A MONSEIGNEVR LE MARESCHAL DE GRAMMOHT
sur la mort de Monsieur son Père.
LETTRE CLVII
MONSEIGKEVB^
Il est arriué vne chose estrange sur le sujet de vostre affliction : qu'estant Phomme du monde, qui auez d^aussi véritables amis; le n'en ay veu pas vn qui vous ait plaint : et que tout ce qu'il y a d%onnestes gens en France^ ayant pris tant de part dans la gloire que vous venez d'acquérir, il n'y ait eu personne qui en ait pris dans vostre mauuaise fortune. le ne sçay pas quelle raison ils donneront pour cela; ni quelle excuse ils pourront alléguer de ne vous pas plaindre. Pour moy, Monseigneur, qui vous connois jusques dans l'âme, et qui sçay combien exactement vous vous acquittez de tous les deuoirs de toutes sortes d'amitiez : ie suis asseuré, que vous auez receu vn extrême déplaisir. Et sçachant, combien vous estes bon frère, bon parent et bon amy : ie ne doute point, que vous ne soyez aussi bon tils; et qu'ayant perdu vn père, qui a esté regretté, mesme de tous ceux qui ne le connoissoient pas, vous n'ayez esté touché dVne tres-sensible affliction. Cela est d'autant plus à louer en vous, que les hommes d'aujourd'huy sont très esloignez d'auoirde pareils ressentiments. Cette tendresse d'ame, n'est pas moins estimable, que la fermeté que vous venez de monstrer dans les plus extrêmes périls. Et qu'en vn siècle, où les exemples de bon naturel sont si rares, vous soyez affligé d'vne perte qui vous rend vn des plus riches hommes de France : cela, sans mentir, est admirable, t>t au-dessus de tous vos exploits. Mais , comme il peut y auoir de
(0 L'cdilion de 1G8I porto : que nous m frouuions....
^xcez dans les meilleures choses : vostre douleur, qui a esté iuste fiqu'à cette heure^ ne le seroit plus^ si elle duroit dauantage. IL.y iroit de la messéance^ qu\n homme que la France tient pour vn B ses Heros^ s'afBigeast comme les autres hommes : et voustémoineriez^ de ne pas faire assez de cas de la vertu et de la gloire ; si eus pouuiez auoir vue longue tristesse, en vn temps^ où vous faites le si glorieuses actions, et où vous receuez des applaudissemens de .out le monde. le vous ay oûy louer tout haut^ auec beaucoup d^af- Tection, par la Reine; j'ay veu faire la mesme chose à vn homme^ qui a quelque crédit auprès d'elle; vostre réputation augmente tous les iours : et vostre bien ne diminue pas. Car on dit , qu'en argent et poulaille^ vous aurez d'oresnauant quelque chose d'assez considérable. Si parmy tout cela^ vous ne pouuiez vous consoler : ie coDDois vn de mes amis qui auroit plus de raison que iamais^ de
s'escrier. Quelle A dire le vray. Monseigneur, il y auroit du
trop : et j'y trouuerois quelque chose à redire ; moy, qui d'ailleurs, ne sçaurois rien desaprouuer, de ce que vous faites, et qui suis passionnément , et aueuglément,
Vostre, etc.
A MADEMOISELLE DE RAMBOVILLET.
LETTRE CLVIII
Maoehoisellb,
le ne sçauois gueres ce que ie faisois, quand après auoir eu la force de gronder si longtemps, ie m'accommoday auec vous la veille de vostre départ : et cela me fait bien voir ce que vous m'auez dit beaucoup de fois, que ie n'ay gueres de jugement. Vous ne sçauriez croire combien cette paix-là me couste de trouble, et de desordre, et quel bien ce me seroit, que d'estre encore mal auecque vous. Jamais ibsence ne m^a paru si longue, que celle-cy qui ne fait que comloencer. le sens à cette heure toutes les choses que ie vous escriuois autrefois : et il me semble que Paris, et la France, et tout le monde, sont allez à Rouen auec vous. Considérez, ie vous supplie. Mademoiselle, vous qui vous estes mocquée de moy toutes les fois que ie vous ay dit, que rien ne m'estoit si contraire que de veiller : combien d'inquiétudes, de desplaisirs, ci de peines j*aurois éuitces, si le Vendredy septiesnie d'Avril . ie nio Tusse couché à niiiinit , et com-
bien ie deurois souhaitter d'auoir esté bien endorray les deux dernières heures que j'ay passées auecque vous. G^est, sans mentir, vne bizarre destinée, que celle qui veut, que ni loin ni près de vous, ie ne sois iamais en repos :
Ni sin ti , ni contigo , Puede vioir el Mundo.
Ayant pourtant essayé beaucoup de fois de Pvn et de l'autre : ie trouue que la douleur de ne vous point voir^ est la plus sensible de toutes^ et que vous ne me faites iamais tant de mal , que lorsque vous n^y estes pas.
A LA MESME
LETTRE CLIX
Mademoiselle,
Quand bien ce que vous dites seroit vray, que vous auriez acquis quelque bonté dans ce voyage, ce seroit tousiours vne meschanceté ! à vous de me le faire sçauoir, et d'augmenter par là le desplaisir que j'ay d'estre loin de vous. Car si ie vous regrette meschante, quel ennuy aurois-je de ne vous point voir, si ie vous croyois deuenuë bonne ? puis que c'est la seule qualité que j*aye iamais trouuée à désirer en vous. Aussi me garderay-je bien de me ie laisser persuader : et la chose n'est pas si vray-semblable , que l'on la doiue croire d'abord sur vostre parole. Le coup de griffe, que vous me donnez en passant , me fait bien voir, que vous n'auez pas perdu toute vostre fierté à Rouen , et qu'il vous reste encore quelqu'vne de vos humeurs , puisque vous prenez plaisir à me tourmenter. A propos de cela. Mademoiselle, j'ay bien du regret, sans mentir, que ie n'ay esté à vostre entreueuë, de vous et de la mer : pour voir quelle mine vousfistes; ce que vous jugeastes l'vn de l'autre; et ce qui arriua le iour que les deux plus fieres choses du monde setrouuerent ensemble. Si la conformité doit faire naistre l'affection : vous deuez estre en grande amitié toutes deux. Car quand ie considère ses calmes, ses bonaces, ses tempestes, et ses courroux; ses bancs, ses escueils, et ses rochers; les dommages et les vtilitez qu'elle apporte au monde ; combien elle est admirable et incomprohfîiisiblr ; bcllr à ceux qui la voyent, et terrible à ceux qui sr
DE MONSIEVR DE VOITVRE. 33i
nettent à sa mercy; opiniastre^ indomptable, amere^ fiere et débite : il me semble^ que vous-vous ressemblez^ comme deux gouttes l'eau; que tout le bien et le mal que Ton peut dire d'elle^ on le peut aussi dire de vous. Il y a cette différence. Mademoiselle, que toute vaste et grande qu'elle est, elle a ses bornes; et vous n'en auez point : et tous ceux qui connoissent votre esprit, auoûent, qu'il n'y a en vous ny fond ny riue. Et ie vous supplie, de quel abysme auez-vous tiré ce déluge de lettres , que vous auez enuoyées icy? Toutes belles, toutes admirables, et telles que chacune d'elles meriteroit pour la faire, autant de temps, qu'il y en a que vous estes absente ! Quel autre esprit ne tariroit pas, et pourroit suffire à gagner tant de gens, à solliciter tant de luges , et escrire à tant de personnes? La mer, en vérité, vous a fait vn bon tour, et c'est vne marque de vostre bonne intelligence , de vous auoir enuoyé si à point nonuné Madame de Guise à Rouen : et pour rendre ce Roman plus célèbre, la Fortune a bien fait d'y faire interuenir vne personne aussi considérable que vous. Ne semble-t-il pas que toutes les auentures d'vn païs attendent à y arriuer au temps que vous y estes ? Il y a bien en cela quelque chose d'extraordinaire.
El dia que tu naciste , Grandes senales auia.
Et ie ne doute pas à cette heure, que quand vous mourrez, on ne mette vostre mort dans la Gazette. Pour la Gargouille , Mademoiselle, ie vous auoûe que ie ne sçay ce que c'est. Fay les Relations de Femand Mendez Pinto, et celles des Espagnols, et des Portugais, des Indes Occidentales et Orientales. Mais il ne me souuient pas, d'y auoir iamais veu ce mot-là. le vous supplie tres-humblement de m'en informer. C'est dommage, sans mentir, que vous ne courez le monde. Vous nous instruiriez tout autrement que ne font les autres voyageurs. le voudrois bien auoir à vous mander des choses aussi agréables, que celles que vous nous escriuiez. Mais depuis que vous estes hors d'icy, Paris ne nous fournit plus tant de nouuelles que Rouen. Cela fait bien voir, que tant vaut l'homme, tant vaut sa terre. Madame vostre Mère se porte bien. Monsieur A. (1) fait rage des pieds de derrière , à cette heure, qu'il a ses coudées franches auec Monsieur de Saint Maigrin. Du iour du départ de Monsieur le Duc , il est devenu si beau, si brillant, que c'est une merueille. le vis
'i; Siuis (|i»ulc M. A nu 11(1.
hier Monsieur vostre frère. Monsieur de Ghastenay est icy depak deux iours. Voila, ce me semble , tout ce que j'ay à vous dire. le vous baise tres-humblement les mains, et suis auec plus de passion que vous ne sçauriez croire^
Mademoiselle^ Vostre, etc.
De Paris le 30 May 1644. .
A MONSIEVR DE CHANTELOV.
LETTRE CLX
MONSIEVB ,
le ne me puis résoudre d'enuoyer ce laquais à Paris, sans vous remercier tres-humblement de Thonneur quMl vous a pieu de me faire : quoy que ie n'aye, ni assez de temps , ni assez d'esprit^ pour répondre à vne si agréable lettre^ que la vostre. Elle est si beDe qu'elle m'auroit donné beaucoup de jalousie, si elle aooH esté escrite par vn autre. Mais vous aymant autant que moy-mesme; oa pour dire quelque chose de plus, autant que j^ayme Mademoiselle *** et autant que Mademoiselle *** vous ayme : ie suis bienaise de voir, que vous escriuiez comme vous parlez, comme vous voltigez, et comme vous faites toutes choses. le trouue seulement à redire , que vous ne m'ayez rien mandé de Mademoiselle de Ghantelou, ni de Mademoiselle de Mommor. Pour vn homme aussi judicieux, que vous; c'est sans mentir vne faute assez grossière. Trouuez bon, Monsieur, que ie vous en parle ainsi franchement : et souffrez, s'il vous plaist, cette liberté, d'vne personne qui vous admire en tout le reste de ce que vous faites, et qui est passionnément,
Vostre, etc.
A MONSEIGNEVR D'AVAVX.
LETTRE CLXl.
MONSËIGNEVfi,
Quoy que ie ne reçoiue point de vos lettres : c'est assez que ie roçoiue de vos bioii-fails , pour f stro oblige a vous escrire : et il nie
DE MONSffiVR DE VOITVRE. 33,S
le^ que le moins que ie puisse faire , est de vous rendre des is pour de l'argent. S'il estoit à mon choix ^ ie connois si bien i des choses, que j'aimerois mieux vous donner de Targent auoir de vos paroles. Mais puis que vous voulez qu'il soit aunt : ie croy qu'il est mieux pour vous , et pour moy, qu'il soit
Permittoque ipsis expendere Numinibus, quid Conueniat nobis, rebusque sit vtile nostris.
ind ie vous auray rendu les tres-humbles grâces que ie vous ie crois , Monseigneur, qu'il me restera peu de choses à vous Neque enim te credo in siomacho ridere posse : et dans les et les chagrins où vous estes, ie ne croy pas qu'il y ait lieu à ;orte de lettres que j'auois accoustumé de vous escrire. Or de )arler de vostre diuision ; il me semble qu'il n'est pas non propos. Quid enim aut me ostentem , qui si vitam pro ttui dieprofundam, nullam partem videar msritorum tuorum asse- ' mit de aliorum iniurijs quœrar ? quod sinesummo dolorefatmpfNUfum, Quand ie sçauray que vous aurez plus de gayeté; )UB m'aurez mandé que l'orage est passé; que le temps' est îrein; et qu'il ne pleut pla, pie, pli , plo, plus : alors ie reiray à cettf façon d'escrire , que Giceron appelle genus litteiocosum. Cependant ie vous diray vne chose, qui ne doit pas le médiocre consolation pour vous. C'est que dans les diflferens >us âuez eus auec Seruien : hors quelques personnes qui ont le attachement à luy, le reste du monde est de vostre party, cette estoiile de bien-veillance qui vous a tousjours fait aimer t, vous donne encore en cette rencontre toute la Cour et a Ville. l'espere que par la présence de Monsieur de Lonle, toutes choses changeront en mieux à Munster. Au moins, 3e va changer: et il y va monter de nouueaux personnages, z beaux.
Alter ab integro Seclorum nascitur ordo : ïam venit et Virgo.
t que vous m'auez asseuré, que ie n'entens rien en Astroloque ie ne connois point les Astres : ie vous ferois des pres. Car ie voy vne estoiile cheueluë qui promet beaucoup de , et qui doit causer de grands éuenemens. Au moins , Monir, vous ne vous plaindrez plus de la Veslphalie, comme d^vn
païs barbare, et où les Grâces et les Muses ne peuuent aller. N'est-ce pas à cette heure qu'il faut dire ,
quo quo vestigia figis , Componit furtim, subsequiturque Venus?
Que CQ furtim est beau^ si vous le considérez bien ! UaSl comment vous accommodez- vous du Père de Ghauaroche? N'est-ce pasra vray bon-homme et bon Religieux , de bonnes mœurs ^ de bon esprit, et de bon sens? Il escrit îcy des merueilles de vous, auec des passions estranges : et le Curé de saint Nicolas ne vous mmepas plus qu'il fait. Cependant^ ie loue Dieu, que parmy tant de sujets de desplaisir, vostre santé ne vous ait pas abandonné; ni mesme,àce que j'entens dire, tout à fait vostre bonne humeur. le souhaite de tout mon cœur, que Fvne et Pautre augmente tous les îours, et que ie puisse vous tesmoigner combien ie suis,
MoNSBiGNEVR, Vostre,etc.
A. Paris le i Auril 1645.