A MONSEIGNEVR LE CARDINAL DE LA VALETTE
MonSElGNEVA,
Si vous vous souuenez de la passion que vous m'auez veuë autre-
fois pour Renaut et pour Roger, vous ne douterez pas de celle que i'ay àcette heure pour ce qui vous regarde : puisque vous faites en pourpoint ; tout ce que ceux-là faisoient auec des armes enchantées. Quand vous auriez esté Fée, vous ne vous seriez pas jette dans le péril plus hardiment que vous auez fait : et vous auez porté la valeur, iusques aux dernières bornes^ où elle peut aller, et au plus haut point, -où la puissent mettre ceux, qui n'ont point d*autrc wrtu, que celle-là. le vous auouë, Monseigneur, que si la guerre auoit esté acheuée par ce dernier exploit, dont vous auez esté la principale cause, et qu'il ne vous restast plus rien à faire, 1j[u^à venir triompher : ie receurois vne extrême joye de tout ce que j'entens dire icy de vous, et ie me mettrois à escrire vostre histoire auec beaucoup de repos et de plaisir. Mais quand ie songe , qu'il y aura d'autres occasions, où vous pourrez courre la mesme fortune, et' que ie ne suis pas asseuré de ce qui an'iuera à la fin du liure : ie ne sçaurois jouir qu'auec inquiétude, de la gloire que tout le monde, vous donne^ et la crainte de Tauenir, ne me laisse pas bien sentir te contentement des choses présentes. le laisse donc à ceux qui n'ont pas tant d'affection que j'en ay, et à qui vous n'estes pas si nécessaire qu'à moy, la charge de vous donner des louanges. Pour moy, tout ce que ie puis faire à cette heure, c'est de vous supplier tres-humblement. Monseigneur, de mesnager mieux la plus illustre personne de nostre siècle, et de ne donner pas tant à la vaillance, que vous en violiez la iustice. Celle-cy veut, que vous ne bazardiez pas si librement le bien de tant de monde : et que vous conseruiez auec plus de soin, yne vie où tous les honnestes gens ont interest , et qui importe plus à la France , que tout le païs que vous défendez. le suis,
MoNSEiGNEVB, Vostre , etc.
A MONSEIGNEVR
MONSEIGNEVB,
Quand vous seriez sorty de Paris, pour vne occasion qui vous eust esté agréable, et qui eust importé à vos plaisirs, ou à vostre gloire : ie croy que ie n'eusse pas laissé d'en estre marry, et do
m'opposer en cela à vos interests. Mais vostre éloignement ayant eu vne cause si mal-heureuse^ et si estrange que celle qu'il a : ie puis dire qu'il ne pouuoit rien arriuer qui m'affligeas! dauantage : et que la Fortune ne pouuoit rien faire qui me parust plus injuste, ni plus difficile à soufirir. Puis que cela a icy troublé les plaisirs de tout le monde^ et que ce desastre a esté sensible à tant de gens qui vous sont moins obligez que moy : ie pense ^ Monseigneur^ que vous me faites bien Thonneur de ne douter pas^ que ie n'en ave tout le ressentiment que ie dois^ et qu'il n'estoit pas besoin que ie vous Fé«riuisse pour vous le faire croire. Neantmoins^ j'ay crû qu'il estoit de mou deuoir^ de vous en rendre ce tesmoignage : et il ni'a semblé que ie receurois quelque soulagement^ de vous asseurer, qu'il n'y a personne au monde. qui prenne plus de part à vos plai- .sirs^ ni qui soit plus véritablement que moy,
Vostre, etc.
A MONSIEVR
MONSIKVB,
Il eût mieux valu danser vne courante moins, et m'enuoyer une lettre : et vous eussiez mieux fait d'employer vne de vos boutades à m'escrire. On nous a dit icy, qu'en vn mesme bal vous l'auez recommencée trente fois. C'est beaucoup dansé pour vn grand Mareschal de Camp, et pour vn homme qui veut tesmoigner, d'auoir quelque sentiment pour ce qu'il a laissé à Paris. Si vous continuez de la sorte, j'abandonne icy le soin de vos affaires : et ie trouuo que les Dames de Lorraine seront plus obligées de vous enuoyer des fruits, que celles de la Cour. le ne sçay pas. Monsieur, comme vous l'entendez, ni quel auantage vous voyez à cela. Mais pour moy, il me semble que ce n'est pas danser en cadence, que de danser à Mets : et ie iurerois, qu'il n'y a pas là vingt personnes plus belles et plus aimables , que trois ou quatre qui parlent ici quelquefois de vous , et qui ne trouuent pas bon , que vous vous puissiez si fort resioûir on leur absence. Que si vous estes deuenu si grand danseur, et que vous ne vous en puissiez tenir : elles vous prient au moins , de ne plus tant danser la boutade , et de choisir quelque danse plus
;raue , comme les branles^ ou la pauane. Tay creu, Monsieur^ que f estois obligé à vous donner cet aduis. Vous en ferez ce qu^il vous plaira, et pour moy^ ie seray tousiours
Vostre , etc.
A MADEMOISELLE DE RAMBOVILLET.
LETTRE cm (1).
Mademoiselle^
La nouuelle de la leuée du siège à Thurin , a esté pour moy la plus agréable que j'aye receuë de ma vie. Fay eu pourtant quelque déplaisir, de ce que cela m'ostoit vne occasion, de donner à Monsieur le Cardinal de la Valette, vne prenne de la véritable affection que j'ay pour luy. Car j'auois résolu d'entrer dans la ville , et de luy porter du rafraîchissement , en luy disant de vos nouuelles. Monsieur le Comte de Guiche , à qui ie m*en estois vanté , m'auoit dit, que d^ordinaire Ton pendoit ceux que Ton surprenoit dans ce dessein. Mais cela ne m'estonnoit pas : et ayant eu de Madame de la Trimoûille, des raisons pour me consoler, au cas que ie fusse roué en Italie, ie ne me souciois pas trop d'yestre pendu. Mais cela eust esté plaisant, que Monsieur le Cardinal de la Valette se prome-: nant sur la muraille» m^eust reconnu sur Féchelle. Tout de bon, ie vous asseure, que quand on ne vous voit pas , on se feroit pendre pour vn double (2) : et on se sent sur Testomac vne si grande pesanteur , qu'il vaudroit peut-estre mieux estre estranglé tout d'vn coup. Vous ne sçauez ce que c'est que ce mal. Mademoiselle, vous qui n^auez iamais esté sans vous , et qui n'auez pas esprouué la douleur qu'il y a, de se séparer de la plus aymable personne du monde. Mais si vous voulez, ie vous diray comme cela se fait. Le premier iour on est tout endormy, le second tout assoupy, le troisîesme tout estourdy : et puis quand on commence à se reconnoistre, et que le sentiment est reuenu, on soupire à dire D'où venez vous? Et soupir deçà : et soupir delà : et vous en aurez. C'est la plus pi-
(1) Cette lettre n*est pas à sa place; elle est datée de Grenoble, où Voiture n'arriva qu'au mois de septeml)re, tandis que la lettre suivante est du 5 août.
(2) Le double était une petite monnaie de eu ivre [valant deux deniers tournois, ou les deux tiers d'un liard.
toyable chose du monde. Ne craignez point que cecy soit veu. Les Courriers vont à cette heiu*e en seureté. Mais au cas que ce paquet fust surpris, ie déclare au Prince Thomas, et au marquis de Leganez, et à tous ceux qui ces présentes lettres verront, qu^il ne faut pas prendre garde à moy ; que c'est par raillerie ce que j^en dis, et que j'ay accoustumé d'écrire comme cela d'vne façon extrauagante. Ils en croiront ce qui leur plaira. Il est pourtant vray, Mademoiselle, que ie suis au delà de tout ce qui se peut dire,
Vostre , etc.
A Grenoble.