CHAPITRE II
L'hôtel de Rambouillet.
Catherine de Vivonne^ fille du marquis de Pisani et héritière^ par ksSavelli^ d'un des plus beaux noms delltalie^ avait épousé en 1600 Charles d'Angennes^ marquis de Rambouillet. Elle avait renoncé de bonne heure à paraître au Louvre^ où sa beauté et sa naissance la faisaient rechercher^ mais où régnaient encore des habitu- ^ des et des plaisirs grossiers^ tristes souvenirs des guerres civiles et de la barbarie du siècle précédent. Son goût pour la société et les gens d'esprit la porta à s'entourer de tout ce que Paris renfermait de femmes agréables et d'hommes distingués. Cherchant à retirer la littérature, qu^elle aimait, de l'état d'abjection et de servilité où elle la voyait plongée, elle voulut fonder, sur une communauté de tendances et de sentiments élevés, une sorte d'égalité dans les rapports sociaux. Au milieu de l'âge de fer de Henri FV, elle entreprit dlntroduire l'honnêteté et la décence au sein des passions les plus .fougueuses, et^Ia^délicatesse et la grâce du langage au sein de ce laisser-aller trivial que la cour, à l'exemple du monarque , n^avait que trop encouragé. C'était pour ainsi dire une réforme sociale tout entière; et cette réforme, nécessaire et glorieuse, l'hôtel de Rambouillet a eu l'honneur de l'accomplir.
La belle Arthénice (tel était le nom que Malherbe à son déclin avait donné à madame de Rambouillet) réunit d'abord sa nouvelle académie dans l'ancien hôtel Pisani, situé rue Saint-Honoré. Cette antique demeure, aux apparences presque féodales, distribuée sans foiii et sans régularité , ne pouvait suffire aux exigences d'une époque plus raflBnée; Arthénice comprit ces besoins nouveaux, et sut les satisfaire. Architecte habile, elle dressa elle-même le plan de on nouvel hôtel. Sauvai, dans son grand ouvrage sur Paris, nous a aissé la description de cet élégant et splendide palais qui n'existe lus , mais qui a servi de type à tant d'autres gracieux monuments u dix-septième siècle : « C'est, dit-il, une maison de briques, rehausse d'embrasures, d'amortissements, déchaînes, de corniches, de ises, d'architraves et de pilastres de pierre. €( De l'entrée et de tousjles endroits de la cour, on découvre le jar-
iî VIE DE VOITURE.
din, qui, occupant presque tout le côté gauche , règne le long des appartements , et rend Pabord de cet hôtel non moins gai que surprenant : de la cour^ on passe à gauche dans une basse-cour assortie de toutes les commodités et même de toutes les superfluités qui conviennent à une grande maison ; le corps de logis est accompagné de quatre beaux appartements^ dont le plus considérable peut entrer en parallèle avec les plus commodes et les plus superbes du royaume. On y monte par un escalier cofl6i!^i)| en une seule rampe large , douce , arrondie en portion de cercle y attachée à une salle claire, grande, qui se décharge dans une longue suite de chambres et d'antichambres, dont les portes, en correspondance, ferment une très-belle perspective. Quoiqu'il soit orné d'ameublements fort richesse n'en dirai rien néanmoins, parce qu'on les renouvelle avec la mode, et que je ne parle que des choses qui ne changent point; je remarquerai seulement que la chambre bleue, si célèbre dans les œuvres de Voiture, était parée de son temps d'un ameur blement de velours bleu, rehaussé d'or et d'argent, et que c'était le lieu où Arthénice recevait ses visites. Les fenêtres sans appui qii régnent de haut en bas, depuis son plafond jusqu'à son parterre, U' rendent très-gaie, et la laissent jouir sans obstacle de l'air, de l» vue et du plaisir du jardin.
C'est là qu'auprès d' Arthénice et de sa fille Juhe venaient se grouper toutes les illustrations littéraires de l'époque : Malherbe ■ vieilli et Corneille à son aurore. Chapelain, Conrart le fondateur de l'Académie française , Gombauld , des Yveteaux dont les vers sort, trop peu connus, Godeau, Balzac dont la renommée faisait presque équilibre à celle de Voiture. La €our était aussi dignement représentée à l'hôtel de Rambouillet : on y voyait le cardinal de la Valette, le marquis de Brancas, le comte de Guiche , le maréchal de Bassomj pierre, les deux Montausier. Et près de ces grands personnages quel séduisant essaim de femmes immortelles! mademoiselle de Bou^ bon, qui, sous le nom de duchesse de Longueville, devait être l'hé' . roïne de la Fronde avant de devenir une mère de l'Église, madano^ de Sablé, sa confidente, menant à sa suite mademoiselle Chalais, mademoiselle de Scudéry, dont le nom vient d'être réhabilité après un siècle d'oubli , madame de Glermont , madame des Loges , et enfin celle qui les surpassait toutes, et dont je vais parler plus au long, mademoiselle Paulet, que les poètes appelaient Parthénie