‹ Les œuvresChapitre 67 sur 149 · A MADAME **\ LETTRE II · texte numérisé non relu

A MADAME **\ LETTRE II

C'est sans doute vne menace, qui estonneroit vn plus résolu que nioy. Mais tant que vous me menacerez de la sorte, j'aduoue que ie ne sçaurois vous craindre : et ie seray assez hardy pour nie

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trouuer après disner où vous me commandez , quelque malheur qui m'en puisse arriuer. le sçay bien que vostre logis n'est pasvn lieu de seureté pour moy : et que sous Tombre de Pamitié que vous me faites l'honneur de me promettre, il n'y a personne aujourd'huy, de qui ie doiue craindre tant de mal que de vous. Mais au moins, souuenez-vous, s'il vous plaist, de ne me laisser pas souffrir trop long-temps. Si vous voulez deuenir bonne, comme vous dites, commencez à l'estre en cette occasion. Et sans mentir, Tobeïssance aueugle que ie vous rends , vous y oblige en quelque sorte; et la franchise auec laquelle vous voyez que ie me remets entre vos mains. Quoy que ie connoisse bien à quoy vous me destinez; ie veux neantmoins rendre contente, tant qu'il me sera possible, la personne que vous desirez qui le soit à mes despens : et ie vous promets que ie tiendray son affection secrette, sans en tirer aucune vanité. Mais ie ne sçay, si ie me pourray taire de vostre confidence.

A LA MESME

LETTRE III

C'est le vray moyen de redoubler mes peines, que de me faire entendre que vous en auez. Et moy, qui jusqu'icy ay supporté les miennes auec tant de patience ; ie doute si ie pourray souffrir les vostres. Mais de quelque sorte que ce soit, ie ne puis trop endurer, puis que c'est pour l'amour de vous : et les deux mots, que dans vostre billet vous auez adjoustez hors du rang des autres, me doiuent tout rendre supportable; et me fcroient courir gayement au martyre. le croy que vous-mesme n'en doutez pas; et que vous estes assez asseurée de ma resolution : puis qu'après m'auoir aduerty du mal que vous me voulez faire, vous attendez que de moymesme j'aille le receuoir ; et qu'après disner ie me rende volontairement en vn lieii, où mes peines doiuent estre redoublées. Cette menace pourroit donner de la crainte à vn autre ; et feroit songer vn plus sage que moy à se mettre eu sauueté. Mais quelque péril que j'y voye, il n'y a pas de moyen de ne vous point obeïr; ni qu'ayant l'honneur de vous connoistre si bien que ie fais, ie me puisse empescher d'estre,

Vostre , etc.

])K .MONSiEYR DK VOirSHK. :m

A LA MESMK.

J'ay oublié tout ce que îe deuois dire à la '*" auec qui vous mo vouliez accorder : et si ie vous asseure que ce n*cst pas pour auoir dormy depuis. le suis fasché de n'auoir pas eu plus de soin d'une personne, qui in*auoit esté recommandée de si bonne part : et que ne luy pouuant donner aucune place en ma volonté^ elle n*en ait pas eu dauantage en ma mémoire. C'est la partie do mon amc, dont ie luy pouuois le plus iustement faire part. Car c'est œllc qui est la plus contraire au iugement; et qui a le soin des choses passées. Mais si ie luy dis quelque chose d'obligeant après disner, elle ne se pourra pas plaindre que ie ne luy parle que par cœur : et ie sens le mien si esloigné de tout ce que j'ay à lui dire^ que si vous ne me secourez tantost, vous verrez que ie ne sçauray pas, non plus que vous, ni les mots, ni les temps. Mais pleust à Dieu, que vous ne sceussiez pas celuy de vostre partement; et que vous ne m'en pussiez encore aujourd'huy rien apprendre. Car, sans mentir, le n^ay pas l'esprit assez fort pour en souffrir seulement Pimagination : et cette pensée estouffe en moy toutes les autres. Quand ie songe que demain vous ne serez plus icy, ie trouue estrange qu'aujourd'huy ie sois au monde : et ie suis prest d^auouer avec vous, qu'il y a de la fiction en cette amour que ie fais paroistre, quand ie pense que ie respire encore, et que ce déplaisir n acheue [>as de mo tuer. D'autres ont perdu la parole et se sont confinez aux solitudes de la Thebûde, pour de moindres mai-heurs que le mien. Mais hi j'auouë que ie ne pourrois pas ni'aller plaindre de mon mal .si loin de vous : ie suis, ce me semble, excusable de n* aller pas chercher vn hermitage aux déserts d'Egvple ; puisque j'es[>#;re troimer place en celuy que vous allez bastir. Il n'y a que cette esfjerarK:e qui me puisse arresterau monde : et ma vie ne tient plus qu'a cetti; pensée. le ne sçay pas si tout ce que ie dis icy est dans les Uirnes de l'amitié passionnée. Mais vous ne pounf:z dir^, <\w: ie parle à vous trop clairement; veu que vous p^juu<'Z t^iiisiours donn<;r (U'Aix, sens à toutes mes paroles : ny vous plaindr^r, >.i \f: ne mui:^ e.v:ry pas dans les termesque vouâdi&i^rz: puU qu^^ ic n'ay pas veu t:tyj(frt: celuy qui mêle doit apprendre. Taiidii» qu'il tu'f-M (MrrrnlH de faillir, et que ie puis dire quelque chcÂ^ de ai/rs '/ziXmifMU : i*: \hu*. jiinr auec la mesme affection que ie hs hUr. qu^; U ^:nU: UAtu qu/? m-.

feray au monde, ce sera d'aimer tousiours la plus aimable qui fut iamais, et que ie veux bien auoir vostre haine, dés le iour que vous aurez mon amitié.

A LA MESME

le sens bien que la fin de mes iours approche ; et que ie suis à la veille du plus grand mal-heur qui m'arriuera iamais. Gependautie trouue mon esprit en vn estai plus tranquille, que ie n'eusse osé Fesperer : et au milieu de mille pensées qui m'affligent, j*en trouue encore quelqu'vne qui me console. Dans l'étonnement où ie suis, ie ne puis voir la cause d'vn euenement si extraordinaire. Mais ie connois bien que vous produisez en mon ame, ie ne sçay par queb moyens, des effets dont ie ne voy pas la cause : et que vous faites que mon cœur se resioûisse, sans que mon esprit sçache pourquoy. Tant y a, que ie suis aussi résolu de mourir, que s'il me restait quelque chose à espérer après cela : et quelque cruelle que soit la mort que me va donner vostre absence ; ie suis préparé à la souffrir, comme si c'estoit vn passage à vrie meilleure vie. Il medéplaist seulement, que cette personne à qui vous me prestez quelquefois, ne me permette pas d'acheuer mes iours en repos : et que ie sois contraint de partager entre vous et elle, les dernières heures qui me restent. Cela me persuade, ce que ie n'auois pu encore bien croire, que nous voyons tous à l'heure de la mort, nostre bon et mauuais Ange ; et que nous auons en ce moment, de bonnes et de fascheuses visions. Mais ie vous supplie tres-humblement, si vous ne me haïssez pas encore, de ne me pas délaisser en celte extrémité : et de prendre soin d'vne ame, qui ne peut estre sauuée que par vous; et qui seroit tourmentée à iamais, si vous l'auiez abandonnée.

A LA MESME

11 esioit temps que ie songeasse à mu conscience. Et ce fut lioii-

DE MONSIEVa DE VOITVRE. 401

iusement pour moy^ que le fis hier vne partie de ma confession. ar ie n'auois point encore esté si malade qu'aujourd^huy : et mon lal augmente de sorte, que si j'eusse différé dauantage, ie croy je ie fusse mort en mauuais estât. Au moins dans l'accès où se ouue mon esprit, et dans les inquiétudes qui l'affligent : ie voy ien que les rêveries le vont prendre : et ie n'espère pas que ie aisse jouir encore vne heure de mon bon sens. Ce qui me le perlade le plus, c^est que parmy les déplaisirs et les ennuis qui me 3uroient accabler, ie ne puis estre extrêmement triste ; et que ie le trouue moins affligé que de coustume, quoy que ie sois au pire »tat, où ie me vis iamais. le perdis l'autre iour ainsi vn de mes nis, à qui Texcez de son mal en osta le sentiment. Les songes le îsoientrire dans les angoisses de la mort : et ses imaginations luy ennuient du repos, pendant que la fièvre le tuoit. le vous supplie 3 ne me point enuier vne fin pareille à celle-là : et puis qu'il ne te reste pas encore huit iours à viure, souffrez que ie les acheue 1 cette sorte. Cela estant, j'aduouë que vous estes plus pitoyable le ie ne croyois : et moy plus heureux que ie n'auois espéré. Car le si folle entreprise que la mienne, ne deuoit pas auoir vn succez bon : et après auoir fait vne si grande faute, ie n'esperois pas 'en mourir si tost, ny si doucement, le vous demande pardon, î pensois ne vous escrire que ce qui touchoit vostre amie : et ie lens de m'apperceuoir que ie ne vous en ay pas dit vn mot. le DUS supplie tres-humblement d'ordonner d'elle et de moy, ce qu'il 3US plaist ; et que ie sçache quand vous voulez que j'en aille oûir Àrrest. le vous supplierois que ce fust dés ce soir. Mais j'ay rainte de vous estre importun : et ie ne sçay pas où ie vous trouerois après disner.

A LA MESME

LETTRE VIL

Si c'est aujoiu'd'huy que ie dois donner du contentement à la personne que vous me recommandastes hier : ie vous supplie de a'enuoyer ce que vous voulez que ie luy donne ; ou de ne trouuer »as mauuais, queiene fasse point de largesse aux autres, d'vn bien lont les plus panures sont plus riches que moy. le n'auois pas en ncore de si mauuaises heures, que les douze dernières que j'ay 1. - ^^

passées : et depuis que ie ii'ay eu l'honneur de vous voir, j'ay en si peu de repos^ que ie vous asseure qu'il y a eu des Feûillans qui ont esté mieux couchez que moy. Cet homme à qui vous laissastes hier le poignard dans le camr^ a eu vue meilleure nuict. La crainte^ le regret, le desplaisir^ et tout ce qu'il y a de poisons froids dan l'amour^ n'ont cessé de me déchirer l'esprit : et le sonuneil^ qui pour quelque temps m'en a voulu diuertir, a esté proprement pour looj rimage de la mort^ puis qu'il m'a tousiours fait voir celle de vosbe absence. En cet estât où ie suis^ ie ne croy pas que vostre amie puisse estre fort contente de mon entretien^ si ce n*est que son amour se soit tournée en haine ^ et qu'il ne luy reste plus de passion^ que celle de la vengeance. Si cela est, elle trouuera en looj \7ie satisfaction toute entière ; et sera bien aise de voir qu'elle n'est pas encore la plus misérable du monde. le vous prie pourtant, en quelque humeur que vous la voyez, de ne me laisser pas si seul anec elle, que quelqu'vn ne nous puisse séparer : et de considérer, qnH n'y a point de scureté pour moy ; soit qu'elle m'ayme, ou qu'db me haïsse. le vous sup[>lie tre&-humblement, de ne me point refuser cette faneur. Afin qu'au moins, si ie l'ay *"**, que ce ne soit pis vue autre que vous, qui me donne la mort ; et qu'il n'y ait que m» soupirs, et l'cnnuy de vostre absence, qui m'estouffent. le ne sça; pas si vous commencerez par celle- cy, à luy montrer les Lettres que ie vous escris. Mais ie ne m'en plaindray pas, pourveu que vous me permettiez après cela de pailir à l'heure mesme, et de me sauuer en Espagne. Car c'est un remède, que ie pense qui est propre à toutes sortes de maux : et si vous auez permis à quelqu mi de s'y retirer pour fuir la fièvre : vous me deuriez excuser, si j'y allois pour éuiter la mort. Mais dans la misère où ie suis, ie m'estonne que ie puis auoir cette pensée : et cette imagination, ce me semble, est trop gaye, pour tomber en vn esprit si affligé que le mien. Toutesfois, puisque vous saunez tous les ans la vie à vn homme: et que vous m'asseuriez hier, que vous faisiez toutes les bontez qui ne vous coustent rien : pourquoy ne puis-je pas espérer, que ie seray i)eutestre celuy à qui vous forez cette grâce ; et que vous ne me laissiTCZ pas mourir, puisque vous le pouuez empescher si aisément ?

A LA MESME

LETTRE VIII

le croyois qu^il n^y eust que vous qui me pussiez donner de maulaises nuicts. Mais le trouuay hier vne Dame^ qui m'a fait passer 3elle-cy sans dormir, et qui me perça le cœur si sensiblement, que e n'ay point eu de repos depuis que ie Tay veue. Sans dessein, somme ie croy, de m'assassiner : elle me dit, que vous deuiez partir iemain ; et qu'elle auoit appris celte nouuelle de vostre bouche. S'il est ainsi, j^ay, ce me semble, quelque raison de me plaindre de vous (m'ayant retranché la moitié de ma vie ;) que sans Tauoir mérité, vous abrégiez mes iours deuant le temps. Vous trouuerez, peut-estre,.estrange, qu'vn homme si malheureux que moy, se plaigne qu'on ne le laisse pas assez viure : et que ie me tourmente, de ce que l'on me veut deliurer trop tost de. tous mes maux. Mais ie voy bien, qu'encore les plus misérables aiment la vie : et puisque ie ne dois perdre la mienne, qu'en me séparant de vous : ie croy que ce n'est que la sorte de mourir qui m'estonne, et que ie suis excusable d'auoir peur d^vne si cruelle mort. Cette pensée ne m'a pas laissé fermer Tœil depuis hier : et si ce iour me dure autant qnelanuict que ie viens de passer : ie ne deurois appréhender vostre absence que comme vn malheur, qui ne me peut venir, que d'icy à cent ans. Mais vn si fascheux accident, se doit préuoir d* aussi loin que cela : et sll n'auoit à m'arriuer qu'à la fin du monde; ie commencerois dés cette heure aie craindre. Neantmoins, ievous supplie de ne laisser pas de me dire ce qui en est : et puisque c^est toute la grâce que vous me pouuez faire, aduertissez-moy de l'heure et du iour de ma mort : afin qu'au moins ie me puisse reconnoistre au* parauant; et que j'aye loisir de m^y préparer.

A LA MESME

le pensois que la lettre que ie vous enuoye auec celle-cy, arriveroit aussi-tost que vous : et qu'elle attcndroit long-temps chez M*** deuant qu'il vous souuint d'elle. Mais j'ay esté contraint de la

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garder jusques à cette heure : et ie n'ay pu trouuer le logis de celuy à qui ie la deuois donner^ que deux heures après qu'il fut paitj. le crois que vous aurez sçeu les nouueaux sujets d'affliction qui m sont arriuez depuis; et qu'il n'est pas besoin que ce soit moy qm vous donne toutes les mauuaises nouuelles. le vous diray seulement, que ie ne suis gueres plus heureux en mes amitiez^ qu'en mes pusions; et que la fortune me frappe par tous les endroits^ où elle me peut blesser. Neantmoins^ pour me toucher viuement de ce malheur^ il ne falloit pas qu'elle me Fenuoyast après vostre parlement : et si elle vouloit que ce dernier coup me fust sensible , elle me le deuoit donner deuant que de m'auoir assommé. Et en cela^ vous pouuez voir combien peu de chose c'est que Pamitié^ quand elle n'est pas passionnée. Car cet accident^ qui en vn autre temps m'auroit percé le cœur; et que ie voudrois encore auoir racheté de tout ce qui me reste de bien au monde; n'a pu me rendre plus triste que ie Testois : et de tant de larmes que j'ay répandues depms, ie ne sçay^ si mon amy eu a eu pour luy vue toute entière. Âussii à dire le vray^ puis qu'il deuoit demeurer icy^ et qu'il n'auoit pas d'espérance d'aller où vous estes : ie ne puis m'imaginer que l'on luy ait fait grand tort^ de luy auoir osté la liberté^ et de luy défendre la conuersation du reste du monde^ quand il ne pouuoit plus auoir la vostre. Il me semble bien plus injuste, que l'on me retienne icy prisonnier comme les autres; et que ie sois arresté sans que personne m'accuse. Toutesfois, j'aduouë que les plus criminels ne le sont pas tant que moy : et quand ceux-cy am'oient conspiré contre l'Estat, et l'authorité du Roy, j'ay fait encore vne entreprise plus hardie que celle-là ; pour laquelle ie voy bien quïl faut que ie meure.

A LA ftlESME.

Vous pouuez estre asseurée, que la tristesse, ni Taniour, ne feront iamais mourir personne, puisque l'vn ou l'autre ne m^ont pas encore tué : et qu'ayant esté deux iours sans l'honneur de vous voir; il me reste quelque apparence de vie. Si quelque chose m'auoit fait résoudre à vostre eloignement : c'estoit la créance que j'auois que j'en serois quitte pour en mourir; et qu'vne si foile

DE MONSÏEVR DE VOITVRE. . iO.n

doulear que celle-là^ ne me laisseroit pas languir long-temps. Cependant ie trouue, contre mon espérance, que ie dure beaucoup pins que ie ne rauois imaginé : et quelques coups mortels que j'aye, ie croy que mon ame ne se peut détacher de mon cœur, pource qu'elle y void vostre image. C'est le seul prétexte que ie troaue pour la garentir de lascheté : et ie ne voy que cette raison qui la doiue retenir si long-temps eu vn lieu^ où elle souffre tant de peines. Depuis l'heure que vous me vistes tirer à quatre chenaux, et deschirer en pièces en me séparant de vous : ie vous iure, que ie n'ay pas eu encore le moyen d'essuyer mes yeux : et bien qu'ils ne connoissent plus les couleurs^ ni la lumière, ils ne me seruiront pourtant iamais si fidèlement qu'ils font^ puis qu'ils m'aydent à plearer vostre absence. Dans les tourmens et la langueur où ie suis, î! me semble que ie sois resté tout seul sur la Terre : ou que l'on m'ait transporté en ce coin du Monde, où l'on ne void gueres plus souuent le Soleil, que nous ne voyons icy les Comètes; et où la plus courte nuict duce trois mois. Encore le mal-heur ne feroit pas tout ce qu'il peut de pis contre moy, si celle où ie suis maintenant ne duroit pas dauantage : et ie doute, si après ce temps-là, ie pourrois e^rer de reuoir le iour. Mais iugez, ie vous supplie, *** à quel poinct ie suis réduit : que n'estant encore qu^à Centrée d'vne si longue et si fascheuse nuict, ie commence déjà à compter les heures, et ie sens passer chaque moment aucc impatience. Que si dans les ténèbres qui me couurent , il y auoit au moins quelques intenialles de repos, et que ie pusse quelquefois faire de beaux songes ! Mais tant extrauagantes que soient mes resuerics, elles ne le sont iamais assez pour me rien proposer d'agreablc : et mes pensées ne sont raisonnables qu'en cela, qu'elles ne me promettent iamais de bien. En cet estât, ie pense que ie vous puis iurer, que le plus mal-heureux homme du monde, est auiourd'huy celuy qui vous honore le plus : et sans mentir, il seroit impossible que ie pusse tant viure, si ie n^esperois bientost d^en mourir. Mais ie voy bien qu'il ne me reste pas encore quinze iours à plaindre vostre absence ; et que ma vie et mes maux ne peuuent durer que jusque-là. Cette espérance me fait souffrir plus patiemment Tvn et l'autre : et ie croy que vous n'estes pas faschée que ie Taye ; puisque vous voulez bien que j'espère tout ce que ie dois espérer. Au moins, ie ne puis expliquer plus auantagcusement pour moy, les dernières paroles que vous m'auez dites : et de quelque costé que ie tourne la veuë, ie ne voy pas que ie puisse iamais attendre mieux. Néanmoins, vous qui voypz bien plus clair, et beaucoup plus loin qup ie ne fais :

ie vous supplie^ dites-moy si ma folie deuoit auoir vne fin plus faeoreuse que celle-là ; et ce qu'il fut arrivé de moy, si j'eusse dauantage.

A LA MESME

l^ay bien de la honte à vous le dire. Mais ce malheureux^ qui deuoit estre mort il y a si long-temps^ est encore au monde. Et aptes auoir esté quinze iours sans oûir de vos nouuelles^ ie suis en esttt de vous mander des miennes. Il est vray^ qu'elles sont si mauuaises, et les déplaisirs qui me pressent^ si insupportables » que si ie m'en tire par quelque sorte que ce soit, vous iugerez bien , que ce n'est pas manque de sentiment et de resolution; et que dims les toa^ mens où ie suis^ il faudroit beaucoup moins de courage pour endih rer la mort^ que pour souffrir la vie. Et certes^ celle que ie mdne est si mal-heureuse : que desia mille fois ie me serois résolu de la perdre, si j'osois me donner quelque contentement lors que ie ne vous voy pas; et si vous ne m'auiez appris que ce n'est pas estre tout à fait mallieureux, que d'auoir le plaisir d'v-ne mort volontaire. Il faut donc, que ce soient mes douleurs toutes seules, qui acheuent de me la donner : et ie veux aller à ma fm pas à pas, sans la haster d'vn demy iour. Aussi bien , quoy que le regret de ne vous plus voir, me couste desia plus de cent mille larmes, ie n'ay pas encore assez pleuré vostre absence : et ayant tant de mal-heurs à plaindre, ie ne dois pas estre si tost prcst de jetter le dernier soupir.

A LA MESMt:.

LETTRE XII

bepuis que vous nous auez laissez, il n'a point coulé de moment, qui n'aye adiousté quelques nouveaux déplaisirs aux miens : et if n'ay point passé d'heure, que ie ne restimassc celle de ma mort. Mais ie voy bien que mon aine, sous la tristesse qui raccable, n'ii pas seulement la force de sortir : et (fuo si elle se tient encore ilaiiî=

DE MONSIEVR DE VOlïVRE. 407

mon corps, c'est comme ces Paresses des Indes^ dont 1 on vous parloit, il y a^ ce me semble^ plus de cent ans^ qui ne se peuuent résoudre de quitter larbre où il n'y a plus de quoy les nourrir; et qui ayment mieux mourir en langueur^ que d'auoir la peine de changer de demeure. le vous asseure que ie n'enchéris rien dessus la vérité : et ce grand esprit, qui vous fait imaginer si facilement toutes choses, ne vous sçauroit faire comprendre la moitié de mes ennuis. le passe les iours entiers, sans ouurir les yeux; et la plus grande part de la nuit sans les fermer. Et ce qui vous doit estonner dauantage, ces mauuaises heures d'impatience, et de desespoir; et ces nuits que la crainte de vous auoir déplu me faisoient veiller auec tant de mortelles inquiétudes : ie les regrette à cette heure, comme des joyes perdues, et des douceurs de ma vie passée. Voilà le chastiment que meritoit la plus grande folie qui fut iamais; et les peines qu'il faut que ie souffre pour vous auoir sceu trop bien connoistre. Mais au milieu de toutes ces afflictions, quoy que ie voye bien qu'il n'y a autre issue, que celle de ma vie, et que toutes les faueurs du Ciel, et de la fortune, sont trop foibles pour m'en retirer; ie croy encore, sans que ie me puisse imaginer comment , qu'il ne vous seroit pas impossible de me faire mourir bien-heureux, et que tout ce que le reste du monde ne pourroit pas, vous le pourriez toute seule.

A LA MESME

LETTRE XIII

Fesperois tirer cet auantage de la solitude, où vous m^auiez laissé, que ie n'y serois diuerty de personne; et qu'estant en vn lieu, où ie n'ay point du tout de connoissance, j'aurois loisir de vous mander quelqu'vne de mes pensées. Mais voila qu'à peine me donne-t-on le temps de vous rien dire, pour m'emmener à Fontainebleau : et la fortune me présente vne occasion importante d'y aller, exprés comme ie croy, pour m'oster le contentement de vous escrire. Au moins quelque beau-semblant qu'elle me puisse faire, i'ay trop de sujet de me défier d'elle, après en auoir receu de si mauuais offices : et ie ne pense pas, qu'elle voulust plus se remettre bien auec vn homme, à qui elle a fait tant de mal. Toutesfois . m'ayant conserué jusques icy au niilicîu do. tanl do maux, io i)Ourrois espérer, si

ie n'auois perdu tout courage^ qu'elle me reserue à quelque chose de grand 3 et que peut-estre elle veut faire voir en moy quelques-vi» de ses miracles, puisque desia elle y en a fait vn si estrange, en me sauuant la vie. Mais la dernière faueur qu'elle m'a faite, est beaih coup plus grande que celle-là : et ie luy suis plus redeuable, de m'auoir fait retrouuer par le plus grand bonheur du monde, la première Lettre qu'il vous a pieu m'écrîre^ après auoir esté deux ioun esgarée. le ne sçay, si ie vous le deuois auoir mandé. Mais dés l'heure qu elle fut entre mes mains : ie reconnus que ie puis encore receuoir quelque joye, lors que ie ne vous vois point : et tant que j'ay esté à la lire, ie doute si j'ay esté affligé de vostre absence. Ne croyez pas que cela soit peu de temps. Car c'est presque tout celuy qui a passé depuis que ie Fay receuë : et c'est la seule occasion où mes yeux m'ayent seruy auec plaisir, depuis que ie ne vous vois plus. le vous jure, que ie vous dis cecy auec vérité, quoy que j'aye veu plus d'vne fois vos deux bonnes amies; et que ie n'ay rien trouué d'agréable dans le ton de la voix de l'vne, ny dans l'action de l'autre. Toutes les fois que j'ay esté chez celle, auec qui ie vous laissay, les vers du Tasse que ie la priay de lire, ont fait la moitié de son discours, et ses gestes, Tautre. Et quoy que ce soient deux choses excellentes en leurs espèces; cela pourtant n'a pu empescher^ que ie n'aye esté aussi triste que la première fois que vous m'y auez veu : et ie n'ay rien trouué en elle, qui ne me doine consoler de Taduis que vous me donnez, que ie n'en sçaurois iamais estre aimé. Toutefois son amitié me pourroit estre plus vtile que vous ne pensez : et ie la deurois rechercher auec plus de peine que ie ne fais pas; puis qu'elle est assez résolue, pour tuer ceux qu'elle aime, quand ils sont aussi mal-heureux que moy. Mais ie vois bien, qu'elle ne m'accorderoit pas cette faueur sans connoissance de cause, et que deuant que de me faire mourir, elle me voudroit mettre à la question. Au moins elle commença à me la donner le dernier iour que ie Tay veuë, et me fit beaucoup de demandes touchant la cause de mon transissement qui dure encore. Mais vn homme qui sçait supporter vostre absence , sçaura bien endurer la gesne : et il n'est pas à croire, que les tourmens me fassent rien dire, puis que ie suis tant accoustumé à souffrir; et qu'ayant desia confessé vne fois, ie n'ay pas veu que pour cela on ait en rien diminué les miens. C'est à vous, *** à qui ie fais ce reproche, et de qui, ce me semble, ie me dois plaindre ; que vous ayant aduoùé mou crime, vous ne soyez pas assez juste pour me faire mourir, ny assez bonne i)Our me laisser viure. le vous demande 1 vn ou l'autre de

toute mon afTection : et si ie ne puis espérer de vous faueur, au moins faites-moy justice. Mais quoy que vous ordonniez, ie vous supplie que ie l'entende de vostre bouche : et il m'importe peu , que ce soit la vie ou la mort, pourueu que j'aye V\n des deux en vostre présence. Il n'y a point d'entreprise hazardeuse, dont ie ne vienne à bout; ny de chasteaux enchantez, où ie n'entre sous vostre conduite. Que si les enchantemens qui empeschent qu'on ne vous voye, doiuent estre acheuez par le plus fidèle^ ou le plus amoureux homme du monde : ie vous asseure que ie les dois mettre à fin, et que cette aduenture ne peut estre deuë à vn autre qu'à moy. Mais, voila que M. de B. auec qui ie m'en vay, m'enuoye dire qu'il est prest de partir : et ie n'oserois le faire attendre, car ie l'honore beaucoup. Il a vue maison au Marais où il doit aller dans quinze iours. Il me faut plus de loisir que ie n'en ay, pour respondre à des Lettres qui ont besoin de commentaire. Vous me donnerez donc, s'il vous plaist, du temps pour cela. Car iusques icy, à peine en ay-je eu assez pour les bien entendre.

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