler ainsi : et si ie ne suis pas mal infomé de tous vos succez, vous pouuez prendre ce nom-là à meilleur titre
DE MONSIEVR DE VOITVRE. 21 i
ue celuy que vous portez. Au moins est-il vray, qu'elle ne s^est iiïuds montrée au monde si aimable qu'elle le paroist en vous : et eux qui Ton tconnuê autrefois , et qui disoient qu'elle donneroit le Tamour à tous les hommes, si elle se laissoît voir imê , Taurôient jouuée plus charmante estant reuestuë de vostre personne. Et cer- :es, quand ie considère les merueilles qui s'y rencontrent, et tant [le s<Mrtes de grâces dont le Ciel vous a remplie : il me semble j que celle dootie vous remercie à cette heure, est la moindre que vous m'ayez faite. le trouue que la place que vous me laissez prendre quelquefois dans vostre cabinet^ vaut mieux que celle que vous me venez de faire accorder^ et que vous ne mesçauriez iamais faire de bien^ qui vaille celuy de vous voir et de vous entretenir. Toutefois, (Madame^ ilpourroit estre que le dernier que vous m*auez procuré, est plus estimable qu'il ne paroist : et comme on ne sçait pas encore à qui vous m'auez donné, et que cela est dans l'aduenir, possible que la grâce que vous m'auez faite^ se trouuera plus grande que vous ne l'auez imaginée. Car peut-estre^ que vous m^auez donné à vue Maistresse^ qui méritera de Testre de tout le monde; qui aura Pâme grande^ belle et libérale; le cœur noble et généreux; la personne accomplie, toute pleine d'agrémens et de charmes, et qui aura pour tous les hommes ces attraits secrets^ que chacun d'eux trouue en celle qu'il ayme-. Peut-estre qu'elle aura vn esprit au dessus de tout ce qui se peut imaginer, plein de feu et de lumière, beau et pur conune celuy des Anges; qu'elle sera instruite de pluâeurs belles connoissances; qu^elle aura l'intelligence de trois ou quatre langues ; qu'elle entendra la situation de toute la terre, comme celle du petit Luxembourg; qu^elle sçaura les mouuements des Gieux^ le nom et la place de tous les Astres, et qu'après tout cela^ elle n'en connoistra pas vn parmy eux si beau^ si clair, ni si brillant qu'elle. Permettez-moy^ s'il vous plaist. Madame, de souhaiter qu'il en arriue de la sorte : et trouuez bon que ie fasse des vœux pour cela, puisque j'en sçay faire de plus vtiles que vous, pour le bien de la France. Aussi j^espere que les miens seront accomplis^ et que quelques autres ne le seront pas. N'entreprenez pas, ie vous supplie , de me faire iamais désirer autrement. Car ie suis,
Madame, Vostre, etc,
A Blois le 5 lanuier.
A LA MESBIE.
LETTRE LXXIII
Madame,
Puisque c'est à bon dessein que ie vous recherche : ie <aroy qui 1 n'y a point de galanterie que ie ne puisse faire^ et qu'après auoir 1 fait des vers pour vous^ ie puis bien vous enuoyer des bouquets, r C'est vn présent que les Dieux veulent bien receuoîr des hommes: r et puis que les fleurs sont le plus pur et le plus bel ouurage de h terre, ie pense qu'il n'y a personne à qui elles doiuent estre offertes à meilleur titre qu'à vous. Au moins sçay-ie bien, que vous les deuez aimer de cela, qu'il n'y en a pas vne qui n'accompagne si beauté de quelque vertu, et qu'elles ne veulent pas estre toudiées, non pas mesme des Princes ni des Roys. Mais quoy qu'elles soieni filles du Soleil et de l'Aurore , et qu'elles disputent de l'éclat anee les perles et les diamans : ie suis asseuré qu'elles perdront lear lustre, aussi-tost qu'elles vous auront approchée, et que vousferei voir que les beautez de la terre ne sont point comparables an célestes. le croy. Madame, que vous souffrirez sans scrupule, que j'appelle ainsi la vostre : et que vous qui rapportez toutes choses an Ciel, ne voudrez pas luy oster l'honneur d'aucnr fait tout seulMic si rare personne. Et certes, ce seroit donner trop d'auantage aux choses d'icy bas , que de vous mettre de leur nombre. Et puis qne l'on nous commande de les mespriser, il y ^ grande apparence de croire que vous n'en estes pas : vous. Madame, qui estes l'objet de l'estime et de l'affection de tous ceux qui vous voyent : et qui n'auez iamais jette les yeux sur pas vne ame raisonnable, que vous n'ayez gagnée. le voy bien quelle conséquence vous pouuer tirer de là, si vous tenez la rfiienne capable de raison. Mais , Madame, ie vous supplie tres-humblement de croire, que le plus grand effect que vous ayez causé en elle, est celuy de l'admiration, et que ie siiis, quoy que le Faune veuille dire, auec toute sorte de respect,
A MONSIEVR ♦*'
Après que la Ville de Corbie eust esté reprise sur les Espagnols par l'armée du Roy.
LETTRE LXXIV
MONSIEYB^
\e vous auotiç que j'aime à me venger : et qu'après auoir souffert lant deux mois^ que vous vous soyez mooqué de la bonne espèce que j'auois de nos affaires; vous en auoir ouy condamner la iduHe par les euenemens; et vous auoir veu triompher des vie- ■es de nos ennemis : ie suis bien aise de vous mander que nous »iis repris Corbie. Cette nouuelle vous estonnera^ sans doute, si bien que toute l'Europe, et vous trouuerez estrange^ que ces ks que vous tenez si sages, et qui ont particulièrement cet auane sur nous, de bien garder ce qu'ils ont gagnée ayent laissé rendre vue place, sur laquelle on pouuoit juger que tomberoit t l'effort de cette guerre, et qui estant conseruée, ou estant irise ^ deuoit donner pour cette année, le prix et l'honneur des les 9 à l'vn ou à l'autre party. Cependant, nous en sommes les istres. Ceux que Ton auoit jettez dedans, ont esté bien-aises i le Roy leur ait permis d'en sortir : et ont quitté auec joye ces itions qu'ils auoient esleuez, et sous lesquels il sembloit qu'ils se dussent enterrer. Considérez donc , ie vous prie , quelle a esté in de cette expédition qui a tant fait de bruit. Il y auoit trois ans 3 nos ennemis meditoient ce dessein, et qu'ils nous menaçoient cet orage. L'Espagne et l'Allemagne auoient fait pour cela leurs miers efforts. L'Empereur y auoit enuoyé ses meilleurs Chefs, et meilleure Caualerie. L'Armée de Flandres auoit donné toutes ses dlleures ti*oupes. Il se forme de cela vue armée de vingt-cinq lie chenaux, de quinze mille hooimes de pied, et de quarante Qons. Cette nuée , grosse de foudres et d'esclairs , vient fondre r la Picardie, qu'elle trouue à descouuert, toutes nos armes tant occupées ailleurs. Ils prennent d'abord la Capelle et le Cas- Ict. Ils attaquent et prennent Corbie en neuf iours. Les voila aistres de la riuiere. Ils la passent. Ils rauagent tout cequi est entre Somme et l'Oise. Et tant que personne ne leur résiste : ils tienent courageusement la campagne^ ils tuent nos païsans, et brusml nos villages. Mais sur le premier bruit qui leur vient , que Mon ieur s'auance auecque vne armée , <.'t qui» le Hoy suit de prés : ils
2i4 LETTRES
se retirent , ils se retranchent derrière Corbie : et quand ils a(
nent que Ton ne s'arreste point , et que Ton marche à euî
baissée : nos Conquerans abandonnent leurs retranchemes
peuples si braues et si belliqueux^ et que vous dites qui se
pour commander à tous les autres, fuient devant vne armée.
disoient estre composée de nos cochers et de nos laquais^
gens si déterminez^ qui deuoient percer la France jusqu
Pyrénées, qui menaçoient de piller Paris, et d'y venb rej
jusques dans Nostre-Dame les Drappeaux de la bataille d'
nous permettent de faire la circonuallation d'vne place qui 1
si importante ; nous donnent le loisir d'y faire des Forts , et <
de cela nous k laissent attaquer et prendre par force à leu
Voila où se sont terminées les brauades de Picolomini , q
enuoyoitiUre par ses trompettes, tantost qu'il souhaittoit qi
eussions de la poudre, tantost qu'il nous vinst de la Gauale
quand nous auonseuTvn et l'autre, il s'est bien gardé d
attendre. De sorte, Monsieur, que hors la Gapelle et le G
qui sont de nulle considération : tout le fruit qu'a produ
grande et victorieuse armée, a esté de prendre Corbie
rendre , et pour la remettre entre les mains du Roy, auec vi
trescarpe, trois bastions, et trois demy-lunes qu'elle n'auoi
S'ils auoient pris encore autres dix de nos places auec vi
succez, nostre frontière en seroiten meilleur estât, et ils l'i
mieux fortifiée , que ceux qui iusques icy en ont eu la comr
Vous semble-t'il que la reprise d'Amiens , ait esté en rien p
portante, ou plus glorieuse que celle-cy? Alors la puisse
Royaume n'estoit point diuertie ailleurs; toutes nos forcei
jointes ensemble pour cet effet, et toute la France se trouufi
vne place. Icy, au contraire , il nous a fallu reprendre celle-
le fort d'vne infinité d'autres affaires , qui nous pressoient
costez, en vn temps où il sembloit que cet Estât fust é|
toutes choses, et en vne saison, en laquelle, outre les hi
nous auions encore le Ciel à combatre. Et au lieu que
Amiens les Espagnols n'eurent vne armée que cinq mois
siège , pour nous le faire leuer : ils en auoient vne de c
mille hommes à Corbie , deuant que celuy-cy fust comm
m'asseure, que si cet éuenementne vous fait pas deuenir b(
çois, au moins il vous mettra en colère contre les Espag
que vous aurez dépit de vous estre affectionné à des gens .
si peu de vigueur, et qui se sçauent si mal scruir de leur ai
Cependant, ceux qui ni haine deeelin qui gouueme, haisî
DE iMONSlEVR DE VOITVRE. âiri
ï^^paîs^ et qui pour perdre vn homme seul^ voudroient que i* France se perdis!^ se moquoient de tous les préparatifs que nous filions pour remédier à cette surprise. Quand les troupes cpie nous huions icy louées prirent la route de Picardie : ils disoient que c'estoit des victimes que Pon alloit immoler à nos ennemis; que C0tto armée se fondroit aux premières pluyes^ et que ces soldats qoi n'estbient point aguerris^ fuïroient au premier aspect des troupes Espagnoles. Puis^ quand ces troupes dont on nous menaçoit se lurent retirées, et que Ton prit dessein de bloquer Gorbie : on conlamna encore cette resolution. On disoit . qu'il estoit infaillible que es Eq[>agnols Pauroient pourueûe de toutes les choses nécessaires 9 lyant eu deux mois de loisir pour cela : et que nous consumerions leuant cette place ^ beaucoup de millions d'or^ et beaucoup de oiliiers dliommes^ pour Fauoir peut-estre dans trois ans. Mais |uand on se résolut de Tattaquer par force ^ bien auant dans le Qois de Nouembre : alors il n'y eut personne qui ne criast. L<^s oieux intentionnez auoûoient quMl y auoit de l'aueuglcment : et es auti'es disoient qu^on auoit peur^ que nos soldats ne mourussent las assez-tost de misère et de faim : et que Ton les vouloit faire Loyer dans leurs propres tranchées. Pour moy^ quoy que ie sceussc es incommoditez qui suiuent nécessairement les sièges , qui se font m cette saison , j'arrestay mon jugement. le pensay que ceux qui luoient présidé à ce conseil ^ auoient veu les mesmes choses que ie oyois^ et qu'ils en voyoicnt encore d'autres que ie ne voyois pas : lu'ils ne se seroient pas engagez légèrement au siège d'vne place iur laquelle toute la Chrestienté auoit les yeux : et dés que ie fus isseuré qu'elle estoit attaquée^ ie ne doutay quasi plus qu'elle ne leust estre prise. Car, pour en parler sainement, nous auons veu luelquefois Monsieur le Cardinal se tromper dans des choses qu'il a 'ait faire par les autres. Mais nous ne Tanons iamais veu encor(3 nanquer dans les entreprises qu'il a voulu exécuter luy-mesme , ei 4u'il a soustenuës de sa présence. le creus donc qu'il surmonteroit X)utes soi^tes de difficuitez : et queceluy qui auoit pris la Rochelle, malgré l'Océan, prendroit encore bien Gorbie, en dépit des pluyes ii de rUyuer. Mais puis qu'il vient à propos de parler de luy, et ju'il y a trois mois que ie ne Tay osé faire , permettèz-le moy k •ettc heure : et trouuez bon que dans l'abbatement où vous mel ;:ette nouuelle, je prenne mon temps de dire ce que ie pense.
ïe ne suis pas de ceux qui ayant dessein , comme vous dites, de tomiertir des éloges on breucts, font des miracles de toutes les unions de Monsieur h' Tiurdinal; portent ses loiiauiios au delà de
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ce que peuuent et doiuent aller celles des hommes^ et à force de vouloir trop faire croire de bien de luy^ n'en disent que des choses incroyables. Mais aussi n'ay-ie pas cette basse malignité^ de bair vn homme ^ à cause qu'il est au dessus des autres : et ie ne me laisse non plus emporter aux affections , ni aux haines publiques, que ie sçay estre quasi tousiours injustes. le le considère auecnn jugement^ que la passion ne fait pancher ni d'vn epsté ni d'autre : et ie le voy des mesmes yeux dont la postérité le verra. Mais lors que dans deux cens ans, ceux qui viendront après nous, liront eo nostre histoire^ que le Cardinal de Richelieu a démoly la Rochelle^ et abbattu l'Heresie, et que par vn seul Traitté, Comme par vn coup de rets , il a pris trente ou quarante de ses villes pour vne fois: lors qu'ils apprendront que du temps de son Ministère, les Angiois ont été battus et chassez, Pignerol conquis, Gazai secouru, toute la Lorraine jointe à cette Couronne , la plus grande partie de l'Alsace mise soùs nostre pouuoir, les Espagnols deffsdts à Veillàne, et à Aûein, et qu'ils verront que tant qu'il a présidé à nos àffiiiies, la France n'a pas un voisin , sur lequel elle n'ait gagné des places, ou des batailles : S'ils ont quelque goutte de sang François dans les veines, et quelque amour pour la gloire de leur pais, pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner à luy ? et à vostre aduis Taimeront-ils^ ou l'estimeront-ils moins, à cause que de son temps les rentes sur THostelde Ville se seront payées vn peu plus tard, ou que l'on aura mis quelques nouueaux Officiers dans la Chambre des Comptes? Toutes les grandes choses coustent beaucoup; les grands efforts abbattent, et les puissans remèdes affoiblissent. Mais si Ton doit regarder les Eçtats comme immortels, et y considérer les commoditez à venir comme présentes : contons combien cet homme , que l'on dit qui H ruiné la France, luy a espargné de millions, par la seule pris(î (le la Rochelle, laquelle, d'icy à deux mille ans, dans toutes les minoritez des Roys, dans tous les mécontentements des Grands, et dans toutes les occasions de reuoltes , n'eust pas manqué de se rebeller, et nous eust obligez à vne éternelle despense. Ce Royaume lf(iuoit que deux sortes d'ennemis qu'il deust craindre, les Huguenots, et les Espagnols. Monsieur le Cardinal dans les affaires, se mit en Tesprit de ruiner tous les deux. Pouuoit-il former de plus glorieux, ni de plus vtiles desseins? 11 est venu à bout de l'vn, et il n'a pas acheué Tautre. Mais s'il eust manque au premier, ceux qui nient à cette heure, que c'a esté vne resolution téméraire, iiois de temps, et au dessus (\o nos forces, que de vouloir attiiquor cl abbatrc celles d'Kspagne, el que rexpcrience l'a bien montré:
ii*auroient-îls pas condamné de mesme le dessein de perdre les Huguenots? n'auroient-iis pas dit^ qu'il ne falloit pas recommencer vne entreprise où trois de nos Roys auoient manqué ^ et à laquelle le feu Roy n'auoit osé penser? Et n'eussent-ils pas conclu, aussi faussement qu'ils font encore en cette autre affaire^ que la chose n'estoit pas faisable^ à cause qu'elle n'auroit pas esté faite? Mais îugeons^ ie vous supplie, s'il a tenu à luy, ou à la Fortune^ qu'il ne soit venu à bout de ce dessein. Considérons quel chemin il a pris pour cela y et quels ressorts il a fait jouer. Voyons s'il s^en est fallu beaucoup /qu'il n'ait renuersé ce grand arbre de la Maison d'Austriche : et s'il n'a pas esté ébranlé iusques aux racines^ ce tronc ^ qui de deux branches couure le Septentrion et le Couchant , et qui donne de l'ombrage au reste de la Terre. 11 fut chercher iusques sous le Pole^ ce Héros qui sembloit estre destiné à y mettre le fer^ et à l'abbatre. Il fut l'esprit meslé à ce foudre, qui a remply l'Allemagne de feu et d'éclairs^ et dont le bruit a esté entendu par tout le monde.- Mais quand cet orage fut dissipé^ et que la fortune en eut destourné le coup, s'arresta-t-il pour cela? et ne mit-il pas encore vne fois PËmpire en plus grand hazard qu'il n'auoit esté par les pertes de la bataille de Leipsic, et de celle de Lutzen? Son adresse et ses pratiques nous firent auoir tout d'vn coup vne armée de quarante mille hommes, dans le cœur de PAllemagne, auec vn Chef qui avoit toutes les qualitez qu'il faut pour faire vn changement dans vn Estât. Que si le Roy de Suéde s'est ietté dans le péril, plus auant que ne deuoit vn homme de ses desseins, et de sa condition, et si le Duc de Fridlandt, pour trop différer son entreprise, l'a laissée descouurir : pouuoit-il charmer la balle qui a tué celuy-Ià au milieu de sa victoire, ou rendre celuy-cy impénétrable aux coups de pertuisane? Que si en suite de tout cela, pour acheuer de perdre toutes choses , les Chefs qui commandoient l'Armée de nos Alliez deuant Norlinghen, donnèrent la bataille à contre-temps : estoit-il au pouuoir de Monsieur le Cardinal , estant à deux cens lieues de là , de changer ce conseil , et d'arrester la précipitation de ceux qui pour vn Empire (car c'estoit le prix de cette victoire ;) ne voulurent pas attendre trois iours? Vous voyez donc, que pour sauner la Maison d'Austriche, et pour destourner ses desseins, que l'on dit à cette heure auoir esté si téméraires, il a fallu que la Fortune ait fait depuis trois miracles : c'est à dire trois grands éuencmens, qui, vraysemblablenient, ne deuoient pas arriuer ; la mort du Uoy de Suéde, celle du Duc de Fridlandt, et la porlo de la hatailh^ 'l(î Norlhighen. Vous me direz, qu'il ne se peut pas plaindre de la
Fortiufê^ pour Pauoir traaersé en cel»; puis qu'idle Ta seruy sf fidellement dans toutes les autres choses : que c'est elle qui luy a fait prendre des places^ sans qu'il eneust iamab assiégé aupanh liant; qui luy a fait commander heureusement des armées , sans aucune expérience: qui Ta mené toujours comme par la main ^ et sauué d'entre les précipices , où il estoit jette, et enfin qui Ta fait souuent paroistre hardy, sage et preuoyant. Voyons-le donc dans la mauuaise fortune : et examinons^ s^il y a eu moins de hardiesse^ de sagesse et de preuoyance. Nos affaires n'alloient pas trop bi^ en Italie : et comme c'est le destin de la France de gagner des batailles, et de perdre des armées^ la nostre estoit fort déperie depuis la dernière victoire qu'elle auoit emportée sur les Espagnols. Nous n'auions gueres plus de bonheur deuant Dole ^ où la longueur du siège nous en faisoit attendre vne mauuaise issue : quand on soeut que les Ennemis estoient entrez en Picardie ; qu'ils auoient pris d'abord la Gapelle^ le Gastelet^ et Gorbie^et que ces trois places^ qui les deuoient arrester plusieurs mois^ les âuoient à peine arrestez huit iours. Tout est en feu jusques sur les bords de la riuiere d'Oise. Nous pouuons voir de nos fauxbourgs la fumée des villages qu'ils nous brûlent. Tout le monde prend l'allarme, et la Capitale ville du Royaume est en eflroy. Sur cela on a aduis de Bourgogne , que le siège de Dole estoit leué : et de Xaintonge, qu'il y a quinze mille païsans reuoltez, qui tiennent la campagne, et que 1 on craint que le Poictou et la Guyenne ne suiuent cet exemple. Les mauuaises nouuelles viennent en foule ; le Giel est couuert de touscostez; Torage nous bat de toutes parts : et il ne nous luit pas de quelque endroit que ce soit vn rayon de bonne fortune. Dans ces ténèbres , Monsieur le Gardinal a-t-il veu moins clair? a-t-il perdu la Tramontane? durant cette tempeste, n'a-t-il pas tousiours tenu le gouuernail d'vne main , et la boussole de l'autre? s'est-il jette dedans l'esquif pour se sauner? et si le grand vaisseau qu'il conduisoit auoit à se perdre : n'a-t-il pas lesmoigné qu'il y vouloit mourir douant tous les autres? Est ce la Fortune qui Ta tiré de cv Labirinthe : ou si c'a esté sa prudence, sa constance, et sa magnanimité? Nos ennemis sont à quinze lieues de Paris, et les siens sont dedans. Il y a tous les iours aduis, que Ton y fait des pratiques pour le perdre. La France et l'Espagne , par manière de dire , sont conjurées contre luy seul. Quelle contenance a tenu parmy tout cela cet homme, que l'on disoit qui s'estonneroit au moindre' inauuais succcz , et qui auoit fait fortitier le Havre , pour s'y jetter h la promiero nianuaiso fortune? Il n'a pas ftût vue dcmarcho ou
arrière pour cela. U a songé aux périls de TEstat , et non pas aux siens : et tout le changement que Ton a veu en luy durant ce temps-là^ est qu*au lieu qu^il n'auoit accoustuiné de sortir, qu'accompagné de deux cens Gardes , Use promena tous les iours^ suiuy seulement de dnq ou six Gentils-hommes. Il faut aduoûer qu'vne aduersâté soutenue de si bonne grace^ et auec tant de force, vaut mieux que beaucoup de prosperitez et de victoires. Il ne me sembla pas si grand; ni si victorieux, le iour qu'il entra dans la Rochelle^ qu'il me le parut alors : et les voyages qu^il fit de sa maison à FArcenaly me semblent plus glorieux pour luy^ que ceux quil a fait delà les monts, et desquels il est reuenu , auecque Pignerol et Suze. Ouurez donc les yeux^ ie vous supplie ^ à tant de lumière. Ne haïssez pas plus long-temps vn homme^ qui est si heureux h se venger de ses ennemis ^ et cessez de vouloir du mal à celuy qui le sçait tourner à sa gloire ^ et qui le porte si courageusement. Quittez vostre party deuant qu'il vous quitte. Aussi bien vue grande partie de ceux qui haïssoient Monsieur le Cardinal^ se sont conuertis par le dernier miracle qu'il vient de faire; et si la guerre peut finir^ comme il y a apparence de l'espérer : il trouuera moyen de gagner bien-tost tous les autres. Estant si sage qu'il est, il a connu, après tant d'expériences, ce qui est de meilleur : et il tournera ses desseins à rendre cet Estât le plus florissant de tous , après l'auoir rendu le plus redoutable. Il s'auisera d\ne sorte d'ambition qui est plus belle que toutes les autres, et qui ne tombe dans Tesprit de personne : de se faire le meilleur et le plus aimé d'vn Royaume, et non pas le plus grand et le plus craint. Il comioist que les plus nobles, et les plus anciennes conquestes, sont celles des cœurs et des affections; que les lauriers sont des plantes infertiles, qui ne donnent au plus que Fombre , et qui ne valent pas les moissons, et les fruits dont la Paix est couronnée. Il voit qu'il n'y a pas tant de sujet de louange à estendre de cent lieues les bornes d'vn Royaume, qu'à diminuer vn sol de la taille : et qu'il y a moins de grandeur, et de véritable gloire à défaire cent mille hommes , qu'à en mettre vingt millions à leur aise et en seureté. Aussi ce grand esprit, qui n'a esté occupé jusqu'à présent, qu'à songer aux moyens de fournir aux frais de la guerre; à leuer de l'argent , et des hommes ; à prendre des Villes, et à gagner des batailles : ne s'occupera désormais, (|u a restablh» le repos , la richesse et l'abondance. Cette mesmo teste qui nous a enfanté Pallas année : nous la rendra auecque son oliue, paisible, douce et sçauante, et suiuie de tous les Arts qui marchent d'ordinaire auec elle. Il ne s(? fera plus de nouucaux Edits ,
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que pour régler le luxe^ et pour restablir le commerce. Ces grandît vaisseaux qui auoient esté faits pour porter nos armes au delà dir Destroit , ne seruiront qu^à conduire nos marchandises, et à tenir la mer libre : et nous n'aurons plus la guerre qu'auecque les Corsaires. Alors les ennemis de Monsieur le Cardinal ne sçauront plus que dire contre luy, comme ils n^ont sceu que faire jusqu'à cette heure. Alors les Bourgeois de Paris ser-ont ses gardes : et il connoistra combien il est plus doux d'entendre ses louanges dans la bouche du peuple ^ que dans celle des Poètes. Preuenez ce temps-là, ie vous conjure : et n'attendez pas à estre de ses amis, jusques à ce que vous y soyez contrauit. Que si vous voulez demeurer dans vostre opinion : ie n'entreprens pas de vous l'arracher par force. Mais aussi , ne soyez pas si injuste, que de trouuer mauuais que j'aye défendu la mienne : et ie vous promets que ie lh*ay volontiers tout ce que vous m'escrirez , quand les Espagnols auront repris Corbie. le suis ,
MoNsiEVB , Vostre , etc.
De Paris ce 14 Décembre I63tf.