‹ Les œuvresChapitre 58 sur 149 · A MADAME DE B***, MADEMOISELLE DE B*** ET MADEMOISELLE C · texte numérisé non relu

A MADAME DE B***, MADEMOISELLE DE B*** ET MADEMOISELLE C

LETTRE CLÏI.

Madame et Mesdehoiselles , Sans mentir, vous estes bien cruelles, d'estre venues troubler

mon repos si à contre-temps : et il faut que vous soyez bien destinées à me tourmenter^ puis que les grâces mesmes que vous me voulez faire me nuisent^ et qu'il ne me vient iamais bien de voib, qu'afin que j'en aye après plus de mal. Il n^y a pas fort long-temps que j'eusse donné toutes choses pour receuoir vne lettre comme celle que Ton me vient d'apporter : et elle est venue en vne saîsoD, qu'il n'y a rien que ie donnasse pour ne Tauoir point receuê. Vx] regret^ Madame, d'estre contraint de respondre ain^i à rhonoeiir qu'il vous a pieu de me faire. Mais les Demoiselles qui sont auecque vous^ sont si présomptueuses; que ie sais que si ie mets icydes douceurs^ elles les prendront toutes pour elles : et la compagnie à laquelle vous vous estes jointe , m'oblige à vous parler plus rudement que ie ne voudrois. Trouuez donc bon, s'il vous plaist, et eUes aussi, que ie vous die, que les mécontentemens que vous mêlaissastes en partant, auoient fait vn si bon effet dans mon esprit, que, sans mentir, vous n'y estiez plus. Au moins vous n'y faisiez plus les desordres que vous auiez accoustumé d'y faire. le souffrois vosfafe éloignement, auec beaucoup de patience : et j'attendois vostre retour dans vne parfaite tranquillité. Te commençois à ordre quil ; auoit dans le monde quelques autres choses que vous, qui fussent aimables. Il me sembloit que quand vous seriez reuenuês, ie serais bien trois ou quatre mois sans vous voir, et sans en mourir. Et pour vous dire le vray, ie vous haïssois vn peu plus que ie ne vous aimois. Comme ie me resioùissois d'vn si grand amendement, voslre lettre est venue renuerser en vn moment, tout ce que ma raison auoit fait en beaucoup de temps, et auec beaucoup de peine. Vous auez comme par un effet de magie , changé mon esprit auec vn certain nombre de paroles : et le charactere tout seul des choses que vous auez escrites, m'a rendu tout autre que ie n'estois. le m'estonnerois dauantage de cette merueille , si ie ne sçauois que des personnes où il y en a tant, en peuuent bien faire quelques-vnes: et si ie n'auois connu par d'autres expériences, que dans tout ce qui vient de vostre part, il y a certains poisons, et ie ne sçay quels enchantemens secrets, dont on ne se peut garder. Cependant, il est vray qu'il ne me pouuoit rien arriuer de plus dangereux que cette demy faneur que vous m'auez faite : qui a assez de force pour ra'oster de colère ; et qui n'en a pas assez pour me rendre content. De sorte qu'en Testât où ie suis, ie ne vois pas quel party ie dois prendre : et ne puis auoir, ni la satisfaction de vous haïr conune ie deurois, ni le plaisir de vous aimer comme ie voudrois. Dans cet embarras oii se tronue mon esprit, ie ne puis pas bien démesler

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ses sentimens^ ni iuger de quel costé il se tournera. Ce que ie vous puis dire, c'est quil me semble que j'ay assez d'enuie de vous revoir : et que ie crains que ie ne sois assez foible pour retomber entre vos mains. Si cela arriue, traittez-moy mieux que vous n'auez iûi Car, enfin^ tant de dépits font vn mauuais effet à la longue : et sans mentir, ce seroit dommage^ que ie ne fusse pas auec la mesme {Mission, et le mesme respect que par le passé,

Madamb et Mesdemoiselles, Vostre, etc.

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