EPISTRE
A MADAME DE RAMBOVILLET (i).
La nature a mis de grands charmes
En la vertu de quelques carmes,
Non pas de carmes déchaussez^
Mais des carmes doux et licez ,
Tels que Ton voit tousiours les vostres
Et quelquefois aussi les nostres.
Quelque paresseux que ie sois^
Les ayant leus deux ou trois fois^
Il m'a pris tout soudain enuie
Devons escrire, qu'en ma vie
le n'en vis de si bien tournez,
Si galamment imaginez^
Escrits d'vne si belle sorte,
Ny d\ne manière aussi forte.
le vous dis mon vray sentiment ,
Mais le diable emporte qui ment.
Cette vérité qui me touche
Est en mon cœur comme en ma bouche,
Qui pour rien ne vous mentiroit,
Car le diable m'emporteroit.
Vos vers et voslre poésie
M'ont donné de la ialousie.
Et Ton ne verroit rien de mieux
S'ils estoyent moins injurieux ;
Mais vostre veine poétique
Est tant soit peu trop satyrique ;
Passe pour mépriser Paris,
Et vous moquer de nos Cloris
•Quoy que quelqu'vne des plus douces
Vous en fera mordre vos pouces ) ;
Encor n'est-ce pas vn grand mal
(I) M. (le Voitvre fit cette réponse en vers à vne lettre que Madame '^ marquise de Rambouillet luy auoit cscritc de Chantilly, au nom dela^»''' ciété de Monsieur le Prince.
De vous railler de nostre bal; IVlais vous moquer des diadèmes Et mépriser les anathèmes.
Qu'en diront le pape et le roy ?
Vous estiez foies, sur ma foy, Et peut-estre mesme enragées, Quand ces rymes furent rangées.
Puis, aller auec la Choisy Rymer un fromage moisy.
Est parler d'étrange manière.
Et fort mal, d'vne chancelière, Chancelière dont les festins Sont de plus de deux cents bassins.
Encor, pour faire moins d'outrage.
Si vous eussiez dit vh fromage De Milan ou de Roquefort (Car, pour moy, ie les ayme fort).
Ou quelque fromage d'Auuergne, Comme nous en donne La Vei^e, Ou bien mesme vn fromage mou.
Le discours eut esté plus dou ; Pardonnez-moy si j'oste Tesse, La ryme est fâcheuse et diablesse.
Et puis, ie n^ay pas le loisir D^estre long-temps à les choisir.
Mais vous, ce qui fait vostre crime, Vous ne poUuiez manquer de ryme; Car vous pouuiez auec Choisy . '
Rymer joliment Cramoisy (1), Noisy, Groisy, qui pouuoyent faire Vn meilleur sens et moins déplaire.
On doit traicter auêc honneur La chancelière de Monsieur; Car, outre que c'est vn beau tiltre.
Celte dame a voix en chapitre; Mais sauez-vous bien quelle voix ?
Qui se fait oûir mieux que trois.
Et que vous auoit fait son frère.
s excellents imprimeurs de ce temps.
Si bon^ si doux» si débonnaire,
Qu'on le prendroit pour vn mouton^
N'estoit qu'il a barbe au menton^
Barbe noire, barbe à coquille ?
Pourquoy faut-il que Ton le pille?
Tout cela m'a fort dépleû ; mais
Fayme vos moutons de Beauuais^
Et vos Meymac hors de cadence,
Et vos Brion qui portent lance.
Et Iulie au cœur endurcy.
Et j'ayme Bouteville aussi,
Et ne suis pas seul, si ie Payme,
Maintes gens d'honneur font de mesme ;
Payme aussi ce qu'on dit d'Arnaud
Le pirouêtteur sans défaut.
Et l'infante, sa douce amye.
En ce lieu m'a semblé jolie;
le treuue à dire seulement.
Que dans vn si grand bâtiment
Où Ton voit tant de chambres vuides.
Vous mettiez, par ces temps humides,
Fay la belle, auec Préau
En décembre sous vn ormeau :
Les voilà chaudement logées,
Et fort à propos ombragées.
Si nous les tenions en ces lieux,
Ma foy, nous les logerions mieux.
Et l'ormeau qui couure ces belles
Seroit mis dans le feu pour elles.
De plus, n'avez-vous pas failly,
D'appeler duc de Chantilly,
Vn duc, qu'on pouuoit, pour mieux dire,
Nommer la terreur de l'empire.
Le vaillant héros de Fribourg,
Le conquéreur de Filipsbourg,
Le renuerseur de cent murailles.
Et le grand gagneur de batailles?
Vne autre fois parlez en mieux.
Et respectez nos deiny-Dieux.
Vous parlez auec plus d'adresse.
De sa mère, nostre maîtnsse.
DE M0N81EVR DE VOITVRE. 5W
En qui là nature et les cîeut Ont mis tout ce qu'ils ont de mieux.
Que Dieu la conserue, et luy donïie...
Mais quoy ? tout est en sa personne^ L'esprit, le cœur et la tiipnté.
Les grâces, auec la beauté.
Qu'il ne face donc rien pour elle.
Que de la garder tousiours telle Qu'elle est; plus ne luy souhaitons.
Mais reuenons à nos moutons; Au lieu d'employer tant de cire.
Tant de plumes à nous êscrire. Et tant d'encre, et tant de papier, Enuoyez-nous en vn quartier, Pour traitter là troupe troublée) De n'estre pas de l'assemblée; Saint-Simon (i) n'y fera nul pas, Pons, ni Vîgean (2) n'en seront pas.
Ni Longueuille non plus qu'elles, Car on n^y prîra que les belles.